‹ CésarChapitre 210 sur 223 · I. \ MAISON DE BRUTUS · texte numérisé non relu

I. \ MAISON DE BRUTUS

BRI TDS Beul, tenant an l>ill<n ouvert, ensuite I kSSfl s.

in; ut us.

Tu dors, Brutus! Oui, c'est mon nom : ma gens descend

I).' ce fameux Brutus qui fit rouler le sang

De ses fils par horreur pour les rois; l'on m'invite

A répandre le sang moi-même, l'on m'excite

Chaque jour à saisir le poignard de Caton

Mon oncle, pour percer le cœur de César... Non,

Ce n'est pas tant qu'il m'ait fait grâce après Pharsale,

Sa clémence est un art et pour tous fut égale;

Ce n'est pas tant non plus que comme dictateur

Au lieu de Cassius il m'ait nommé préteur :

Il craignait Cassius plus que moi... Mais il m'aime,

Il a de la grandeur, il m'est cher à moi-même.

Au poignard de Brutus le peuple est-il réduit?

D'autres peuvent le faire, en recueillir le fruit.

Je ne désire rien, ni grandeur, ni puissance,

Je veux demeurer pur, — et puis de ma naissance

Le mystère... Oui, je sens, dans cette obscurité,

Par un pouvoir secret mon bras comme arrêté...

Ah ! c*es1 bien lâche à toi, Brutus. Quelle faiblesse!

Toi, neveu de Caton, toi sur qui la noblesse

De Rome a l'œil fixé, qui peux éterniser

Ton nom par un grand coup, toi, Brutus, refuser!

Point de paix, de repos pour moi, quoi qu'il advienne.

Oui, quel que soit mon choix, que j'agisse ou m'abstienne,

.i serai malheureux, liais qu'importe, ô vertu !

-t toi que je ^eux Buivre. Eh bien ! réponds : qu'es-to ?

..h \ i i:ii:\ii: PARTIE. 8TOB

Car pour dous, stoïciens, tu n'es pas une idée Réelle, mais un mot. Je crus toujours fondée Sur des arguments vrais ta définition...

Mais il ne s'agit pas ici d'opinion, De sectes. La vertu, c'est cette voix austère Qui consolait Tatou quand il quittait la terre, Que j'écoute en mon cœur et qui me dit à moi... Que dit-elle? 0 Caton, tu fus heureux, pour toi Point de combat, de doute; un parti nécessaire, Ne pas tomber vivant aux mains d'un adversaire Tout puissant; c'était clair, tu n'avais qu'à mourir. Moi, j'aurais à tuer... César! Où recourir Pour trouver un conseil, à quel ami fidèle? J'en eus un, Cassius : une pauvre querelle A désuni les cœurs de deux bons citoyens, Nous ne nous parlons plus... Mais quoi, c'est lui !

Entre CASSIUS.

Je viens Chez Brutus, qui m'a fait une mortelle offense.

BRUTUS

Cette fois, Cassius, écoute ma défense.

CASSIUS

Non, tu le sais, mon âme est âpre et mon humeur Intraitable.

BRUTUS

Il est vrai.

CASSIUS

Ce que j'ai dans le cœur Je le garde et ne puis déposer mes rancunes.

BRUTUS

Entends, au nom des dieux, mes raisons.

« l SAH

CAS8IUS.

„ . ^ . Non, aucunes.

1 ssios pourtant vient te tendre la main Si tu veux, 0 Brutas, agir en vrai Romain. Prends-la donc cette main, quelqu'effort qu'il m'en coûte.

BRUTDS.

' la main d'un ami; que je la serre!

C ISS] '

Écoute :

Les meilleurs citoyens de Rome, les plus grands Tous ceux qu'enflamme encor la haine des tyrans, Oui, tous ont résolu par la mort d'un seul homme' De-rétablir les lois et de délivrer Rome. Mais il leur faut un chef de qui l'autorité Soit de tous reconnue, un nom pur, respecté, Illustre, et tous ont dit ce qu'ici je répète : 11 nous faut, pour frapper, Rrutus à notre tète.

BRUT US

Frapper!

CASSIl 5.

Si j'avais cru qu'on pouvait renverser sans ton secours et de toi se passer, Je le dis franchement, je te laissais tranquille; Entre nous, je l'aurais aimé mieux, car ma bile Rout à ce moment même en songeant à l'affront Dont, à cause de toi, César flétrit mon front, Quand, malgré tous mes droits, il me lit cette injure De préférer Brutus à moi pour la préture.

BRI 1 1 s.

Y songes-tu toujours ;

orATKlfcMi: l'A HT II-. 381

CASSIUS

Oui, tant que je vivrai De cette iniquité je me ressouviendrai.

Mais, Brutus, il y va du sort de la patrie, Kl roici Cassius qui t'adjure et te prie, Toi que je vis d'un poste à moi dû m'écarter, Encore cette fois sur moi de remporter. Je pouvais espérer que de cette entreprise Je serais élu chef. Car enfin, quoi qu'on dise, Mes titres sont meilleurs, à mon sens, que les Liens : Même ton grand aïeul n'efface pas les mien>. Je descends d'un Marcus Cassius, — ma famille Est ancienne, et déjà dans nos premiers temps brille, D'un Marcus Cassius dont le fils, soupçonné De vouloir être aussi tyran, fut condamné, Mis à mort sans pitié par un père inflexible. Je sais qu'on me reproche une humeur irascible, Un caractère dur. Je ne repousse point Celte accusation, juste sur plus d'un point. Je fus toujours ainsi, car, enfant peu docile, Je souffletai le fils de Sylla. L'imbécile Crassus ayant perdu notre expédition Chez le Parthe, je fus, dans la confusion Qui suivit, comme on sait, le sauveur de l'armée. Mais j'ai vu qu'en dépit de cette renommé^, Ton nom était plus cher, ton ascendant plus fort, Et faisant taire en moi, par un pénible effort, J'en conviens, ma colère et ses trop justes causes, Je suis venu pour chef te chercher. Si tu l'oses, Refuse.

BRUTUS

Refuser! 0 César, ô vertu !

CASSII s.

Il faut choisir, Brutus; eh bien! que feras-tu? Dans peu, ce \il sénat où l'honneur est si rare, Où la servilité surabonde, déclare

roi des Romains. De tous ses attentats Contre la liberté comblant...

BRUTUS

Je n'irai cas si us.

Pour voir proclamer roi César... Je le suppose. Mais si, dans le sénat, on faisait autre chose, Si tous les citoyens qui méritent ce nom, Hors peut-être le fils adoptif de Caton, Hors peut-être celui que Rome à tort appelle Brutus, se trouvaient là, prêts à mourir pour elle, A la venger du moins, sauf à tomber après, Alors, resterais-tu dans ta maison?

BRI il S.

J'irais.

CASSII

Bien, Brutes, mon ami, bien, mon courroux s'efface, Dans son cœur Cassins te révère et t'embrasse.

BRUTUS

Oui, j'irai, je l'ai dit. J'irai, c'est arrêté; Mais nul ne connaîtra ce qu'il m'en a coûté. Alors que mon aïeul, sur la place publique. Froidement prononça son arrêt héroïque, Regarda sans pâlir et ses pleurs étouffant, Expirer son premier, puis son second enfant,

ni A III I KM I. PARTIE.

Nul ne lui dans son oœur et ne \ii l.i torture Qu'en cédanl au devoir subissait la nature : Personne aussi ne voit el jamais di verra Les tortures du mien; personne ne saura Qu'en immolant César, qui peut-être est mon père, — Tu connais, Cassius, les amours de ma mère,— Mais que certainement j'admire, qui pour moi Est de tous les mortels le plus grand; sans la loi nue If devoir m'impose, et mon nom et de Rome, La liberté, j'irais moi défendre cet homme Contre toi, contre tous, au péril de mes jours. Ah! cela, l'avenir l'ignorera toujours.

CASSIUS

Un autre que César est le plus grand des hommes!

Ah! tu vaux mieux que moi, je l'avoue; oui, nous sommes

Bien différents tous deux! Comme toi j'obéis

Au devoir et je veux délivrer mon pays;

Mais je ne cache pas qu'en outre une rancune

Me pousse, que je hais sa gloire, sa fortune,

Et le tort qu'il m'a fait en te nommant préteur;

De ce dépit jamais rien n'adoucit l'aigreur.

Et je ne la dirai qu'à toi, de ma colère

Une autre cause encor qu'on peut trouver légère,

Mais dont profondément ce cœur fut ulcéré :

César, troublant un jeu que j'avais préparé

Pour le peuple, me prit des lions que d'Afrique

J'avais fait à grands frais venir; c'était inique,

N'est-il pas vrai? c'était me dérober mon bien,

C'était humilier, Brutus, un citoyen

Devant tous. Depuis lors et depuis la préture,

Toujours plus vivement j'ai senti ma blessure.

Je me suis réjoui de lui voir opprimer

La liberté, les lois, et lentement armer

Par là des ennemis. De venger ma souffrance, Dans mon sein palpitant j'ai nourri l'espérance; Attendant iliaque jour le jour des châtiments, J'ai confondu ma haine et mes ressentiments Avec les intérêts sacrés de la patrie; Cette haine a toujours cru, c'est une furie, Une rage, un besoin de voir couler son sang, Qui, la nuit, quelquefois m'éveille frémissant, Qui me suit au Forum, au sénat, qui m'obsède; Toute mon âme est là, ma haine me possède; Et si quelqu'un te dit de Cassius : il dort Tranquillement, réponds : c'est que César est mort.

BRUTOS.

Oui, nous différons bien de cœur et de génie, Toi, tu hais le tyran, je hais la tyrannie; Non pas César; jamais je ne le haïrai; Il est grand... Mais il veut régner, je le tuerai.

LA MAISON DE ClliBER.

CIMBER seul.

La conjuration est à la fin formée; J'aimerais mieux lever et conduire une armée. Ah! ces conspirateurs m'ont donné bien du mal. Faire marcher chacun vers le bul général. Exciter, arrêter, maintenir l'harmonie Entre des i onjurés différents de génie,

ni \ i n n: m i; i'.\ i; ni:.

D'espoir, s'accommoder à leurs ambitions,

Surtout tirer parti de leurs prétentions,

Je ne l'aurais pas pu si j'avais pour moi-même

Voulu de ce complot la conduite suprême;

Mais je ne désirais rien pour moi, mon désir

Ne fut pas de briller, ce fut de réussir.

J'ai réussi iBrutus embrasse notre cause,

Et le nom de Brunis à tout le monde impose;

Qu'il soit chef et commande, il ne m'importe à moi,

El je veux bien d'un chef pour n'avoir pas un roi.

Les conjurés réunis au nombre de soixante, parmi lesquels BRLTCS, CASSIUS, CASCA, DÉCI.MUS BRUITS, CIMBER, MURENA et PISON, tous deux jeunes Pompéiens.

CIMBER

Nous voilà réunis sous les doubles auspices

Des dieux et de Brutus, nos glorieux complices;

Nous n'avons pas, avec un terrible appareil,

Juré comme l'on fait toujours en cas pareil.

Il n'était pas besoin de serments, de victimes,

Nos garants sont nos cœurs, notre haine et les crimes

De César; je n'ai pas besoin de vous pousser

A les punir, je n'ai qu'à vous les retracer.

César a combattu les lois et la patrie,

Attaqué le sénat; sa gloire, il l'a flétrie,

En la faisant servir comme de marche-pied

A son ambition, pour mettre sous son pied

Rome, la liberté, nous tous. Sa main avide,

Forçant le saint trésor des dieux, Ta laissé vide;

De la guerre civile allumant le flambeau,

Il a sur l'univers déchaîné ce fléau,

Page 1