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Il venait d'être nommé chevalier de la Légion d'honneur

« Je vous écrirai plus longuement une autre fois, mais je veux vous dire que nous avons eu un concert ici, dans lequel on a exécuté votre Chevauchée du Cid parfaitement, elle a obtenu un grand succès. C'est Fontaine qui chantait le solo. Vous étiez en compagnie de votre maître dont on a exécuté la marche et lis ballets d'IIulda, tout a été applaudi chaleureusement.

« Il faut que je vous quitte, mon cher Vincent ; je vous serre la main affectueusement et vous charge de mes meilleurs souvenirs pour votre chère femme.

« Un baiser à vos charmants enfants.

« Duparc est établi près de Pau, il a acheté une propriété !

« Votre vieil ami,

En dépit de cette affabilité naturelle, Franck était tenu en suspicion par la plupart des musiciens de son temps, et comme, malgré sa modestie, il ne sut jamais ramper à plat ventre devant les puissants du jour, pas plus qu'il ne voulut se conformer platement aux règles sacro-saintes de la convention conservatorienne quand celles-ci lui paraissaient devoir être transgressées, il fut, durant toute sa carrière, en butte à l'envie et même à la haine de beaucoup de ses collègues qui ne pouvaient évidemment le comprendre, leur esprit étant, sur toutes choses, à l'antipode du sien.

Cette haine — ce qui est plus grave — rejaillit parfois sur ses élèves et je sais tels concours où des prix furent refusés aux plus méritants, uniquement pour faire pièce au professeur... Le

lendemain, le bon père Franck, qui ne pouvait nulle part soupçonner l'injustice, bien loin d'incriminer les membres du jury, mais un peu étonné tout de même, recherchait naïvement avec nous les fautes qui auraient pu motiver pareil jugement...

Il n'entre pas dans mon sujet de gloser sur la culture des élèves de composition du Conservatoire à cette époque, culture qui était un peu, il faut bien l'avouer, le fait de leurs professeurs ; qu'il me suffise de dire que, radicalement ignorants de toute la musique des xvie etxvne siècles, voire même d'une grande partie de celle du xviii0, ils regardaient généralement Bach comme un gêneur... et l'écriture de Gluck était l'objet de leurs plus spirituels quolibets. On trouvait des quintes dans Armide, et, proJi pudor ! on assurait en avoir également déniché dans une fugue de concours réalisée par Franck lui-même!... A l'heure présente, le Conservatoire est bien changé et tout élève compositeur s'y croirait déshonoré, s'il n'agrémentait pas ses essais d'une multitude, plus ou moins discernée, de quintes directes... ; autres temps, autres quintes. Au moment dont je parle, la Carmen de Bizet, qui venait d'être représentée, ne trouvait pas grâce devant les mêmes juges, et je sais des élèves des classes de composition

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d'alors qui incriminaient cette partition de wagnérisme outrancier, tandis que d'autres se voilaient la face devant un aussi grossier sujet, criant très haut au scandale... ; tels autres, enfin, se refusaient délibérément à lire de la musique, fût-ce des chefs-d'œuvre, de peur, disaient-ils, « d'altérer leur personnalité » !

Tout cela, le père Franck ne le comprenait pas, et, malgré l'école et ses errements conventionnels, il s'obstinait à engager ses disciples à lire beaucoup de belle musique, ancienne ou moderne, et il s'extasiait lui-même comme un jeune homme devant l'absolue beauté des pièces de Bach dont il nous enseignait l'interprétation à l'orgue.

Il n'eût pas compris davantage et eût été, certes, profondément surpris d'entendre proclamer comme une découverte que l'Art doit exprimer la Vie..., comme si l'Art avait jamais fait et jamais pu faire autre chose !... Comme si les fresques de Giotlo ou de Gozzoli, les syndics de Rembrandt, le portail d'Amiens, les sonates de Beethoven et les drames de Gluck ne constituaient pas d'admirables « tranches de vie » au même titre que les productions de Fart le plus moderne... j'entends celles qui partent du cœur de l'artiste. Mais, d'après les naïfs partisans du susdit aphorisme, cette expression, « la vie »,

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dispenserait de toute étude préalable ; chacun pourrait naître architecte et édifier un monument sans jamais avoir appris à équilibre!' le poids des matériaux, chacun se sentirait capable, en se laissant simplement guider par « l'inspiration », décrire d'emblée une symphonie... Voilà qui n'eût jamais pu entrer dans l'esprit du père Franck ; son art, résultat de longues études victorieuses de la souffrance créatrice, est tout entier la contre-partie des théories dont je viens de parler.

Et cependant, combien véritablement vivante dune vie saine et intense est L'œuvre de César Franck ! combien ardemment il sait exprimer les peines et les joies qu'il observe autour de lui ! comme, non seulement il traduit en sa musique la vie et les sentiments des autres, mais comme il s'y exprime lui-même! — Que nous importe que les personnages des Béatitudes ne se montrent point à nous affublés de vêtements modernes, si nous sommes, nous, hommes modernes, émus jusqu'au fond du cœur par la sublime invocation à la justice éternelle, si nous souffrons nous-mêmes avec les persécutés et si nous voyons transparaître l'âme du maître aimé dans les mélodies qu'il a si tendrement consacrées aux descriptions de la douceur.'

Certes, l'art du père Franck fut tout de bonté

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et d'absolue sincérité comme son enseignement fut tout entier de charité et d'amour, et c'est pour cela qu'ils dureront, car la Haine et le Doute, ces négations, s'ils ont parfois détruit des choses utiles, n'ont jamais pu rien édifier de stable, seuls l'Amour et la Foi ont pu enfanter et fonder des œuvres immortelles.

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