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V. d'Indy

5o CÉSAR FRANCK

renaissants qui tendent à abolir toutes formes, peut-être parce qu'ils ne se sentent point assez forts pour en créer d'efficaces, Franck ne considéra jamais cette manifestation de l'œuvre qu'on appelle forme, que comme la partie corporelle de « l'être œuvre d'art », destinée à servir d'enveloppe apparente à Vidée qu'il nommait lui-même « l'âme de la musique » ; et nous verrons, en effet, dans ses œuvres, la forme se modifier selon la nature de Vidée, tout en restant fermement fondée sur les grandes assises qui constituent la tradition naturelle de tout art.

Si Franck n'eut rien d'un renaissant, il fut, au contraire, par ses qualités de clarté, de lumière et de vie, infiniment plus près des beaux peintres italiens des xiv6 et xv° siècles; ses ancêtres furent bien plutôt les Gaddi, les Bartolo Fredi, les Lippi que les artistes des époques postérieures. Les anges d'un Perugino même, avec leurs mouvements déjà un peu maniérés, n'ont presque plus rien de commun avec ceux de Rédemption, et s'il nous est permis de retrouver dans telle fresque de Sano di Pietro la Vierge des Béatitudes, il ne viendrait jamais à notre esprit d'évoquer cette image devant la belle boulangère qui servit de modèle au Sanzio ou même devant l'habile mise en scène d'une Pieta de Van Dyck ou de Rubens.

L'ARTISTE ET L'ŒUVRE MUSICAL 5i

L'art de Franck fut donc, comme celui des peintres siennois et ombriens de la première époque, un art de claire vérité et de sereine lumière, mais de lumière loule spirituelle excluant toute touche de couleur violente, car, si Franck fqt un expressif, il ne fut jamais un coloriste au sens réel du mot, il faut savoir lui reconnaître ce défaut, et, en cela encore, il devient impossible de le rattacher aux Flamands ou aux Hollandais.

Mais en continuant à rechercher ses liens ataviques, nous rencontrons une autre lignée d'artistes à laquelle il est intimement apparenté, celle des modestes et admirables constructeurs auxquels nous devons le merveilleux type de beauté et d'eurythmie qu'est notre cathédrale française. De nos doux imaigiers, de nos robustes bâtisseurs du xnie siècle français, César Franck, nous l'avons vu dans le portrait moral que nous avons tenté de tracer, partagea la modestie, la simplicité, l'abnégation, il en eut également l'absolue sincérité dans l'inspiration et la consciencieuse naïveté dans l'exécution de l'œuvre.

Je ne crains point d'être contredit en affirmant que nul musicien moderne ne fut plus honnêtement sincère, en ses œuvres comme en sa vie, que César Franck; nul ne posséda à un plus haut

degré la conscience artistique, cette pierre de touche du génie.

Dans plusieurs œuvres du maître, nous pouvons trouver la preuve de cette assertion ; en effet, l'artiste vraiment digne de ce nom n'exprime bien que ce qu'il a pu ressentir lui-même et éprouve de grandes difficultés à rendre par son art, un sentiment étranger à sa nature ; or, il est remarquable qu'en raison même de cette disposition dont j'ai parlé plus haut à ne pouvoir soupçonner le mal, Franck ne réussit jamais à exprimer d'une façon satisfaisante la perversité humaine, et, dans toutes celles de ses œuvres où il fut forcé de traiter des sentiments comme la haine, l'injustice, le mal en un mot, ces parties sont incontestablement de beaucoup les plus faibles ; il suffira, pour s'en convaincre, de lire les chœurs des révoltés, des injustes et des tyrans de la cinquième et de la septième Béatitudes, comme aussi la plus grande partie du rôle de Satan dans cette dernière où l'esprit du Mal prend l'allure pompeuse et déclamatoire d'un démon de Cornélius ou même de Wiertz.

Il est donc tout naturel qu'en dehors de la musique pure, genre dans lequel il excella, César Franck fût porté, par un talent que sa sincérité rendait conforme à son caractère, vers la peinture des scènes bibliques ou évangéliques

— Y Ange et l'enfant, la Procession, la Vierge à la crèche, Ruth, Bébecca, Rédemption, les Béatitudes, — dans laquelle de radieuses théories d'anges, comme en purent rêver un Filippo Lippi ou un Giovanni da Fiesole, viennent se mêler à d'admirables justes pour chanter les perfections infinies du Très-Haut.

Son œuvre fut, comme celui de nos poètes de la pierre, de nos bons Français constructeurs de cathédrales, tout de splendide harmonie et de mystique pureté. Même lorsqu'il traite des sujets profanes, Franck ne peut se départir de cette conception angélique ; ainsi l'une de ses productions est en ce sens particulièrement intéressante, je veux parler de PsycJié où il eut l'intention de paraphraser musicalement le mythe antique.

Cette partition est divisée, on le sait, en parties chorales où les voix jouent le rôle de l'ancien historicus racontant et commentant la fable, et en morceaux d'orchestre seul, petits poèmes symphoniques destinés à peindre le drame même qui se déroule entre les deux personnages agissants.

Or, prenons la pièce capitale de l'œuvre, le duo d'amour, pourrait-on dire, entre Psyché et Eros, il nous sera difficile de la considérer autrement que comme un dialogue éthéré entre

Yàme, telle q.ue la concevait le mystique auteur de Y Imitation de Jésus-Christ, et un séraphin descendu des cieux pour l'instruire des vérités éternelles. Telle a, du moins, toujours été ma propre impression vis-à-vis de ce séduisant tableau.

D'autres maîtres, appelés à illustrer musicalement le même sujet, n'eussent point manqué de chercher à dépeindre, l'un, l'amour physiologique sous ses plus réalistes aspects (voyez par exemple le Rouet dOmpliale), l'autre cet érotisme discret et quasi-religieux qui fut très à la mode dans les salons il y a quelques années (comparez Eve et Marie-Magdeleine).

Je crois que Franck a su choisir la meilleure part et j'oserai même affirmer qu'en agissant ainsi, presque naïvement, il a serré de plus près la véritable signification de l'antique histoire qui eut de si nombreux avatars dans la poésie médiévale et même dans les temps modernes, jusques et y compris Loliengrin.

Mais c'est surtout en raison du don des géniales architectures, que la comparaison de la personnalité de Franck avec celle de nos artistes du xme siècle français s'impose d'une façon bien nette. Choix judicieux des éléments premiers, discernement infaillible de la valeur et de la qualité des matériaux employés, et enfin

entente merveilleusement pondérée de la mise en œuvre de ces matériaux et de l'ordre logique dans lequel ils doivent être présentés pour la bonne harmonie et la solidité du monument sonore.

Donc, si, par la pureté et la lumière dans l'invention, César Franck peut être rattaché aux primitifs italiens de la belle époque qui précéda le xvie siècle, et si son origine wallonne peut expliquer la facilité de son intelligence à embrasser sans effort les combinaisons qui paraîtraient à d'autres les plus compliquées, il est et il restera éminemment français par l'esprit d'ordre, de style et de pondération qui règne sur son œuvre entier.

Et c'est peut-être pour cela, — car j'aime cà supposer que ce n'est point chez eux mauvaise foi ou méconnaissance de l'art, — que les Allemands ne comprennent point encore sa musique dont la lumineuse logique se prête mal à être assimilée par des esprits, profonds je le veux bien, mais auxquels manquera toujours le sentiment des justes proportions et du bon style ; l'intempestif Walhalla grec près de Ratisbonne, les tableaux abscons de Bœcklin et les trop longs poèmes musicaux de Richard Strauss en sont de flagrantes preuves.

Parmi tous les critiques d'art qui ont plus ou

moins intelligemment parlé du maître, aucun n'a mieux compris et plus excellemment exprimé le côté bien français du tempérament artistique de Franck qu'un professeur de philosophie, M. Gustave Derepas, qui publia en 1897 une étude très documentée sur la vie, l'œuvre et l'enseignement de l'auteur de Rédemption. On m'en voudrait de ne pas citer textuellement quelques passages de cette plaquette, probablement introuvable aujourd'hui et qui vaut cependant, pour la pénétration intime de l'esprit de Franck, beaucoup mieux que bien des articles plus pompeusement écrits et émanant de critiques dits auloi'isés.

Au cours d'une comparaison entre la conception d'art wagnérienne et celle de Franck, M. Dorepas écrit : « Le mysticisme de César Franck '< traduit l'âme directement et lui laisse, en ses « élans vers le divin, sa pleine conscience. La « personne humaine, à travers les accents de « l'amour joyeux ou douloureux, garde son « intégrité. Tout cela parce que le Dieu de « César Franck lui a été révélé par l'Evangile « et diffère du Wotan des Nibelungen comme le « plein jour de midi diffère du pâle crépuscule. « Franck laisse aux Allemands leurs nébuleuses « rêveries; il garde toujours du Français, ce à « quoi nous ne tenons peut-être plus assez : la

ce raison lumineuse, le bon sens, avec l'équilibre « moral l. »

Un peu plus loin, il ajoute : « L'atmosphère où « se meut César Franck s'éclaire d'une lumière « très nette, s'anime d'un souffle qui est vraice ment la vie. Sa musique ne fait ni la bote, ni « l'ange. Bien équilibrée à égale distance des « grossièretés matérialistes et des hallucinations « d'unéquivoquemyslieisme, elle prend l'homme « avec ses douleurs et ses joies positives pour « l'élever sans vertige vers la paix et la sérénité, « en révélant en elle le sens du divin. Elle pro- « voque ainsi, non plus l'extase mais le recueille- « ment. L'auditeur qui s'abandonnerait docilece ment à sa bienfaisante action, reviendrait de la ce superficielle agitation au centre de V âme et y <( retrouverait, avec le meilleur de lui-même, ce l'attrait du suprême désirable qui est en même ce temps le suprême intelligible. Sans cesser ce d'être homme, il se sentirait plus près de ce Dieu. Cette musique vraiment sœur de la « prière comme de la poésie, au lieu d'énerver ce et d'affaiblir, rend a famé, ramenée à sa

source, la sève des sentiments, des lumières, ce des élans, elle ramène vers le ciel, lieu du

i. César Franck, étude sur sa vie, son enseignement, son œuvre par Gustave Derepas, docteur es lettres, agrégé de philosophie, Paris, Fischbacher, 1897.

ce

« repos1. Bref, elle nous conduit de l'égoïsme à « l'amour, par le procédé des vrais mystiques « chrétiens : du monde à l'âme, de l'âme à Dieu: « ab exterioribus ad interiora, ab interioribus « ad su péri or a.

« Aimer, ne sortir de soi que pour monter « plus haut, c'est bien la méthode dont nous parce lions précédemment, pratiquée d'instinct par « les plus fiers génies ; ce fut celle de César « Franck et elle donne le secret de son style. »

Quittons maintenant les considérations générales et les questions d'atavisme artistique et tâchons d'appliquer les précédentes remarques à la production musicale même de l'artiste ; nous ne manquerons pas, en examinant synthétique ment l'œuvre, d'être frappés du profond classicisme qui en émane. M. Paul Dukas, dont la plume élégante et sûre traça dans la Chronique des Arts'2 un si digne aperçu du style du maître, écrit avec une parfaite justesse d'observation : « Son classicisme n'est point de pure « forme, ce n'est pas un remplissage plus ou « moins stérile de cadres scholastiques comme « en suscita par centaines l'imitation de Beetho- « ven et plus tard de Mendelssohn, comme en

i. Les phrases en italique sont des citations tirées du livre du P. Gralry : Les Sources.

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