ACTE II, SCÈNE I
gardes- chasse; c'est une qualité qu'il avait... Je me rappelle aussi madame la marquise.
GEORGETTE
Une excellente femme qui m'avait prise en amitié.
LE GÉNÉRAL
Et qui, lorsque tu étais toute petite, avait daigné elleîmëme t' apprendre à lire... Ça t'est-il resté ?
GEORGETTE
Certainement, ça ne s'oublie pas.
LE GÉNÉRAL
Tant mieux!... ça peut servir... dans les familles... etje voulais, à ce sujet-là, te parler... te parler à toi toute seule.
GEORGETTE
Qu'est-ce que c'est, mon oncle? Me voilà.
LE GÉNÉRAL
As-tu remarqué tout à l'heure, au dessert, ce hussard qui m'a apporté une lettre que j'ai mise dans ma poche en disant : C'est bon, je verrai plus tard.
GEORGETTE
C'est vrai !... vous ne l'avez pas encore lue !...
LE GÉNÉRAL
Pour des raisons particulières que je ne dirais à personne... mais que je peux t'avouer à toi, Georgette;.. qui es ma nièce... (à demi-voix.) C'est que je ne sais pas lire.
GEORGETTE
Ah! bah!
LE GÉNÉRAL
Ce dont j'enrage ; mais je ne peux pas en vouloir à mes parents ; ils ne prévoyaient pas ce qui m'arrive... J'ai été surpris par la fortune avant que j'aie eu le temps de me mettre en garde.
GEORGETTE
Mais depuis?...
LE GÉNÉRAL
Depuis que je suis général, j'ai appris l'essentiel, à signer mon nom... Je lis bien aussi un peu quand je suis seul et qu'il n'y a personne qui me regarde... C'est un jeune homme de famille, un caporal, qui m'avait commencé... mais mes études ont été arrêtées par un boulet qui a emporté mon professeur.
GEORCETTE.,
Quel malheur!
Surtout pour moi... Avec ça je n'avais guère de temps à donner à la littérature!... toujours en marche ou occupé à battre l'ennemi... Mais je m'y remettrai, je travaillerai ; je suis encore assez" jeune pour apprendre... et tu penses bien que je ne veux pas rester où je suis.
GEORGETTE
Quoi !... vous n'êtes pas content ! vous qui de simple soldat êtes devenu général!
LE GÉNÉRAL, d'un air de dédain.
Oui... général de brigade...
fQè
GEORGETTE
Eh bien !
LE GÉNÉRAL
Eh bien! on peutdevenir général de division... et puis... et puis mieux encore... Il y a mon camarade Lefebvre, parti soldat comme moi et qui commande en chef.
GEORGETTE
Ah! vous avez de l'ambition?
LE GÉNÉRAL
Du tout!... je veux me faire tuer ou arriver à quelque chose qui en vaille la peine.
Marquis, par exemple!
LE GÉNÉRAL
Fi donc!... les marquis sont finis; faut autre chose à la place, quelque chose de mieux. Am des Scythes.
Les marquis de l'ancien régime Sont maintenant comme les assignats, Ils ont perdu dans la publique eslime; Ils n'ont plus cours, ou du moins sont bien bas.
GEORGETTE
Ça changera, mon oncl'...
LE GENERAL
Je ne crois pas.
L'armée est tout; plus de noblesse ancienne!
GEORGETTE
Oui, maintenant ; mais ces mêmes conscrits, Qui nous donnèr'nt plus d'un grand capitaine, pourront plus tard nous donner des marquis, Des barons, des comtes, des marquis.
LE GÉNÉRAL
Jamais... nous avons d'autres idées... Moi, d'abord, je veux que tufasses un beau mariage... je ne pense qu'à ça.
GEORGETTE
Et moi je n'y pense guère.
LE GÉNÉRAL
Laisse donc ; j'ai des petits aides-de-camp qui sont gentils... mais ils sont comme moi, ils n'ont pas le sou... etje veux pour toi une grande fortune.
Y pensez-vous?
LE GÉNÉRAL
Chacun à son tour... En attendant, avance à l'ordre, et lis-moi cette lettre... la signature d'abord.
GEORGETTE
Saint-Laurent.
LE GÉNÉRAL
Un de mes aides-de-camp, celui qui d'habitude me sert de secrétaire... Je lui apprendrai à ne pas être ici à son poste.
GEORGETTE, lisant.
« Mon général, je vous demande bien pardon d'une balle que je viens de recevoir dans la cuisse, et qui, avant trois ou quatre jours, ne me permettra pas de me rendre auprès de vous. » Pauvre garçon !
CÉSAR
LE GENERAL
J'ai du malheur clans mon éducation, et à moins que pendant ce temps-là tu ne sois mon secrétaire...
GEORGETTE
Oh ! bien volontiers...
Mais prends garde, morbleu ! que personne'ne s'en doute!... Et surtout de la discrétion sur les ordres ou dépèches qui pourraient m'arriver!... ça ne plaisante pas.
GEORGETTE
Soyez tranquille... on me tuerait plutôt.
LE GÉNÉRAL
A la bonne heure ! j'y compte... Qui vient là?
GEORGETTE
Monsieur de Neuillac, qui se promène dans cette galerie.
LE GÉNÉRAL passe à gauche*.
Un brave garçon, celui-là! Il me plaît... et s'il te convient pour mari, je te le donne.
GEORGETTE
Un ci-devant!
LE GÉNÉRAL
C'est égal... je passerai par là-dessus... On me blâmera si on veut... je brave les propos et les préjugés.
GEORGETTE, souriant.
Rassurez-vous, j'ai idée qu'il me refuserait.
LE GÉNÉRAL
Et pourquoi, morbleu !
Parce qu'il en aime une autre.
LE GÉNÉRAL
C'est différent... sous le règne de la liberté les inclinations sont libres, et l'on ne doit aimer qu'une femme à la fois...
GEORGETTE
Sous la république une et indivisible !
LE GÉNÉRAL
Comme tu dis... (regardant le chevalier, qui est entré en rêvant sans les apercevoir.) Qu'est-ce qu'il
a donc? (lui frappant sur l'épaule.) A quoi rêve mon jeune capitaine ?