‹ César; ou, Le chien du châteauChapitre 25 sur 41 · ACTE II, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE I

gardes- chasse; c'est une qualité qu'il avait... Je me rappelle aussi madame la marquise.

GEORGETTE

Une excellente femme qui m'avait prise en amitié.

LE GÉNÉRAL

Et qui, lorsque tu étais toute petite, avait daigné elleîmëme t' apprendre à lire... Ça t'est-il resté ?

GEORGETTE

Certainement, ça ne s'oublie pas.

LE GÉNÉRAL

Tant mieux!... ça peut servir... dans les familles... etje voulais, à ce sujet-là, te parler... te parler à toi toute seule.

GEORGETTE

Qu'est-ce que c'est, mon oncle? Me voilà.

LE GÉNÉRAL

As-tu remarqué tout à l'heure, au dessert, ce hussard qui m'a apporté une lettre que j'ai mise dans ma poche en disant : C'est bon, je verrai plus tard.

GEORGETTE

C'est vrai !... vous ne l'avez pas encore lue !...

LE GÉNÉRAL

Pour des raisons particulières que je ne dirais à personne... mais que je peux t'avouer à toi, Georgette;.. qui es ma nièce... (à demi-voix.) C'est que je ne sais pas lire.

GEORGETTE

Ah! bah!

LE GÉNÉRAL

Ce dont j'enrage ; mais je ne peux pas en vouloir à mes parents ; ils ne prévoyaient pas ce qui m'arrive... J'ai été surpris par la fortune avant que j'aie eu le temps de me mettre en garde.

GEORGETTE

Mais depuis?...

LE GÉNÉRAL

Depuis que je suis général, j'ai appris l'essentiel, à signer mon nom... Je lis bien aussi un peu quand je suis seul et qu'il n'y a personne qui me regarde... C'est un jeune homme de famille, un caporal, qui m'avait commencé... mais mes études ont été arrêtées par un boulet qui a emporté mon professeur.

GEORCETTE.,

Quel malheur!

Surtout pour moi... Avec ça je n'avais guère de temps à donner à la littérature!... toujours en marche ou occupé à battre l'ennemi... Mais je m'y remettrai, je travaillerai ; je suis encore assez" jeune pour apprendre... et tu penses bien que je ne veux pas rester où je suis.

GEORGETTE

Quoi !... vous n'êtes pas content ! vous qui de simple soldat êtes devenu général!

LE GÉNÉRAL, d'un air de dédain.

Oui... général de brigade...

fQè

GEORGETTE

Eh bien !

LE GÉNÉRAL

Eh bien! on peutdevenir général de division... et puis... et puis mieux encore... Il y a mon camarade Lefebvre, parti soldat comme moi et qui commande en chef.

GEORGETTE

Ah! vous avez de l'ambition?

LE GÉNÉRAL

Du tout!... je veux me faire tuer ou arriver à quelque chose qui en vaille la peine.

Marquis, par exemple!

LE GÉNÉRAL

Fi donc!... les marquis sont finis; faut autre chose à la place, quelque chose de mieux. Am des Scythes.

Les marquis de l'ancien régime Sont maintenant comme les assignats, Ils ont perdu dans la publique eslime; Ils n'ont plus cours, ou du moins sont bien bas.

GEORGETTE

Ça changera, mon oncl'...

LE GENERAL

Je ne crois pas.

L'armée est tout; plus de noblesse ancienne!

GEORGETTE

Oui, maintenant ; mais ces mêmes conscrits, Qui nous donnèr'nt plus d'un grand capitaine, pourront plus tard nous donner des marquis, Des barons, des comtes, des marquis.

LE GÉNÉRAL

Jamais... nous avons d'autres idées... Moi, d'abord, je veux que tufasses un beau mariage... je ne pense qu'à ça.

GEORGETTE

Et moi je n'y pense guère.

LE GÉNÉRAL

Laisse donc ; j'ai des petits aides-de-camp qui sont gentils... mais ils sont comme moi, ils n'ont pas le sou... etje veux pour toi une grande fortune.

Y pensez-vous?

LE GÉNÉRAL

Chacun à son tour... En attendant, avance à l'ordre, et lis-moi cette lettre... la signature d'abord.

GEORGETTE

Saint-Laurent.

LE GÉNÉRAL

Un de mes aides-de-camp, celui qui d'habitude me sert de secrétaire... Je lui apprendrai à ne pas être ici à son poste.

GEORGETTE, lisant.

« Mon général, je vous demande bien pardon d'une balle que je viens de recevoir dans la cuisse, et qui, avant trois ou quatre jours, ne me permettra pas de me rendre auprès de vous. » Pauvre garçon !

CÉSAR

LE GENERAL

J'ai du malheur clans mon éducation, et à moins que pendant ce temps-là tu ne sois mon secrétaire...

GEORGETTE

Oh ! bien volontiers...

Mais prends garde, morbleu ! que personne'ne s'en doute!... Et surtout de la discrétion sur les ordres ou dépèches qui pourraient m'arriver!... ça ne plaisante pas.

GEORGETTE

Soyez tranquille... on me tuerait plutôt.

LE GÉNÉRAL

A la bonne heure ! j'y compte... Qui vient là?

GEORGETTE

Monsieur de Neuillac, qui se promène dans cette galerie.

LE GÉNÉRAL passe à gauche*.

Un brave garçon, celui-là! Il me plaît... et s'il te convient pour mari, je te le donne.

GEORGETTE

Un ci-devant!

LE GÉNÉRAL

C'est égal... je passerai par là-dessus... On me blâmera si on veut... je brave les propos et les préjugés.

GEORGETTE, souriant.

Rassurez-vous, j'ai idée qu'il me refuserait.

LE GÉNÉRAL

Et pourquoi, morbleu !

Parce qu'il en aime une autre.

LE GÉNÉRAL

C'est différent... sous le règne de la liberté les inclinations sont libres, et l'on ne doit aimer qu'une femme à la fois...

GEORGETTE

Sous la république une et indivisible !

LE GÉNÉRAL

Comme tu dis... (regardant le chevalier, qui est entré en rêvant sans les apercevoir.) Qu'est-ce qu'il

a donc? (lui frappant sur l'épaule.) A quoi rêve mon jeune capitaine ?

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