I . L'Enfance du Christ
par le génial indécis, n'a vraiment aucun point commun avec l'image du Dieu qui s'est fait homme pour consoler et sauver l'humanité, pure réalisation du musicien croyant et bon.
Aussi bien est-ce cette image du Christ, ou plutôt le son de sa voix, qui constitue l'unité de l'œuvre au point de vue musical, qui en forme comme lecentre, le principal sujet autour duquel viennent se grouper les divers éléments du poème ; quelques-uns de ces éléments, par leur importance, leur complexité, la quantité de moyens musicaux qu'ils emploient, sembleraient devoir absorbera leur profit l'attention de l'auditeur, et cependant, chaque fois que la Voix du Christ se fait entendre, ne fût-ce que pendant quelques mesures, tout le reste s'efface pour laisser passer au premier plan cette figure divine qui nous touche jusqu'au fond de l'âme. C'est que Franck a su trouver pour traduire son Christ une mélodie vraiment digne du personnage qu'elle est appelée à commenter au point de vue musical.
Cette mélodie si simple, mais si frappante qu'on ne peut l'oublier dès qu'on l'a entendue dans le prologue où elle fait sa première apparition, n'atteint son complet développement qu'au cours du dernier Chant, mais elle devient alors si sublimement inspirée qu'on croirait, à l'en-
tendre se dérouler ainsi qu'on voit monter les volutes de la fumée d'encens sous les voûtes d'une cathédrale, assister réellement à la radieuse ascension des bienheureux vers la demeure céleste.
Faire une analyse détaillée de cette épopée musicale dépasserait le cadre de ce chapitre sans grand profit pour le lecteur, mon rôle doit donc se borner à signaler aux musiciens de bonne volonté qui voudront entreprendre eux-mêmes une étude de la partition, les points saillants comme aussi les assises cachées de l'œuvre.
Le Prologue, exposé par un ténor récitant, n'est que la présentation simple, par les timbres instrumentaux, de la phrase qui personnifie le Christ charitable et consolateur ; le Christ y est pres-senti, mais ne prend point encore la parole.
Ici, la phrase n'est pas affirmative comme elle le deviendra plus tard, mais au contraire mystérieusement hésitante en ses expressives syncopes :
Mâ
nh ffflr ie;
Le premier Chant : Bienheureux les pauvres d'esprit, parce que le royaume des deux est à eux, est évidemment la partie la moins bonne de l'œuvre. Le chœur voulant exprimer le double sentiment des «jouisseurs » et des « désabusés », bien que le second aspect qui varie le premier soit déjà plus près de la mélodie-Franck, est vraiment un chœur d'opéra meyerbéerien qu'une strette .vulgaire vient encore aggraver. Mais, aussitôt que ce morceau théâtral a pris fin, la Voix du Christ, pour la première l'ois, se fait entendre ; et c'est une longue phrase mélodique, indépendante du thème de Charité, qui s'impose par sa noblesse et que le chœur céleste redit ensuite en l'amplifiant encore.
Il est à remarquer que cette première Béatitude est bâtie exactement de la même manière que la première partie de Rédemption ; le chœur initial est en la mineur et présente plus d'un point commun avec celui de Rédemption; de plus, ainsi que dans cette dernière œuvre, l'accès aux régions célestes se fait au moyen du ton de fa dièze majeur qui a toujours représenté pour Franck la lumière paradisiaque.
Je ne sais plus quel critique a émis l'opinion que le maître qui nous occupe, si expert dans l'emploi du canon, ne s'était que rarement servi de la fugue dans ses compositions..., or, sans
parler des pièces d'orgue et de la célèbre fugue pour piano, les Béatitudes viennent donner a ce critique un éclatant démenti. En effet, la deuxième partie de cet oratorio : Bienheureux ceux qui sont doux parce qu'ils posséderont la terre, ne peut être considérée que connue une fugue dont l'exposition est parfaitement régulière, avec son sujet :
etc.
p-j^jjihj-Lii
fcf
Le ciel est loin La terreest sombre Nul rayon n'y luit;
son contre-sujei, ses entrées successives et son développement classique, jusqu'à la venue du quintette consolateur en ré, dont la chaude mélodie descend des hauteurs comme un véritable rayon d'espérance ; le chœur, conquis, se mêle aux solistes et complète l'impression par une coulée chromatiqde d'une exquise tendresse, puis, la Voix du Christ, récitant le texte même de l'Evangile, vient conclure ce bel ensemble. Le troisième Chant, c'est celui de la douleur: Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés. Sur une sorte de glas continu s'expose, en fa dièze mineur, le thème principal d'un andante en cinq parties, d'allure sombre et tristement concentrée, bien que peut-être encore un peu théâtrale. Les divisions paires, encadrées
entre les trois reprises du thème, sont occupées par des expressions de douleur plus particulières : c'est la mère pleurant son enfant, c'est l'orphelin timide, c'est répoux privé de la douce tendresse de l'épouse; plus loin, les esclaves aspirant à la liberté (et encore ici, le moyen employé, c'est la fugue) puis, les penseurs et les philosophes exposant leurs doutes et leurs vaines découvertes sur le thème même de l'esclavage précédemment entendu en ré mineur, tandis qu'il est ici en ré majeur, comme si Franck, par une sorte de naïve ironie, avait entendu assimiler la philosophie à la servitude. Mais, après un dernier cri de douleur, voilà que tout change subitement; une fraîche modulation de fa dièze mineur à mi bémol majeur amène avec elle le thème de Charité et, pour la première fois dans l'ouvrage, la Voix du Christ chante ce thème, non plus hésitant et entrecoupé comme au prologue, mais affirmatif comme la manifestation d'amour attendue par les misérables souffrants :
^c.rî f f-
fci
Heureux ceux qui pleu.rent, Heureux ceux qui
ffi
pieu, rent, Car ils se . ront con.so . lés
Puis la mélodie, naguère douloureuse, se transforme et prend, présentée par le chœur cclrste, l'aspect d'un thème de consolation. Bientôt, la mystique brise qui apporta la parole du Christ, se perd au lointain, et tout finit dans le calme et la sérénité.
C'est beau...
Avec la quatrième partie : Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la Justice, parce tju'ils seront /-assasiés, le génie du maître se révèle absolu et sans tache. Ici, nous n'avons plus qu'à admirer.
C'est l'orchestre qui commence à exposer les deux principes qui vont constituer les bases de cette « béatitude », le principe de désir :
Lent
et le principe de confiance :
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dont la mélodie, suivant une marche ascensionnelle, se développe conjointement avec la première pour s'établir définitivement dans la tonalité de sol majeur. Alors, sur la médiante du ton, mais, dans le sentiment du si mineur initial.
une voix de ténor affirme en paroles ce que l'orchestre vient d'esquisser en sonorités ; la phrase — une vraie phrase mélodique, celle-là — s'allonge, s'échauffe, et, arrivée au paroxysme de l'enthousiasme, éclate en si majeur (tonalité prédestinée) sur le thème d'imploration. Dès lors, le désir est apaisé, seul persiste le sentiment de confiance, et la Voix du Christ, combinée avec ce thème de prière exaucée, vient sanctionner son antique promesse : « Demandez et vous recevrez », en un épanouissement longtemps attendu de la tonalité de si majeur.
La cinquième partie : Bienheureux les miséricordieux car ils obtiendront miséricorde, nous montre, comme dans Rédemption, l'envahissement de l'humanité par la violence et par le crime. — Le Christ a détourné sa face de la terre impie, et, par un artifice qui n'eût point déplu aux mystiques sculpteurs des cathédrales gothiques, Franck expose le thème de Charité, mais renversé et prenant, de ce fait, un aspect particulièrement souffrant et douloureux :