LA GENÈSE DE L'ŒUVRE
Qui veut être à même de juger synthétiquement et avec sincérité l'œuvre d'un artiste de génie doit tout d'abord remonter aux causes premières, souvent lointaines, de cet œuvre et tâcher de discerner la souche d'art à laquelle on doit le rattacher.
Quelque opinion que l'on puisse avoir sur le plus ou moins d'importance de ce que l'on est convenu d'appeler la personnalité artistique, il est un fait indéniable que le gros bon sens du bégayant Bridoison se plaît à constater luimême : « On est toujours le fils de quelqu'un. » Ni l'homme, ni l'œuvre de génie ne naissent spontanémentsur terre; ils se relient toujours à un ordre préétabli, parfois très antérieurement,
dont ils restent, en des époques très diverses, comme de directes émanations.
Le développement de l'Art pourrait donc être assez justement comparé à l'état d'un arbre dont les invisibles racines s'alimentent des sucs de la terre, sources de la vie matérielle comme les religions sont celles de la vie artistique. Bientôt, le rythme de l'arbre se fait jour, il perce la croûte nourricière, il apparaît à l'air libre, plutôt résultante passive que cause efficiente ; de même, le premier ouvrier génial, bénéficiant inconsciemment du travail accompli par les forces cachées, commence à se manifester en des œuvres qui constituent plutôt un corps de doctrine que de véritables formes de beauté.
De cette tige, d'abord si ténue, qui est l'Art, sortent peu à peu des branches qui ont pour mission d'engendrer elles-mêmes un certain nombre d'autres rameaux, et c'est bien ainsi que se forment les diverses variétés de l'expression artistique. Tout rameau vigoureusement enté sur le tronc principal saura, sous l'action fécondante de la sève, porter feuilles, fleurs et fruits ; mais toute branche qui, soit pour cause d'accident ou de maladie, soit par refus de recevoir le suc nourricier, se sera séparée de l'entité traditionnelle, est fatalement destinée à. se dessécher et à mourir.
Celle-ci, nous dit l'Evangile, sera coupée et jetée au feu.
Il n'en est pas autrement de la vie de l'Art que de l'existence de l'arbre ; chaque rameau, chaque artiste créateur, a une mission, celle de contribuer à la croissance du tronc d'où il est sorti. Certes, il peut pousser dans le sens qui lui plaît, prendre telle direction plus adéquate à sa nature, varier à l'infini ses produits, mais, tout ens'élevant toujours plus haut, il ne doit point cesser de s'aliinenler à la source traditionnelle : telles sont les conditions imprescriptibles du véritable progrès.
C'est pour avoir voulu chercher son élément nutritif dans une sève déjà tarie, l'art païen, que la Renaissance, procédant par à-coups et malgré de glorieux et géniaux efforts, ne put donner le jour qu'à une forme d'art stérile et sans réelle portée esthétique.
Franck, lui, fut tout le contraire d'un renaissant. Bien loin de regarder la forme comme une fin, ainsi que firent la plupart des peintres et architectes de la Renaissance créant de celte façon un type de beauté conventionnel qui nuisit grandement au développement normal de l'art, (car il ne faut pas oublier que tradition et convention sont deux termes opposés par définition et qui s'excluent l'un l'autre), — encore plus éloigné du système de quelques modernes