CH. MEYRUEIS, LIBRAIRE
Rue de Rivoli, 174
Droits de Traduction et de Reproduction réseroèa.
A la demande d*an homme dont le nom est anssi aim6 que Ténérê dans les Églises, et qui eût été mieax qualifié que moi pour le faire d*ane manière convenable, j*ai écrit dans les Archives du Christianisme trois articles nécrologiques sur M. le D' César Malan. Ces trois articles, je les reproduis aujourd'hui, avec quelques développements, et je les offre en humble et modeste souvenir à ceux qui regretteraient de voir se clore Tannée 1864, sans qu*un monument quelconque, une simple pierre, leur rappelât celui qu'ils ont aimé.
Ce n*est donc point une biographie, c'est à peine une notice, et le titre même de ces pages prouve que je n'ai eu nullement la prétention d'empiéter sur un travail qui doit se faire, mais qui se fera plus tard, et qui, pièces en main, racontera dans leurs détails les diverses phases de la vie de M. Malan, de cette vie si riche et si fidèlement consacrée au service de son maître.
Il m'aurait été facile de faire un travail plus complet; j'aurais pu demander à la famille quelques documents et quelques renseignements, relire la Vie des MM. Haldane, les Mémoires de mon père, ou le volume de M. de Goltz, qui^ tous les trois, renferment sur M. Malan d'abondantes indications ^; mais j'en serais venu, non-seulement à faire une notice biographique proprement dite, mais encore, probablement, à discuter des appréciations, et c'est ce que je ne pouvais, ni ne voulais.
Je n'ai pas voulu davantage écrire une nouvelle histoire du Réveil religieux de 1815, quoique je lui appartienne par ma naissance, par mon éducation, par mes souvenirs et par une adhésion cordiale et dévouée. Si jamais j'aborde ce sujet, ce sera, je le crois, avec un esprit libre et dégagé de toutes les préoccupations qui ont pu, dans le moment même, obscurcir des questions simples et fausser le jugement Quand on regarde en arrière, après cinquante années, on s'étonne de voir combien certaines choses ont pu être grossies, rapetissées, ou mal comprises, et l'on se réjouit de voir les passions calmées et la lumière se produire dans la paix^
Sans doute M. Malan a été mêlé à bien des choses et à bien des gens; sans doute plusieurs de ceux qu'il a pu regarder comme des adversaires sont encore debout; sans doute bien des circonstances, peuvent empêcher qu'un jugement définitif ne sépare dès aujourd'hui le bon grain de l'ivraie, et
1 Voir sur ces divers ouvrages deux articles très-remarquables de M. le professeur Astié, de Lausanne, dans la Revue de Théologie, Paris 1863.
rœnvre de Dieu de rœnvre de Thoinme; sans doute dans ce mélange de mal et de bien^ Ton ne saurait encore faire la part exacte des faits et des intentions, et Ton comprendra ceux qui préfèrent garder le silence; mais quand il ne s*agit que d'impressions et de souvenirs, on ne risque guère de s'égarer çn laissant parler son cœur. J'ajouterai même, avec la con- Tiction que c'est là une vérité profonde et précieuse, qu'on se trompe toujours moins dans les jugements qui sont dictés par l'indulgence ou l'amitié, que dans ceux qui le sont par la malveillance ou Tanimositê.
Quoi qu'il en soit, pour aujourd'hui c'est un simple hommage, un hommage affectueux, que nous venons déposer sur la tombe de M. Malan. Nous l'avons aimé d'une grande et vive affection, nous l'avons aimé comme individu, nous l'avons admiré comme chrétien et comme missionnaire, et nous avons pensé qu'il nous serait peut-être plus facile qu'à d'autres de le juger sans parti pris, plus facile qu'aux membres de sa famille ou de son troupeau, plus facile, cela va sans dire, qu'à ses adversaires. En tout cas il y avait pour nous un devoir de reconnaissance à ne pas laisser disparaître celui dont les cantiques ont bercé, dont les traités ont charmé notre enfance, sans le remercier publiquement pour le bien qu'il nous a fait, plus encore que pour l'affection qu'il nous a témoignée-
Nous aurions pu ne point mettre d'ombre à notre esquisse, mais alors c'eût été un panégyrique et non plus un portrait; la vérité du souvenir, c'est à dire la ressemblance, en aurait
soufifert, et notre but aurait été manqué. Les panégyriques, d'ailleurs, manquent toujours leur effet.
Disons enfin que plusieurs journaux anglais et américains ont déjà publié sur M. Malan des notices assez considérables; Tune d'elles en particulier, celle du Record, a été tirée à part sous le titre de : The IcUe Rev, D^ César Malan, of Geneva K Quelques-unes de ces Notices sont chaleureuses et sympathiques, d'autres sont froides et dédaigneuses. Il nous a paru convenable qu'une voix se fît entendre da Genève même, et que Ton ne pût pas dire de nous que c nul n'est prophète en son pays. •
Clarens, Noël 1864.
1 Elle renferme de nombreux extraits d'un article publié le 36 mai dernier sur M. Malan, par le Journal de Genève.
CÉSAR HALAN
Un homme qui, depuis près de cinquante ans, a rempli de son nom l'Église chrétienne, vient de s'éteindre doucement à Genève, dans une espèce de demi-obscurité qu'il s'était lui-même ménagée comme pour se recueillir après les labeurs du jour, avant que la nuit vienne dans laquelle on ne peut plus travailler.
C'est M. le pasteur César Malan.
Sa mort reste une véritable perte pour l'Eglise (le Genève, quoiqu'elle fût prévue depuis longtemps, et qu'on se fût habitué peu à peu à être privé de ses prédications et de l'influence publique qu'il pouvait exercer encore sur la marche de rÉglise, soit au point de vue de la doctrine, soit au point de vue de Tévangélisation. D'ailleurs, à
plusieurs égards, il avait été remplacé dans l'œuvre générale de ce témoignage ; d'autres lumières étaient venues, d'autres voix se faisaient entendre, d'autres Églises et d'autres institutions s'étaient fondées, d'autres influences avaient paru, et lui-même avait pu faire l'expérience que bien d'autres ont faite avant lui, que l'homme n'a qu'un temps, qu'un même instrument ne saurait servir, ni pour tout, ni toujours; que si chacun a sa mission, aucun n'est nécessaire, et que le silence se fait souvent autour de ceux-là même dont le nom a fait le plus de bruit, et qui ont eu le plus de retentissement. Bien qu'il ait continué de prêcher jusqu'au moment où la maladie l'a frappé, il n'avait plus qu'un nombre fort restreint d'auditeurs; sa voix avait fléchi, le feu de la jeunesse s'était amorti; un peu l'âge, un peu les épreuves, les désenchantements de la vie, un peu l'expérience dans ce qu'elle a de salutaire et de douloureux, un peu le sentiment de son isolement, sa vie retirée, le séjour de la campagne, la diminution graduelle de ses forces, diverses circonstances favorables ou défavorables, avaient contribué à briser cette énergie, à tempérer cette fougue ardente, qui avait été entre les mains de Dieu l'un des moyens dont il s'était servi pour réveiller TÉglise de Genève et tant d'autres Égli-
ses, tant d'àmes et tant de consciences. L'homme extérieur avait décliné, mais Thomme intérieur avait grandi. Pour l'éclat, pour le brillant, il n'était plus que l'ombre de ce qtf il avait été ; pour la fermeté de la foi, il était demeuré tout entier; pour la vie cachée avec Christ en Dieu, il était devenu un nouvel homme, et ceux qui l'ont connu de près ces dernières années, peuvent dire combien ses qualités naturelles avaient acquis un charme nouveau, quelque chose de moins personnel, de plus affectueux, de plus simple qu'aux années de sa plus grande popularité.
Cet homme, qu'on a souvent appelé le César du Réveil, appartient maintenant à l'histoire, et nous ne saurions le laisser disparaître de la scène contemporaine sans consacrer à sa mémoire au moins un souvenir. Malgré les liens d'une profonde et respectueuse amitié qui nous unissaient à M. Malan, et quoiqu'il nous honorât d'une affection presque paternelle, nous nous sentons d'autant plus libre de retracer cette courte esquisse et de rendre témoignage à son ministère, que nous n'avons partagé, ni toutes ses vues ecclésiastiques ou théologiques, ni l'enthousiasme passager de quelques-uns de ses amis, et que nous ne sommes pas plus tenté d'approuver tous ses actes, que nous ne sommes disposé à le juger avec la rigueur
dont plusieurs de ses adversaires ont usé parfois à son égard.
« On ne doit aux morts que la vérité^ » disaient les Égyptiens des anciens temps, parce que les jugements de leurs tribunaux étaient pour eux le jugement dernier; c'était leur manière de croire à l'immortalité de Fâme et à une rétribution finale. La société moderne dit au contraire : « Paix à leurs cendres ! On ne doit que l'indulgence et les éloges à ceux qui ne sont plus là pour se défendre. » Les inscriptions des tombeaux nous disent assez jusqu'où va ce respect pour les morts. Les poursuites judiciaires elles - mêmes sont arrêtées. L'Évangile seul peut concilier les choses contraires, et habituer les hommes à unir la vérité à la charité, à juger toujours les personnes avec réserve, parce que les éléments leur manquent pour bien juger; et les choses sans faiblesse, parce que la vérité ne leur appartient pas, mais ne leur est confiée qu'en dépôt.
Il nous semble qu'avec M. Malan, cette position soit aujourd'hui bien facile. On ne doit pas oublier, en effet, que la plupart des événements auxquels son nom se rattache, se sont passés il y a environ quarante ans ; plus d'une génération a disparu depuis lors, les passions ont eu le temps de se calmer, les enthousiasmes de se refroidir, les mal-
entendus de s'expliquer, les haines de s'éteindre* La poussière qu'avaient soulevée les questions dogmatiques, ecclésiastiques et personnelles, personnelles surtout, s'est dissipée ; le jour s'est fait, et sur plusieurs points, les choses, un moment grossies, ont repris leurs véritables proportions. Amis ou ennemis, tous sont aujourd'hui plus ou moins d'accord pour reconnaître que le Réveil de 1815 a fait du bien à Genève, même à l'Église nationale. Amis ou ennemis reconnaissent également que les hommes de ce Réveil ont eu leurs côtés humains par lesquels ils ont prêté le flanc à de légitimes critiques. Tous enfin consentent à comprendre que la perfection, qui est en Dieu, ne se trouve nulle part ailleurs, et qu'au milieu de leurs protestations et de leurs aspirations vers un ordre de choses meilleur et plus fidèle, les hommes les plus dévoués sont restés des hommes, conservant leurs caractères particuliers, leurs qualités et leurs défauts. On doit s'étonner même qu'il ait fallu si longtemps pour le reconnaître et pour le comprendre, et qu'on n'ait pas su en tirer plus tôt les conséquences naturelles; on aurait appris à se mieux supporter, à se mieux apprécier, et l'on aurait travaillé avec plus de succès et de fruits à la grande œuvre que l'on poursuivait avec une égale conviction. Bien des tiraillements auraient été
évités, et des forces qui se sont inutilement épuisées dans des luttes intérieures et stériles, auraient été doublées par leur union, si Tesprit paisible, qui a succédé plus tard à ces agitations, avait présidé d'abord aux actes et aux rapports mutuels de ces Iiommes qui devaient être unis par le lien de la paix, pour combattre l'ennemi commun. Nous reviendrons sur ce point en ce qui concerne M. Malan, et nous verrons combien souvent les questions de fidélité chrétienne se sont involontairement compliquées de questions personnelles, même dans la meilleure acception du mot. Commençons par rappeler succinctement les phases principales de sa vie publique.
Henri-Abraham-César Malan est né à Genève le 7 Juillet 1787, à la rue Verdaine, dans la maison où se trouve aujourd'hui le passage de la Bibliothèque, presque en face du Temple luthérien. Sa famille, originaire des Vallées vaudoises, était venue, après les massacres de Cabrières et de Mérindol, sous François I®^, réclamer la vieille et traditionnelle hospitalité des Genevois. Il suivit régulièrement le cours de ses études, au collège, à l'Académie et à la Faculté de théologie, et fut consacré au Saint-Ministère en 4840. Il était loin de promettre alors ce qu'il a tenu par la suite. Quelques jeunes gens s'occupaient de matières religieuses, un peu plus qu'on n'avait fait jusque là, et déjà une Société des Amis (précurseur de Y Union chrétienne de jeunes gens) commençait à troubler le repos des indifférents : on n'avait encore aucune idée de dissidence ou de séparation ; Ton ne songeait qu'à s'édifier, et même sous ce rapport on était bien modeste ; on secourait « les pauvres et les affligés » (Guers, Vie de Pyt, p. 9), et l'oh
innovait jusqu'à lire la Bible et prier entre amis ; on croyait consciencieusement ne faire que de la morale. Prenez garde, disait un professeur, prenez garde, jeunes gens, que vos assemblées de morale ne finissent par devenir des assemblées de Moraves. Le souvenir de Zinzendorf pesait encore sur les esprits, et le petit troupeau de ses inoflfensifs disciples, restait suspect aux représentants de la religion officielle. C'était au Cendrier qu'avaient lieu les humbles assemblées de la Société des Amis ; quelques étudiants en théologie les fréquentaient, mais Malan n'était pas du nombre. Il faut se représenter l'état de la ville à cette époque pour comprendre l'opprobre qui devait s'attacher à ces petites réunions. Politiquement, c'était l'asservissement à l'étranger; la France était maîtresse à Genève. Religieusement, c'était le règne de ce fade, vague, flasque et pâle déisme qui n'avait même plus les brillantes couleurs dont l'avait paré Jean- Jacques. A peine si en théologie on parlait quelquefois de Jésus-Christ et du Nouveau-Testament. Nous n'éprouvons aucun besoin de charger les couleurs, ni d'assombrir un tableau déjà triste par lui-même : au besoin, l'on pourrait nous répondre que nous parlons d'un temps que nous n'avons point connu, et plutôt que d'engager une discussion,^ nous renverrions aux nombreux documents
de cette époque. Nous aimons mieux rappeler que même alors^ Dieu ne se laissait pas sans témoignage : les Peschier, les Démellayer, les Moulinié, les Céllérier annonçaient fidèlement la doctrine du Sauveur, et ce dernier surtout, lorsqu'il prêchait à la ville, attirait des multitudes affamées et altérées de vérité. Lorsque Malan monta en chaire pour la première fois, l'effet fut immense, non point qu'il annonçât une doctrine entièrement nouvelle, mais parce qu'on pressentait en lui l'aurore d'un temps nouveau. Sa manière était plus incisive, plus heurtée : il ne se contentait pas d'exposer ses vues, il y avait encore en lui quelque chose d'agressif contre les vues contraires aux siennes ; une lutte se préparait sourdement ; alors déjà il ne comprenait pas qu'il y eût place pour deux doctrines dans une même chaire, et la véhémence de ses prédications lui attira non-seulement des observations particulières de quelques amis, mais des admonitions, des avertissements, et jus-, qu'à des censures officielles. Des années devaient s'écouler cependant encore avant qu'il prît une position hostile à l'Éghse nationale , mais déjà les hommes du réveil le comptaient parmi les leurs, et se réjouissaient, sans arrière-pensée, de la puissance et de la franchise avec laquelle il rendait témoignage à la vérité.
Il avait été nommé régent de cinquième au collège, et il se montra, de toutes manières, à la hauteur de sa tâche, pendant les quelques années qu'il passa dans l'enseignement; nous ne rappelons que pour mémoire une édition des Fables de Phèdre, avec notes, qu'il publia vers cette époque, et un Carmen ethicum de prœcipitis bonœ vitœ officiis, recueil de poésies morales qu'il composa lui-même, qui mérite davantage d'être tiré de l'oubli, et qui prouve, outre un vrai talent de versification latine, le désir qu'il avait de conserver un caractère moral aux études profanes qu'il devait faire avec ses élèves. Il fit cependant plus encore. Le ministre de Jésus-Christ, ne s'oubliait pas à son pupitre de régent : chargé de pourvoir dans sa classe à l'enseignement religieux, il introduisit parmi ses élèves l'usage de la Bible à côté de celui du catéchisme de la Compagnie (édition de 1788), dont il était obUgé de se servir; il finit même par mettre le catéchisme entièrement de côté, et ne se servit plus que de l'Écriture-Sainte. Il fonda en même temps, avec l'autorisation de M. le principal, une école du dimanche pour le collège, et réunit bientôt deux cent-cinquante élèves volontaires, assidus et attentifs. C'était une innovation : nous la trouvons aujourd'hui bien anodine, mais pour l'époque, c'était une révolu-
tion, et au bout de cinq mois, l'école du dimanche dut être fermée.
Admirable désorganisation de la logique humaine! L'Église qui se vantait d'avoir, en secret, et avant toutes les autres, établi la Bible comme seule règle et base de la foi, redoutait les enseignements qui n'avaient que la Bible pour base, et se montrait effrayée des progrès qu'elle pouvait faire, et des conséquences qu'on pouvait tirer de sa lecture. Il est probable d'ailleurs qu'on ne se fût pas montré aussi soupçonneux et aussi sévère, si Malan, par ses prédications, n'avait pas continué d'éveiller Tattention publique, et de justifier les méfiances de ceux qui voyaient en lui un novateur. Il poussa les choses si loin, non-seulement dans sa manière d'exposer la doctrine évangélique, mais dans le choix même de ses sujets de sermons, que l'on résolut d'agir de manière à empêcher le renouvellement des scènes qui agitaient, ou, comme on disait, qui troublaient l'Église.
Ce qui précipita la crise, fut — et l'on en trouve d'autres exemples — une mesure prise pour la conjurer. Malan venait de faire une de ces prédications qui, en attirant un grand concours d'auditeurs, avaient le don d'irriter les hommes paisibles de l'époque.
La Compagnie des pasteurs crut donc remédier
au mal et faire une œuvre de pah, en élaborant son fameux Règlement du 3 Mai iSil , par lequel il était défendu de traiter en chaire les principales questions controversées à Genève, le péché originel, la divinité de Jésus-Christ, la doctrine de la grâce, et celle de la prédestination. C'était une véritable confession de foi négative, née des circonstances, comme toutes les confessions de foi, et qui devait mourir après avoir donné le jour à la dissidence. Les proposants devaient souscrire à ce Règlement, avant d'être admis à la consécration; les ministres devaient Taccepter avant d'être nommés à des fonctions pastorales, et les pasteurs en exercice, devaient s'y soumettre et le subir. Ces derniers refusèrent naturellement, et comme l'on pouvait s'y attendre, de se ranger à un arrêté aussi illégal qu'illibéral , mais on les laissa faire; ce n'était que pour la forme qu'ils étaient compris dans l'interdiction générale. C'est contre Malan, surtout, que le Règlement avait été dirigé; il n'atteignit pas son but, mais il en atteignit un autre. Plusieurs jeunes ministres et candidats, (entre autres îlM. Gonthier, Guers, Pyt et Empeytaz) refusèrent de signer cette pièce, aussi contraire à l'Evangile qu'aux usages et coutumes de l'Eglise nationale de Genève, et le chemin de la dissidence s'ouvrit seul devant eux; l'Église du Bourg-
de-Four, qui existait déjà à Genève depuis 1815^ se constitua officiellement vers la fin de 1817; ce fut le l^''' Octobre, et sous la présidence de Pyt, que les frères prirent entr'eux la Cène pour la première fois. Quant à Malan, qu'on s'était proposé de brider, il hésita longtemps : exclu de fait des chaires de son Église, il se sentait plus libre vis-à-vis d'elle, sans admettre cependant qu'il ^t perdu aucun de ses droits. Il ne se fit pas scrupule de distribuer la Cène à quelques frères, quatre mois après le fameux Règlement, le 21 Septembre 1817, dans le salon particulier de M, Drummond, déroutant les esprits par cet acte d'indépendance, comme il devait bientôt les dérouter par un acte d'étrange soumission. En effet, au mois de Mai 1818, il céda aux exigences de la vénérable Compagnie, et signa le formulaire. Il était franchement orthodoxe, évangélique et converti de cœur depuis plusieurs années, mais il n'avait aloi's aucune tendance séparatiste; des amis pieux le sollicitaient; il avait sous les yeux de respectables exemples ; son avenir temporel allait se briser ; les chahes lui étaient fermées; il allait perdre l'occasion de faire le bien et de rendre témoignage à la vérité; sa position au collège était menacée; bref, il crut tout sauver en faisant ce que d'autres avaient fait, bien sûr que ce Règlement ne l'em-
pécherait cependant pas d'annoncer tout le Conseil de Dieu.
Il ne tarda pas à voir que les compromis ne servent de rien.
II prêcha sur d'autres sujets que les quatre qu'il s'était laissé interdire, et il le fit avec tant de force que bientôt il était exclu de nouveau des chaires de son Église, et destitué de sa place de régent. C'était le 6 novembre 1848. Fautes sur fautes, si Ton doit juger une décision d'après ses résultats ; mais, condition à peu près fatale du régime tel que nous l'avaient fait alors la tradition et les mœurs politiques. Depuis cette époque, les choses ont singulièrement et rapidement marché. C'est surtout l'idée de la liberté et de la responsabilité individuelles qui a fait son chemin, et lorsque l'on mesure du regard la route que nous avons parcourue entre les doctrines ecclésiastiques de 4848 et celles de 4864, il est difficile de nier le progrès accompli sous l'empire de circonstances dont Malan fut un des principaux instruments. En 4848, tout le monde, et Malan le premier, repoussaient avec la plus grande énergie toute idée de séparation : aujourd'hui, la conscience et le libre arbitre de l'individu ont repris leurs droits. De là aussi le peu d'importance que nous mettrions de notre temps à ces innovations qui paraissaient si graves
aux contemporains du jeune ministre. Habitués à vivre, à penser et à agir sous la règle, ils ne comprenaient pas que Ton pût s'y soustraire, et comme, d'un autre côté, l'indépendance et la conscience humaine ne pourront jamais être enchaînées, et que chacun le sentait au moins instinctivement, on arrivait à ces fâcheux compromis dans lesquels la vérité n'existait ni d'un côté ni de l'autre, et que, pour la dignité de tous, il aurait mieux valu ne pas produire au grand jour. La Compagnie avait fait un règlement qui n'avait pas abouti; Malan fit une concession qui ne servit de rien. Cinq années devaient se passer encore en frottements de tous genres, avant qu'ils comprissent, l'un et l'autre, qu'ils devaient se séparer.
Il ne paraît pas que le passage à Genève de M™^ de Krudener (4813), ait exercé aucune influence sur l'esprit exact et positif du jeune prédicateur. Il ne paraît pas non plus qu'il ait connu le pieux méthodiste-calviniste, Richard Wilcox (4816), ni même peut-être le négociant anglais Anderson (1817), qui, l'un et l'autre, s'intéressèrent au mouvement religieux de Genève , et donnèrent d'utiles et sages directions aux hommes du Réveil. En revanche, le séjour de Robert Haldane (du 6 février au 20 juin 1817), avait été décisif; ce génie, à la
fois écossais et calviniste, devait plaire au tempérament de Malan; il raconte lui-même combien furent profondes les impressions qu'il reçut de ses enseignements, et lorsque les liens matériels qui le rattachaient à Genève eurent été violemment rompus, il profita de ces loisirs forcés pour aller se retremper auprès de ses frères d'Angleterre et d'Ecosse, s'instruire auprès d'eux, s'édifier avec eux, et aviser à ce qu'il pourrait y avoir à faire à Genève dans les circonstances données. Il s'affilia à l'Église presbytérienne d'Ecosse, dont il devint membre, et qui lui conféra le titre de docteur en théologie; mais il se contenta, pendant les deux années qui suivirent, jusqu'en 4820, d'expliquer la Parole de Dieu dans une salle particulière de sa maison de Pré-l'Évêque, et l'on voit encore la place où, au milieu de beaucoup d'autres étrangers de distinction, la reine douairière de Wurtemberg venait, avec sa pieuse mère, écouter les instructions du prédicateur dont la réputation grandissait de jour en jour.
Malan continuait, cependant, de réclamer les droits attachés à son titre de ministre de l'Église de Genève : il ne comprenait pas que, dans une Église qui n'avait pas de confession de foi, et qui s'en glorifiait, on pût lui interdire de prêcher l'Évangile tel qu'il le comprenait en conscience, et
tel qu'il était formulé, sinon dans les catéchismes, du moins dans les Liturgies et dans les traditions de l'Eglise genevoise. Ses réclamations, soit auprès de la Compagnie des pasteurs, soit auprès du gouvernement, étant restées sans réponse, il se décida, en 1820, à construire, dans son propre jardin , sa Chapelle du Témoignage, pour laquelle des subventions lui furent généreusement accordées ; mais ce ne fut pas encore, dans son intention, un acte de séparatisme ecclésiastique; il y prêchait, il réunissait autour de lui un certain nombre de personnes qu'il nourrissait de la Parole de vie ; il acceptait le titre de pasteur ; il faisait des instructions religieuses et des visites pastorales; mais il ne baptisait pas, et ne distribuait pas la Sainte Cène, du moins dans sa chapelle. Prêcher l'Évangile, était sa seule préoccupation; affirmer la vérité, sa seule affaire.
Ainsi se passèrent de nouveau trois années. De nouvelles démarches furent faites auprès de lui. Mandé à la barre de la Compagnie qui se sentait forte de l'appui de l'État; il se refusa à toute concession, trouvant sans doute qu'il en avait déjà bien assez fait, estimant d'ailleurs qu'il n'avait outrepassé en rien les limites de ses droits, et qu'il remplissait un devoir impérieux en rendant témoignage aux doctrines évangéliques ; son mînis-
tère avait été béni pour beaucoup d'âmes, et tout en reconnaissant qu'il pouvait avoir eu tort dans quelques cas particuliers, il déclara qu'il ne pouvait rien changer à la marche générale qu'il avait suivie. En même temps il rejeta sur la Compagnie et sur les injustices commises à son égard, la responsabiUté de la position anormale qu'il avait été forcé de prendre, et qu'il était en conscience forcé de conserver jusqu'à ce que des conditions nouvelles lui permissent de remonter dans les chaires de sa patrie. Suspendu de ses fonctions par le Conseil d'État, il répondit à cette mesure en déclarant qu'il se retirait lui-même, et comme ministre et comme simple fidèle, de VÉglise protestante du Canton, telle qu'elle existe maintenant (4823). Là-dessus la Compagnie le déclara déchu du ministère ecclésiastique, et la Chapelle du Témoignage fut organisée en Église indépendante (1824). L'Église duBourgde-Pour existait déjà depuis six ans, mais, pour divers motifs, Malan préféra ne pas confondre son œuvre avec celle de ses frères, bien que de part et d'autre on comprît que l'on travaillait à une œuvre commune.
On a pu juger de diverses manières les hésitations de Malan à cette époque ; on les comprend mieux aujourd'hui. Il n'est guère de questions qui n'aient qu'une face, et les esprits bornés sont les
seuls qui n'envisagent qu'à un seul point de vue les résolutions qu'ils ont à prendre. Position matérielle, paix de l'Église, fidélité chrétienne, famille, avenir, déchirennents , collègues , influences étrangères , la chair, l'esprit, tout concourait à retarder une résolution définitive ; et quand la force des choses avait tranché pour d'autres le problème, la même force des choses empêchait qu'il ne se tranchât pourMalan. On avait eu bon marché des étudiants en théologie ; on avait dégoûté les uns, repoussé les autres, refusé à d'autres la consécration : leur chemin était tracé. Quant à Malan, il rencontrait des difficultés, mais la question restait entière ; il pouvait espérer de les vaincre, et les circonstances n'étaient pas telles qu'il dût forcément abandonner l'Église nationale. En tous cas, ce qui ressort le plus clairement des fluctuations de sa vie pendant ces quelques années, c'est qu'il n'a pas fait une œuvre de sectaire — et que les questions de foi l'ont emporté chez lui sur les questions de discipline. La logique de sa vie entière se révèle dès ces commencements.