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En opposition aux prétentions de la Compagnie, telles qu'elles ressortaient de son Règlement du 3 mai, Malan avait à plusieurs reprises formulé le résumé de sa foi, savoir :
« Qu'il n'y a qu'un seul Dieu, le Père, le Fils et le saint Esprit, que l'homme naît dans l'état de péché, qu'il ne peut en être tiré que par la nouvelle naissance, opérée par le saint Esprit, que le salut de l'homme est un don absolument gratuit que Dieu fait en son Fils aux pécheurs qu'il lui plaît de sauver, et que nos œuvres ne sont que le témoignage de notre reconnaissance pour notre Sauveur, et n'ont aucun mérite pour racheter notre âme » (Pièces relatives à la destitution du ministre Malan, p. 43).
Quant à l'accent qu'il donnait à sa prédication, il dénonçait dès 1818, < cette fatale hérésie, dès longtemps établie parmi nous, qui refuse à notre Seigneur et Sauveur Jésus d'être Dieu égal au Père » (Témoignage rendu à l'Évangile, p. 17).
Des dogmes absolus, présentés d'une manière
absolue, acceptés avec toutes leurs conséquences et avec leurs déductions logiques, tel fut le point de départ de Malan, et ce fut sur cette base que son Église s'organisa et se constitua définitivement comme Église presbytérienne. Toutefois, hâtonsnous de le dire, la forme presbytérienne, avec le caractère de M. Malan, ne fut et ne pouvait être qu'une forme. Il nomma sans doute, ou fit nommer un conseil d'anciens, diaconie ou presbytère, mais il ne le consultait guère, si ce n'est dans des cas extrêmement graves, et même alors, il pesait de tout son poids dans les décisions à prendre, n'acceptant ni contradictions, ni résistances. Il était difficile de raisonner avec lui ; ses convictions se confondaient avec sa volonté, le relatif avec l'absolu, trop souvent aussi l'interprétation avec le texte. Il était en réalité l'Évêque de son troupeau dans les choses spirituelles, comme il était monarque absolu dans les choses temporelles. Tout pliait devant lui, et à quelques égards, tout devait plier. C'était sa force ; ce fut aussi sa faiblesse.
Six années se passèrent ainsi, de 1824 à 1830, sans que personne parût se douter de tout ce que la fascination exercée par le pasteur sur le troupeau pouvait renfermer de danger pour l'un comme pour l'autre. Il est difficile, à moins d'avoir vécu à
cette époque, de se représenter ce que furent d'une part le culte de l'Église pour son conducteur, et de l'autre Fautorité confiante et absolue de celui-ci sur les fidèles qui avaient accepté sa direction.
Malan justifiait de tous points l'enthousiasme de ses adhérents ; il avait tout ce qu'il faut pour exciter d'ardentes sympathies. Nous ne voulons point parler ici de sa fi^re agréable et pleine de noblesse, ni de ses avantages extérieurs, non plus que de cette quantité de petits talents qu'on lui a souvent reprochés, et qui cependant ne sont pas à dédaigner : il était en effet peintre, musicien, poëte, relieur, serrurier, menuisier, tourneur, etc. Ce n'est pas de l'homme, c'est du pasteur que nous disons : Il avait tout ce qu'il faut pour charmer une Égfise; une éloquence souvent entraînante, des convictions fortes, des idées claires et une activité prodigieuse. Ses paroissiens étaient loin d'appartenir tous aux premières classes de la société, mais les Anglais et les Ecossais qui venaient en grand nombre à Genève pour le voir et pour l'entendre, faisaient autour de lui un cercle brillant qui ajoutait à sa popularité, et qui, malheureusement aussi, l'engageait toujours plus avant dans une voie dangereuse, en lui cachant les pièges dont son chemin était semé. Ils le soutenaient de leurs dons dans toutes ses entreprises, et de leur ap-
probation dans sa résistance aux conseils de ses amis.
On a de la peine à se représenter ce que furent, comme activité pastorale, les années dont nous parlons : on répugne à une simple nomenclature, et cependant nous ne pouvons entrer ici dans des détails. Il publiait alors ses premiers cantiques, et ses Chants de Sion inauguraient un ère nouvelle dans l'histoire du Chant sacré ; la musique et les paroles s'adaptaient si bien aux besoins du réveil d'alors, qu'un grand nombre de ces cantiques sont devenus populaires et ont été adoptés par toutes les ÉgUses, indépendantes et nationales, en France et en Suisse : ce fut un immense succès. En même temps il publiait des Traités religieux qui ont également frayé une voie nouvelle à la littérature contemporaine, et dont quelques-uns, traduits dans plusieurs langues, et réimprimés à des milliers et à des dix-milliers d'exemplaires, resteront longtemps un modèle du genre. Il prêchait cinq ou six fois par semaine et publiait souvent des sermons de doctrine. Il écrivait son Véritable Ami des enfants à l'usage de ses plus jeunes paroissiens, et n'exerçait pas sur eux une moindre iufluence que sur leurs pères. 11 fondait et dirigeait une École du Dimanche. Il fondait un Refuge pour les filles repenties ; une Société des traités connue
sous le nom de Bon Dépôt; une École de Théologie pour former des ministres et des évangélistes, de laquelle sont sortis plusieurs pasteurs actuellement encore en exercice. En un mot il se multipliait sous les formes les plus diverses, et son activité embrassait toutes les branches de la vie chrétienne.
Avec cela, rien de fiévreux ; une inaltérable sérénité, quelque chose d'aimable envers tous, même envers ses adversaires ; une vie publique sans reproche, et un intérieur de famille plein de charme. On pouvait dire du père, de la mère et des nombreux enfants : Voyez, comme ils s'aiment !
Et ce témoignage involontaire et inconscient que la famille rendait à son chef vénéré, était une prédication puissante qui concourait à le faire aimer et respecter davantage de tous ceux qui l'entouraient, en montrant l'accord qu'il y avait chez lui entre sa doctrine et sa vie, entre sa prédication et ses actes. Ce qu'il était en chaire, il Tétait dans la vie privée, et, sauf les misères naturelles à tout cœur d'homme, on l'a toujours vu pratiquer ce qu'il prêchait, et observer fidèlement les règles qull recommandait aux autres. La constance et la régularité de sa vie religieuse ont frappé tous ceux qui Tout connu, et, pour ne mentionner, en passant, que deux traits particuliers de sa piété, nous citerons la manière sereine et scrupuleuse avec
laquelle il a célébré jusqu'à la fin son culte domestique, non seulement lorsque sa belle et nombreuse famille était encore tout entière auprès de lui, et que des étrangers étaient admis, à y assister, maïs encore dans les dernières années, alors qu'il n'avait plus auprès de lui que trois ou quatre personnes seulement : c'était toujours la même exactitude, le même soin, le même sérieux, le même sentiment de l'importance de l'acte religieux qu'il accomplissait. Nous citerons encore le profond respect avec lequel il a toujours observé et sanctifié le jour du Seigneur.
Il aimait les siens, il n'oubliait pas qu'un père est le protecteur naturel de ceux que Dieu lui a donnés; il savait les défendre au besoin, et tout en les élevant dans la crainte de Dieu, il évitait ce qui aurait pu les aigrir ; il s'occupait consciencieusement de leur éducation, mais il ne souffrait pas que d'autres se chargeassent de ce soin et empiétassent sur ses droits et sur ses devoirs à cet égard. Nous insistons d'autant plus volontiers sur ce point, qu'il est arrivé trop souvent, même parmi les chrétiens, que des parents après avoir élevé leurs enfants, soit avec trop d'indulgence, soit avec trop de sévérité, sont tombés dans l'excès contraire en les vovant se détourner de l'Évangile, et leur ont fait expier chèrement les lacunes de leur éducation. 2
Malan, sous ce rapport, a été un bon père de famille, comme il fut un bon époux, et Dieu le bénit encore en lui permettant il y a quelques années, de célébrer -ses noces d'or avec sa vénérable compagne, qui lui survit aujourd'hui, qui le pleure, mais qui trouve des consolations puissantes dans les souvenirs du passé, aussi bien que dans les espérances de l'avenir. Il a presque réalisé pour nous l'idéal de la famille chrétienne, et ce détail a son importance pour un homme qui aurait pu se laisser absorber par les travaux et les préoccupations multiples de sa vie publique.
Puisque nous avons parlé de Thomme, et que nous avons fait allusion aux ombres de son caractère, nous aimons autant les indiquer franchement et sans réticence aucune, car nous désirons avant tout faire un portrait aussi exact que possible de celui qui a été pendant sa vie trop exalté par les uns, trop attaqué par les autres. Nous le ferons sans préambule, excuses, ni ménagements ; nous dirons moins ce qui nous a frappé nous-même que ce que d'autres ont cru pouvoir regretter. On lui a reproché quelque chose de cassant dans ses rapports avec ses collègues et avec les autres Églises, un attachement à son propre sens qui devenait souvent de l'obstination, et une tendance à l'absolutisme dogmatique, qui nuisait à sa prédication et compromettait même son autorité : sa dialectique était subtile, recherchée, inflexible; sa logique était spécieuse; ce n'était pas du sophisme^ mais c'était quelquefois une exagération du droit de raisonner : il procédait par voie de syllogisme dans des questions où la logique n'a que faire : il
n'acceptait pas volontiers la contradiction, et il se montrait aussi tenace sur les questions de détail qu'il était ferme et résolu dans la défense des grandes et suprêmes vérités de la foi. — Dans un tout autre ordre de faits, on a même été jusqu'à lui reprocher de tenir à ses droits d'auteur.
Il y aurait bien des choses à répondre, bien des explications à donner. Plusieurs de ces reproches nous paraissent décidément mal fondés , et nous n'hésitons pas, spécialement en ce qui concerne la propriété littéraire, à lui donner pleinement raison. Dieu a réparti ses dons entre les membres de son Eglise, mais il n'a pas donné à tous les mêmes talents, ni les mêmes moyens d'action ; tous doivent travailler à l'avancement de son règne, mais tous doivent aussi gagner leur pain à la sueur de leur visage, c'est-à-dire par leur travail ; et s'il est vrai que l'ouvrier soit digne de son salaire, M. Malan, qui n'était guère plus à l'aise que les autres pasteurs du Réveil, qui n'avait point de traitement fixe, et qui devait élever, et bien élever, une famille nombreuse, M. Malan pouvait attendre de Dieu et de la libéralité de ses frères, son pain quotidien, mais il estimait n'y avoir aucun droit avant d'avoir employé pour se procurer le nécessaire, les dons que Dieu lui avait accordés pour cela» On a dit que ses Traités et ses Cantiques
appartenaient à FËglise, et nous en convenons sans peine ; ils appartenaient à TÉglise au même titre que les dons d*un pasteur, que l'éloquence d'un prédicateur, que les loisirs d'un rentier, que la fortune d'un riche. Mais comme on n'a pas le droit de prendre les richesses de celui-ci, les marchandises de celui-là, le temps ou les loisirs d'un troi-* sième, quelque bonne que soit l'intention dont on est animé, on n'a pas le droit de toucher aux productions de son intelligence, quelque envie qu'on ait de faire du bien par ce moyen. La délicatesse est aussi bien de mise entre chrétiens qu'entre gens du monde, et quand on aspire à cette noble communauté des biens que l'Eglise primitive a réalisée pendant quelques jours, c'est par soi-même que l'on doit commencer, non par le bien d'autrui. Ce n'était donc ni intérêt matériel, ni même manque de foi, c'était de la part de Malan, obéissance au grand devoir que Dieu impose à tous les hommes de pourvoir par eux-mêmes à leur entretien et à un entretien convenable de leurs familles, et ceux-là seuls pourraient lui en faire un grief, qui se laisseraient eux-mêmes dépouiller, sans mot dire, des biens temporels qu'ils possèdent : encore faudrait-il qu'ils n'eussent pas d'enfants, de l'avenir desquels ils dussent s'occuper.
Il serait facile de répondre de la même manière
aux autres reproches qu'on a faits au caractère de Malan ; on pourrait dire que, comme tant de gens ont les qualités de leurs défauts, Malan avait les défauts de ses qualités. Nous pourrions accorder d'une manière générale qu'il y avait chez lui des lacunes, des défauts, des péchés, puis marchander sur les détails, comme il arrive si souvent, et prouver pour finir qu'il était parfait en toutes choses, seul juste au milieu des pécheurs ; mais ce serait un portrait de fantaisie auquel personne ne le reconnaîtrait, et lui moins que personne ; ce ne serait plus l'ami que nous avons perdu, ce serait un être idéal, et nous n'en voulons rien. C'est un souvenir que nous retraçons ici, non une apologie que nous essayons ; et si nous faisons nos réserves contre la malveillance, nous devons reconnaître que quelques-uns des reproches qu'on lui a adressés étaient fondés. C'est le cas en particulier pour ce besoin d'autorité qui était le fond même de sa nature, qui a fait sa force pendant un temps, mais qui a fini par lui être un piège et par le trahir.
Si l'homme avait, comme tout homme, ses côtés faibles, et si nous nous sommes permis de les signaler, il nous sera bien permis aussi de relever tout ce qu'il y avait de grandeur dans son caractère et dans sa foi, cette droiture de cœur, cet abandon complet entre les mains de Dieu, ce désir
unique 9 sincère et vrai de servir son maître, et de le servir Lui seul, sans égard aux conséquences possibles de son obéissance : Tout pour Dieu, tout en Lui et par Lui, c'était sa doctrine, sa foi, sa vie. Puis, dans ses rapports avec ses frères, quel cœur généreux, aimable, tendre et dévoué l quel prompt retour après des mésintelligences passagères ! quel oubli généreux et vrai des torts que son prochain pouvait avoir eus à son égard ! quel bonheur de pouvoir pardonner sans réserve I Souvent quelle abnégation: Toujours quelle paix, quelle sérénité ! Ce n'est point pour en faire honneur à l'homme, que nous aimons à rappeler les vertus du chrétien, c'est pour en faire honneur à Dieu. Comme Socrate, l'homme avait ses misères, mais il pouvait ajouter avec plus de raison que le philo* sophe grec : « Je les ai vaincues » , car c'était par l'Esprit de Dieu qu'il avait triomphé, non par des forces humaines, et chaque jour il remportait de nouveaux triomphes, tellement que ce fut à la fin de sa carrière que ces vertus brillèrent du plus vif éclat.
Nous Tavons dit; autant son caractère était facile, autant il avait quelque chose d'absolu dans sa tournure d'esprit. Des hommes de cette trempe ne savent emboîter le pas ni avec leurs collègues, ni même avec les circonstances, et Malan, depuis 1816, a dû et voulu marcher toujours seul, quoi qu'il fût aimé et respecté de tous ses compagnons d'œuvre. Il avait coutume de dire, avec sa manière pittoresque et sententieuse : « Fusion, confusion — union, communion » . Ce besoin d'indépendance ne l'empêchait cependant pas de donner ostensiblement et courageusement la main à ses frères dans les moments les plus critiques, et Ton n'a pas oublié qu'en 1826, lors du procès du ministre Bost, après la condamnation de celui-ci, Malan l'accompagna du tribunal jusqu'à sa demeure comme ne faisant qu'un avec lui, réclamant sa part de huées et de projectiles, et déclarant ainsi publiquement qu'il assumait sa part de responsabilité dans les faits pour lesquels son ami venait d'être condamné. C'était un acte de courage et de fraternité, c'était
un témoignage, mais qui ne l'engageait en rien aa-delà du moment présent, et il ne tardait pas à reprendre toute sa liberté d'allures, laissant à ses collègues la même liberté.
Mais déjà vers cette époque, des tiraillements avaient lieu entre Malan et quelques uns de ses amis et collègues, entre Malan et les Églises voisines, entre Malan et les membres de sa propre Eglise, relativement à certains points soit de doctrine, soit de discipline, et même sur certaines questions de vie pratique. Pour les uns, il insistait trop sur une manière particulière de présenter l'élection de grâce et la prédestination dans le sens rigoureux du mot, question grave entre toutes^ pleine de malentendus, mais qui se résumait pour lui dans le fait de la souveraine grâce de Dieu ; il voyait nettement une des faces du problème et ne cessait de la mettre en relief, mais il n'en voyait qu'une et laissait dans l'ombre la doctrine non moins évidente de la liberté et de la responsabilité humaines; il paraissait la nier en théorie, mais dans la pratique il l'admettait pour lui-même comme pour ses auditeurs, et plusieurs de ses prér dications écrites en rendent témoignage: Inconséquence, dira-t-on? Cela va sans dire; mais l'inconséquence est dans le mystère lui-même, soit qu'on admette ou même qu'on nie le dogme de
l'élection de grâce. Quelques uns trouvaient qu'il attachait trop d'importance à la doctrine de la descente de Christ aux enfers, de même qu'à la question du baptême des enfants, etc. Plusieurs membres du troupeau réclamaient, en vrais presbytériens, une part plus grande et plus réelle dans l'administration et la direction de l'ÉgHse. D'autres, enfin, supportaient impatiemment son intervention dans quelques détails de la vie, qui n'étaient évidemment pas de sa compétence; il nous souvient entr'autres qu'il avait voulu déterminer le chiffre des bénéfices que certains commerces avaient le droit de faire, et les réclamations se multipliaient, car il n'avait ni les connaissances, ni Texpérience nécessaires pour juger de ces questions. Son indomptable énergie, entretenue par d'imprudents amis, non moins que par ses vues personnelles sur l'autorité du ministère évangélique, l'empêcha de rien céder; il pensait être dans le vrai, et il maintint ce qu'il avait avancé et les mesures qu'il avait prises; l'opposition grandit; il crut la vaincre en posant ce qu'on appelle ailleurs la question de cabinet, et en réponse au mécontentement général, il demanda à son troupeau un vote de confiance absolue ; il l'obtint de la majorité, mais une minorité considérable, composée de ses meilleurs amis au nombre de
plus de soixante, se sépara de lui et se rattacha à l'Église du Bourg-de -Four, plus modérée dans la doctrine, plus réellement presbytérienne dans sa discipline. S'il y eut dans ce fait des influences étrangères, des procédés plus ou moins avouables, de l'huile jetée sur le feu, nous l'ignorons et voulons l'ignorer : les récriminations sont toujours faciles, les explications sont toujours possibles, mais les unes comme les autres sont inutiles et ne prouvent rien. Quand il y a des torts, on peut dire, en général, qu'ils sont partagés. En tout cas c'est au sein même de l'Église que les difficultés éclatèrent, et, en la désagrégeant, elles vinrent lui rappeler combien de sages adversaires sont quelquefois préférables à des amis trop aveuglé* ment dévoués. L'opposition est essentielle à tous les modes et à toutes les formes de gouvernement, ecclésiastiques ou politiques.
Quoi qu'il en soit, ce fut un coup fatal pour la chapelle du Témoignage, et une crise dans la vie de Malan. Profondément attristé, peut-être même blessé, mais, soutenu par sa foi en la souveraineté du Dieu qui dirige tous les événements, il ne se laissa ni ébranler, ni déconcerter par ce coup douloureux qu'il aurait dû prévoir et qu'il aurait pu prévenir s'il avait écouté les conseils de ses amis plus clairvoyants. Il courba la tête sous cette
sévère dispensation, il se recueillit, pria, et se remit immédiatement à Tœuvre.
Depuis une quinzaine d'années, les chrétiens de Genève s'occupaient d'évangéliser la France et plusieurs cantons de la Suisse. Malan avait toujours suivi leurs travaux avec un vif intérêt, correspondant avec plusieurs de ces missionnaires, prenant part à leurs succès comme à leurs épreuves, et regrettant que ses fonctions pastorales multipliées ne lui permissent pas de consacrer une portion de son temps à Tévangélisation pour laquelle il se sentait une vocation décidée et une véritable aptitude. Il n'abandonna pas sa chapelle, mais en présence des loisirs forcés qui lui étaient faits, il comprit que Dieu lui ouvrait une voie nouvelle, et ce fut avec joie que dès lors il consacra, presque chaque année, quelques semaines ou quelques mois à des voyages missionnaires.
Il avait un talent, un don particulier pour ramener toutes les conversations à la seule chose nécessaire; il n'hésitait jamais : plein de tact et de prudence, il n'avait pas honte de l'Évangile de Christ, et le moindre détail, un mot dit en passant, lui suffisait pour donner à la conversation la direction qu'il désirait : si même toute transition lui faisait défaut, il ne se gênait pas pour adresser, à brûle-pourpoint, cette question aux
personnes avec lesquelles il se rencontrait : Êtesvous converti? ou bien : Êtes-vous chrétien? Personne n'était trop humble» personne trop puissant pour qu'il hésitât : conducteurs de voitures publiques, garçons d'hôtels, comtes ou savants, ouvrières ou duchesses, connus ou inconnus, il ne voyait partout que des âmes à sauver, et si Ton a pu lui reprocher cette brusque manière d'aborder les sujets sérieux (il l'appelait lui-même son saut de panthère) ^ il peut répondre qu'il a fait plus de bien avec sa méthode défectueuse, que n'en feront jamais les ménagements de ceux qui préparent mieux que lui leur abordage, leur exorde et leurs transitions. On peut citer de nombreux exemples des heureux résultats qu'il a obtenus de cette manière, et cela suffît amplement à le justifier des reproches qu'on lui a quelquefois adressés sous ce rapport. Il prêchait l'Évangile en temps et hors de temps, sans se laisser arrêter par aucune considération de personnes, et il a donné un grand exemple de fidélité chrétienne. Nous ne voulons pas recommander par là sa manière de faire, ou blâmer ceux qui agissent autrement, car chacun a son don particulier; nous dirons même que bien peu de personnes nous paraissent qualifiées pour agir comme il le faisait, et il serait dangereux de chercher à l'imi-
ter ; il faudrait avoir pour cela, outre Tardeur du missionnaire, ce mélange de grâce, d'onction, de sérieux et d'enjouement qui s'harmonisaient en lui d'une manière si admirable; mais, sans recommander sa manière à l'imitation de personne, on peut la justifier en lui d'autant plus que les faits lui ont presque toujours donné raison.
Il a parcouru, comme missionnaire, la France, la Suisse, le Wurtemberg, la Belgique et la Hollande, sans parler de l'Angleterre qu'il visitait assez fréquemment; presque partout les chaires lui étaient ouvertes avec empressement; presque partout il a laissé des souvenirs bénis de son passage, et cela dans toutes les classes de la société, parce que mieux que personne il savait se faire tout à tous. En maint endroit, en France et en Belgique, le concierge qui vous montre l'Église vous dira avec un sentiment de pieuse satisfaction : a M. César Malan est monté dans cette chaire. » Lui-même a consigné quelques uns de ses souvenirs dans deux intéressants volumes qu'il a publiés sous les titres de : Quatre-vingt jours d'un missionnaire, et le Pécheur d'hommes vivants^ qui renferment des conseils bons à suivre et des exemples bons à imiter.
De retour à Genève, il reprenait avec courage ses fonctions pastorales et ses travaux littéraires.
11 publia d6 nouveaux traités qu'il finit par réunir en sept ou huit volumes , sous le titre modeste de Grains de Sénevé ; il ajouta de nouveaux cantiques à ses Citants de Sion, traduisit en vers les Psaumes de David, sous le titre de Cantiques d'Israël, et intervint, par de nombreuses brochures, dans toutes les circonstances un peu graves qui lui parurent être un appel à sa fidèle activité : monument de Rousseau, tables tournantes, articles de journaux, prédications catholiques, dès qu'il voyait poindre à l'horizon la moindre apparence de danger, l'ennemi le plus habilement déguisé, sentinelle vigilante, il jetait le cri d'alarme et répandait à pleines mains, au milieu de la population, les pages rapides que son cœur lui avait dictées. Dogmatique, morale, exégèse, controverse, apologétique, édification, souvenirs, poésie, il traitait tous les sujets avec la même facilité, parfois même peut-être avec un peu trop de facilité. Sa chapelle ne fut jamais fermée, et malgré la diminution du nombre de ses auditeurs, il continua de soigner le petit troupeau avec le même zèle qu'il avait mis à veiller sur le grand, prêchant jusqu'à la fin, n'aimant pas à se faire remplacer, et craignant toujours qu'un peu d'ivraie ne se mêlât au bon grain de l'Évangile, s'il cédait sa chaire à un prédicateur qui n'aurait pas partagé de tous points
ses vues Ihéologiques. Il était si jaloux de son ministère, que plus tard, quand l'Oratoire et TÉglise de la Pélisserie (l'ancien Bourg-de-Four) se fondirent en une seule Église, sollicité de se joindre à ses frères, il refusa, de peur d'exposer son troupeau à entendre des prédications qui, peut-être sur quelques points, n'auraient pas été aussi accentuées qu^il l'aurait désiré. Aimons-nous, disaitil, soyons amis, restons unis, mais suivons chacun nos destinées ; puis, il ajoutait cette parole que nous avons déjà citée : « Fusion, confusion — union, communion, » parole aussi vraie que profonde, dont il sentait qu'elle était parfaitement justifiée quant à lui, mais qui cependant, en pratique et avec l'Esprit de Dieu, ne devait pas se réaliser pour ceux qui venaient de renverser la barrière qui les séparait.
En 4856, Malan quitta Genève pour Vandœuvres, et se retira dans une petite propriété de famille dont il venait d'hériter. Il avait alors soixante et dix ans et Ton pouvait prévoir que cette retraite serait pour lui le commencement de la fin, bien plus qu'une nouvelle phase dans son ministère et dans sa vie publique.
Il ne changea cependant rien à ses occupations, ni à ses habitudes, et continua toutes les œuvres qu'il avait entreprises, prêchant à la chapelle du Témoignage avec sa régularité accoutumée, publiant de mois en mois quelques traités et composant toujours des cantiques. Il en a écrit plus de seize cents, ne se faisant aucune illusion sur la valeur inégale des uns et des autres, et prenant plaisir à en lire quelques fragments à des amis, leur demandant : « Croyez-vous que celui-ci vaille la peine d'être imprimé? » Il y mettait plus d'amour que d'araour-propre, et recherchait volontiers des critiques amicales, dont il tenait compte à l'occasion : je n'affirmerais pourtant pas que
l'esprit de l'archevêque de Grenade n'intervînt pas quelquefois en tiers dans les discussions qui pouvaient avoir lieu au sujet de certaines strophes et de certains vers où la pensée l'emportait décidément sur la forme, et la théologie sur la poésie. Nous n'avons pas besoin de rappeler ce qu'il y avait de vraiment lyrique chez Malan, ni la poétique et sereine grandeur d'un grand nombre de ses cantiques ; mais avec le caractère et la foi que nous lui connaissons, il aurait sacrifié ses plus beaux vers à la fidélité du sens, et il aurait même consenti à en faire de mauvais, si c'eût été nécessaire, pour rendre avec plus d'exactitude la vérité divine et révélée. Nous ne savons ce qui adviendra de ce recueil que nous avons eu maintes fois tout entier entre les mains ; il se proposait de faire lui-même un choix d'environ quatre cents cantiques, et de les léguer à l'Église comme le résumé complet de la foi religieuse. L'idée était belle et digne de M. Malan, mais jusqu'à quel point est-il possible de faire une dogmatique en vers ? N'y a-t-il pas dans les termes mêmes quelque chose de contradictoire? Nous n'oserions l'affirmer > car ses Chants de Sion sont déjà un essai sous ce rapport, et un essai qui a réussi. Nous dirions plutôt: Quand on a réussi une première fois, a-t-on des chances de faire mieux la seconde?
— Bill voyageait beaucoup moins que dans les années précédentes, car il ne se sentait plus la force A'n^ tiliser ses voyages pour la gloire et le service de son maître ; il y aurait peut-être trouvé du plaisir, mais il n'y voyait plus d'utilité. Cependant il n'en continuait pas moins d'évangéliser. Il avait une bonne parole pour toutes les personnes qu'il ren* contrait dans ses promenades de l'après-midi, et l'on peut dire de lui, peut-être plus que de personne, qu'il ne s'est jamais trouvé en rapport avec une âme sans la rendre attentive à son salut. Vandœuvres était devenu pour lui un nouveau champ de travail en même temps qu'une retraite, et s'il n'a pas cherché à y former un troupeau, c'est moins parce que les forces lui auraient manqué pour cela, que parce qu'il n'y voyait ni nécessité, ni avantage. Le pasteur national du village était un homme pieux, orthodoxe, prêchant l'Évangile, vivant fraternellement avec les chrétiens, lai^e et vraiment libéral, et Malan, qui n'aurait jamais fondé une œuvre à part s'il avait pu continuer de prêcher dans l'Église nationale, se trouvait à Vandœuvres dans les conditions, ou à peu prés, qu'il avait rêvées aux jours de sa jeunesse. On a fait courir divers bruits à ce sujet, et nous ne les relevons que pour les rectifier : il a paru à plusieurs personnes que Malan s'était rapproché
de rÉglise nationale dans les derniers jours de sa vie, et Ton ajoute qu'il n'aurait pas demandé mieux que de remonter dans les chaires officielles. Il y a là un mélange de vrai et de faux qui doit être soigneusement distingué. Il est parfaitement vrai qu'il aurait volontiers prêché dans les chaires officielles, mais cela était vrai en 4820 autant qu'en 4860, et il ne s'en est jamais caché; il n'a cessé de réclamer ses droits de pasteur et de prédicateur, et s'il a dû quitter l'Église nationale , il ne Ta fait qu'en ajoutant : « telle qu'elle existe maintenant. » Si, plus tard, un rapprochement a paru possible, ce n'est pas que Malan se soit départi en rien de ses principes et ^de ses convictions, c'est au contraire, parce que l'Église nationale a renoncé à son exclusisme, tacitement quant à la forme, mais en fait, d'une manière ostensible et éclatante. En 4835 déjà, lors du jubilé de la Réformation, le règlement du 3 Mai était tellement tombé en désuétude que personne n'y pensait plus, même pour le répudier. Dès lors, plusieurs pasteurs indépendants des Églises de France sont montés dans les chaires de Genève, et il n'est pas jusqu'au prédicateur baptiste Spurgeon à qui le Consistoire n'ait accordé le droit de se faire entendre dans la cathédrale de Saint-Pierre, sans même lui imposer aucune condition de costume
officiel, ou autre. Un moment l'on a cru même que Malan repai'aitrait dans les chaires du pays, et nous savons de source certaine que, de part et d'autre, on l'aurait vu avec plaisir : mais un excès de prudence et d'irrésolution, que du reste nous n'entendons pas condamner, a fait ajourner d'abord, puis abandonner cette idée, qui avait été pour Malan une espérance et comme la consécra* lion solennelle de son œuvre à Genève. En réalité, ce n'eût été qu'une manifestation ; car, dans ces dernières années, Malan, comme prédicateur, n'était plus que l'ombre de ce qu'il avait été dans les années de sa force. Non-seulement il avait l'habitude d'improviser, et un improvisateur s'use vite, mais encore il avait prêché si souvent dans sa vie, et presque toujours sur des sujets dont le nombre était assez restreint, que les réminiscences abondaient, soit quant aux phrases, soit quant aux idées, soit même quant au plan et à la marche générale de ses discours : en outre, son organe avait baissé, sa voix s'était cassée, et l'affaiblissement avait déteint sur tout l'ensemble de ses facultés oratoires. Je crois cependant qu'on peut aussi, et qu'on doit compter au nombre des causes qui avaient contribué à faire évanouir ce brillant talent, la diminution graduelle et constante de son auditoire : celui qui avait parlé à des mul-
titudeSy se trouvait mal à l'aise devant trente, quarante ou cinquante personnes qui venaient encore l'entendre dans les derniers temps; il lui semblait qu'il manquât d'air; il n'avait pas d'espace pour déployer ses ailes, et il respectait trop la sincérité de son ministère pour qu'il lui fût possible de s'échauffer à froid. Lui-même en a fait plus d'une fois l'observation ; et en effet, quand il prêchait à l'Oratoire, comme cela lui arrivait de temps à autre , bien rarement, on retrouvait chez lui quelque chose de son ancienne vigueur, plus de vie et plus de liberté.
Ce que nous disons, ne se rapporte d'ailleurs qu'à la forme, car pour le fonds il n'avait pas baissé, et ses discours étaient toujours substantiels et pleins d'idées ; l'onction était peut-être leur caractère dominant, et ce que le prédicateur avait perdu en vivacité, il l'avait regagné en profondeur et en connaissance du cœur humain.
M. Malan n'était pas insensible au vide qui s'était fait autour de lui : parfois il laissait échapper une plainte à cet égard, comme si ses amis l'avaient abandonné, mais cette impression durait peu, et bientôt il en revenait à se réjouir de ce que d'autres ouvriers, plus jeunes, en entrant dans le champ du Seigneur faisaient l'œuvre pour laquelle il ne se sentait plus les forces nécessaires,
et à laquelle il avait consacré sa vie entière : il se réjouissait sincèrement de ce que TÉvangile était souvent prêché, et avec force, dans l'Église nationale, et il ajoutait quelquefois : ^ D'autres moissonnent où nous avons semé ; que le nom du Seigneur soit béni ! C'est plus que je n'avais espéré voir. » n aurait pu dire même, ainsi qu'un de ses enfants nous récrivait : « D'autres ont labouré .sur mon dos. j>
Mais ce qui nous paraît avoir caractérisé le séjour de Vandœuvres, plus encore que l'activité du vénérable patriarche qui s'y était retiré, c'est le recueillement dans lequel il y vivait, et le développement de vie intérieure qui en fut la conséquence naturelle.
11 nous souvient qu'en 4835, à l'époque du Jubilé genevois, alors que toutes les questions d'Églises étaient encore ardentes, on parlait beaucoup de M. Malan, soit en bien, soit en mal. Ses adversaires, tout en reconnaissant les services qu'il pouvait avoir rendus, se plaignaient d'une certaine âpreté dans les formes : on lui reprochait son écorce, c'est le mot dont on se servait, comme si chacun n'avait pas la sienne, et comme si chaque arbre ne devait pas l'avoir aussi , tantôt lisse, tantôt passablement rugueuse, suivant sa taille et le rôle qu'il doit jouer : Luther a eu son écorce ; Calvin aussi; Mélanchton a eu la sienne, et si l'on regrette parfois que certaines écorces aient trop d'aspérités, on est quelquefois dans le cas de
regretter que d'autres soient trop unies : on ne sait par où, ni comment les prendre. En tout cas, autre sera Técorce du rosier, et autre celle du chêne.
Un pasteur de Jersey, bien connu dans les Églises, M. Clément Perrot, répondit alors aux plaintes qu'il entendait : « Laissez faire ; ce sera un noble et beau vieillard. » Les années, à mesure qu'elles s'écoulaient, venaient justifier davantage la vérité de cette parole. A mesure que les boucles noires de son abondante chevelure blanchissaient, elles semblaient entourer sa tête d'une nouvelle auréole. A mesure que l'homme extérieur déclinait, l'homme intérieur se fortifiait et croissait en sagesse et en grâce.
La distance à laquelle il était de Genève éloignait les importuns, mais ceux qui l'allaient visiter en revenaient toujours avec un sentiment d'affectueuse vénération, jamais sans en avoir reçu quelque bien et quelque édification. Il ne se contentait pas d'être orthodoxe et d'exposer la vérité : pour lui, l'austérité, la rigidité, la sévérité, le sérieux ne composaient pas tout l'Évangile : sous ce rapport il ne posait pas ; il comprenait que le devoir du chré* tien est aussi d'être aimable ; il recherchait toutes les choses qui sont aimables \ et il travaillait,
1 PhU. IV, 8.
comme les apôtres, à se rendre agréable à tous*, une qualité trop rare parmi les chrétiens pour ne pas être rappelée ; une qualité qui certainement a concouru avec les autres, à lui assigner et à lui conserver la place que la voix publique lui a donnée dans le réveil. Trop d'hommes font consister le principal de leur vie religieuse dans un mécontentement général de tout ce que les autres peuvent être, dire, ou faire, et si quelques-uns, pour être justes, y ajoutent le mécontentement que leur inspirent leurs propres imperfections, ils n'en deviennent que plus moroses et plus désagréables, tellement qu'ils réfutent et neutralisent à l'avance le témoignage qu'ils sont tentés de rendre à la bonne nouvelle, et aux fruits de l'Esprit qui sont la paix et la joie.
On a dit qu'il y a bien des manières d'avoir de l'esprit, mais qu'il n'y a qu'une manière d'avoir du cœur ; on peut dire de même : Il n'y a qu'une manière d'avoir la foi, mais il y a bien des manières de la manifester. Chez Malan, la piété n'avait ni aigreur, ni boursouflflure ; on n'y trouvait ni l'acide, ni le pâteux qu'on rencontre quelquefois, ni le mielleux, ni l'aigredoux qui l'un et l'autre font tant de mal, parce qu'ils dénaturent le véritable esprit de l'Évangile. C'était quelque chose
1 Actes II, il.
de net, de franc, de décidé : son horizon théologique n'était pas vaste, mais les contours en étaient bien dessinés, et dans toute l'étendue de ce domaine, Malan se promenait à Taise, comme chez lui, toujours prêt à confesser son Sauveur, et n'éprouvant aucun besoin de se préparer d'une manière spéciale, ou de changer de ton et de diapason pour annoncer Celui dont il reconnaissait la grâce souveraine. Toutes les conversations le trouvaient prêt, et s'il savait être enjoué, il l'était dans les limites de la joie et de la sérénité chrétienne. Aussi quel charme paisible, quelle bénédiction, quels doux et précieux souvenirs dans une aprésdînée, ou dans une soirée passée avec lui dans sa demeure ! C'est là surtout que nous voudrions pouvoir introduire, au moins pour quelques instants, ceux qui ne l'ont pas connu. Sur la terrasse, dans le jardin, dans le salon, dans son cabinet de travail, partout il est le même, simple et sans prétentions : son accueil est affectueux et fraternel, sa conversation est vive, très-variée, mais il n'oublie pas qu'il est ambassadeur de Christ, et toujours il trouve moyen d'aborder les sujets sérieux qui le préoccupent. Bientôt on monte dans sa chambre ; on s'assied à côté de cet orgue sur lequel il a composé et joué tous ses cantiques, en face de cette cheminée dont la garniture rappelle
des épisodes si nombreux, de sa vie missionnaire ; on y voit de tout, des inscriptions, des passages bibliques, des dessins, des portraits, un chapelet et d'autres reliques conquises par la persuasion sur des âmes qu'il avait éclairées, des souvenirs de tous genres, de sa famille, de ses voyages, de ses amis, de sa jeunesse, de ses enfants en la foi, des délivrances que Dieu lui avait accordées, etc. Cette chambre était un musée, une bibliothèque, un atelier ; il aurait dû en écrire l'histoire ; il y a pensé quelquefois. Mais c'était aussi un sanctuaire, et si les murailles pouvaient parler, elles raconteraient combien de personnes M. Malan a gagnées à l'Évangile, combien de pasteurs ont été rendus sérieux et attentifs.
Puis quand la cloche du soir convoquait la famille et les amis autour de la table à thé, quelle verve intarissable, quelle jeunesse que celle de ce beau vieillard ! s'il y avait là de jeunes enfants, comme il se mettait en frais pour eux, exhumant dans les souvenirs de sa propre jeunesse tout ce qui pouvait les intéresser, se servant de locutions genevoises et de termes de collège qui lui gagnaient le cœur et la confiance des enfants, et leur glissant ensuite, non point au hazard, quelque bon traité qu'il avait préparé à l'avance, et sur lequel \l avait inscrit leurs noms, afin qu'ils ne doutassent
point du soin avec lequel il l'avait choisi. Mais l'heure avance, la ville est encore loin, on parle de se retirer ; on ne s'en ira pas toutefois avant d'avoir lu la Bible, prié et chanté ; tantôt c'est le cantique :
Ah! Seigneur; quel profond repos, etc.,
ou bien :
Père saint, notre prière
OU encore :
0 qu'est heureux l'homme sincère,
Tantôt ce sont des chants d'un autre recueil que le sien, et nous nous souvenons en particulier avec plaisir de la prédilection avec laquelle il aimait à chanter les Cantiques de l'Apocalypse.
Ce culte du soir n'était point pour lui un opus aperatum, une affaire d'habitude, un devoir qu'il accomplit machinalement ; c'était une véritable prédication, courte, mais soignée, recueillie, consciencieuse : il se plaçait réellement, lui et les siens en la présence du Seigneur, ne regardant pas au nombre de ceux qui l'entouraient, mais à Celui qu'il implorait pour les présents et pour les absents, et ne doutant nullement.
Puis il donnait un pas de conduite à ses amis, et l'on se séparait dans le sérieux et dans la joie de l'amour fraternel.
Il continuait chaque dimanche à descendre de Vandœuvres au Pré^FÉvêque pour ses prédications : quand le temps était trop mauvais, il arrivait la veille, pour n'avoir à faire que Tune des deux courses; car, aussi longtemps qu'il le put, il fit la course à pied, se faisant scrupule de faire travailler le dimanche, soit un homme, soit un cheval; il ne voulait pas même se servir de l'omnibus, tant il tenait à donner l'exemple d'une exacte observation du jour du Seigneur. Ce ne fut que lorsque ses forces furent décidément à bout, qu'il se crut en droit de s'appliquer les paroles de Jésus : Le Sabbat a été fait pour l'homme.
Une des dernières solennités religieuses auxquelles il présida dans sa chapelle, fut la consécration au Saint-Ministère d'un jeune candidat, M. Lenoir, élève de l'École de Théologie, qui eut lieu le dernier dimanche de juin 4863. Rien de plus solennel et pourtant rien de plus simple que cette cérémonie- Trois ou quatre pasteurs et professeurs étaient réunis autour de la chaire. Appre-
nant par un de ses diacres qu'un pasteur étranger, qu'il n'avait pas vu depuis deux ans, mais avec lequel il avait entretenu une affectueuse correspondance, M. E. Rocbeblave de Montélimar, se trouvait ce jour-là dans la chapelle, H. Malan le fit prier de s'approcher, et l'embrassant tendrement, comme un père son fils, il échangea rapidement avec lui quelques paroles sérieuses, à la suite desquelles M. Rocbeblave vint se placer au milieu des pasteurs consacrants. Les discours et les prières étaient sans autre apprêt que la longue expérience et la profonde piété de celui qui les prononçait, mais l'assemblée resta sous l'impression de la présence réelle de l'Esprit de Dieu, et ses vœux accompagneront toujours celui pour lequel elle a prié.
Ce fut pour Malan la dernière joie de son ministère public. Il en espérait encore une autre, mais elle lui a été refusée.
Des mois se passèrent : le vieillard allait s'affaiblissant, luttant avec énergie contre le mal, mais parfois obUgé de céder, préchant un dimanche et se faisant remplacer le suivant, tantôt par un de ses diacres, tantôt par un collègue, tantôt par un de ses fils, ou bien, se décidant à regret, à se faire conduire à l'Église plutôt que de renoncer à s'y rendre, jusqu'à ce qu'enfin, le W
Novembre 1863, il monta, hn chaire avec un pressentiment que c'était bien pour la dernière fois. Il rentra le soir chez lui, et ne reparut plus en public.
Six mois d'angoisses physiques devaient s'écouler encore avant qu'il trouvât le repos éternel, mais pendant cette longue lutte, il fut providen* tiellement entouré de bien des prières; Aaron était à sa droite, et Hur à sa gauche. A Vandœuvres même, au presbytère, des frères se réunissaient en prières tous les mardis, depuis quelques années, et Malan avait plus d'une fois pris la parole au milieu d'eux ; absent, on ne pouvait pas l'oublier. A Genève aussi, depuis deux ans, des prédications avaient lieu pendant l'hiver le vendredi soir dans la chapelle du Témoignage (semblables à celles qui se tiennent, le lundi, au local de la Rive-Droite), et la pensée qu'on était réuni dans son Église, rendait les prières pour le cher malade plus ferventes et plus nombreuses. Une de ces réunions fut particulièrement touchante, et l'on avait le pressentiment qui s'est, en effet, justifié, que ce serait la dernière : elle était présidée par M. le pasteur Barde qui fit ressortir combien, depuis quarante ans, les choses avaient changé à Genève : à l'époque où la chapelle se construisait, M. Barde, avec bien d'autres, comptait parmi les
adversaires de ce mouvement religieux; il ne comprenait rien à tout ce bruit, à toute cette agitation ; il trouvait que ces méthodistes, ces «c mômiers, i^ comme on disait alors, faisaient bien du tapage,... et c'était lui qui, quarante ans plus tard, présidait la dernière assemblée publique qui avait lieu dans la même chapelle.
On ne pouvait plus douter que le moment suprême n'approchât. Soutenu par les prières de ses frères, Malan descendait lentement vers la tombe, avec des alternatives de repos et de cruelles douleurs, mais toujours avec une sérénité qui n« s'est pas démentie un instant. Les amis, très-rares, qui ont eu le privilège de l'approcher dans la dernière période de sa maladie, ont pu rendre témoignage à la puissance de cette foi, qui était en lui; et dont la réalité a été justifiée par ses œuvres. Il voyait en Dieu le maître absolu de toutes choses, celui qui dit à la maladie : Va, et elle va ; viens, et elle vient. Il voyait en Jésus- Christ celui par qui la volonté de Dieu envers ses enfants, est toujours bonne, agréable et parfaite. II voyait dans le Saint-Esprit la puissance de Dieu, vivante dans le cœur de ceux qui croient ; — et il pouvait dire avec assurance : « Je ne souffre pas plus que Dieu ne veut que je souffre; chaque souflrance, non-
seulemenl il la permet, mais il la veut, et il me donne la force nécessaire pour la supporter. > Â l'un de ses fils, qui se trouvait auprès de lui pendant les heures de l'angoisse et de la souffrance, et qui lui demandait s'il y avait quelque doute, ou quelque obscurité dans son âme, il répondit: «Non, je ne suis pas seul; non, il n'y a pas de nuages dans mon ciel. > — A l'un de ceux qui le visitaient, il put dire: « Le Seigneur estavec moi, tel que je l'ai toujours connu;» puis au bout d'un moment il ajouta, avec son aimable et tranquille sourire: a C'est que j'ai toujours accepté l'EvaBgile tout entier, sans en discuter ni les commandements, ni les mystères, ni les promesses. Le Seigneur est fidèle. *
Son lit de douleur et de mort n'a été que la continuation de son ministère, et la consécration de la vérité qu'il avait prêchée : il a été a fidèle jusqu'à la mort, » jusqu'au moment où « Dieu le prit. » Quand le dimanche soir, 8 mai 1864, le bruit andit à Genève qu'il avait cessé de vivre, ce mme une délivrance à la pensée que ses mces avaient pris fm, et en même temps e uo deuil général, à la pensée qu'on ne ret plus cette tête vénérable qu'on avait coude rencontrer partout où il y avait un témoià rendre.
Le mardi à deux heures, une foule considérable et sympathique d'amis, venus de près et de loin, lui rendait les derniers devoirs. M. le pasteur Théremin présidait, dans la maison, à la cérémonie funèbre, et Tun des fils du défunt, M. César Malan, ancien pasteur à Gênes et à Hanau, faisait entendre sur la tombe des paroles d'espérance et de foi qui étaient religieusement écoutées. Une quinzaine de pasteurs, nationaux et indépendants, anglicans et luthériens, entouraient la fosse, et Ton aurait désiré entendre la voix de l'un d'eux rendre un dernier hommage à celui qui pendant un demisiècle avait été leur frère d'armes et leur compagnon de travail. Leur silence ne doit pas leur être imputé à indifférence ; il leur était pénible, autant qu'il devait paraître étrange à la nombreuse assemblée qui attendait leurs adieux à Tami qu'ils venaient de perdre ; mais ils avaient dû se taire devant la volonté fermement exprimée par un des membres de la famille, et l'assemblée s'est retirée après avoir entonné sur la tombe le beau cantique de Malan :
C'est pour rélernité que le Seigneur nous aime,
pendant que MM. les étudiants de l'Oratoire chantaient dans le jardin :
Non, ce n'est pas mourir que d'aller vers son Dieu.
Trois semaines après, la chapelle du Témoignage était complètement démolie, mais le chemin qui la borde avait reçu de la municipalité des Eaux- Vives le nom officiel de Chemin de la Chapelle.
A quelque point de vue qu'on se place, on ne peut méconnaître les services que Malan a rendus à l'Église de son pays, et de quelque manière que l'on juge le Réveil, on doit admettre qu'il a ravivé le zèle religieux et l'étude des grandes questions de la foi chrétienne.
Strictement calviniste, certainement plus calviniste que tous les hommes du mouvement de 1845, Malan avait ses alliés naturels dans l'Ecosse libérale, le pays le plus calviniste qui soit au monde. On a souvent regretté, même ses meilleurs amis, les relations trop fréquentes qu'il avait avec les Églises d'Outre-Mànche, et la couleur anglaise qu'il risquait de donner ainsi à l'enseignement théologique dont il était l'un des principaux organes; mais en s'unissant aux disciples de John Knox, un pasteur genevois ne sortait, pour ainsi dire, pas de son ÉgUse ; il restait genevois, calviniste et presbytérien ; il ne faisait en quelque sorte que se retremper dans son élément, et remonter au point de départ de son Église.
Notre dessein n'est point d'exposer, encore moins de discuter ici les principes théologiques ou ecclésiastiques de M. Malan. Ce ne serait point la place. D'ailleurs nous n'hésitons pas à le dire, quoiqu'on ait fait grand bruit des uns et des autres, c'est moins par sa théologie que par sa vie que Malan a fait du bien. Si quelques-uns de ses écrits doivent lui survivre, comme on n'en saurait douter, ce ne seront ni ses ouvrages de dogmatique, ni même ses traités de controverse, mais ses ouvrages plus pratiques, ses chants, ses cantiques et ses traités religieux ; tant il est vrai que l'instinct des masses, dans l'église comme dans le monde, les conduira toujours à préférer aux abstractions les plus élevées l'édification pure et l'exposé pratique des faits religieux.
Les éléments nécessaires nous manquent pour donner une idée bien exacte de toutes les publications de M. Malan, mais nous ne pensons pas nous tromper beaucoup en évaluant à environ trois cents les différents écrits qu'il a laissés. La plupart sont peu considérables par leur étendue ; d'autres sont nés des circonstances et sont morts avec elles. Quelques-uns de ses sermons ont un intérêt historique. Ses ouvrages dogmatiques sont en général, et malgré le sérieux de la forme, des répliques et des réponses, plutôt que des exposi-
lions proprement dites ; le caractère polémique y domine trop pour qu'ils aient pu prétendre à un autre succès que celui de l'actualité ; nous ferions toutefois une exception pour : Jésus-Christ est l'Êtemel'Dieu, manifesté en chair ^ et pour : La souveraine grâce de Dieu, Quant à la controverse, on trouvera un excellent arsenal dans son: Pourraije jamais entrer dans l'Église romaine aussi longtemps que je croirai que la Bible est la parole de Dieu, consciencieux travail, dont le titre est le plus grand défaut: nous ajouterons cependant, et cette observation s'applique à d'autres écrits encore, que M. Malan est tellement convaincu pour son propre compte, qu'il se persuade trop facilement de l'impossibilité où se trouvent ses adversaires de lui répondre. Ses brochures sur les questions ecclésiastiques, autorité du ministère, discipline, etc., ont passé presque inaperçues. Ses rapports avec la Compagnie des pasteurs jusqu'au moment de sa destitution, ont donné naissance à quelques écrits, remarquables pour l'époque, mais qui n'ont plus aujourd'hui d'intérêt que comme documents. Mais si la plupart dés écrits que nous venons de rappeler nous paraissent avoir fait leur temps, il en reste un grand nombre d'autres qui demeureront dans l'Église, non-seulement comme de précieux souvenirs, mais comme de constantes et
vivantes actualités. On peut les ranger sous trois chefs: i^ Ses traités, qui sont un genre nouveau dans la littérature religieuse de langue française, et dont quelques-uns sont de vrais chefs-d'œuvre de simplicité, de naturel et de vie : La Valaisamie, Le Sou bien employé, L'Horloger de St-Gervais, Les Honnêtes petits marchands, etc. L'énumération en serait trop longue. — 2^ Ses écrits pour la jeunesse : Les Vignettes parlantes, L'Ami des enfants. Les Chants d'Ecole, ou cantiques pour les enfants, etc. — 3° Ses Chants de Sion, qui ont inauguré une ère nouvelle pour le chant sacré, et qui suffiraient à eux seuls à conserver son souvenir vivant dans FÉghse pendant de longues années; une des choses qui ont le plus contribué à les populariser, c'est que, par un heureux mélange des talents les plus divers, Malan a pu composer tout ensemble, les paroles et la musique, et leur donner ainsi un cachet d'unité que l'on trouve rarement au même degré dans les cantiques dont la musique n'a pas été faite par le même auteur que les paroles. Ces chants se lient intimement à l'histoire du Réveil, et l'on peut dire de plusieurs qu'ils porteront le Réveil avec eux partout où ils pénétreront : on les aime au nord comme au midi de la France, on les chante au sud de l'Afrique aussi bien qu'en Amérique, et plusieurs peuvent
compter parmi les plus beaux modèles de la littérature sacrée.
Quand un homme laisse après lui de pareils souvenirs, il peut dire : J'ai vécu.
Et Ton peut dire de lui : Quoique mort, il parle encore.
n y a peu d'hommes dont on puisse dire au même degré que de Malan : Il a fait valoir tous les talents que le Maître lui avait confiés.
Maintenant, il repose dans la gloire éternelle; maintenant, il chante avec les anges les cantiques de la céleste Sion, et l'inefFable amour de Celui dont le sang nous a lavés de tout péché.
Puisse, le souvenir qu'il nous laisse, être une bénédiction pour plusieurs, et sa mémoire demeurer comme un appel constant à la vigilance et à la fidélité chrétienne !
Puisse la fermeté sereine de cette foi qui ne regardait jamais aux difficultés, et qui a fait de Malan un véritable soldat de Jésus-Christ, être pour ceux qui liront ces lignes, comme pour celui qui les a écrites, un encouragement perpétuel à combattre le bon combat!