LA COMTESSE, DESROSIERS, LE GÉNÉRAL, LE CHEVALIER , GEORGETTE
LE GÉNÉRAL, à pari.
Je ne sais pas si c'est ce que je viens d'apprendre ; mais celte figure-là ne me revient pas du tout... je crois l'avoir vue quelque paît.
LA COMTESSE , à Desrosiers.
Yoici, mon neveu , un appartement que je vous ai réservé pour le dernier... on l'avait tenu constamment fermé... c'est d'aujourd'hui seulement et pour votre arrivée que les portes se sont rouvertes... il doit vous rappeler bien des souvenirs.
DESROSIERS
Certainement .. le cbâteau d'abord en est peuplé de souvevenirs... et ils me reviennent tellement en foule que je ne m'y reconnais plus.
* Georgctte, le chevalier, la comtesse, Desrosiers, le gênerai.
LA COMTESSE
Ici cependant vous devez vous connaître... c'est dans cette pièce que vous veniez deux luis par jour... DESROSILRS.
J'y suis... j'y suis!., la salle à manger!..
Du tout... le cabinet de travail du marquis votre père... c'est ici que ce pauvre abbé Saint-Yon vous donnait ses leçons...
DESROSIERS
C'est vrai!., c'est vrai!., je l'avais oublié... l'effet des révolutions...
LV COMTESSE
Des leçons de latin.
Je l'ai aussi oublié!.
La révolution !..
DESROSIERS
LE GÉNÉRAL
DESROSIERS
Comme vous dites, général.
LA COMTESSE , riant.
Et puis vos leçons de menuet... le petit maître de danse ?...
DESROSIERS , riant.
Je le vois encore avec sa pocbette.
(Le gênerai et Georgette ont remonte le théâtre , et causent ensemble au fond. ) LA COMTESSE , d'un air su/'ennel*.
Il est d'autres souvenirs plus graves et plus profonds.
DESROSIERS, à pat , avec embarras.
Ah! diable!..
LA COMTESSE
Lorsque pour rétablir sa fortune, mon frère fut obligé de partir pour Saint-Domingue , il s'enferma ici , en tète-à-tète avec vous... et vous vous rappelez ce qu'il vous dit?
Confusément.
LA COMTESSE
Il me l'a raconté à moi , et je ne l'ai point oublié : Mon fils, je deviens négociant, je cesse d'être gentilhomme... voici mon épée que je dépose ici, dans un endroit que vous seul connaîtrez... et si je meurs avant d'avoir le droit de la reprendre, je vous la lègue... sachez vous en servir.
+ Le chevalier, la comtesse. Desrosiers, sur le devant; Georgette, le gene'ral, au fond.
DESROSIERS , 'vfoem»nt.
C'est vrai! ce sont ses propres paroles...
LA. COMTESSE
Et cette épée?..
LE CHEVALIER
Vous la retrouverez facilement.
DESROSIERS
Je l'espère, en cherchant bien...
LA COMTESSE
A onze ans , une pareille scène doit faire impression !
DESROSIERS
Beaucoup, beaucoup trop... cela ébranle les organes et les affaiblit... et puis je n'ai jamais eu la mémoire des lieux.
LA COMTESSE
Ceux-ci cependant sont assez remarquables... c'est ici que logea pendant un mois Jean III , duc de Bretagne. . . ce sont les mêmes meubles qui ont servi à ce noble prince.
(Le général s'est assis sur le grand fauteuil , auprès de la table, et le secouant un peu fort le bras lui veste dans la main.
LE GÉNÉRAL
On le voit bien , car ils tombent de noblesse.
À m dePre\>ille et Tuconet.
Ce mobilier si vermoulu, si frêle,
Et que du temps avait mine la faux ,
Est entre nous l'image trop Gdèlc
De ce qu'étaient les maîtres des châteaux, {Bis.)
Tons ces seigneurs, barons du moyen âge,
De père en tils, vieillis à l'OEil-de-bœuf ,
Etaient usés... aussi quatre vingt-neuf
Voulant marquer brillamment son passage,
A tont brisé , pour tout remettre à neuf.
LA COMTESSE
Le général est toujours aimable.
LE GÉNÉRAL
Toujours après dîner, et le vôtre était excellent... sans compter votre amabilité... vos grâces et votre café, qui était parfait.
DESROSIERS
Je n'en ai jamais bu comme cola en Amérique. LE GÉNÉRAL.
Il n'y avait qu'une chose qui m'inquiétait pendant le dîner et m'empêchait d'être tout entier à mon affaire.
Et quoi donc ?
LE GÉNÉRAL, à la mm/esse.
La figure de M. le marquis !..
( ''l ) DESROSIERS , trouble.
En mité?..
LA COMTESSE
Et comment cela ?
LE GÉNÉRAL
Je cherchais où je l'avais déjà vue... après ça, c'en est peutêtre un autre... il nie semble pourtant bien que c'était à Paris. Oui... oui, c'était un jour de parade au carrousel. ..
LA COMTESSE
Parmi les officiers.
LE GÉNÉRAL
Non.
LA COMTESSE
Au milieu de la poudre.
LÉ GÉNÉRAL, vivement.
Oui... oui... vous me mettez sur la voie... j'étais pressé de me rendre à la parade... et dans le désordre de toilette où j'étais... j'entre au Palais-Royal... chez un fameux coiffeur.. . c'était lui...
LA COMTESSE
Monsieur...
Ou du moins quelqu'un qui lui ressemblait tellement...
DESROSIERS , troublé.
Tous croyez?...
(Il se lève ainsi que la comtesse*.) LE GÉNÉRAL, avec force , et le regardant. Maintenant — j'en suis sûr.... et, y eût il là une batterie de canons , je crierais aussi baut qu'elle... c'est lui... je le jure!.. DESROSIERS , dans la plus grande honte. Général...
LE GÉNÉRAL, av ce force , et lui prenant la main. Oui, morbleu!.... je vous défie maintenant de soutenir le contraire.
DESROSIERS , essayant de rire.
Je m'en garderais bien... c'est vrai... c'est la vérité même... c'était moi... en personne... et ce n'est pas le seul métier que la nécessité de me cacher... m'ait fait excercer dans ce temps-là. LA COMTESSE.
Quoi , mon neveu !..
DESROSIERS
Oui, matante, si j'avais été reconnu, il y allait de la vie..... * Le chevalier, In comtesse. Desrosiers, le gênerai. Georgette.
et je me suis décidé à accommoder quelques têles, afinde sauver la mienne !
LA COMTESSE
Quel temps que celui-là !.. un marquis !..
GEORGETTE
Donnant le coup de peigne !
Ce n'est pas là qu'est le mal !
DESROSIERS
Vous avez raison.
Air du Piège.
L'incognito devait me protéger;
Tranquille au milieu de Toi âge, Le fer en main je bravais le danger,
Frisant chacun avec courage...
J'ai recueilli de ces temps douloureux ,
Où la terreur était extrême ,
L'avantage bien précieux...
LE GÉNÉRAL
De pouvoir vous coiffer vous-même.
DESROSIERS
C'est une excellente école que celle du malheur... elle nous rend meilleurs et plus expansifs... elle développe la sensibilité.
LE CHEVALIER
J'en suis persuadé , mon cousin, et je ne doute pas que vous n'ayez réfléchi à notre conversation de tout-à-1'heure.
DESROSIERS
Certainement ! j'en ai parlé à ma tante.
LE CHEVALIER
Et sa décision?
DESROSIERS
Vous la connaîtrez plus tard.
Pourquoi pas sur-le-champ?
LA COMTESSE
Pour des raisons., Que je devine !
LE CHEVALIER
LA COMTESSE
Eh bien! quaud il serait vrai... les paroles déjà données, la foi convenue, et mieux encore... la nécessité maintenant plus que jamais de concentrer les familles, de réunir des biens et des titres que l'on cherche à diviser et à anéantir... tout nous fait un devoir de tenir à nos premiers projets, et mon neveu lui-même le voudrait , qu'il n'est pas maître d'y renoncer.
des rosiers.
.If le sens comme vous, et voila ce qui me désole... mais il est des iiiomeii.s où il faul se Sft1 t ilicr...
LE CHEVALIER, avec colère.
Monsieur...
LA COMTESSE
Et ce mariage se fera dès demain.
LE GÉNÉRAL
Permettez!., on ne se marie plus ainsi... M. le maire et la municipalité exigent des délais...
(Le chevalier pasic auprès du général.) Dont je me moque... je ne reconnais ni votre maire... ni votre municipalité. . . un piètre, deux témoins comme autrefois, et en une demi-heure ma fille sera marquise de Caradec.
LE CHEVALIER
Pas tant que je vivrai du moins... (S' approchant de Desro- .tîers.) Et si monsieur le marqus daigne me comprendre... DESROSI ERS , étonné.
Qu'est-ce que c'est ?
l.A COMTESSE, passant entre Desrosiers cl lé Chevalier.
Qu'est-ce que j'entends ? menacer des jouis si précieux!
exposer un sang déjà si rare!., le dernier des Caradecs!... {Au Cneoàuer. ) Monsieur , s'il vous arrive seulement de tirer l'épée contre lui, tout est fini entre nos deux maisons, et vous ne reverrez jamais ni moi ni nia fille...
LE CHEVALIER
O ciel !
LA COMTESSE, bus à De<rosicrs.
Je connais sa mauvaise tète, et je redoute la vôtre.
DESROSIERS
Oh ! oui... j'ai une tète...
LA COMTESSE
Comme clief de la famille, mon neveu, vous devez lui épargner une faute... un crime qui lui causerait d'éternels remords.
DESROSIERS , de même.
Vous croyez?..
LA COMTESSE , de même.
Je l'exige... je l'ordonne.
DESROSIERS, de m erne. Vous sentez que je n'ai rien à vous refuser.
* La comtesse, Desrosiers, le chevalier, le général, Georgette.
LA COMTESSE, de mè'me.
Dès ce soir... en secret, nous partirons avec ma fille pour Rennes , où le mariage se fera demain.
DESROSIERS , de mè'me.
Comment cela?..
LA COMTESSE, de même.
Ne vous mêlez de rien... je me charge de tout... et vais tout disposer...
DESROSIERS , de même.
Je l'aime autant.
LA COMTESSE , à voix haute.
Adieu, messieurs! adieu chevalier! songez à ce que j'ai dit...
vous savez mieux que personne si je tiens mes promesses
adieu !
(Elle sort.)