‹ César FranckChapitre 6 sur 41 · V. d'Indy · texte numérisé non relu

V. d'Indy

Le service, par autorisation spéciale, fut célébré non à Saint-Jacques, sa paroisse, mais à Sainte- Clotilde même où M. le chanoine Gardey, curé titulaire, prononça, en chaire, un émouvant éloge funèbre ; puis, sans faste ni apparat, le cortège se dirigea vers le cimetière de Montrouge où la dépouille du maître fut inhumée en un coin reculé. Elle fut exhumée quelques années après et transportée au cimetière Montparnasse.

Aucune délégation officielle du Ministère ou de l'Administration des Beaux-Arts n'accompagna le corps de Franck à sa dernière demeure ; le Conservatoire de musique lui-même, qui le comptait cependant au nombre de ses professeurs, négligea de se faire représenter à la cérémonie funèbre de cet organiste dont les hautes théories d'art avaient toujours semblé un danger pour la quiétude de rétablissement officiel. Ambroise Thomas, directeur, qui, toute sa vie, déversa de dithyrambiques lieux-communs sur de moins dignes tombes, s'empressa de se mettre au lit lorsqu'on lui annonça la visite d'un membre de la famille Franck venant l'inviter aux obsèques ; d'autres importants professeurs surent opportunément se déclarer malades et évitèrent ainsi de se compromettre l.

i. Les cordons du poule étaient tenus par le D1' Ferréol, cousin

Seuls, les nombreux élèves du maître, ses amis, les musiciens que son affabilité sans bornes avait attirés à lui, formèrent une couronne de respectueuse admiration autour du cercueil. César Franck, en mourant, avait légué à son pays une école symphonique bien vivante et vigoureusement constituée, telle que jamais la France n'en avait produit jusqu'alors.

Et c'est avec une grande justesse de prévisions qu'Emmanuel Chabrier, qui ne devait lui survivre que peu d'années, termina ainsi l'allocution très émue qu'il prononça sur la tombe, au nom de la Société Nationale de Musique :

« Adieu, maître, et merci, car vous avez bien « lait! C'est un des plus grands artistes de ce « siècle que nous saluons en vous ; c'est aussi « le professeur incomparable dont le merveil- « leux enseignement a fait éclore toute une « génération de musiciens robustes, croyants et « réfléchis, armés de toutes pièces pour les coince bats sévères souvent longuement disputés ; « c'est aussi l'homme juste et droit, si humain « et si désintéressé qui ne donna jamais que le « sur conseil et la bonne parole. Adieu !... »

Quatorze ans après ces intimes et affectueuses funérailles, presque jour pour jour, les mêmes

du maître, Saint-Saëns, Delibes et Samuel Rousseau, l'un des plus anciens élèves.

disciples, les mêmes amis, les mêmes musiciens, hélas, un peu décimés par la mort, se retrouvaient réunis dans le square qui fait face à la basilique de Sainte-Glotilde pour l'inauguration d'un monument élevé à la mémoire du maître aimé; mais, cette fois une foule enthousiaste s'était jointe à eux; cette fois, — à l'exception d'un membre de l'Institut, dont l'inexplicable jalousie poursuivit Franck au delà du tombeau, — tous les gens officiels avaient tenu à figurer aux places d'honneur, le directeur des Beaux- Arts, le directeur du Conservatoire lui-même, y firent des discours très remarqués...

Que s'était-il donc passé de nouveau dans ces quatorze années? — Tout doucement et sans que nul y ait pris garde, le nom de César Franck, naguère vénéré par quelques croyants seulement, était devenu célèbre.

Alors, cette Administration, ce Conservatoire qui, de son vivant, avaient ignoré, sinon méconnu l'obscur professeur d'orgue, s'empressèrent de se réclamer de lui ; alors, nombre de compositeurs qui auraient cru se compromettre en allant lui demander des conseils, se trouvèrent, comme par enchantement, avoir été ses élèves...

"L'Institut, cependant, ne put se faire officiellement représenter à l'inauguration de ce monu-

ment, car, tandis qu'il accueillait dans son sein vénérable de flagrantes non-valeurs, comme Fauteur des Noces de Jeannette et celui du Voyage en Chine... pour ne parler que des morts, il ne sut jamais ouvrir ses portes à l'un des plus grands musiciens qui ait honoré notre pays de France.

Qu'importent, au reste, ces passagères étiquettes, qu'importent ces mesquines distinctions à ceux qui, comme un Veuillot en littérature, un Pu vis de Ch a vannes en peinture, un César Franck en musique, ont su, par la beauté et la sincérité de leur œuvre, mériter le libre nom d'artiste créateur?

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