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Césarine

L*armée de l'Est battait en retraite, sur Besançon, après l'inutile tentative de Bourbaki pour débloquer Belfort. Pauvre et lamentable armée, qui avait commencé la campagne étant déjà un troupeau! Quelle cohue! Innombrables corps francs, où tout le monde se chamarrait de galons; bataillons de moblots où presque personne n*en portait, car il n'y avait plus un officier par cent hommes; cavaliers de goums, improvisés spahis; nègresalgériens,recrutéscommeTurcos; mobilisés efiarés, gauches conscrits de quarante ans dont les meilleures compagnies avaient pour capitaines d'anciens sergents-majors; et enfin les

débris de l'armée de la Loire, ces régiments de marche tant de fois disloqués par la défaite et la misère, tant de fois reconstitués à la diable, de bric et de broc, les uniformes mêlés; sauf les Lyonnais aux vareuses neuves et des Vengeurs aux costumes d'opéra-comique, tout cela vêtu misérablement; la plupart en loques; certains, des chançards, rafistolés mi-partie soldats et pékins, lignards en culottes de porteurs d'eau, chasseurs pantalonnés de cotillons, zouaves enfouis dans des cache-nez; et, pour armes, des fusils de tout système et de tout calibre, distribués comme au décrochez-moi-ça d'un arsenal en déconfiture, chassepots fabriqués hâtivement, remingtons anglais, carabines suisses, tabatières, jusqu'à de vieux flingots à piston; et toute cette foule manœuvrant au hasard, sans cohésion, sans expérience, sans discipline, les uns n'ayant jamais vu le feu, les autres l'ayant trop vu, ceux-ci accoutumés à la débandade et y préparant ceux-là, les nouveaux travaillés d'avance par la panique, les anciens écœurés d'une guerre où Ton était toujours vaincu ; et nul n'ayant confiance en rien, ni dans les chefs qu'on accusait d'impéritie ou de trahison, ni dans l'intendance qui nous laissait manquer de vivres des jours entiers, ni dans les camarades puisque chacun sentait son voisin aussi découragé que lui-même.

Ainsi, mal organisée, mal équipée, et désespérant du suprême effort qu'on lui demandait, s'était mise en mouvement cette armée calamiteuse; et si, quand elle marchait en avant, elle avait déjà Tair d'une multitude en déroute, on pense ce que pouvait être à présent sa retraite, par dix-huit degrés de froid, les provisions égarées, hommes et chevaux fourbus, pas de commandement, après trois semaines d'étapes dans la neige et deux batailles perdues. A vrai dire, nous n'étions plus au retour ni une armée, ni même un troupeau, mais une débâcle de matière vivante et souffrante qui roulait tumultueusement.

Souffrance singulière, d'ailleurs, et telle que je n'ai jamais éprouvé la pareille, sinon dans certains cauchemars. Elle ne se localisait en aucun point précis, ni dans les pieds lourds et traînants que gonflait la marche, ni dans l'estomac que tiraillait la faim, ni dans les mains et la face tuméflées que le gel raidissait. On eût dit que le cerveau, engourdi de froid, abruti de fatigue, anémié d'inanition, n'avait plus la lucidité nécessaire à la perception de ces douleurs distinguées l'une de l'autre, et qu'il les buvait toutes à la fois comme une éponge incessamment pressée et sursaturée. Et cela vous donnait la sensation alternative, tantôt d'une confuse pe-

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santeur dlvresse qui vous accablait, tantôt d'un vide où il semblait que tout Têtre allait se fondre.

Dans ce cerveau plein de ténèbres, une seule flamme se rallumait par moments : l'idée fixe de ne point quitter le milieu de la route. Encore fallait-il, pour la ranimer, le souffle hurlant des grands cris qui s'envolaient soudain de la tête de colonne, annonçant qu'un encombrement survenait.

— Halte ! halte ! clamaient de proche en proche des voix à la fois terribles et terrifiées.

Et aussitôt, tous les coudes de se serrer aux corps, tous les pieds de se caler, tous les reins de se cambrer en arrière, et toutes les épaules de s'arc-bouter les unes aux autres pour former bloc et résister à l'inévitable poussée des derniers rangs. Mais toujours, en dépit de l'avertissement et des précautions, la queue se tassait et s'écrasait contre le centre. Des reflux se produisaient alors. On piétinait, on virait sur place, on était saisi comme dans un remous; et, du lit de la route devenu trop étroit et semblable à celui d'un fleuve barré, de brusques coulées d'hommes débordaient par les champs en nappes houleuses et tourbillonnantes.

Puis le lent ruissellement reprenait son cours. A peine songeait-on aux camarades abandonnés,

à ce trop-plein répandu dans la neige où il devait disparaître. On ne gardait même pas longtemps le contre-coup de la secousse qui vous avaitdonnéquelques instants d'énergie. L'égoïste satisfaction d'avoir échappé au péril passé vous rendait moins redoutable la menace du péril futur. On oubliait l'aflreuse angoisse de se voir à son tour, tout à l'heure peut-être, à la prochaine bousculade, rejeté hors de la route et noyé dans cette mer blanche où les enlizés s'enfonçaient jusqu'au ventre. On était tellement saoul de lassitude, tellement affamé d'inertie, qu'on se laissait retomber à la confuse et douloureuse mais presque inconsciente torpeur d'auparavant, si l)ien qu'à un nouveau cri de lialte on s'apercevait que depuis la dernière alerte on avait marché tout endormi.

J'éprouvais particulièrement cette sorte de sécurité somnolente. D'abord, à cause de mon extrême jeunesse, habituée aux longues et profondes nuits: j'étais à l'âge où l'on dormirait, comme on dit, le derrière dans l'eau. Puis, chaque fois que je me réveillais, je donnais du nez contre un ancien cent-garde, à qui j'emboîtais le pas, et tout de suite je me trouvais rassuré par sa haute taille, son dos large, et la masse imposante de son grand manteau rouge où ma main s'agrippait aussitôt d'un geste machinal.

Enfin, et surtout, je me sentais physiquement et moralement soutenu par mon voisin de droite, à qui parfois je m'accotais sans qu'il se dérobât à cette charge, et qui m'avait dit à plusieurs reprises, dans les moments difficiles :

— Tenez bon, mon petit, et comptez sur moi. Et du poil, credieu!

11 avait, en me parlant ainsi, un ton rude et de commandement, et cela m'inspirait d'autant plus de confiance. J'aurais aimé à lui en témoigner ma gratitude; mais, trop veule pour articuler des phrases, je me contentais de le remercier du regard. Il comprenait, d'ailleurs, fort bien cette reconnaissance à la muette, et y répondait en grognant d'une voix bourrue :

— N'y a pas de quoi, credieu, n'y a pas de quoi.

C'était un homme de cinquante ans environ, mais d'aspect singulièrement vigoureux, au corps râblé, trapu. Il marchait d'un pas élastique, le torse droit, les pectoraux bombés, comme s'il défilait à l'alignement. Il portait à son képi les galons de capitaine, et, quoique son uniforme fût celui des mobilisés, sa mine était celle d'un vieil officier de troupes régulières. Il en avait la tenue correcte, bien ficelée^ la face culottée et sanguine, la moustache et l'impériale coupées à l'ordonnance, les cheveux ras ; et sa

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nuque épaisse s'enflait d'un gros bourrelet cramoisi, évidemment congestionné par l'usage du col carcan en crin dur. De temps en temps, il remontait d'un coup brusque une de ses épaules, avec le mouvement d'un homme qui a l'habitude d'y sentir peser un fusil. J'avais aussi remarqué qu'au moment des haltes, quand il se carrait contre les poussées, il roulait la tête en soufflant bruyamment et en secouant les bajoues comme un ragot coiffé par les chiens.

Combien de fois apparut-il de la sorte à mes yeux soudainement rouverts, tandis qu'il m'étayait à droite et que de la main gauche j'empoignais le grand manteau rouge du cent-garde? Combien de fois eut-il à me répéter :

— Du poil, mon petit! Encore un peu de poil, credieu!

De combien de sommes, interrompus ainsi, se composa pour moi cette première et interminable étape de la retraite? En vérité, je n'en sais rien. Les heures de la fin, surtout, ne m'ont laissé aucun souvenir. La nuit était venue et je ne voyais plus le capitaine. J'entendais seulement sa voix et je sentais son bras contre le mien; mais sa voix me semblait lointaine et son bras mou comme un bras d'ombre. Puis ces vagues perceptions s'éteignirent elles-mùmes, et mon corps continua tout seul, sans que mon

cerveau de somnambule en eût connaissance, à piétiner dans les ténèbres. Et cela dura jusqu'au petit jour, si bien qu'à mon dernier réveil je crus tout d'abord qu'au lieu d'arriver nous partions, car c'était au petit jour que nous nous étions mis en marche vingt-quatre heures auparavant. Cette fois-ci, par exemple, la voix du capitaine me sonna dans l'oreille avec un fracas de coup de foudre.

— Tenez bon, me criait-il. Ne lâchons pas le cent-garde!

Et en même temps il me poussait par les épaules, me collant la face dans le grand manteau rouge. La secousse fut si violente, que le colosse tomba par terre et que je fis chape-chute par-dessus lui.

— Le lit ! Prenez donc le lit, credieu ! nous hurla le capitaine.

Cependant il barrait de sa forte poitrine la porte de cette chambre de paysan, où nous étions; et, comme d'autres voulaient nous y suivre, il leur faisait tête en roulant sa hure de sanglier.

— Au large ! au large ! commandait- il. Complet, ici!

Puis, ayant vu, en se retourna ut très vite, que le cent-garde et moi nous étions affalés sur le lit, il vint d'un saut nous y rejoindre. Une dou-

zaine d'hommes se ruèrent alors parla porte, et en un moment s'installèrent pour dormir à même le sol, ou plutôt s'y laissèrent choir comme des bêtes assommées. Personne ne songea seulement à regarder s'il restait des braises dansl'âtre. A quoi bon, d'ailleurs? Avec quoi aurait-on alimenté le feu? Il n'y avait plus un meuble dans la pièce, où sans doute on avait tout brillé, les jours précédents. Tout, jusqu'au bois du ]it, et à la paillasse elle-même. Il ne subsistait qu'un matelas de laine et une couette déplume, impossibles à faire flamber.

Mais ce matelaS;Cette couette, quelles délices! Pas de draps, pas de couvertures, pas d'oreillers ! Qu'importe î Un lit, c'était un lit, enfin 1 Oh ! comme il me semblait doux, moelleux ! Gomme j'avais chaud, entre mes deux compagnons ! Comme j'allais reposer profondément ! Déjà le cent-garde, allongé dans la ruelle, ronflait. Le capitaine, blotti contre moi en chien de fusil, commentait à me souffler aux cheveux d'une haleine régulière et calme. Par terre, les camarades, immobiles, avaient l'air de morts. Un moment encore, et je serais pareil à ces bienheureux. A propos, pourquoi tardais-je tant ? Pourquoi réfléchir à leur bonheur, au lieu de le partager'' Chose étrange, j'étais maintenant éveillé tout à fait. Peut-être avais-je pris

en marchant un trop fort acompte de som. meil ; ou bien l'accumulation de souffrance et de fatigue me tendait les nerfs au-delà de ce qu'ils pouvaient supporter; ou bien l'excès même de l'aise présente me grisait ; je ne sais trop ; mais ce qu'il y a de sûr, c'est que je n'avais plus envie de dormir. Des picotements me montaient à la peau. Des crampes me couraient parles membres. Et c'était tout ensemble un tourment et une volupté. Je m'y complaisais. Ma pensée, redevenue lucide et agile, en cherchait les causes et en analysait les effets avec curiosité. Elle s'ingéniait aussi à retrouver le fil perdu de sa conscience dans le labyrinthe des confuses sensations éprouvées depuis vingtquatre heures. C'est ainsi que tout à coup je me rappelai, en vive lumière, combien le capitaine avait été bon pour moi, et que je ne l'en avais pas seulement remercié; et je fus pris d'un besoin impérieux, irrésistible, maladif, de lui exprimer ma reconnaissance.

— Capitaine, luidis-je, en lui secouant brusquement l'épaule.

— Hein ? quoi? grommela-t-il, les yeux effarés d'abord, puis la mine furieuse.

Je ne compris pas qu'il était furieux d'avoir été réveillé, et, tout à mon idée, je repris:

— Vous m'en voulez, n'est-ce pas ? Oh ! je le

vois bien. Et vous avez raison, en apparence. Vous me trouvez ingrat. Mais je vous jure que vous vous trompez. Jamais je n oublierai tout ce que vous avez lait pour...

Il m'interrompit par une bourrade dans les côtes, en me jetant en plein visage comme un commandement :

— Dormez!

Et il referma les yeux.

J'avais la fièvre, évidemment, une sorte d'ivresse énervée et têtue. J'insistai:

— Il faut pourtant que je sache à qui je dois la vie. Dites-moi au moins votre nom, capitaine. Votre nom, je vous en prie ?

Il me regarda d'un air féroce. On eut cru qu'il se rassemblait pour me sauter à la gorge.

— Credieu ! fit-il, foutez-moi donc la paix. Puis, soudainement vaincu par le sommeil, il

ajouta en me tournant le dos, et d'une voix déjà rendormie :

— Roncieux, Roncieux... avec un x.

Je répétai machinalement :

— Avec un cc^ Roncieux.

Tout à coup il me sembla qu'une commotion électrique me traversait le cerveau et je m'écriai à très haute voix :

— Mais alors, vous êtes le père de Paul !

— Siltnce ! A la porte ! hurlèrent deux ou

trois de ceux qui gisaient sur le sol et que j'avais réveillés.

L'un d'eux, même, se dressa sur son séant, tendit vers moi un poing blessé qu'entortillaient des chiffes sanglantes, et me dit, les dents serrées, avec une farouche expression de haine :

— Canaille, va !

Plein de remords, je n'osai plus souffler mot, et me rencognai entre les deux vastes dos de mes compagnons ; et là, muet, immobile, les membres fourmillants de lancinantes chatouilles et en même temps alanguis aux tièdes caresses de la plume, mon corps s'assoupit enfin, tandis que dans ma pensée ressuscitait tout le monde de souvenirs qu'avait évoqué ce nom de Roncieux.

Souvenirs? non. Hallucination, plutôt. Mieux même ; car je ne rêvais pas, quoique les yeux clos. Les êtres et les choses m'apparaissaient précis, présents. Et cela n'avait pas la panoramique instantanéité du songe, mais le minutieux et successif détail de la réalité, jusqu'à m'imposer la perception des faits les plus insignifiants, des mots les moins notables. Ce monde d'autrefois, évoqué, je le voyais revivre, j'y revivais, et d'une vie si intense que bientôt les authentiques sensations actuelles s'y évanouirent. La guerre, la neige, nos trois semaines d'étapes, nos deux batailles perdues, les affres

de la retraite, cette armée de gueux dont j'étais, ces compagnons dont les corps endormis tressaillaient à mes côtés, cette chambre où peutêtre agonisait le blessé au poing sanglant, rien de tout cela n'existait plus pour moi. J'étais au lycée Napoléon, avec mon ami Paul de Roncieux,avec Durost,Maroguet, le père Heurtault, et surtout, surtout, avec la légende de la mystérieuse Gésarine.

— Les élèves de bains î

C'est la voix du chien de cour qui retentit en traînassant dans le corridor. Il appelle les rares privilégiés que le lycée envoie aux bains chauds, le premier jeudi de chaque mois, sous la surveillance du père Heurtault, le vieux pion de l'infirmerie. Ah ! il faut la croix et la bannière pour être admis dans leurs rangs ! D'abord, comme dit ce farceur de Maroguet, le choix même de ce surveillant spécial indique que, pour l'Université, les bains chauds sont un traitement, et ceux qui en usent, des malades. Puis le règlement ne tolère ce genre de maladie qu'à partir de la troisième.

— Au-dessous de treize ans, dit encore Maroguet, la crasse est d'uniforme.

Quand on est dans les grands^ par exemple, à la bonne heure ! On a droit à Jla propreté men-

siielle, pourvu qu'on ait rautorisation de la famille ou du correspondant, le visa du docteur, l'exemption du cours de dessin, et enfin l'agrément du maître d'étude qui se plaît à infliger comme punition raffinée la privation de bain chaud.

— Tu n'es pas collé, toi ?

— Non, je me suis fait changer ma colle de bain en retenue de promenade.

— Veinard !

Et, le képi sur l'oreille avec la visière retroussée, je file vers la cour d'honneur, où le père Heurtault nous attend, faisant philosophiquement la navette entre le buste de Saint- Arnaud et celui de Casimir Delavigne.

11 n'est pas beau, le père Heurtault; mais c'est un brave homme. Trop brave, car cela encourage à le blaguer, et le censeur lui dit souvent :

— Vous laissez manquer de respect à l'Université en votre personne.

C'est qu'en effet le père Heurtault la personnifie drôlement, l'Université. Quarante-cinq ans environ; le cou engoncé dans les épaules ; la tête tombant sur la poitrine ; le ventre tombant sur les cuisses ; les bras trop courts, et, au bout de ces ailerons de pingouin, des mains en grappes de cervelas. A l'exception de son nez

camard chaussé de lunettes, sa face entière, pourtant large, disparaît sous une énorme barbe, qui jadis a dû être d'un blond très pâle, et qui maintenant, décolorée plutôt que blanchissante, ressemble à un paquet verdâtre d'herbes de marécage. Quant à son crâne, il passe pour pyramidal; mais peu de malins peuvent se flatter d'en parler de visu, car Heurtault le dérobe aux regards avec un soin jaloux, grâce à une calotte de velours qu'il ne quitte jamais, jusqu'à la conserver sous son chapeau comme une sorte de perruque.

Tel quel, il n'en est pas moins le héros d'une légende amoureuse, qu'on se transmet de génération en génération ; et même les petits de la eonr minime le surnomment traditionnellement le fiancé de Gésarine.

Ces petits-là, toutefois, n'étant pas encore admis au privilège du bain chaud, ne connaissent Gésarine que par ouï-dire, à peu près comme on connaît le crâne de Heurtault. Nous autres, les grands, nous en savons davantage. Pas beaucoup non plus, il est vrai; car Gésarine est un personnage presque invisible ; mais enfin, à défaut de sa personne, il nous est au moins donné de contempler sa demeure, le premier jeudi de chaque mois, quand nous nous formons en rangs, pour rentrer au ^a/^^<^ devant

le rez-de-chaussée avoisinant l'établissement de bains.

C'est, vers le tiers de la rue Touiller, une devanture tout en vitrage, aux carreaux dépolis sauf ceux du haut. A travers ceux-ci, quoique fort poussiéreux et à peine transparents euxmêmes, on aperçoit un plafond étroit, qui laisse deviner une salle basse et oblongue en forme de boyau, et dans l'ombre on distingue aussi le dernier rayon d'une bibliothèque qui garnit les murs jusqu'à la corniche. Ces carreaux brouillés, couverts comme d'une taie, donnent à la boutique un air lamentable. Aucune enseigne d'ailleurs n'en historié le fronton, tout nu et tout noir, pareil à la bordure d'une lettre de deuil. A la porte d'entrée seulement,sur une feuille depapierjaunie et collée à même la vitre, on lit, en anglaise calligraphiée à la main : CaUnet littéraire.

On bat la semelle sur le trottoir, devant ce rez-de-chaussée, en attendant les retardataires au sortir des bains. Je ne suis jamais parmiles retardataires. J'aime à stationner le long de la bizarre et mélancolique boutique. J'en imagine les hôtes comme extrêmement singuliers, derrière ce rempart de vitrage, si près de la rue et des passants, et cependant si loin de tout, dans un si profond silence! Car ce mur fragile, aucun bruit, aucun éclat de voix, ne le fait vibrer du

dedans. Je me ligure une salle d'étude, où des hommes, chauves et barbus comme Heurtault, travaillent à la muette, avec Césarine pour pion.

C'est qu'elle n'a pas l'air commode, Césarine, autant dumoins que j'enpuis juger par quelques rapides et furtives visions. Grâce, en effet, à ma hâte pour venir stationner devant le cabinet littéraire, je suis parmi lesrares qui ont eu la chance de l'apercevoir àla dérobée. Un client entrait et sortait, et, par la porte aussitôt refermée, j'ai entrevu dans le demi-jour, très vaguement, une longue et mince silhouette, vêtue de noir, aux attitudes anguleuses, au visage blême et grave. La pénombre ne m'a pas permis de discerner les traits. Césarine, d'ailleurs, a presque toujours la face penchée sur un livre. En revanche, cette posture et les ténèbres ambiantes donnent plus de relief lumineux au front haut et bombe. Cette tache blanche, en saillie dans l'obscurité, prend ainsi des proportions effrayantes. Elle accroche les regards. On ne voit qu'elle. Et les yeux, au dessous, paraissant comme deux trous d'ombre, cela fait songer à une tête de mort.

L'idée drolatique d'accoupler cette laideur à celle de Heurtault, j'ai cru tout d'abord que de là seulement venait la légende du fiancé de Césarine. Mais aujourd'hui que je suis dans la

grande cour, avec les taupins (élèves de spéciales), je sais à la légende une autre raison, beaucoup plus sérieuse, et qui ne contribue pas peu à me représenter Gésarine comme un être tout à fait extraordinaire. Le bonhomme Heurtault, licencié es sciences, a la réputation d'un trapu en œ (fort en mathématiques), et les taupins le consultent volontiers sur des problèmes difficiles ; or, quand il ne peut les satisfaire, il a coutume de rognonner dans sa barbe, à voix basse, croit-il, et comme s'il se parlait à luimême :

— Bon, bon, je demanderai à la petite.

Et le lendemain il apporte la solution du problème, à Tébahissement toujours renouvelé des taupins ; car cette petite, servant d'Égérie scientifique au vieux licencié, et plus trajnœ en X que des candidats à Polytechnique et à Normale, cette petite est Gésarine en personne. Qui en doute n'a qu'à interroger Heurtault là-dessus. Loin de cacher son secret, il se répand alors en éloges enthousiastes de Gésarine.

— Vacquant lui-même, dit-il, Vacquant (c'est le professeur de spéciales) n'est que de la gnognotte auprès d'elle.

Et de s'extasier, ses petits, bras trop courts levés au ciel en points d'exclamation admirative ! Et d'en raconter, avec des élans d'ido-

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lâterie scientifique qui ressemblent à de l'amour, si fougueux que, parfois, il en arrive à ôter son inamovible calotte et à laisser pendant une minute se manifester en plein la magnificence dévoilée de son crâne.

Naturellement, c'est à qui renchérira sur l'enthousiasme de Heurtault, et Gésarine ainsi nous parait une femme prodige, une sorte de Pascal en jupons. Quelques-uns affirment qu'elle rédige des mémoires couronnés par l'Institut. Certains vont jusqu'à prétendre qu'elle est l'auteur d'un nouveau théorème.

D'autres racontars encore circulent, achevant de lui faire une auréole glorieuse. Racontars auxquels on ajoute foi sans discussion ; car ils viennent de quelques externes, taupins barbus et graves de l'école préparatoire, qui ont pénétré dans le cabinet littéraire. Au dire de ces bien informés, le cabinet littéraire devrait s'appeler plutôtcabinet scientifique, et presque succursale de l'Académie des sciences. Il est fréquenté par des professeurs de la Sorbonne et du Collège de France, et des savants étrangers ; et tous demandent des renseignements à Gésarine sur certains ouvrages de mathémathiques transcendantes, qu'elle seule peut lire couramment. Ces ouvrages manquent à la bibliothèque impériale. Ils ne sont pas en français. En quelle

langue, donc ? Ah ' voilà ! On discute à ce propos sans pouvoir s'entendre. Les uns tiennent pour du russe ; les autres pour du polonais. Pendant un temps, on s'est accordé à dire : de l'arménien. Puis, un beau jour, la lumière s'est faite, grâce à Durost, vérétan de spéciales, un garçon qui ne blague pas : il a failli remporter le prix d'honneur, Tan dernier, comme nouveau, au grand concours. Or, l'ami d'un ami du père de Gésarine a donné à Durost l'assurance que les fameux livres étaient en hongrois. Mais ce n'est pas tout. Le même ami a révélé que le père de Gésarine était connu dans le quartier, et notamment dans un petit caboulot de la rue Gujas, sous ce nom : le général. Durost a insisté pour avoir des détails complets ; il les a eus ; et il faut voir de quel air important il nous les communique, nous apprenant que Gésarine est une magnate, dont la famille a été ruinée et exilée par l'Autriche à la suite de la révolution hongroise de 49.

— Oui, oui, magnate, afûrme-t-il en détachant toutes les lettres du mot avec emphase. Et son père était un des généraux de l'insurrection.

D'aucuns hésitent à le croire. G'est trop beau ! Maroguet, entre autres, essaie de rigoler. Mais Durost ajoute triomphalement :

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— Général, je vous dis. A preuve qu'il a eu le bras droit cassé.

Maroguet s'obstine en vain dans son scepticisme. C'est le véridique Durost qui l'emporte. Voici, en effet, que le jeudi suivant, comme nous revenons de promenade, en passant sur la place du Panthéon, Durost tout à coup s'écrie :

— Tenez, si je n'ai pas raison! Regardez-le plutôt.

C'est le père de Gésarine qu'il nous monire, et Maroguet lui-même est forcé d'avouer que le père de Césarine est bien manchot du bras droit.

— Voyons, reprend Durost d'un air victorieux et méprisant, ce n'est pas un général hongrois, hein? Alors, comment est-ce, un général hongrois?

11 n'y a pas à dire non, c'est parfaitement un général hongrois. Je ne m'imagine pas un général hongrois autrement. Grand, sec, très vert quoique au tournant delà soixantaine, le père de Césarine a la mine formidablement farouche et truculente, avecsa peau tannée, ses joues creuses, ses pommettes en nœuds d'acajou, son regard et son nez d'oise m de proie, ses paupières inférieures gonflées et pochées de bistre, ses longues moustaches blanches hérissées à la façon d'un chat-tigre, et surtout lesbroussaillesdeses rudes sourcils qui lui mettent comme une autre paire

de moustaches au-dessus des yeux. Il est coiffé d'un bonnet d'astrakan, chaussé de bottes fortes où disparaissent les bas dejambe de sa culotte collante, et boutonné militairement dans une jaquette de gros drap vert,aux basques très courtes, veston plutôt que jaquette, dolman plutôt que veston,doat lespoignets et le col sont garnis d'astrakan pareil à celui du bonnet. Que ce bonnet ne porte pas d'aigrette, et que ce dolman ne se ferme pas au moyen d'olives et de brandebourgs, cela m'étonne; mais j'attribue ce manque d'insignes au deuilpatriotiqueet àTexil. De même, je suis un peu déçu de ne pas entendre, aux talons de ces bottes, sonner des éperons, tellement le père de Gésarine alesallures d'un cavalier; mais, à la réflexion, je trouve encore plus admirable que, sans éperons, il soit tel. Faut-il qu'illes ait dans le sang, ces allures, pour les avoir conservées ainsi depuis 49! Dire que voilà quinze ans qu'il marche à pied, ce héros, et il a toujours Vair de descendre dé cheval !

Je veux le contempler de plus près, tout à loisir; et un dimanche, Taprès-midi, j'échappe à mon correspondant, et je file au petit caboulot de la rue Gujas. Je risque un mois de privation de sortie : c'est la punition, quand on est pincé en uniforme dans un café du quartier Latin. J3ah! qu'importe î Pourvu que je le voie, lui!

J'en rêve, depuis la rencontre de la place du Panthéon !

Mon audace est récompensée. Le père de Césarine est là, en train de faire une partie d'échecs, et, malgré le manque d'aigrette, de brandebourgs et d'éperons, malgré la banalité du décor, c'est dans toute sa splendeur rêvée que m'apparait mon héros. D'abord, ainsi que l'a dit Durost, personne, en effet, ne l'appelle autrement qiiQ général. Puis, et surtout, ce diable d'homme vous a une façon à lui déjouer aux échecs, une façon militaire, écuyère; une façon, enfin, qui révèle le vieux général hongrois. Une réfléchit pas devant l'échiquier, en s'accoudant bourgeoisement sur la table. Ilcombine ses coups on marchant. Et de quel pas agité,fiévreux! lime semble les entendre sonner, cette fois, les éperons absents. Et ces brusques haltes de tacticien qui va prendre un parti! Et le regard, plein d'éclairs, dont il fouille l'horizon, là-bas, tout là-bas, comme s'il y voyait luire, dans la fumée de la canonnade, les baïonnettes de régiments autrichiens! Sans doute, ici, l'horizon est représenté par un panneau à étagères, où s'alignent seulement des régiments de flacons multicolores, et devant lequel le patron somnole à son comptoir, entre une pile de morceaux de sucre et un faisceau de petites cuillers en ruolz, dans

la fumée du bain-marie servant à tenir au chaud les cafetières de porcelaine. Maiscomme le regard du vieux général porte plus loin! Gomme il se perd au fond de l'espace ! G*est, à n'en pas douter, son regard du champ de bataille. Et voici qu'un sentiment d'horreur l'étreint en songeant à la boucherie qu'il doit commander : car il se cache soudain la face dans son unique main. Angoisse tragique et douloureuse à voir, bien que le mouvement ait cet effet comique, de faire converger sur le bout du nez les quatre pointes des deux paires de moustaches. J ne ris pas, toutefois. De sa méditation, en effet, le vieux général sort terrible, pour bondir vers l'échiquier, en brandissant son moignon d'un geste qui signifie clairement : tant pis, il le faut. Et fougueux, superbe, les yeux étincelants, la bouche ouverte comme s'il allait jeter un grand cri, tous les poils en coup de vent ainsi que dans une galopade enragée, il pousse frénétiquement sa pièce d'échecs avec l'expression féroce et joyeuse d'un sabreur qui pousse une charge.

En ce moment entre le père Heurtault, qui va lui serrer la main et lui dit :

— Bonjour, général.

Par bonheur, il ne m'a point vu. Fichtre! je l'échappe belle. S'il me dénonçait ! Un mois de privation de sortie ! Je paie ma consommation

et m'esquive. Mais, pour cet instant de frousse, quelle compensation le lendemain ! Durost est enfoncé. C'est à mon tour à en raconter, touchant le père de Césarine. Et Ton me croit sur parole. Allez donc y voir, dans un café où fréquentent des pions ! Merci, pour se faire coller pendant un mois ! Ainsi je garde à moi seul la gloire d'avoir apporté de nouveaux et précis renseignements dont Durost est jaloux. Autant de rayons ajoutés à l'auréole de Gésarine, et du coup je deviens un peu plus amoureux d'elle.

Car, à vrai dire, tous plus ou moins, nous sommes amoureux de Gésarine. Ghacun à sa façon : certains, comme le père Heurtault, Durost et les taupins en général, parce qu'elle est trapue en œ et qu'elle a inventé un théorème ; d'autres, parce qu'elle est exilée, magnate et la fille d'un héros ; quelques-uns, d'une précocité déjà dépravée, pour l'attrait spécial de sa physionomie funèbre, de sa pâleur qui suggère l'idée de voluptés étranges ; les plus nombreux, enfin, sans raison déterminée et à cause de tout à la fois, parce qu'on parle d'elle incessamment, que pourtant on la connaît à peine, et qu'elle demeure ainsi dans une sorte de brume lointaine et lumineuse qui se prête aux plus extravagants mirages de la rêverie.

Mais, de nous tous, le plus amoureux de Césarine est certainement mon ami Paul de Roncieux. Gomme il m'a pris pour confident, je ratiocine volontiers sur son cas, d'autant que je suis en philosophie et qu*il ne me déplaît pas défaire le psychologue. Le cas, au reste, n'est pas difficile à élucider. D'abord, Roncieux rafifole des mathématiques, en enragé, au point de s'y ruer comme à une débauche et de s'en rendre malade. Or Gésarine n'est-elle pas la muse des mathématiques? Première et toute-puissante raison, pour Roncieux, d'en être épris. En outre, le pauvre garçon, d'une santé fort chétive en dehors même de ses excès de travail, passe une grande part de son temps, l'hiver surtout, à l'infirmerie, s'exaltantà l'enthousiasme contagieux de Heurtault. Il ne voit Gésarine, d'ailleurs^ qu'à travers cet enthousiasme et le nôtre, et sans espoir de la connaître jamais en réalité ; car il ne sort pus, n'ayant pas de correspondant, et les bains chauds lui sont formellement interdits par ordonnance du médecin. A lui donc plus qu'à tout autre Gésarine doit sembler un être fabuleux et surnaturel.

Il la suppose malheureuse aussi, puisqu'elle est exilée et ruinée ; il la sait d'aspect souffre teux, triste ; et, qu'elle soit une victime de la destinée, c'est un aiguillon de plus à la chérir,

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pour lui que la vie a traité de même en victime, et si durement !

La pire des infortunes, en effet, lui est échue: l'horrible guignon d'avoir un cœur très tendre, plein d'un grand besoin d'aimer, et devant qui tous les cœurs se ferment. Il m'a souvent contié que mon affection était la première et la seule qui eût jamais répondu à la sienne. Nos camarades, même les meilleurs et les plus intelligents, lui gardent rancune de son humeur mélancolique et sauvage, qu'on prend pour une marque d'hostilité dédaigneuse. Silencieux, il a la réputation d'un sournois. Son absence des récréations, ses longs séjours à l'infirmerie, son intimité avec Heurtault, déplaisent et irritent. Beaucoup le traitent de chouchou des pions. Q uelques-uns vont j usqu'à l'accuser de cafarderie. Puisqu'il affecte de vivre à l'écart, on l'y laisse; on le tient presque en quarantaine. On oublie que ses goûts de solitude et de sauvagerie lui viennent des abominables tortures subies dans les basses classes, ou longtemps il a servi de pâtiras, étant débile, timide, gauche à tous les jeux. Il souffre de cette haine, mais sans haine lui-même. A peine en est-il étonné ; car, hélas ! ainsi qu'il s'en plaint à moi douloureusement, sa propre famille Ta endurci par avance aux persécutions du collège. Sa mère est morte quand il

avait deux. :ins, et il se rappelle avec amertume une enfance abandonnée, désolée, martyrisée, entre une marâtre, furieuse de rester stérile, et un père... Ah î son père, son père, surtout ! En vérité, c'est le seul être envers qui cette âme si tendre ressente quelque chose qui ressemble à de l'aversion.

— Que ma marâtre me déteste, dit-il, je le comprends. Elle est dans son rôle. Mais lui, lui, mon père, ne pas m'aimer î

Quand il parle de cela, il a les yeux pleins de larmes. Puis, résigné, il ajoute, et un fond de colère se mêle à sa tristesse :

— Comment m'aimerait-il, d'ailleurs! Nos caractères sont tellement incompatibles, et j'ai si peu l'air d'être son fils ! Si tu le connaissais, cet homme ! Un vrai bouledogue !

11 me le dépeint alors. C'est un hobereau d'Auvergne, brutal, tyrannique, uniquement entiché de chasse, et dont toute la culture intellectuelle se borne à une manie de littérature militaire. Il a été oflicier, en effet, élève de Saint-Cyr, puis lieutenant. Obligé de démissionner (Roncieux ne m'a jamais dit pourquoi), ce passionné de soldaterie ne s'est pas consolé de redevenir pékin. 11 en est resté honteux, aigri. 11 en conserve des habitudes autoritaires, un goût de consignes à imposer autour de lui, une raideur d'homme

qui veut que tout marche à la baguette. Sa gentilhommière a des aspects de caserne. Les deux domestiques, le fermier et ses enfants euxmêmes, doivent, quand ils parlent au maître, avoir la main droite à hauteur du front dans la position du salut, le petit doigt delà main gauche sur la couture du pantalon, et le regard à la distance réglementaire. Il faut que Paul aussi aborde son père de la sorte. Quand il y manque, quand il renâcle à sa leçon d'escrime, qu'il a en horreur, ou à la marche, dont il ne peut supporter la fatigue ;

- Au bloc, à l'ousto ! dit son père.

Le bloc, l'ousto, c'est un caveau noir, où le petit a peur, et où d'ailleurs sa marâtre le fourre avec délices, après lui avoir préalablement administré la correction moins militaire d'une paire de gifles.

Et cela pour Paul a duré jusqu'à l'âge de huit ans. On l'a mis alors au lycée Napoléon, interne, ne sortant qu'aux grandes vacances. Quelle terreur, quand il les voit revenir, ces deux mois si désirés pour nous tous ! Ils lui sont, à lui, un renouvellement de supplice. Il va se retrouver avec cette mauvaise femme, qui ne le gifle plus maintenant, mais qui le raille cruellement sur sa pauvre mine, sachant qu'ainsi elle excite son père contre lui. Car son père lui en veut, au

CÊSARTNE 31

malheureux enfant débile, de cette débilité même. Il la lui reproche comme une faute. Roncieux me cite des paroles dans le genre de celles-ci :

- Quel avorton, quel mal bâti! Mais tu ne serasjamais reçu à Saint-Gyr. Il estfichu comme Tas de pique ! Pourquoi ne piatiies-tu pas la gymnastique, clampin, au lieu de passer ton temps à l'infirmerie? On dirait qu'il le fait exprès d'être malade, exprès pour m'embêter, ce bougre-là !

— ïu penses, conclut Roncieux, si j'ai envie de m'y présenter à son ignoble Saint-Gyr ! Pour en sortir une brute comme lui ! Oh ! non, par exemple.

Ce qu'il rêve, c'est Polytechnique. Par amour des mathématiques, certes ; mais surtout par amour pour Gésarine. Vers elle, en effet, se sont tournés tous ses appétits de tendresse, avec une frénésie singulière, que m'explique suffisamment son long jeûne d'affection. Ge que je comprends moins, et ce dont parfois je le plaisante même un peu, c'est le caractère, absolument chaste et comme mystique, de cet amour. Gésarine est pour lui une sorte de Béatrice idéale. Gette nuance d'adoration est toute particulière, et vraiment unique parmi nous. Ghez les autres, voire les plus enthousiastes et les plus épris, la

passion pour Gésarine ne va pas sans une arrière-pensée, que je m'amuse à analyser avec lui, une arrière-pensée où se mêlent des désirs sensuels, de vagues terreurs, et des pointes de révolte blagueuse.

Ainsi, moi, quand je lis des romans, c'est toujours sous la figure de Gésarine que je conçois la femme perverse et fatale, aux luxures savantes, meurtrières, dont la promesse m'attire et m'épouvante comme le bord d'un gouffre. En même temps, je me représente volontiers cette princesse trônant dans son cabinet littéraire à la façon d'un pion. Roncieux s'indigne de ces imagination infâmes ou grotesques. 11 me trouve grossier, de m'y complaire. Les grotesques l'irritent surtout. J'y insiste pourtant quelquefois, par esprit de contradiction. Je rappelle qu'on surnomme Heurtault le liancé de Gésarine. Je n'y crois pas, évidemment, à cette légende saugrenue ; mais j'ai des velléités d'y croire. Qu'un peu du ridicule de Heurtault rejaillît sur Gésarine, je n'en serais pas fâché. Gela me ferait comme une revanche de la peur et du culte qu'elle m'inspire.

— Ah ! me dit subtilement et tristement Roncieux, tu me traites d'enfant ; mais si je ne suis pas assez homme, tu l'es trop. Tu obéis déjà, mauvais, à la naturelle et basse envie qu'ont tous

les hommes, même les meilleurs, d'avilir en quelque manière ceux qu'ils sont forcés d'admirer.

J'avoue qu'il a peut-être raison, et sa pénétration psychologique m'étonne. Je suis un brin vexé, aussi, qu'il m'ait pris en flagrant délit de vilain sentiment. Je m'en venge en lui apportant des caricatures de Maroguet sur le pion de l'inlirmerie et sa fiancée. 11 en a composé tout un album, ce farceur de Maroguet, et on les trouve des chefs-d'œuvre de drôlerie.

— Facéties de taupin, déclare Roncieux dédaigneusement. Comment cela peut-il te sembler spirituel, à toi ?

Eh bien î oui, Roncieux a beau dire, et se donner des airs méprisants, ces caricatures me font rire, et de bon cœur. Rien que le titre de l'album n'est-il pas exquis? Les Commentaires de Césarine. Et les charges î C'est d'un tapé! 11 y a notamment trois dessins que Roncieux seul peut regarder sans pouffer. L'un montre Césarine ayant pour corps un tableau noir, avec deux riujUis algébriques en guise de seins, et cela s'appelle ta planche à x. Le second représente le nez de Césarine sous la forme d'un triangle où s'inscrit un Heurtault tout rond; et le texte porte : la triangxdature de la spJière, ou Césarine a son fiancé dans le nez. Enfin, sur le troisième,

on voit se toucher simplement deux grandes taches ovoïdes, blanches dans un fond d'encre de Chine ; et tout de suite, à ces deux fronts, sans plus, on reconnaît Césarine et Heurtault, au-dessus d'une légende ainsi conçue: Le baiser tangentiel des deux genoux.

C'est singulier, comme on oublie vite, et presque brusquement, le lycée en entrant dans la vie i Avec la dernière tunique, jetée si joyeusement aux orties, on dépouille ce passé à peine passé, et du jour au lendemain il devient de l'histoire ancienne, immédiatement oblitérée sous un flot de sensations multiples et nouvelles. J'ai mon bachot. Je suis libre. Je ne m'intéresse plus du tout à la mystérieuse héroïne qui pendant tant d'années a occupé mon imagination. Je n'ai pas seulemenf^la curiosité de retourner d'abord aupetit caboulot de la rue Cujas,pour faire plus ample connaissanceavecle vieux général hongrois. Sans Roncieux, dont les lettres me forcent à me rappeler que Césarine existe, je la considérerais comme un fantôme. M'inquiéter d'elle désormais, y rêver, fût-ce pour m'en moquer, me semblerait puéril. J'en arrive même bientôt à prendre sa mémoire en aversion, parce que Roncieux m'en entretient trop, et par là m'inflige la désagréable impression d'être encore potache.

Il est resté au lycée, lui, pour se préparer à

GÉSARINE 35

rÉcole polytechnique. Son père a consenti, à condition de le voir un jour artilleur.

— Mais j'ai des ambitions plus hautes, m'écritil. Ce n'est plus à Polytechnique que je veux entrer; c'est à Normale, d'où je sortirai agrégé de mathématiques. Je ne peux pas moins faire pour merendredigne de la Béatrice.

Oh! cette Béatrice ! Que nerêve-t-il pas, dans son désir de s'élever jusqu'à elle ? Il deviendra un savant célèbre, plus fort que Vacquant! Il aura des mémoires couronnés à l'Institut ! Il sera peut-être, lui aussi (qui sait ?), l'inventeur d'un théorème ! Et alors !...

Alors, quoi ? Qu'espére-t-il ? Épouser cette vieille fille, qui a douze ans de plus que lui, douze ans au bas mot ! Mais quand il seradevenu un savant célèbre, elle aura les cheveux blancs. Gest idiot. C'est fou. A vrai dire, je lui suppose gratuitement ces intentions matrimoniales. Le ton de ses lettres ne les manifeste guère. Son amour estplus chaste,plus idéalque jamais.Il en eststupide, ma parole ! lien parle avec des formules d'adoration mystique, qui m'exaspèrent à présent. Du temps que j'étais potache, ce mysticisme m'agaçait déjà un peu; parfois, néanmoins, je m'y laissais séduire, quand Roncieux faisait vibrer à mon oreille ses confidences exaltées, avec sa voix rauque et douce, et le feu de

3G GÊSARINE

la fièvre illuminant ses grands yeux d'enfant malade. Aujourd'hui que ces confidences m'arrivent écrites sur du papier pelure d'oignon, en brouillaminide vilaines pattes de mouche griffonnées par une main d'algébriste, elles me paraissent absolument niaises. Je ne conçois pas la passion sous la forme de cet enthousiasme mystico- scientifique, au nez duquel j'ai envie de chanter 7ni/stico-dare-clare-iirelire. Que dmhle ! Dans les café duO^<ar/^er, on aime d'autre sorte. Bref, mon ami Roncieux, jeté trouve ridicule, et, pour être franc, tu m'embêtes avec ta Gésarine. Je ne puis me retenir de le lui faire entendre. Avec discrétion, tout d'abord ; ou du moins je le veux ainsi ; car il m'est cher, en somme, et je sais que son cœur délicat est facile à l'effarouchement. Par malheur, nous sommes forcés de nous écrire au lieu de nous parler, puisqu'il n'a pas de correspondant et ne sort jamais. Or, dans des lettres, on ne s'explique pas, on affirme chacun son idée en la développant et par conséquent on l'exagère. Il me répond par des effusions plus emballées, qui m'irritent. Je riposte par des brutalités, qui le blessent. Un beau jour, je commets une dernière épitre, vraiment cruelle, digne d'un Maroguet, etqueje regrette àpeine envoyée. Mais cette fois il garde le silence. Je n'ai pas le courage de lui demander pardon, tout en m'avouant

que je devrais le faire. Le temps se passe; nous nous entêtons, lui dans son chagrin légitime et son mutisme, moi dans mon repentir passif qui n'aboutit à aucun bon mouvement; et voilà que notre brave amitié est rompue.

J'en conçois contre Gésarine une violente rancune, et du coup je me reprends à m'occuper d'elle. Mais de quelle façon! En potache, moi qui me targue d'être un homme. Oui, en potache, en polisson malfaisant et sot. Je le sens bien, j'en ai honte et j'agis quand même. Pendant quelque temps, j'ai pour amusement favori, avec d'autres galopins de mon espèce, les soirs où nous avons bu plus que de raison, d'aller bousiller devant le cabinet littéraire. On se met les mains autour de la bouche, en porte-voix, et l'on crie à tue-tête :

— Ohé! Gésarine, ohé !

Puis, comme surviennent au tapage les deux sergents de ville en station au coin de la rue Soufilot, on dévale en courant vers la Sorbonne, et l'on se figure être des cschoUers à qui le guet donne la chasse.

Toutefois, quelque spirituel que m*ait paru d'abord ce divertissement, je m'en lasse à la longue. De nouveau je trouve puéril de songer à Gésarine, fut-ce pour m'en amuser. Voyons, voyons, un grand garçon comme moi, qui fréquente dans

38 GÉSARINE

(les cénacles littéraires, qui collabore à deux journaux de la rive gauche, et à qui déjà le poil frise sous le nez, j'ai vraiment mieux à faire que de turlupiner cette espèce de pion femelle. Elle est digne d'occuper l'esprit d'un fou tel que Roncieux, d'un grotesque tel que Heurtault; mais le mien, allons donc ! Sans compter qu'à cette pousséed'orgueilsejoint une pointe de remords. A l'égard de Gésarine, non pas; elle m'est devenue odieuse. A l'égard de son père, oui, par exemple. J'ai conservé de lui un souvenir d'admiration respectueuse. Après tout, c'est un héros, lui!

Tiens! une idée ! si je retournais au petit caboulot de la rue Cujas, pour lui faire une sorte d'amende honorable, en le contemplant, ainsi que jadis, dans sa gloire! Et j'y vais. Hélas! ma pieuse intention n'a pas de chance. Ce n'est pas dans sa gloire qu'il m'est donpé de voir mon héros, et je tombe mal pour lui rendre hommage. Ce soir-là, le vieux général hongrois est saoul comme un simple Polonais.

Au premier abord, cependant, je dois le reconnaître, il m'apparaît tout à son avantage, sous le belliqueux aspect que j'en ai gardé, et même plus tragiquement beau que jamais. A califourchon sur une chaise, ses longues jambes bottées projetées en avant toutes raides, sa tète enfouie

dans le bras gauche replié, et son moignon droit battant l'air comme une aile cassée, il a l'air d'être à cheval, au galop, revenant d'une charge suprême, évanoui et criblé de blessures. Mais, son bonnet d'astrakan ayant glissé à terre, il se penche pour le ramasser, d'un lent mouvement d'ivrogne, et mollement il va le rejoindre sur le parquet, désarçonné à quilles rebindaine.

— Hé! là hé! là, général, dit le patron en venant le relever, vous allez me démolir mon plancher, bon Dieu! Mettez-vous donc sur la banquette; vous serez plus solide.

Le vieux général s'y affale, soutenu ou plutôt poussé par le patron qui rit. Le garçon rit aussi. Les quelques consommateurs qui sont là font de même. Je ne puis me défendre de les imiter. Et pourtant, au fond, je suis triste. Je demande au garçon :

— C'est un accident, n'est-ce pas?

-- Oui, me répond-il, goguenard, un accident qui lui arrive deux ou trois fois par semaine.

Et, s'approchant du pauvre homme, il lui lance en plein visage, avec une joyeuse et insultante familiarité :

— Pas vrai, général, qu'elle est souvent malade la Hongrie ? Hein, père Michi ?

Assurément le vieux général va le prendre à la gorge et l'étrangler, subitement dessaoulé par

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l'indignation. Sa terrible physionomie de sabreur ne m'a jamais semblé plus terrible. Ses yeux, qu'il roule étrangement, ses pommettes et son nez rouges à en être violets,les poils ébouriffés de ses quatre moustaches, tout sur sa face flamboie. Sa bouche s'ouvre démesurément, comme lorsqu'il se ruait, du fond de la salle, vers l'échiquier, prêt à pousser ce fameux grand cri de massacre, que j'ai toujours d'ailleurs attendu en vain. Ge-coup-ci, non plus, le fameux grand cri ne sort pas. Et quelle est ma stupéfaction ! Au lieu d'un rugissement de colère tonitruante,j'entends une voix très douce, à l'accent traînard, chantant, qui balbutie des paroles soumises et incohérentes.

— Bien malade, dit-il, oui, souvent malade, la Hongrie ; beaucoup malade, la Hongrie. Ah î Michi sera encore grondé. II n'est pas sage, le pauvre Mikloche. C'est la faute des mathématiques. Mais il ne le fera plus, tu sais. C'est la dernière fois. A partir de lundi, fini. Parfaitement, à partir de lundi. Si, si, je tiendrai ma parole, tu verras. D'abord, je la tiens toujours, ma parole, l'après-midi. Le soir, par exemple... ! Faut plus me laisser venir le soir, quand j'ai trop fait de mathématiques. Ça, qui donne soif, les mathématiques. N'y a rien qui donne soif comme les mathématiques. Ainsi, le calcul diffé-

rentiel 1... Tu comprends ! Et puis, le soir, ici, casent trop lecougnac(il prononce de la sorte). Mais qui est-ce qui lui en a versé, du congnac, au pauvre Michi ? Ce n'est pas moi, bien sûr. Ce n est jamais moi... A partir de lundi, au reste... Ah ! la Hongrie, la Hongrie !...

Elles sont déjà comiques par elles-mêmes, ces excuses et ces plaintes d'ivrogne, et d'un ivrogne vieillard, quibabiliecommeunbambinetrabâche comme un bous-bous, et avec cette voix de cantilènemonotoneetgeignarde ; mais ce qui les rend plus comiques encore, et d'une drôlerie irrésistible, c'est le contraste entre cette douceur et Texpressisn immuablement terrible du visage. 11 demeure, lui, comme étranger à ces lamentations, à ces protestations, toujours flamboyant et hérissé, toujours figé en quelque sorte dans sa farouche truculence. Il n'a pas même l'air d'un visage, mais d'un masque, dont les couleurs et les reliefs s'exagèrent encore, au lieu de s'atténuer, à la congestion de lïvresse.

Que j'aie été la dupe de ce masque, cela m'irrite contre le vieux général. Il n'enpouvaitmais cependant, j'y ai réfléchi plus tard. Était-ce sa laute, si l'ironie de la nature avait infligé une physionomie de héros, un regard d'oiseau de proie et des moustaches de chat-tigre à cette âme de mouton bêlant?

Car il bêle, à présent; voilà qu'il bêle, en vérité, essayant d'attendrir le garçon, qui le menace du doigt et lui répète :

— Je le dirai à votre fille. Si, si, je le lui dirai, vieux soiffeur.

— Faut pas, gémit l'ivrogne. Tout ce que tu voudras, mon petit Louis ; mais pas ça. Faut pas le dire à Gésarine. Puisque Michi ne le fera plus, jamais, jamais. Puisque c'est la dernière fois. A partir de lundi, sur, sûr. Faut pas le dire à Gésarine, non. Je t'en prie, mon petit Louis, tu ne le diras pas, hein? Vaplutôtme chercher Angyal, mon compère Angyal. Tu vois, je suis gentil. Je prononce Angyal à la française. Il ne me gronde pas, lui, mon ami Angyal. Il me respecte, lui. Il me ramènera. Il me couchera. Et Gésarine n'en saura rien. Qu'on aille me le chercher, mon compère Angyal. Mais faut pas le dire à Gésarine, hein ? mon petit Louis, faut pas, faut pas.

Et de grosses larmes ruissellent sur son visage, qui ne se détend tout de même pas, toujours flamboyant, hérissé. On ne dirait pas une face qui pleure, mais un cartonnage sur lequel il pleut. J'en ai pitié. On rit trop autour de moi.

— Qui est cet Angyal, et pourquoi ne va-t-on pas le chercher?

J'ai interrogé le patron. G'est mon voisin qui

me répoad en haussant les épaules. Mon voisin est un boutiquier, au nez fouinard.

— Pas la peine, dit-il. Quand le général n'est pas rentré avant minuit, Angyal sait de quoi il retourne, et il s'amène tout seul pour le remiser. Vous ne venez donc jamais ici le soir, que vous ne connaissez pas ça?

— Non. Mais qui est-ce, Angyal ?

— Le petit pique-prune de la rue TouUier, vous savez bien ! Un Hongrois comme lui ! Son tailleur, quoi ! Ça se voit du reste au costume de hussard du général.

Il m'énerve, mon voisin, avec ses airs de supériorité, et de tout savoir quand je ne sais rien. Je lui réplique, d'un ton piqué, et pour lui apprendre quelque chose à mon tour :

— Dame! c'est le costume de général hongrois. Vous l'ignorez donc ? Il est bien naturel, cependant, qu'un général hongrois....

Il m'interrompt en se tapant sur les cuisses et en s'écriant :

— Non, vrai, vous êtes sérieux, jeune homme? Ou bien si c'est pour me faire poser? Qui ça, général hongrois? Le général? Ah! oui, je comprends. Parce qu'on l'appelle le général? Non, elle est bien bonne !

El il se tord, en tapant maintenant sur ma propre cuisse.

— Mais, reprend-il, 11 n'est pas plus général que vous et moi. C'est justement à cause de son costume qu'on l'appelle le général. Allons, êtesvous jeune!

J'essaie de protester. Je m'entête dans ma méprise, par amour-propre. J'insiste :

— Qu'est-ce qu'ilfaitdonc,s'iln'estpas général?

— Eh bien ! vous le voyez, parbleu î 11 se pique le nez.

— Mais son bras cassé dans une bataille ?

— Une bataille ! oh! la, la! Une bataille avec le pavé, oui.

— Gomment cela? Ce n'est pas dans une charge?....

— C'est vous qui me la faites, la charge, hein ! Sapristi, vous n'êtes pas sans avoir entendu parler de la chose. On a mis ça dans les faits divers, en son temps. Parfaitement, sur le Petit Journal. Ainsi !... Vous ne l'avez pas lu? Après tout, c'est possible. Il y a bien dix ans ; et vous êtes tellement jeune! Tout de même, vous pourriez le savoir. C'est arrivé si près d'ici ! Rue Soufflet. Un soir que le général avait sa culotte des grands jours. Il voulait monter dans l'omnibus du Panthéon-place-Courcelles. Seulement, an lieu de s'y prendre du côté du marchepied, il a essayé du côté des chevaux.Yous comprenez ! Il y a eu de la casse.

Ah ! mon voisin peut bavarder tout à son aise, maintenant. Je n'ose plus lui couper la parole. Je suis atterré. Qu'il me traite en jobard tant qu'il voudra! Il aura raison. Ai-je été assez naïf de croire que... Ou plutôt est-il assez canaille, ce bas pochard qui m'a fait croire, par ses allures, qu'il était un héros ! C'est lui qui me met dans le cas d'être ainsi traité de jobard par ce petit boutiquier. Quoi ! son titre, sa blessure, ses charges épiques, tout cela donc mentait, comme le masque, comme le costume, comme ce dolman où je regrettais naguère l'absence des brandebourgs, comme ce bonnet d'astrakan pelé où j'avais la bêtise de chercher la place de l'aigrette, comme ces bottes dont j'avais jadis, en imagination, entendu sonner les éperons glorieux ! Quel mépris il m'inspire, à présent, le père de Césanne! Ses larmes elles-mêmes ne m'apitoient plus. Je trouve amusantes et équitables les ignobles taquineries du garçon, qui continue à le faire pleurer, encouragé par l'hilarité générale. J'ai presque envie de m'y associer, lâchement, à cesbasses persécutions, quand soudain les éclats de rire cessent, et le garçon prend une mine de politesse obséquieuse, à l'entrée d'un petit homme, dont mon voisin me dit, tout bas à l'oreille :

— C'est Angyal. Attention! Ne rigolons pas

à() CÉSARINE

trop. Il ne plaisante pas, le pique-prune. Un mauvais coucheur !

' Je ne puis m'empêcher de penser que les Hongrois ont décidément des physionomies trompeuses. Ce mauvais coucheur d'Angyal, en effet, est plutôt d'apparence paterne, et même bouffonne. Un corps épais, tout en buste, sur des ambes en manches de veste, qu'il jette à droite et à gauche en marchant, comme s'il voulait à chaque pas s'en débarrasser. Une face de vieux bon enfant, aux joues de pomme cuite, aux yeux clignotants et bordés de maigre de jambon, au pif retroussé, et le tout au milieu d'une barbe rousse étalée en éventail ainsi que des favoris de macaque.

Un moment, je soupçonne mon voisin d'avoir voulu se gausser de moi, en m'annonçant un croquemitaine. Il me prend donc absolument pour un serin ! Mais tout de suite je suis détrompé, rien qu'à la façon dont le vieux bon enfant saisit le garçon par le bras, et le fait pirouetter, en lui disant d'une voix rude :

— Vous vous êtes encore plaisanté de monsieur Milkoche, hein ?

Ce français bizarre, et accentué d'intonation étrangère, a beau être comique, personne ne rit maintenant. Le garçon se tient tout penaud, se défend d'un ton patelin.

CKSARINE 47

— Faites excuse, dit-il, m'sieu Angyal. Je prenais soin, au contraire, de m'sieu Mikloche, et je tâchais...

— Vous mentez, interrompt le petit homme, en bousculant le garçon. Vous l'avez embêté. Il pleure. Je vois bien comme quoi il pleure.

Le patron intervient, conciliant :

— On voulait, dit-il, l'empêcher seulement de marcher, parce qu'il se fichait par terre.

Le petit homme foudroie des yeux le patron et riposte:

— Monsieur Mikloche se fiche par terre si ça lui veut.

Puis, allant vers l'ivrogne, il lui parle en hongrois, d'une voix radoucie, câline presque, et très respectueusement lui passe le bras sous l'aisselle pour le mettre debout et l'emmener. L'autre se laisse faire, grave et digne d'allure, sans rien répondre d'ailleurs en hongrois, mais s'obstinant à supplier le garçon en français. Il pleure toujours, et s'arrête de marcher vers la porte, pour jeter du cùté du garçon des regards navrés, et gémir avec des intonations de complainte :

— Tu ne le diras pas à Gésarine, n'est-ce pas, mon petit Louis? Tu seras gentil? Faut pas le faire gronder, le vieux Mikloche. Tu le promets, dis, de ne pas le faire gronder? Elle est malade,

la Hongrie, beaucoup malade. Mais elle ne boira plus jamais, jamais. C'est juré. A partir de lundi ! Ah ! le pauvre Mikloche, le pauvre Michi! Il ne l'aime pourtant pas, le congnac. Tu sais bien qu'il ne Taime pas du tout, le sale congnac.

Enfin Angyal est parvenu à lui faire franchir la porte. Elle se referme ; et, soudain, tout le café s'en donne à cœur joie, de rire. Mon voisin s'esclaffe plus fort que les autres consommateurs; le garçon encore plus fort que mon voisin. Tant de lâcheté m'indigne, et je sors.

Là-bas, au milieu de la rue, l'ivrogne continue à se lamenter. Angyal ne le conduit plus. Il le porte. Il l'a soulevé par derrière, à bras-le-corps. Ils ont l'air d'une paire de lutteurs. De trois pas en trois pas, les longues jambes du général prennent pied parterre. Alors, il se débat, s'arrache à l'étreinte d' Angyal, et se retourne vers le café en chantonnant :

— Faut pas le dire à Gésarine, mon petit Louis, faut pas, faut pas.

Angyal le ressaisit, et le charge sur son épaule, comme un paquet, face en arrière cette fois. L'ivrogne, ayant la poitrine comprimée, n'articule plus. Il se contente de geindre sourdement. Mais il ne cesse pas de s'agiter. Il essaie de se redresser pour prendre des attitudessuppliantes,

et cela lui donne des mouvements de grand guignol, avec sa tête qui retombe, toute flasque, et ses bras qui font le moulin à vent. Hélas! moulin à vent dont une aile est mutilée ! Et rien n'est plus grotesque à voir, et en même temps plus douloureux, que Tinfirme pantomime de ce guignol macabre. Car le pauvre homme s'efforce d'esquisser le geste de quelqu'un qui croise les mains en signe de prière; et sa main gauche, ne trouvant pas dans le vide sa droite absente, n'arrive qu*à empoigner son moignon, qu'il secoue désespérément.

— Allons, debout, clampin ! Vous êtes donc sourd, credieu ! On sonne aux vivres.

C'était le capitaine qui me réveillait, en me bourrant les côtes avec le fourreau de son sabre.

J'ouvris les yeux et je tendis l'oreille, assis sur mon séant, la tête lourde et tambourinante, abasourdi d"{.ivoir été brusquement arraché à mon rêve. Je le percevais si net, si réel, ce rêve 1 Quoi! la réalité, ce n'était pas lui ! Je me frottai les paupières, me palpai les membres. Je ne comprenais pas.

Cependant le cent-garde m'enjambait, le pan de son grand manteau rouge me battant la face. Je le regardai s'étirer. Il touchait de la main les solives du plafond. Tout le monde était sur pied, la moitié des hommes déjà sortis de la chambre. Par la porte ouverte entrait un vacarme confus. Je distinguais des cris furieux, des appels, des

CÉSARIXE 51

jurons, des hennissements de chevaux, des roulements de chariots faisant gricher la neige durcie comme une étoffe qu'on déchire ;et letaratata des clairons, aigu et brutal, me semblait déchirer aussi, par accrocs convulsifs, la mélopée plus lente et plus grave des trompettes.

— Eh bien ! quoi ! reprit le capitaine. Vous dormez encore? Venez donc, credieuî Je vous dis qu'on sonne aux vivres.

Et, me tirant hors de la couette, à bout de bras il m'entraîna dans la rue, vite, vite, pour rattraper le cent-garde, qui jouait des coudes au milieu d'une bousculade.

Une trentaine d'hommes, parmi lesquels surtout des zouaves, avaient arrêté là un fourgon, et le prenaient d'assaut, tâchant de le mettre au pillage. Le tringlot conducteur hurlait par terre, la jambe engagée sous sa monture, qui s'était abattue. Les trois autres bêtes de l'attelage s'ébrouaient, se cabraient, ruaient, frappées au poitrail et aux naseaux, et des grappes de poings pendues à leur bridon pour les forcer à faire halte. Des zouaves, les roues escaladées, s'étaient juchés sur le couvercle de la voiture, qu'ils s'efforçaient de défoncer à coups de crosse. A l'arrière, barrant la porte du lourgon. un maréchal-des-logis sacrait et caracolait, le bancal au clair.

— Du poil, margis, du poil ! lui cria le capitaine.

Il m'avait lâché, et bondissait en avant, d'un poussée si violente, que deux hommes furent renversés. Les autres, d'instinct, s'écartèrent, et le capitaine se trouva auprès du sous-officier. Il se retourna soudain vers les assaillants, et, d'une voix de tonnerre, avec l'intonation du commandement, comme à l'exercice, il lança:

— Rassemblement!

Il y eut dans la foule un mouvement de recul, une hésitation de gens qui se tâtaient les uns les autres pour savoir s'ils devaient obéir. Puis quelqu'un ricana, et dit :

— Va donc, eh ! mobilisé !

Et un zouave, un gamin glabre^, pâle face de voyou faubourien, s'avança vers le capitaine, et, le menaçant du poing, grasseya d'un accent traînant:

— Escargot de rempart !

Mais il n'avait pas achevé, qu'il était empoigné par le haut du bras, et virevoltait, rejeté dans la foule avec un coup de pied aux reins qui sembla le casser en deux.

— Voilà pour les blancs-becs, fit le capitaine. Quant aux autres, credieu!...

Il avait mis le revolver au poing, et roulait sa tête en soufflant, et tenait tout le monde sous

son regard, son féroce regard de sanglier prêt à découdre les chiens.

— Ah ! foutre de foutre, grognait-il.

Puis, reprenant l'intonation réglementaire, il répéta:

— Rassemblement !

Machinalement, les hommes se cherchèrent les coudes pour se tasser en rangs à l'ordonnance. Les zouaves, grimpés sur la voiture, avaient dégringolé et venaient prendre place à la queue leu-leu dans le peloton qui commençait à se dessiner régulièrement. Celui qu'avait corrigé le capitaine se tenait derrière, tout penaud, en serre-file. Le maréchal-des-logis avait mis pied à terre, dégagé son tringlot, et, avec lui, relevé le premier cheval de main. Gomme de nouveaux soldats sortaient des maisons voisines ou arrivaient par la rue, le capitaine, de temps en temps, leur criait:

— A la suite, credieu ! A la suite î

Et tous obéissaient sans broncher, jusqu'àdes officiers de moblots. Quand on fut assez nombreux, la valeur d'une compagnie à peu près :

— Cent-garde, et vous, petit, ici!

Le capitaine nous faisait signe, au cent-garde et à moi, de quitter le rang. 11 nous posta à l'arrière du fourgon, dont il debarra la porte lentement et avec méthode.

— Vous êtes de corvée, nous dit-il. Fonctions de caporal d'ordinaire. Et tâchez de ne pas flanquer par terre de riz ni de café. Ne crevez pas les sacs. Dénouez-les. Un pain par deux hommes. Chacun son biscuit. Des rations égales pour tout le monde, pour les officiers comme pour les autres.

Puis, la vue du fourgon ouvert ayant produit dans les rangs une sorte de brouhaha et de confusion, il commanda :

— Garde à vos ! A droite, alignement !

Et seulement après que l'ordre et le silence furent rétablis, la distribution commença. On défilait par deux. Nous donnions à chaque couple un pain de munition, deux biscuits, quatre gobelets de riz et un de café en grains. Personne ne réclamait. Le petit zouave eut sa part. Le cent-garde et moi fûmes servis les derniers.

— Eh bien ! Et vous, capitaine?

Je m'étais aperçu qu'il n'avait rien.

— Oh ! moi, fit-il, pas besoin. Il me reste du biscuit d'hier.

On s'était remis en marche. La retraite continuait.Mais quelle différence avec hier! Aujourd'hui c'était une vraie retraite et non plus une déroute, une débâcle. D'abord on savait que les Prussiens ne nous poursuivaient pas. Puis, on avait dormi. On avait mangé, surtout. Chacun sa pleine gamelle de soupe au café. Une soupe étrange, composée de riz, de biscuit et de grains de café écrasés, le tout bouilli ensemble. Gomme on manquait de sucre, les gourmands n'avaient guère pu se régaler. Mais cela, quand même, avait paru fameux, chouetto-suiffard, ainsi que disait mon ami le cent-garde. Le riz et le biscuit vous font pâtée sur l'estomac. On se sent lesté, quoi ! Et le café, dont il vous reste entre les dents des parc elles qu'on mâche, vous tend les nerfs et vous rend allègre. Avec ça sur la conscience et l'espoir du demi-pain de muni-

tion dont tantôt on se calerait les joues, on pouvait aller. Et l'on allait, les jarrets dispos, le cœur ragaillardi.

On allait même en ordre, en colonne serrée, certes, mais les rangs formés, sans s'écraser quand on faisait halte au commandement du capitaine.

Car voilà aussi pourquoi nous n'avions plus l'air d'un troupeau, mais l'allure d'une troupe; c'est que le capitaine était à notre tête. La soupe avalée, quand on avait entendu sonner au ralliement, comme on se massait pour partir, une compagnie s'était improvisée et rangée toute seule devant lui. Ceux de la distribution, même les zouaves, d'autres encore, cent cinquante hommes environ, s'étaient alignés à sa voix. Un petit officier de moblots, jeunet, mais l'air crâne, s'était offert pour lui servir de lieutenant. Le capitaine nous avait divisés en deux pelotons, m'avait placé avec le cent-garde en serre-file du dernier, s'était assuré que rien ne manquait aux fourniments, et alors avait tiré sonsabre en criant à pleins poumons :

— Arme sur l'épaule... roite ! En avant... arche !

Et chacun s'était appliqué de son mieux à prendre le pas du pied gauche et à marcher d'aplomb comme un bon soldat.

— Un lapin, le cap'taine ! On voit bien qu'il a servi.

Ces mots revenaient ainsi qu'un refrain dans la conversation, d'ailleurs peu variée, de mon ami lecent-garde. Nous étions, en effet, de vrais amis depuis ce matin. Hier, je ne le connaissais que de dos, et n'avais encore eu de relations qu'avec son grand manteau rouge. Cette nuit, il ne s'était manifesté que par ses ronflements. Mais aujourd'hui nous avionspris langue. Camarades de lit, compagnons de corvée pour la distribution, nous avions ensuite fait bouillir notre soupe au même feu, et maintenant nous allions côte à côte. On bavardait troupièrement.

— Oui, répétait-il, on voit bien qu'il a servi. Il a même sans doute servi dans la Garde. Je m'y connais. Il a dû être aux voltigeurs.

— Je ne crois pas, répondais-je.

Car, à supposer que le capitaine fût le père de Roncieux, je me rappelais, d'après les confidenes de Paul, la démission très ancienne del'exaccier, et je supputais que cet événement devait remonter à 53, environ deux ans après la naissance de Paul. Mais je ne pouvais expliquer cela au cent-garde.Aussije ne lui donnais aucune bonne raison, quand il me demandait :

— Pourquoi ne croyez-vous pas qu'il a servi dans la Garde ?

Je ne trouvais à riposter que ceci, assez plausible toutefois :

— Parce que, s'il avait servi dans la Garde, il serait autre chose que capitaine de mobilisés.

— Est-ce qu'on sait? reprenait le cent-garde. Avec les paltoquets qui gouvernent maintenant î Au contraire, d'avoir servi dans la Garde, c'est une mauvaise note au jour d'aujourd'hui, pour vos bougres de républicains. Ainsi moi, par exemple, regardez ! Ils m'ont versé dans un escadron de marche, pêle-mêle avec des dragons ! Oui, parole, des dragons ! Et comme brigadier seulement, pas plus. Brigadier de dragons, je vous demande un peu, moi, un ancien carabinier, un cent-garde! J'avais rang de sous-officier pourtant.Etça veutdiriger la guerre,ces emplâtres-là!

— Je ne dis pas, répliquais -je. Il y a eu des passe-droits, c'est sûr. Dame ! dans un désarroi pareil ! Tout de même, je ne crois pas que le capitaine ait servi dans la Garde.

Je m'obstinais à cette négation, d'autant que, très cabochard, mon interlocuteur ne s'obstinait pas moins à son idée.

— Enfin, concluait-il, est-ce un lapin, le capitaine, ou n'est-ce pas un lapin ? Tout est là.

— C'est un lapin.

— Alors, il a servi dans la Garde.

Et tout à coup, avec une grosse moue et des

sourcils froncés qui indiquaient une grande contention de mémoire, il ajouta :

— D'ailleurs, ou je me trompe fort, ou m'est avis que je me remets sa figure. Parfaitement! A Versailles! J'étais aux carabiniers. Et lui lieutenant de voltigeurs. C'est ça, aux voltigeurs ! Ou bien alors le lieutenant que je me rappelle lui ressemblait fichtrement.

Cette affirmation, même sous sa forme dubitative, me troubla beaucoup. Je me demandai si le père de Roncieux n'avait pas un frère resté à l'armée. Pourtantjjamais Paul ne m'avait parlé d'un oncle militaire. Il fallait cependant qu'il en eût un. Car je ne me résignais pas à admettre que le capitaine eût servi dans la Garde, et par conséquent ne fût pas le père de Paul.

Pourquoi tanais-je si fort à l'hypothèse de cette paternité ? En vérité, je n'en sais rien. Peut-être, précisément, parce que, d'autre part, cette hypothèse me semblait absurde. Quelle apparence de raison y avait-il, en effet, à ce que le père de Pioncieux, ce hobereau brutal, mauvais, maniaque,et notre brave capitaine, si juste, si admirable, fussent une seule et même personne?

Le pire, c'est qu'il m'était désormais impossible d'interroger le capitaine. J'en avais manqué Toccasion ce matin, après la distribution. Je

GO GÉSARINE

m'étais alors hâté d'aller, avec le cent-garde, faire cuire notre soupe, perdant de vue le capitaine qui avait tiré de son côté, jusqu'à la sonnerie du ralliement. Depuis, les deux pelotons de la compagnie nous séparaient. Il marchait en tête du premier, et moi en queue du dernier. D'ailleurs, nous n'étions plus, comme hier, camarades de déroute, familièrement rapprochés dans la promiscuité de la débandade. Je me retrouvais simple pousse-caillou, et il était mon capitaine.

Toutefois la curiosité me travaillait si fort, qu'à la halte de l'après-midi je l'abordai résolument pour lui demander s'il avait servi, oui ou non, dans la Garde. Je voulais en avoir le cœur net.

Il était très en colère, en ce moment, à cause du petit lieutenant qui venait de se faire hisser dans une voiture d'ambulances, n en pouvant plus, disait-il, et crevant de fatigue.

-— Eh bien ! on crève, monsieur,on crève, avait crié le capitaine ; mais, quand on a l'honneur de commander, on crève debout.

Le lieutenant, à peine dans la voiture, s'était évanoui. Il vomissait le sang. Mais le capitaine avait tourné le dos, sans vouloir regarder. Il se promenait de long en large, en se mordillant une moustache, et en grommelant :

— Des clampins, credieu ! Des clampins î Des carottiers !

C'est alors que, tout à mon idée fixe, qui m'empêchait de remarquer combien l'instant était mal choisi, je fis ma question, saugrenue, ainsi jetée à l'improviste :

— Pardon, lui dis-je, capitaine, est-ce vrai que vous avez servi dans la Garde?

— Hein? fit-il. Qu'est ce que vous me chantez ? Si j'ai servi dans la Garde ? Pourquoi ça?

Il me considérait d'un air si farouche, que je n'osai pas lui expliquer le motif de cette brusque demande. Je me contentai de balbutier, en montrant le cent-garde qui m'avait suivi :

— C'est lui qui prétend vous avoir vu aux voltigeurs.

— Oui, continua le cent-garde, à Versailles, mon cap'taine. J'étais alors aux carabiniers, et il me semble bien...

— Je n'ai jamais été' aux voltigeurs ni dans la Garde, interrompit le capitaine d'un ton péremptoire.

Et comme nous le regardions, sans plus rien dire, dans une attitude apparemment stupide, il ajouta, avec un geste brutal :

— Rompez !

— Décidément, pensais-je en faisant volte-

face, c'est bien le père de Roncieux. Un vrai bouledogue en effet.

Une demi-heure plus tard, tandis qu'on sonnait pour se préparer à repartir, il s'approcha de moi, et se prit à m'examiner longuement, comme s'il me passait la revue de détail. y diN2i\9, mis le temps à profit pour recoudre deux boutons qui manquaient à ma vareuse, rafistoler la jugulaire de mon képi, et réassujettir tout mon fourbi sur mon havresac, réglementairement. J'avais fait cela sans y penser presque, avec un soin machinal, en fils de militaire et ancien enfant de troupe habitué à ces minuties de bonne tenue. Le capitaine me dit.

— C'est chic, ça, mon petit. Vous êtes ficelé^ vous. D'ailleurs, vous vous êtes bien acquitté de vos fonctions, ce matin. Vous dormez trop en marchant; mais vous avez du poil tout de même.

— Oh ! répliquai-je. J'ai dormi comme ça hier, mon capitaine. Mais aujourd'hui je suis reposé.

— Vous ne monteriez pas dans une voiture d'ambulances, vous, n'est-ce pas?

— Non, mon capitaine.

— Connaissez-vous un peu votre théorie ?

— J'ai été enfant de troupe.

Son rude visage s'éclaira d'un bienveillant sourire.

— Eh bien ! fit-il tout à coup, prenez le commandement du deuxième peloto n.

Et il me serra la main, en me disant avant de s'éloigner :

— Et du poil, hein? credieu !

— Du poil, du poil! grommela le cent-garde. Vous n'en avez seulement pas sous le nez comme un demi-sou de tabac. En voilà une idée, de vous choisir, vous! Est-ce que je n'étais pas là, moi? J'ai rang de sous-officier pourtant. Encore un passe-droit! Allons, il ne s'y entend pas plus que les autres, le cap'taine. Il a beau être un lapin : on voit bien qu'il n'a pas servi dans la Garde.

Moi, maintenant, je trouvais le capitaine digne d'avoir commandé à la Garde tout entière. La marque de sympathie et de confiance qu'il venait de me donner achevait de me conquérir à lui. Je lui avais même moins de gratitude, je crois, pour m'avoir sauvé la vie hier, que pour m 'avoir aujourd'hui mis à la tête de cinquante hommes, mes hommes, y compris l'envieux cent-garde. Mais, sans compter cela, d'ailleurs, quel brave, que le capitaine ! Quelle autorité ! Quel énergique sang-froid ! Ah ! si nous n'avions que des otficiers pareils ! Et un désir me prenait que nous fussions attaqués, etqueje pusse me battre sous ses ordres.

En même temps, une sorte de rancune me montait au cœur, contre mon ami Paul. Quoi ! c'est ce héros qu'il traitait de brute, de bouledogue ! Un peu bourru, je ne dis pas, et raide, et ne plaisantant guère avec la consigne. D'accord ! Mais est-on un bon militaire sans cela? Et que signifient ces petits défauts, à côté des belles qualités du capitaine ? En vérité, c'est Paul qui a eu tort, de ne pouvoir s'entendre avec un tel père. Mon père, à moi, est doux ettendre, et m'a toujours beaucoup gâté, sans doute; mais il me semble que s'il avait la rudesse du capitaine, cela ne m'empêcherait pas de l'aimer. Oui, j'en voulais à Paul, et terriblement, de n'avoir pas su prendre ni comprendre son père, un homme si admirable en somme, et qui me jugeait capable de commander presque une demi-compagnie !

Aussi, en arrivant à l'étape du soir, je n'osai plus du tout demander au capitaine si Paul de Roncieux était son fils. J'aurais cru l'insulter, oui, l'insulter, en lui posant cette question. Je n'étais même pas sans éprouver une certaine honte d'avoir été l'ami, le confident de ce fils, et qu'il m'eût fait partager si longtemps son injuste aversion contre un homme qu'à présent j'estimais et j'aimais de plus en plus.

Du coup je me repris à l'idée que peut-être le

CÉSARINli 65

capitaine n'était point le père de Paul. Je marchai toute la journée du lendemain en ruminant cette hypothèse consolante. Elle me hantait tellement, qu'à une halte je m'approchai du centgarde, et, lui souriant dun air aimable quoique maintenant il me battît froid, je lui glissai dans l'oreille :

— Il ne veut probablement pas le dire, qu'il a servi dans la Garde, à cause des bougres de républicains. Mais c'est bien lui que vous devez avoir vu aux voltigeurs.

J'obtins pour toute réponse :

— Ça, avoir servi dans la Garde ! Penh !

Et il me tourna le dos en se drapant dédaigneusement aux plis de son grand manteau rouge.

Un jour encore se passa, sans que je pusse me décider à interroger nettement le capitaine. Et, pourtant, cela m'était devenu une véritable angoisse, de rester ainsi dans le doute. Car, si j'avais tout d'abord condamné Paul, des remords à son égard s'étaient ensuite, peu à peu, réinsinués en moi, au souvenir de sa douceur, de sa tendresse. Non, il n'était pas admissible que ce garçon si affectueux, si noble, eût conçu contre son père une aversion injuste. Évidemment, le père dont il m'avait parlé avec tant d'amertume était un méchant homme. PauvrePaul !

Et certes, d'autre part, ce méchant homme ne pouvait être le capitaine. Mais, alors, je retombais dans ma supposition de l'avant-veille : le capitaine était l'oncle de Roncieux. Cela m'encouragea enfin à le questionner. Au surplus, nous approchions de Besançon; nous y arriverions demain; et, alors, qui sait si je ne serais pas à tout jamais séparé du capitaine, dans une ville où apparemment on reformerait les corps d'une façon régulière ?

Faut-il croire aux pressentiments? En vérité je suis tenté de dire que oui, quand je me rappelle cette longue et inexplicable hésitation à questionner le capitaine sur une chose si naturelle. Il me semble parfois qu'en hésitant ainsi j'obéissais à un obscur instinct qui me défendait d'entrer dans la vie de cet homme. Le hasard avait voulu qu'il ne m'entendît pas, lorsque je l'avais interrogé Tautre nuit, après la révélation de son nom. Peut-être aurais-je dû prendre pour un avertissement cet arrêt du hasard! C'est en cherchant à violer cet arrêt, c'est en m'obstinant à savoir si Paul était bien le fils du capitaine, que je me suis trouvé ensuite fatalement mêlé à ce drame'"qui... Enfin !

Nous allions dans cinq minutes commencer la d^rnifre étape, quand j'entamai avec le capitaine ce colloque décisif :

— Alors, vraiment, vous n'avez pas servi dansla Garde?

— Mais non, voyons. Pourquoi diable voulezvous que j'aie servi dans la Garde?

— Cependant vous avez servi ?

— Ça, je ne dis pas non.

— Et il y a longtemps, capitaine?

— Très longtemps. Mais qu'est-ce que ça vousfait?

Son visage s'était rembruni. Sa phrase de la tin avait sonné presque grossièrement. J'insistai quand même, et, cette lois, la puérilité de ma question le fit sourire.

— Votre nom, disais-je, s'écrit bien avec \inœ?

— Oui, répondit-il, avec un x; de Roncieux^ avec un ce.

Puis, revenant à son ton bourru :

— Et après, credieu?

— Capitaine, ajoutai-je, en parlant (je ne sais, pourquoi) très lentement, vous avez démissionné, n'est-ce pas?

— Oui, fit-il, d'une voix soudainement rauque. Il souffla avec bruit, roula sa tête, et reprit,

les dents serrées :

— Qui est-ce qui vous a dit cela?

Il éprouvait en ce moment une anxiété visible. Ma is je ne songeai à la remarquer qu*au moment 0 ù elle disparut, sa face toute blême s'empour-

68 GÉSARINE

prant vivement d'une violente colère, quand je lui eus répliqué :

— C'est mon ami Paul de Roncieux, votre fils, qui me l'a dit.

— Ah ! s'écria- t-il, c'est votre ami, ce polissonlà? Eh bien! je ne vous en fais pas mon compliment. Et quand vous a-t-il raconté mes affaires, quand?

— Oh ! pas vos affaires, capitaine. Il m'a dit seulement qu'il était le fils d'un officier démissionnaire.

— Mais quand, quand ?

L'anxiété l'avait repris. Il m'avait empoigné le bras, et me le serrait à me faire mal. Je lui répondis très vite :

— Quand nous étions camarades au lycée, voilà quatre ans.

Il me lâcha le bras, respira d'une longue haleine, comme un homme qui a failli étouffer, et me demanda :

— Et vous ne l'avez pas revu depuis?

— Non, capitaine.

Il me secoua la main. On eût cru qu'il me remerciait.

— Vous avez bien fait, ajouta-t-il. Ne le revoyez pas. C'est une crapule.

En cet instant, on sonnait à la formation par pelotons. Le capitaine ôta son képi, s'essuya de

la main le front, qu'il avait perlant de grosses gouttes de sueur. Il hésitait entre son devoir à remplir et l'évidente envie de me dire encore quelque chose. 11 fit d'abord, avec le geste de me quitter :

— A nos postes, credieu ! Nous recauserons de ça.

Mais il ne s'en alla pas, et, tout de suite :

— Un dernier mot cependant! Au lycée, vous avez entendu parler d'une nommée Gésarine, n'est-ce pas?

— Oui, capitaine.

— Vous la connaissez?

— Tout le monde la connaissait.

Il eut un sursaut de rage.

— C'est bien ça, s'écria-t-il. Tout le monde la connaissait, tout le mondeî

Il renfonça d'un coup de poing son képi sur ses yeux, et reprit en ricanant :

— La maîtresse d'un pion, hein?

— Oh! le père Heurtault? Je ne crois pas.

— J'en suis sûr, mon petit, j'en suis sûr. J'ai fait prendre des renseignements. Si, si, sa maîtresse, je vous dis, et d'un tas d'autres!

Les hommes s'alignaient. On n'attendait plus que nous deux pour se mettre en marche. Le capitaine tira son sabre, et me jeta, au milieu du brouhaha des voix et des armes :

- ' Eh bien ! Paul est son amant, entendezvous ! Et, pour m'embêter, il veut l'épouser, ce bougre-là !

Il courut, tenant de la main gauche le fourreau de son sabre, se mettre à la tête du premier peloton; et, un instant après, sa voix tonnante lançait le commandement :

— Arme sur l'épaule... roite ! En avant... arche î

Eh bien! je suis en train d'en apprendre de belles, sur mon ami Paul ! Décidément le capitaine a raison, et je ne puis que l'approuver, quand il me répète, en cognant la table du poing:

— Une crapule, je vous dis; c'est une crapule.

Le soir même de notre arrivée à Besançon, le capitaine s'est dégorgé le cœur au débotté. Avant le débotté, plutôt. A peine nos hommes instal lés dans leurs cantonnements au faubourg des Chaprais, il m'a pris par-dessous le bras pour m'emmener dîner; et tout de suite, en chemin, au milieu de la tourbe grouillante qui monte comme nous vers la ville, il a entamé ses justes récriminations. Oui, justes, il n'y a pas à dire. Paul est un misérable! Certes, pendant la dernière étape, je pensais déjà mal de lui, en rumi nant l'étrange révélation du capitaine. Mais tout

ce que je pouvais penser n'était rien au prix de ce que je sais mrintenant. Il paraît que Paul s'est fait refuser exprès, non seulement à Polytechnique, mais encore à Normale, exprès pour être libre et s'acoquiner avec Gésarine. De plus, il est criblé de dettes. Enfin, il a roulé jusqu'au suprême degré de l'abjection; car, à présent, sa maîtresse l'entretient.

Nous étions dans la Gran'Rue, quand le capitaine m'a confié cet écœurant détail, dans la Grand'Rue tout emcombrée d'officiers et de soldats, si bien qu'il a dii, pour que je pusse entendre la chose parmi les vacarmes, me la hurler à l'oreille, J'ai fait un haut-le-corps, en redisant à voix très élevée aussi :

— Gomment ! Sa maîtresse l'entretient !

— Oui, oui, a-t-il répliqué, parfaitement, l'entretient ! Je vous expliquerai ça. Vous compre. nez que je ne peux pas vous raconter cette histoire-là ici, en public.

Et, le bruit croissant autour de nous, il clamait plus fort :

— Ge n'est pas drôle, credieu! de confesser ainsi, devant des officiers, qu'on a un chenapan de fils qui vit au crochets d'une femme, et d'une vieille femme encore !

Je sentais toute l'agravation de honte que le capitaine mettait dans cette phrase finale. Et je

GÉSARINE 73

songeais qu'en effet Gésarine aujourd'hui devait être une vieille femme. De trente-trois à trentecinq ans, peut-être davantage. J'estimais cela un âge très avancé. Je me la figurais avec des cheveux gris. La conduite de Paul m'en paraissait d'autant plus abominable, réellement monstrueuse, presque inadmissible.

— Il n'est pas capable de ça ! criais-je au capitaine.

— Capable de tout ! m'avait-il vociféré. Vous verrez un peu, quand nous pourrons causer, dans un instant.

Et nous avions dû interrompre la conversation, pour nous occuper, au fort de la bousculade montante, de nous caser dans un restaurant.

Ce n'était pas commode. Restaurants, cafés, auberges, gargotes, charcuteries, tous les endroits où l'on mangeait se trouvaient littéralement assiégés. Besançon ressemblait à un rendez-vous de fête, à une ville en noce où s'était abattue une invasion de goinfres. Les étatsmajors, tous les cadres d'officiers d'une armée de cent trente mille hommes, jusqu'aux sousofficiers et aux simples soldats qui avaient le gousset garni, se ruaient vers la nourriture avec lafrénésie d'estomacs affaméspartrois semaines de misère. Beaucoup même, plus pressés de se réchauffer que de se repaître, s'étaient d'abord

jetés sur des lampées devin et d'eau-de-vie. Des ivrognes déjà titubaient, cahotés dans la foule, la vareuse débraillée, le képi en arrière, la trogne rouge, gueulant. On avait oublié toute discipline. L'or et l'argent des galons ne signifiaient plus rien. C'étaient l'or et l'argent dans la main qui avaient seuls des droits et constituaient la hiérarchie. Des moblots et des mobilisés riches se faisaient, à coups de pourboire aux garçons,ouvrir des cabinets particuliers dont la porte était restée close à des gradés pauvres ou moins généreux. En passant devant une boutique de confiseur-pâtissier, comme un chef d'escadron sacrait sur le seuil et se targuait de son titre pour être servi, j'avais entendu le patron lui répondre :

— N'y a pas de chefs d'escadron, ici; n'y a que des clients.

Et il lui avait tourné le dos, s'empressant auprès d'un gros mobilisé qui brandissait un billet de banque et criait :

— Cinq louis ! Je vous loue votre salle du fond pour cinq louis !

Le capitaine était outré d'un pareil désordre. Il grognait :

— Armée de pékins ! credieu ! Armée de pékins.

Par bonheur il avait, lui aussi, de quoi se faire

respecter dans cette armée de pékins, je veux dire des poings solides et surtout le portefeuille bien muni. Et c'est ainsi que nous avions pu enfin, dans un restaurant de la place d'Armes, le plus chic de la ville, le café Anglais deBesan- «;on, nous faire donner un cabinet, que le capitaine avait emporté de haute lutte, pékinement d'ailleurs, ni plus ni moins que le gros mobilisé, en payant le couvert cinq louis comme entrée de jeu. Une fois seuls, le dîner sur la table, le gar- «;on sorti, la porte fermée, il avait tout de suite repris :

— Oui, une crapule, mon fils; c'est une crapule. Puis, tout en mangeant gloutonnement et en

buvant sec, il avait ajouté, par phrases courtes, brusques, où se déchargeait hâtivement en roulant le chapelet de ses rancunes :

— Au reste, il a toujours été ainsi. Tout petit, il ne cherchait qu'à m'embêter. Un clampin ! Pas de santé. Il le faisait exprès. Il me détestait, le petit animal! L'escrime l'éreintait. L'exercice de même. La marche, la baignade, tout! Monsieur n'aimait pas ça. Une poule mouillée ! 11 aurait fallu l'élever dans du coton. Ça ne voulaitque lire, lire et lire. Et encore, pas les bouquins militaires. Il les trouvait assommants. Exprès, je vous dis, exprès, parce que, moi, je m'y intéressais. C'était un don, chez lui, de me

contrarier. Ah! credieii! ce qu'il ressemblait à sa mère, ce bougre-là !

Je remarquais qu'au souvenir de cette femme le visage du capitaine s'assombrissait étrangement. Déjà deux fois, en chemin, il avait fait allusion à cette ressemblance de Paul avec sa mère, et à ces deux moments j'avais vu se froncer tous les plis de la terrible hure, et la mâchoire inférieure se projeter en avant comme si elle donnait un coup de gueule pour mordre. Mais je n'avais pas eu le temps, alors, de réfléchir sur cette remarque : nous étions dans, la foule, et bousculés. Maintenant j'y faisais mieux attention; car le capitaine, après avoir prononcé furieusement sa dernière phrase, demeurait silencieux. Je ne savais que lui répondre, et je me taisais aussi.

Il avala d'un trait un grand verre devin, se passa ensuite la main sur la face, et reprit en ricanant :

— Tenez ! croiriez- vous une chose? Ah! ah! c'est trop fort. Eh bien! je suis sûr qu'il m'en a toujours voulu de m'être remarié. Ah ! ah! je vous demande un peu ! De quoi ça se mêle !

J'insinuai timidement, pour riposter quelque chose :

— Est-ce que sa belle-mère n'était pas, comme qui dirait, dure pour lui?

— Dure? s'écria-t-il. Non pas! Une femme très juste. Par exemple, une femme de devoir, ça, c'est vrai. Dressée à mes goûts, d'ailleurs. Je suis pour la discipline en tout, moi, la sévérité, robservation des consignes. On ne fait pas des hommes autrement. Et là-dessus elle pensait comme moi. Mais dure, pas du tout ! Seulement, quoi ! qu'est-ce qui ne lui aurait pas semblé dur, à ce mollasson? Deux liards de souffle! Des jambes en macaroni! Du jus de navet dans les veines! Ah ! credieu! Et exprès, tout ça, exprès, je vous le répète. S'il avait voulu m'écouter, avec la gymnastique et l'escrime je l'aurais recalé d'aplomb. Mais ça l'amusait, d'être mal hchu, pour m'embêter, pour taquiner sa belle-mère. Elle le lui disait sans cesse, qu'il ne serait jamais qu'un avorton, et qu'il ne me ferait pas honneur. Et il s'entêtait, par méchanceté. Oui, oui, il y a longtemps que je le voyais venir, le sale drôle ! Et sa conduite d'aujourd'hui ne m'étonne pas. J'y étais préparé. Jl devait finir ainsi. Ma pauvre femme (la seconde, vous entendez !) en avait le pressentiment, quand elle est morte, il y a quinze mois. Morte de chagrin, à cause de lui, vous savez! Morte de honte en le voyant tourner mal! Car, à ce moment-là, il nous en avait déjà fait, allez!

Coup sur coup, le capitaine avala encore deux verres de Corton.

— Credieu ! dit-il, j'ai la gorge sèche, de parler ainsi sans m' arrêter. Mais tant pis ! j'avais besoin de ça. Il faut que vous le connaissiez à fond, le misérable. Toutes ces choses m'étouffent. Ça me fait du bien de les mettre dehors.

Et, la face enluminée, les yeux flambants, il reprit sa virulente diatribe, que je me gardais bien d'interrompre, interloqué et abasourdi.

— Ah ! oui, fichtre oui, continuait-il, le garnement nous en avait déjà fait ! Refusé à Polytechnique ! Refusé à Normale! Hein! croyezvous, à Normale! Une école de pions! Même là, on n'en a pas voulu. Faiblesse de constitution, paraît-il. Rien que ça, n'est-ce pas ignoble? Faiblesse de constitution ! Mais ce n'était pas vrai, seulement. Il s'était arrangé. Il s'était présenté avec une mine de crevaison, exprès. Il en avait assez d'être entre quatre murs. Il lui fallait la clef des champs, pour courir après sa gourgandine.Gar j'ai fait prendre des renseignements. Une traînée, cette patronne de cabinet de lecture ! Tout le monde y avait passé, jusqu'à ce vieux pion de l'infirmerie. Et elle a un sacré dégoûtant de père, un pochard ! Et Paul vivait avec elle, avec eux deux, maintenant, en famille ! Il préparait sa licence es sciences, préten-

dait-il. Il parlait de devenir professeur. Prétexte ! Il noçait avec la gueuse et le pochard. Ce que je lui ai coupé les vivres! Alors, il m'a réclamé des comptes de tutelle. Attends un peu, mon garçon, que je te rende des comptes, moi, ton père! Et la hiérarchie, credieu! Heureusement qu'il n'est pas majeur. Il m'aurait fait un procès, le petit muffle î Là-dessus, voilà les dettes qui ont commencé. Vous jugez de notre indignation. Ma pauvre femme en séchait de colère et de honte. S'il avait eu Vîige, nous l'aurions fourré dans une maison de correction. Elle me reprochait doucement de ne pas y avoir songé plus tôt. Et elle avait, je vous le répète, le pressentiment de ce qui me pendait encore au nez. Elle avait l'œil, elle, credieu ! — Mon ami, me dit-elle à son lit de mort (ce fut sa dernière parole), mon pauvre ami, votre gredin de fils vous déshonorera.

Le capitaine s'était levé, et se tenait la tête à deux mains, et suffoquait de rage. Il se versa du cognac dans un verre à bordeaux, le but, ou plutôt se le jeta dans la gorge.

— Et, comme vous voyez, reprit-il, il n'y a pas manqué, le cochon! Jl veut l'épouser à présent, cette Gésarine, cette fille à pions d'infirmerie. Et, en attendant, il est entretenu par elle. Entretenu, encore une fois, entretenu! Par une rou-

lure, par une vieille femme! Et cela, juste au moment où je suis rentré au service. Exprès, je vous dis, exprès pour m'embèter! Exprès pour faire rougir mes épaulettes!

A ce coup, je protestai de nouveau, comme j'avais fait déjà tout à l'heure, au milieu de la bagarre.

— Capitaine, m'écriai-je, en vérité, je ne peux pas croire ça.

— Moi non plus, répliqua-t-il, je ne pouvais pas le croire quand je l'ai appris. J'avais beau être préparé atout, et ma pauvre défunte avait eu beau m'avertir, je n'avais pas prévu une infamie de ce genre-là.

— Mais en êtes-vous sur, capitaine?

— Si j'en suis sûr? Hélas I

— Mais qui vous a dit une chose pareille ?

— Qui?

Le capitaine éclata d'un rire convulsif, absolument bizarre après son (( hélas! »dela seconde précédente.

— Qui? Ah! ah! Je vous le donne en mille. Qui ? Ah ! on voit bien que vous ne le connaissez pas encore à fond, le vilain bougre. Qui? Eh bien ! c'est lui-même, credieu ! Lui-même. 11 me réservait ça pourle bouquet.

Fiévreusement, le capitaine fouilla dans la poche intérieure de sa vareuse, en tira une sorte

de petite serviette longue, eu peau poilue, semblable à une blague de roulier, et ficelée au moyen d'un lacet de cuir. Il déroula ce lacet du bout des doigts, comme avec dégoût.

— C'est son dossier, me dit-il, toutes ses lettres. J'appelle ça ma boite aux ordures. Tenez ! voici la dernière, celle dont je vous parle. Elle est venue par ballon postal. Je l'ai reçue il y a dix jours. Ils en transportent de propres, leurs ballons ! Lisez.

C'était bien l'écriture de Paul. Elle n'avait pas cbangé depuis quatre ans. Toujours gribouillée, en pattes de mouche, par une main d'algébriste. Je me rappelais ses lettres d'autrefois. Le papier pelure d'oignon, seulement, était aujourd'huiplus mince, et les lignes serrées davantage s'embrouillaient. Puis, je me sentais ému, gêné sous le regard farouche du capitaine. Je déchiffrais difficilement. Il s'en aperçut, m'arracha brusquement la lettre.

— Je vais vous la lire, fit-il, ça ira plus vite. Je la sais par cœur, moi !

Et il commença. Sa voixrauque, brutale, donnait aux phrases de Paul, déjà nettes et catégoriques en elles-mêmes, une allure hautaine qui m'étonnait. Je ne le connaissais pas, ce garçon si doux et si tendre, sous cet aspect rude, décidé, impérieux. Il manifestait la volonté

82 CÉSARIKE

expresse d'épouser Gésarine en effet, et d'exiger un compte de tutelle dès qu'il serait majeur. Il reprochait durement à son père de ne l'avoir jamais aimé, de l'avoir livré aux persécutions d'une odieuse belle-mère, de l'avoir laissé sur le pavé de Paris, sans le sou, obligé de contracter des dettes.

— Vous voyez, interrompait le capitaine, c'est moi qui suis coupable ! C'est lui qui m'accuse ! Et pour aboutir à quoi, tout ce réquisitoire ? A m'avouer que Gésarine le nourrit. A me l'avouer? Non. Mais à s'en vanter. Écoutez plutôt.

Et il me lut, très lentement, en appuyant sur tous les mots, les phrases suivantes qui sont restées gravées dans ma mémoire :

« J'avais encore quarante francs quand Paris a été bloqué. Ges quarante francs m'ont duré un mois.Puis jeme suis trouvé dans un dénûment absolu. L'homme d'affaires qui nous connaît et m'avait, à cause de mon nom, avancé de l'argent, était parti. Je suis tombé malade. Alors cette femme admirable s'est installée à mon chevet, m'a soigné, m'a nourri. Si je vis, c'est grâce à elle. »

— Je n'invente rien, s'écria le capitaine. Là, là, en bas de la page, lisez vous-même; lisez tout haut^ credieu !

Et, tandisqueje constatais sa véracité (enreli-

sant, comme il le voulait, à haute voix), il soulignait avec de sourds grognemen ts de rage :

— Malade ! Hon ! Trop fait la noce !... Femme admirable, credieu ! cette vieille taupe !... Nourri! Il y a bien : nourri !... Hon ! nourri !... S'il vit, c'est grâce à elle î... Saleté, va !

€ Vous comprenez, ajoutait Paul, que maintenant, fût-ce par simple reconnaissance, j'ai là une dette d'honneur... »

— Dette d'honneur ! reprit le capitaine.il a osé écrire : dC honneur ! Croyez-vous qu'il en a un, de toupet ! Est-ce qu'il s'en doute seulement, de ce que c'est que l'honneur? Mais c'est une frime, au reste, une ignoble frime. Ou plutôt une ironie, oui, une ironie; de la méchanceté pure...

J'avais tourné la page pour continuer la phrase. Derechef, et plus brusquement encore que tout à l'heure, le capitaine m'arracha la lettre. Puis, la refourrant avec précipitation dans son portefeuille, il me dit d'un ton bref :

— Pas la peine que vous lisiez le reste ! Des, affaires d'intérêt. Des choses intimes, entre lui et moi. Ça ne regarde personne.

Cependant, j'avais eu le temps d'apercevoir à la volée les mots : ma mère, ma pauvre 7nère, qui revenaient à plusieurs reprises dans la dernière page. Et sans doute que le capitaine le

soupçonna; car vivement il reprit, pour m'expliquer la présence de ces mots :

— Il s'agit de ses comptes de tutelle ! Oui, de cela, pas d'autre chose. De cela, tout bonnement. La fortune de sa mère, qu'il me réclame ! Affaires d'intérêt, comme vous voyez. D'intérêt, voilà. D'intérêt. Rien de plus.

Mais évidemment, en parlant ainsi, le capitaine ne me disait point la vérité. Tout me le prouvait : sa précipitation à me soustraire la lettre et à la cacher presque, son regard trouble qui évitait le mien, et surtout cette singulière insistance à me fournir des explications que je ne demandais pas.

Ilenrésultachez moi un revirementen faveur de Paul.Jenepusm'empêcherdeprendresadéfense.

— Êtes-vous sûr, capitaine, que la conduite de votre fils soit aussi... comment m'exprimeraije?... aussi intentionnellement perverse que vous le prétendez?

— Qu'entendez-vous par là? fit-il d'un air inquiet.

— J'entends qu'il y a peut-être à son cas des circonstances... eh bien! oui, descirconstances... atténuantes. Autrement dire, je me figure, moi, qu'il a glissé peu à peu, par la force des choses, jusqu'à cette situation, certainement fausse, et qui en apparence est condamnable. Mais je ne

puis me résoudre avoir en tout cela cette espèce de préméditation, de fait exprès, que vous lui prêtez, etàquoi je ne connais pas de motif plausible.

Je parlais avec gène et précaution, craignant de blesser le capitaine, et en même temps fort étonné de n'être plus interrompu par lui. Il m'écoutait très attentivement, sans que maintenant son regard se dérobât au mien. Au contraire, il s'efforç:iit de lire dans mes yeux et en quelque sorte entre mes paroles, comme s'il supposait que je lui cachais quelque chose. Sa physionomie exprimait si clairement cette méfiance à mon égard, que je crus devoir le rassurer et que j'ajoutai vivement :

— Je vous dis ce que je pense, capitaine, tout ce que je pense, en vérité. Loin de moi l'idée d'excuser la conduite de votre flls. Je tâche de me l'expliquer, voilà tout. Et cela, sans recourir à votre hypothèse d'un parti pris, d'un déshonneur cherché, voulu, pour vous chagriner. Car enfin, l'antipathie entre un fils et un père ne va pas jusqu'à cette haine féroce. Surtout chez un être comme Paul. Je l'ai pratiqué assez pour savoir combien il a le cœur aflectueux au fond. Impossible qu'il ait changé à ce point depuis quatre années. Voyons, réfléchissez un peu, capitaine. Tant de rancune, une vengeance si raffinée! Jl faudrait à cela une raison pourtant.

Le capitaine gardait toujours le silence et m'observ-ait de plus en plus fixement, dans une angoisse croissante. Je me demandai comment j'allais sortir des raisonnements où je m'étais engagé à l'aventure. J'aurais préféré me taire. Mais je me sentais irrésistiblement forcé à parler ou, pour mieux dire, à penser tout haut. L'attitude même du capitaine, si anxieuse, si interrogative, l'exigeait.

— Oui, repris-je, il faudrait à cette haine une raison, une raison plus sérieuse qu'une simple incompatibilité d'humeur. Votre second mariage ne suffit pas non plus à expliquer... J'ai eu d'autres amis dont le père s'était remarié comme vous. Des êtres plus mauvais que Paul, certainement beaucoup plus mauvais. Ils détestaient leur belle-mère, sans doute! Mais leur père, non, non, jamais. Et à ce degré-là, surtout. Lachose est inadmissible, capitaine, réellement inadmissible. Ou bien, alors, c'est que Paul est un monstre.

J'étais arrivé à une conclusion dernière, que je n'osais point proférer, celle-là. Pourtant elle me brûlait les lèvres, si bien que, malgré tous mes efforts pour la retenir, il me fut impossible de ne pas murmurer, à voix presque basse, et en croyant n'être entendu que de moi :

— A moins que...

— A moins que je n'en sois un moi-même 1 s'écria violemment le capitaine. C'est cela que vous voulez dire, n'est-ce pas? Allons, avouezle donc, à la fin! Ayez le courage de votre opinion, credieu ! Voilà une heure que vous finassez pour aboutir à ça, je le vois bien! Et pour que j'en convienne ! Et pour me faire bavarder! Si, si, vous cherchez à me faire bavarder. Mais de quel droit, monsieur, je vous prie? C'est trop fort. Est-ce que je suis à confesse ici, credieu? Est-ce que j*ai des comptes à rendre à quelqu'un? Je n'en ai pas rendu à mon fils. Je n'en rends à personne. J'ai fait ce que j'ai voulu. Et j'ai bien fait. On a du poil ou on n'en a pas. Si c'était à recommencer, je recommencerais. Assez, d'ailleurs, assez !

11 était devenu extrêmement pâle, paraissait hors de lui, hoquetait. Je le crus ivre ou fou. D'où venait cette colère? De quoi me parlait-il? Évidemment c'est le vin et le cognac, absorbés par verres pleins, qui le travaillaient. Sa pâleur même n'était-elle pasl'indice d'une intoxication à blanc? Il me faisait peur ; mais pitié plus encore ; car, en dépit de ses énergiques protestations, il avait l'air prêt à défaillir, et en proie aux affres d'une secrète et abominable torture. Physique ou morale? Je l'ignorais. Que lui répondre? Gomment le calmer? Je balbutiai de vagues excuses :

— Je regrette, capitaine, je regrette infiniment d'avoir (oh! bien malgré moi, je vous jure) réveillé des souvenirs, je ne sais quels souvenirs Mais croyez que je ne suis pas assez curieux, assez...

Jl semblait ne plus m'entendre, ne plus môme prendre garde à ma présence. Il allait de long en large et rognonnait dans sa moustache :

— Une crapule ! Une crapule!

Etsoudain, ilrevint à lui, en soufflant bruyamment et en secouant sa tète, où le sang remonta d'un coup.

— Ne faites pas attention, mon petit, dit-il d'une voix sourde et enrouée. J'ai le vin triste et querelleur. J'ai dû boire comme un trou, hein? Ça me donne toujours envie de gueuler. Mais ce n'est qu'un moment. Ça passe tout de suite. Fini, maintenant. Et puis, aussi, on crève de chaud, dans ce bazar. C'est le gaz. Allons-nous-en, tenez !

Il sonna le garçon, jeta sur la table un billet de cinquante francs et dit :

— Gardez le reste.

— Merci, mon colonel, répondit le garçon plié en deux.

Le capitaine lui mit son képi sous le nez.

— Brute, fit-il, les colonels ont cinq galons. Etnous descendîmes, sans échanger uneparole. La place d'Armes regorgeait de monde, plus

CE s A RI NE 89

encore qu'avant le dîner, et de monde plus tourbillonnant, gradés et soldats pêle-mêle. Malgré le froid vif, on avait l'air échauffé. Les faces étaient rouges, les yeux brillants, les clameurs rieuses, les bousculades de bonne humeur. On eût dit un soir de réjouissance militaire, un de ces soirs où, les punitions levées, les chambrées ouvertes, la consigne est de se saouler. On eût dit pire, même : une de ces nuits où les étatsmajors, ayant conduit les hommes àde sales besognes, leur donnent ensuite le droit de tout oublier dans une ribote de prétoriens, tout,jusqu'au respect des chefs dorénavant méprisables. Les ivrognes tenaient le haut du pavé et se pavanaient dans leur ivresse. Par instants, de la Grand'Rue il en arrivait une bande, bras dessus bras dessous, en braillant ; et les officiers, que personne ne saluait, se rangeaientpour les laisser passer.

Le capitaine me mit la main sur l'épaule et me cria dans l'oreille :

— Tout ça, mon petit, tout ça, et la conduite de mon fils, et vous qui cherchez à l'excuser, tout ça, voyez-vous, ça se tient. Manque de discipline, credieu! Manque de discipline. Quand les fils demandent des comptesaux pères et veulent se venger d'eux, et quand on trouve ça naturel, tout est rasé. Un pays qui produit des

enfants pareils produit ces soldats-là. Pays de pékins! Pays foutu! Bonsoir.

— Comment! lui dis-je,étonné qu'il me quittât. Vous ne venez pas avec moi aux Ghaprais, ànos cantonnements?

— Non, répliqua-t-il. Je vais coucher aux Suissesses.

Puis, avec un rire aigre :

— Au moins, là, il y en a peut-être encore, credieu! de la discipline.

Tout le long de la route, en m'en retournant aux Chaprais, ce fut dans ma tête, comme autour de moi, une cohue. Ainsi que ces ivrognes grouillant et se bousculant, mes idées tourbillon, naient dans un chaos tumultueux où rien ne pouvait mettre de l'ordre. Tout se mêlait et s'embrouillait ; de la gratitude et de la rancune envers le capitaine, qui m'avait successivement traité en ami et en ennemi; de la pitié pour ses angoisses; de la stupéfaction en songeant à son accès de colère; une réelle horreur de son inexplicable haine contre Paul ; un furieux désir de savoir la vérité sur le contenu de cette mystérieuse quatrième page qu'il m'avait empêché de lire. Et à la traverse de ces sentiments, déjà si complexes, venaient se heurter tous ceux que j'éprouvais à l'égard de Paul lui-même, me demandant si je devais le plaindre ou le condam-

92 GÉSARINE

ner, et quels motifs il avait pour vouloir se venger de son père. Et cet amour aussi, quels efforts je faisais, sans pouvoir en deviner toute l'histoire! Gomment cette passion, que j'avais connue si chaste et quasi-mystique, avait-elle abouti à ce honteux ménage où la femme entretenait l'amant? Et Gésarine, ma légendaire Gésarine d'autrefois, fallait-il donc ne voir en elle, comme disait le capitaine, qu'une vulgaire et vieille gourgandine? Quoi! maîtresse de Heurtault? Et d*un tas d'autres ! Etait-ce concevable ? Les renseignements du capitaine, oui, sans doute! Mais de qui les tenait-il? Pourquoi ne l'avais-je pas interrogé là-dessus! Et, tout cela m'assaillant à la fois, je voyais passer et repasser dans ma cervelle, et s'y bousculer, "comme une folle sarabande qui enchevêtrait ses anneaux, le capitaine brandissant la lettre dont il me cachait la dernière page et vomissant d'ignobles injures contre son fils, celui-ci cherchant à salir les épaulettes de son père, Gésarine bras dessus, bras dessous avec Heurtault {le Miser tangeniiel des deux genoux), Paul titubant accroché au moignon du vieux général hongrois, et leurs faces grimaçantes confondues parmi les trognes de la soldatesque repue dans laquelle je me débattais à la façon d*un noyé.

Quelle figure ferait le capitaine en me rctrou-

vant,le lendemain, et par quels mots moi-même pourrais-je bien l'aborder? Telle fut ma préoccupation en me couchant. Et cependant j'avais hâte que ce moment arrivât. Trop de questions sans réponses me bourrelaienf, et j'aspirais à être délivré de ce supplice. En même temps, je me sentais rompu de fatigue. Et ce fut comme un bloc que je m'abattis dans la grange quinous servait de chambrée aux Chaprais.Une vingtaine d'hommes y ronflaient déjà, enfouis sous la paille, et la tête enveloppée de leurs capotes. Tout de suite, je m'endormis avec eux, en me disant :

— Demain ! demain, je saurai.

Il me sembla que je venais de me coucher depuis une minute seulement, quand j'entendis soudain sonner la diane au dehors.

Un maigre clairon sanglotait d'une voix enrouée. Il s'essouffla presque aussitôt, n'achevant même pas son couplet, qu'il laissa lamentablement s'éteindre en un couac flasque et baveux. Sans doute l'homme s'était levé à pointe d'aube, par habitude, et avait machinalement embouche son cuivre. Puis, se trouvant seul au milieu de la rue déserte, et se rappelant qu'il n'avait reçu aucun ordre, il était rentré, après avoir d*une haleine paresseuse dégonflé ses joues dans l'instruinent. Cette diane, à peine réveillée elle-mô-

94 GÊSARINE

me, n'avait pas réveillé grand monde autour de moi. Deux ou trois corps s'étalent dressés en sursaut,pour se renfoncer aussitôt dans la paille. Les bruyants ronflements, arrêtés tout court, se changeaient en gémissements de flûtes lointaines. Des paroles confuses, de sourds jurons, avaient grommelé av^ec des intonations de rêve. L'unique phrase articulée nettement fut celle-ci, grasseyée par un Parisien :

— Crache dans ton mirliton, mon vieux, crache! C'est aujourd'hui la Sainte-Pionce.

Et le somme, si peu interrompu, avait vite repris son ronron de gros tuyau d'orgue, tandis que je pensais vaguement :

— On voit bien que le capitaine n'est pas là. Ah! s'il y était! Pourquoi n'y est-il pas? Mais demain, demain, il y sera, et je saurai.

En attendant, et malgré mon désir de lui parler, je n'étais pas fâché de son absence, et j'en profitais pour me rendormir profondément comme les autres, non sans un intérieur sourire d'approbation à la gouaillerie du Parisien qui blaguait la discipline.

— V'ià l'rata ! v'ia l'rata !

Cette fois, nous y étions, à demain. Oh ! la joyeuse sonnerie que celle-là ! Non plus cette lugubre diane sanglotant dans la brume crépusculaire du matin, comme un coq enrhumé

CÉSARINE 9ô

mais un appel à la pitance, dont les claironnées, gaillardes et nombreuses, avaient des airs de fanfare. Il faisait grand jour. Tout le monde, d'un coup, s'était mis sur pied. On se ruait vers la porte. Les visages, encore bouffis de sommeil, s'illuminaient gaîment.

— V'iàl'rataî vl'à Trata !

— Comment, le rata ! Il y a donc distribution de viande?

— Oui, et de la fraîche.

— En quel honneur ?

—En l'honneur du père Rolland, tas de poussecailloux.

C'est un marin qui nous répondait cela. Un marin à cheval. Oui, à cheval, sur un grand diable de rossard au haut duquel il avait une tournure de singe. Et, après un coup des deux talons aux flancs de sa bête, il repartait au galop, les jambes allongées en paire de pincettes, le dos roulant, les coudes battant les côtes comme si ses manches étaient vides.

On cause, on s'informe. De plus matineux que nous, arrivant de la ville, nous apprennent les nouvelles. Il paraît qu'il y a, en effet, dans la montagne, des troupeaux de bœufs, restés en souffrance pendant que l'armée crevait de faim du côté de Belfort; et c'est là-dessus que le père

Rolland nous ravitaille, à la barbe de l'intendance affolée qui refusait.

— Vive le père Rolland ! A bas les riz-painsel!

Pour un rien, on ferait une émeute et on marcherait sur la ville, la baïonnette au bout du fusil, histoire de piquer tout de suite dans la viande fraîche, et un peu aussi dans celle, plus racornie, de messieurs les intendants.

Seulement, attention! Des soldats révoltés et le père Rolland, ça ne passe pas par le même chemin. En voilà un qui ne rit pas avec la discipline, ce vieux dur-à-cuire, capitaine de vaisseau faisant les fonctions de général. Avant l'arrivée encombrante et désorganisante de l'armée de l'Est, la place de Besançon, qu'il commande, ressemblait à un navire en manœuvre, et la garnison à un équipage de matelots. Hier, dans le désarroi, dans la débandade, il a été débordé, le père Rolland, par la faute des étatsmajors qui comptaient les uns sur les autres et ont ainsi laissé les troupes sans consigne. Mais aujourd'hui, plus de ça, mes fistons ! Ah! il n'a pas été long à reprendre la barre, le bon marsouin! La nuit et la matinée lui ont suffi pour remettre le service d'aplomb. Et derechef on sent partout sa rude poigne.

De nouveaux marins passent à cheval, appor-

tant des ordres. Drôles d'estafettes î Mais les ordres qu'ils apportent sont exécutés. Des officiers surgissent. D'où? On l'ignore. Personne ne les connaît. Mais ils sont en tenue correcte, et ils ont l'air de savoir ce qu'ils ont à faire et à dire. On nous rassemble. On nous lit des phrases brèves et impérieuses.

Le capitaine de vaisseau commandant la place veut que le pont de son navire, c'est-àdire Besançon, soit aussi net qu'auparavant. 11 l'a balayé. Défense absolue de rentrer en ville, sinon pour affaire de service. Les hommes devront rejoindre, dans les vingt-quatre heures, leurs corps respectifs, dont les emplacements leur sont désignés. Là seulement, et pas ailleurs, on touchera des vivres. Les retardataires, qu'on trouvera demain, à partir de midi, à l'état d'isolés, seront traités comme déserteurs.

— Rompez !

On ne crie plus :

— Vive le père Rolland !

On fait mieux : on ne crie rien et l'on obéit. Des adjudants improvisés procèdent aux appels. Des fourriers prennent note des emplacements où l'on doit se rendre. On se forme par escouades, pelotons, compagnies de même régiment. On dirait un écheveau qui vivement se débrouille. Je ne puis m'empêcher de penser :

— Quel dommage que le capitaine ne soit pas là! Il verrait, quand il y a des chefs, si nous sommes une armée de pékins !

C'est que personne ne rétipole, vous savez ! Dame! au bout de l'obéissance, n'y a-t-il pas la distribution de viande fraîche ? Et, comme pour engager les plus récalcitrants à se soumettre, un clairon, réveillé après les autres, peut-être celui de ce matin, recommence la joyeuse sonnerie :

— V'ià l'rata ! v'ià l'rata !

Oui, quel dommage que le capitaine ne soit pas avec nous ! Sans compter qu'à présent, où et quand le reverrai-je, pour l'interroger sur tant d'énigmes qui me tourmentent ?

Le corps franc dont je faisais partie appartenant proprement à la garnison bizontine, je devais rejoindre en ville. J'attendis jusqu'au lendemain pour me conformer à l'ordre. Je me doutais bien que le capitaine, ayant appris la consigne de son côté, et avant nous, avait pu tout de suite se rendre à l'emplacement de ses mobilisés. Mais je gardais le vague espoir que peut-être aussi s'était-il attardé à Besançon, et qu'en ce cas il aurait l'idée de passer par les Ghaprais où il me savait cantonné. C'était, en effet, sur sa route, et ainsi cela ne le dérangerait guère de venir me serrer la main, chose bien naturelle puisque nous allions être séparés

désormais. Mais mon espérance et mon attente lurent vaines. Probablement il avait préféré ne point me retrouver, gêné par le souvenir de notre dernière conversation. Je rentrai donc à Besançon sans avoir revu le capitaine.

Ma curiosité s'en exaspéra, d'autant qu'une rencontre nouvelle n'était point commode à ménager. Informations prises, j'avais l'assurance que le régiment du capitaine campait à Auxon-Dessous, petit village distant de six lieues, et que dorénavant les troupes demeuraient sévèrement consignées dans leurs cantonnements. D'autre part, les portes de la ville ne s'ouvraient à aucun homme de la garnison, sinon pour affaire de service. Je résolus de risquer une sortie, vêtu en civil, et j'écrivis au capitaine pour lui annoncer ma visite. Mais sans doute il ne reçut pas ma lettre, car elle demeura sans réponse.

Sur ces entrefaites arriva la tentative de suicide de Bourbaki.J'auraispu, pour m'esquivera Auxon-Dessous, mettre à profit l'affolement général qui en résulta, tout ce qu'avait réorganisé le père Rolland se trouvant de nouveau brusquement désorganisé, les ordres suspendus, la discipline à vau-l'eau. Je n'en eus pas le courage, trop affecté moi-même par la consternation de tous.

Puis la retraite continua vers la Suisse, sauf pour les quelques troupes appartenant à la garnison. Je restais en ville, tandis que le gros de l'armée repartait dans l'aventure de la déroute. La débâcle, un instant arrêtée contre le roc de Besançon, reprenait son flux torrentiel. Le capitaine roulait avec les autres dans ce tumulte en fuite. Où le prendre? Où le chercher? Même pour lui sauver la vie, et lui payer ainsi ma dette de gratitude, je ne l'aurais pas pu. A plus forte raison n'y pensai-je point, pour le simple désir de calmer ma curiosité non satisfaite. Aussi bien, les événements se précipitaient, ne me laissant guère le loisir de songer à autre chose qu'à leur formidable engrenage dans lequel j'étais pris ainsi que tout le monde. C'était la débâcle achevant son cours de misère et de honte dans le débordement d'une multitude en déliquium qui coulait hors de la frontière; c'était notre dernière armée rejetée et comme vomie du sol qu'elle n'avait pas su défendre; c'était l'armistice, et le licenciement des corps francs, nos fusils rendus à l'arsenal, en procession humiliée; c'était la mêlée politique des élections, sous le regard de l'ennemi qui nous dictait une paix abominable ; c'était la fièvre et la furie des discordes intestines, et toute notre rage de vaincus impuissants, toute la rage qui nous avait

CÉSARI E 101

manqué contre les Prussiens, s*exhalant à nous déchirer entre nous ; c'était, après la vraie guerre de soldats dont nous nous reconnaissions incapables, l'ignoble guerre de bavards, à coups de plume dans les journaux, à coups de gueule dans les réunions publiques; c'était enfin l'Assemblée ratifiant notre déchéance, le triomphe de rétranger, la France saignée aux quatre veines, prostrée, souffletée, amputée de deux membres; et l'on ne pouvait s'intéresser qu'à cela, souffrir que de cela, et tout le reste devenait sans importance parmi cette tragique histoire ; et le drame intime du capitaine, de Paul et de Gésarine, se taisait pour moi et s'annihilait, piètre et vague, dans le rugissant dénouement du grand drame où la patrie agonisait.

Et pourtant, ce drame intime, que je croyais avoir oublié, c'est à lui que j'ai pensé tout de suite, irrésistiblement, le jour où, en apprenant le 18 mars, je me suis écrié :

— Une révolution ! Je veux voir une révolution.

Sans doute le mot magique de révolution a été l'étincelle par quoi s'est allumé en moi le désir de partir pour Paris. Désir d'enfant que l'inconnu attire. Désir d'homme aussi, aventureux, avide d'émotions, écœuré de l'oisiveté lourde dans laquelle on stagnait à présent, loin des nouvelles, loin du centre où le sang du pays bouillonnait en fièvre chaude. Déjà le regret douloureux m'irritait de n'avoir point assisté au siège de Paris, à ce siège devenu légendaire depuis deux mois, et dont j'aurais aimé avoir les poignants et superbes souvenirs. Ah î cette

GÉSARINE 103

fois, du moins., la nouvelle destinée de la grande ville, je la partagerais ! Rien ne pourrait m'en empêcher, quelle qu'elle fût !

— Une révolution! Je veux voir une révolution.

Mais en même temps, et presque aussi impérieuse, m'était revenue ma curiosité touchant rénigme dont je n'avais pas le dernier mot. Et, à l'évidente folie de mon départ, cette singulière excuse se suggérait :

— Là-bas je retrouverai Paul et Gésarine, et enfin je saurai.

Je n'ai même songé qu'à cela, tout le long de la route, bien plus qu'à la révolution, à la fameuse révolution. Ou plutôt cette histoire et la révolution, par une bizarre association d'idées, se confondaient dans mon esprit. J'imaginais entre le drame public et le drame privé un lien mystérieux, comme si la révolte de Paul contre son père n'était qu'un cas particulier dans la révolte du peuple contre le gouvernement.

Cette étrange impression n'a fait que s'accentuer durant le voyage ; tellement, qu'en arrivant à Paris il m'a semblé y être venu dans le but unique de retrouver Paul et Gésarine.

C'est qu'aussi la révolution ne m'apparaissait point terrible et grandiose comme je l'avais rê-

vée. Je m'attendais à des faces sombres, à des barricades, à une plèbe ou férocement hurlante ou sinistrement silencieuse. Le mouvement n'avait-il pas débuté, l'autre jour, par l'exécution de deux généraux à Montmartre ? Ce baptême de sang n'annonçait-il pas une exaspération formidable? Paris n'était-ii pas au pouvoir de deux cent mille insurgés furieux? Je me figurais que j'allais débarquer dans une ville farouche, hérissée de baïonnettes, sentant la poudre et le massacre. Je tombais dans une ville en fête.

Et ce n'était point, comme là-bas à Besançon une fête hideuse à voir, une halte d'orgie au milieu d'une déroute, le tohubohu d'une soldatesque lamentable se ruant à l'empiffrement avec des rages de désespérés. Non! C'était une fête riante, allègre, de cœur léger en quelque sorte. Jamais Paris ne m'avait semblé de plus belle humeur.

De barricades, point! De gens en armes, presque pas! Une foule en uniforme, c'est vrai ;mais les baïonnettes aux fourreaux, et les fusils en bandoulière. On eût dit, non pas des soldats prêts à se battre, plutôt des chasseurs revenus bredouille d'une expédition en masse dans la plaine Saint-Denis. Et gais, blaguant leur bredouille, s'en étant consolés avec une pointe de

piccolo. Tout ce monde-là, certainement, ne voulait de mal à personne, et ne demandait qu'à prendre du bon temps. Peut-être dans les hauts faubourgs, aux casernes, aux mairies, à l'Hôtelde- Ville, y avait-il une autre armée, plus sévère, plus effrayante, la cartouchière au flanc et la noire colère aux yeux. Mais ici, en vérité, rien que des rigolos.

Autour de la colonne de Juillet, par exemple, c'était absolument patriarcal. La révolution s'y faisait en famille. Les gardes nationaux badaient, donnant le bras aux ménagères endimanchées qui traînaient des mioches. Beaucoup portaient les petits citoyens à califourchon sur leurs épaules.

— D'mandez le Cri du Peuple, par Jules Vallès.

— D'mandez Paris-Uhre, le pilori des mouchards.

Les camelots criaient cela sans fureur, de leur éternelle voix goguenarde qui a toujours l'air de se moquer de leur marchandise, et ils débitaient joyeusement la rhétorique enflammée comme s'ils avaient vendu trois cents calembours pour cinque centimes.

On se tassait en cercle à regarder et à écouter les saltimbanques, les artîsses. C'étaient les mêmes que j'avais vus là autrefois: le vieux en

lOG GÊSARTNE

casque-à-mèche, jouant du violon sur une corde unique tendue'parune vessie; Louis deLyonjonglant avec des poids de vingt-cinq-kilos ; l'homme au pavé faisant tournoyer son cube de grès retenu par ses longs cheveux jaunes pareils à du vermicelle ; et l'escamoteur , les mains voltigeantes parmi les zigzags dansants de ses trois gobelets.

— Passez, muscade! Ah! tenez, tenez! Ni vu ni connu, la v'ià perdue. Passez, muscade! Ah î tenez, tenez! Soufflez dessus, la v'ià revenue. Passez, muscade ! Ah ! tenez, tenez ! La via au bout de mon nez.

Et les bouches s'ouvraient toutes grandes, et les yeux s'écarquillaient à l'admirer, et l'on se poussait en tendant l'oreille pour entendre son boniment, dont la volubile loquacité de crécelle se perdait dans les miaulements des orgues de Barbarie rhythmant les exercices des hercules, tandis qu'un peu plus loin le violoniste raclait furieusement son boyau ronflant sur la vessie, et entonnait avec l'accent nasillard d'une trompette de fontainier:

L'pêr', la mer" Badingue, A deux sous tout Vpaquet!

Ij2)er, lamer' Badingue, Et Vpciit Badingiiet.

OÉSARINE 107

Pas de rancune, même dans ce refrain, qu'on reprenait gaiement à l'unisson, ainsi qu'un refrain de goguette. Chant du dépari de loustics, Marseillaise pour rire, à laquelle les claires et fraîches voix des gosses donnaient parfois un air de ronde enfantine.

Et, sur cette fête populaire, un ciel radieux et joli, d'un azur tendre, un de ces ciels qu'aiment tant les Parisiens, qui les poussent à s'en aller à la campagne manger de la charcuterie dans l'herbe, et qui leur barbouillent doucement le cœur comme une romance.

Quoi ! c'était cela, Paris insurgé, Paris assassin de deux généraux, Paris horrible et sublime î C'était cela, la révolution ! Moi, en fait de barricades, je n'avais vu soulever de pavé que par l'homme aux cheveux de vermicelle.

— Décidément, pensai-je, j'ai trop d'imagination. Et si le grand drame public auquel je venais assister est si peu de chose, que doit être le pauvre petit drame privé dont j'ai voulu aussi savoir le secret? Penh ! est-on bête, à se faire comme ça des idées, de loin!

Et je m'acheminai vers la rue Toullier d'un pas gaillard, l'esprit très calme, plutôt guilleret, baigné que j'étais dans cette atmosphère de joie générale. Car autour de moi je ne rencontrais que regards satisfaits, visages épanouis. Les

chiens eux-mêmes me semblaient hilares, avec cette allure brusque et follement évaporée qu'ils prennent quand il y a trop de monde sur les trottoirs.

A mesure que j'approchais de la rue Toullier, cet aspect de fête grouillante s'éteignit lui-même peu à peu. Sur la rive gauche, je ne me sentis plus enveloppé de joie ambiante, mais de calme et de sérénité. Le quartier Latin avait sa physionomie des vacances, placide, muette, presque morne, une mélancolie douce de morte-saison, quand il n'y a plus de potaches s'égaillant à la sortie des lycées en bandes de moineaux piouteurs, plus d'étudiants braillards assis à la terrasse des cafés, plus de flâneurs, plus de femmes.

Rue Toullier, c'était le désert. Oh ! le même désert qu'autrefois, alors que nous battions la semelle au seuil de l'établissement de bains, et que pendant les cinq minutes d'attente on voyait i peine huit ou dix vagues passants. Le même iésert que les nuits où, avec mon escouade de polissons, nous dévalions au grand trotton vers

110 GÉSARINE

la Sorbonne, poursuivis par les deux sergents de ville, après avoir troublé le silence en criant à tue-tête :

— Ohé ! Gésarine, ohé !

Le cabinet littéraire n'avait pas changé de figure, et le souvenir si lointain que j'en gardais me parut dater d'hier. Voici bien la longue devanture en carreaux dépolis, ceux du haut laissant à travers leur voile de poussière apercevoir l'étroit plafond et la corniche delà bibliothèque. Voici le fronton lamentable, dépourvu d'enseigne, tout nu et tout noir, pareil à la bordure d'une lettre de deuil. Voici, collée à la glace de la porte, la petite affiche manuscrite, pâle sur le vieux papier jauni. Évidemment les hôtes singuliers que j'imaginais jadis derrière ce rempart de vitrage, y étaient encore aujourd'hui, aussi tranquilles et immuables que la boutique elle-même. Et combien mystérieux, eux et elle ! Car, par une soudaine récurrence de mes impressions enfantines, les choses reprenaient à mes yeux leur ancien air d'étrangeté ; et ce ne ne fut pas sans un vague frisson que je me décidai à tourner le bec-de-cane, pour entrer enfin de ma personne dans ce lieu bizarre où n'avaient jamais fréquenté que mes rêves.

J'eus de prime abord une vive déception. Dans la pénoml^re, au-dessus du petit pupitre

moitié comptoir et moitié chaire, je cherchai en vain la tache lumineuse produite par le front bombé de Gésarine, cette saillie où jadis, sitôt la porte entr'ouverte, mon regard allait tout de suite se poser. Rapidement et d'un coup d'œil inquiet, je fouillai les autres coins de la salle sans trouver nulle part cette vision coutumière. Gésarine n'était pas là.

En revanche, les hôtes du cabinet littéraire .se manifestaient absolument adéquats à mes l}lus folles et plus lointaines imaginations d'enfant. C'étaient bien les vieux élèves que j'avais alors conçus, à peu près pareils au père Heurtault, travaillant là dans une étude avec Gésarine pour pion. Oui, une étude de taupins très anciens, et qui n'en restaient pas moins recueillis, absorbés, potassant, malgré l'absence du pion et le vide de la chaire. Ils étaient six, assis côte à côte devant une table longue chargée de livres et de paperasses. Six hommes à mines de savants, pensives, vénérables. Quatre d'entre eux avaient, comme le père Heurtault, le crâne couvert d'une calotte. Tous les six portaient des lunettes. Et le frisson que j*avais éprouvé tout à l'heure, en tournant le bec-de-cane, me reprit plus fort, mais cette fois accompagné d'une sourde envie de rire, quand brusquement, après avoir murmuré un iixïiii Pardon, Messieurs, je vis se

112 GÉSARINE

braquer vers moi cette demi-douzaine de paires de besicles.

— Excusez-moi, continuai-je avec embarras, exusez-moi, messieurs, de vous déranger...

Car, en vérité, je les dérangeais; impossible pour moi de ne pas le comprendre. Gela se lisait clairement sur leur physionomie en même temps stupéfaite et hostile. 11 y avait surtout un grand maigre, à barbe blanche et pointue, à faciès d'alchimiste, qui hochait la tête en signe que oui, que je le dérangeais, lui en particulier. Je sentais, à n'en pas douter, que je lui produisais l'effet d'un intrus venant profaner la paix religieuse d'un sanctuaire. Les éclairs de ses lunettes me foudroyaient. C'est lui qui prit la parole, d'un ton aigre.

— Vous n'êtes pas abonné, cependant? fit-il. Il n'aurait pas autrement accentué sa phrase,

si, au lieu d'abonné, il avait dit : initié.

— Non, répliquai-je, plein de modestie.

Il leva les bras au ciel et se retourna vers ses collègues, avec une expression de pitié, qui pouvait se traduire ainsi :

— Alors, qu'est-ce qu'il veut?

Je répondis, à cette muette interrogation:

— Je voudrais parlera mademoiselle Gésarine.

Les six vieillards s'entre-regardèrent, l'air

de plus en plus stupéfait et surtout de plus en

plus hostile; et c'est d'une voix péremptoire que Talchimiste riposta pour tous, et comme si après cela je n'avais qu'à prendre la porte :

— Eh bien! jeune homme, mademoiselle Gésarine n'est pas là. Ainsi !.. .

Mais leur étonnement et leur indignation furent au comble, lorsque j'eus repris:

— Eh bien ! monsieur, je Tattendrai.

Et comme les flamboyants éclairs des six paires de besicles redoublaient, je me mis, pour y échapper et me donner une contenance, à curieusement examiner les titres des livres sur un rayon de la bibliothèque. C'étaient bien, selon ce que jadis nous avait appris Durost, des ouvrages de mathématiques transcendantes.

Autant du moins que je pouvais juger des autres par les quelques-uns qui portaient des rubriques en français. La plupart, en effet, avaient le le dos historié d'inscriptions en cette langue étrangère sur laquelle nous avions tant discuté, la supposant tour à tour russe, polonaise, voire arménienne, juqu'au jour où l'infaillible Durost nous avait décidément éclairés en nous révélant qu'elle était hongroise. Je les contemplais donc, ces fameux livres ! L'idée me vint d'en prendre un, pour admirer jusqu'au bout la véracité de Durost et si réellement, comme il nous l'avait fait croire, Gésarine y témoignait

114 GÉSARINE

de son génie par des notes marginales. Mais à peine j'ouvrais le volume, que je sentis se poser et frémir sur mon épaule une main tremblante de colère.

— Puisque vous n'êtes pas abonné, voyons ! L'alchimiste, tout blême, m'interpellait, d'une

voix aussi tremblante de colère que sa main. En même temps il m'arrachait le livre, et le remettait en place. Derrière nous j'entendais les chaises piétiner sur le parquet. Tous les vieillards s'étaient dressés.

— Un scandale! c'est un scandale! grognait l'alchimiste.

Cependant un gros, d'aspect paterne et conciliant, le calmait; puis, s' approchant de moi, me dit :

— Vous vous trompez, jeune homme. Il y a erreur, positivement, il y a erreur. C'est comme un cercle, ici, voilà; oui, comme un cercle, en réalité. Je ne sais si je m'explique bien. En d'autres termes, il faut être admis, présenté, quoi! Vous concevez la chose. Présenté. Le premier venu, enfin, n'a pas le droit, ne peut s'arroger le droit...

— Veuillez m'excuser, répliquai-je doucement, car le bonhomme était très doux lui-même. En effet, monsieur, j'ignorais...

L'alchimiste m'interrompit.

— Soit! soit! Vous ignoriez. Mais, puisque vous êtes averti désormais, jeune homme...

Et son geste me montrait la porte.

Je m'assis, pour lui signifier nettement que je refusais de sortir. Sur quoi il leva derechef les bras au ciel, en m'objurguant:

— En vérité, une telle insistance ! Après l'observation si polie de monsieur Gavarot, de l'honorable monsieur Gavarot ! En vérité, cela dépasse les bornes. Demeurer ici, chez nous, malgré nous! Etpourquoi! mon Dieu! pourquoi?

— Mais, monsieur, fis-je impatienté, je crois vous l'avoir dit. J'attends mademoiselle Gésarine. J'ai besoin de lui parler. J'y tiens absolument.

J'ajoutai, avec une-arrière pensée de taquinerie gamine :

— Quand cela ne serait que pour m'abonner.

— Vous abonner ! s'écria-t-il plein d'horreur, comme si je venais de proférer un blasphème. Vous abonner! Oh! non, par exemple. Non, n'est-ce pas, messieurs?

Il s'adressait aux cinq autres, qui tous, môme le gros conciliant, semblaient partager son horreur.

— Je dois vous prévenir en effet, reprit l'alchimiste, en me considérant dans le blanc des yeux, que nous sommes fermement résolus, ces

messieurs et moi, à ne plus accepter de jeunes gens parmi nous. Pour achever de perdre la maison, merci! C'est déjà trop d'un. Oui, trop, n'est-ce pas, messieurs? Nous savons ce qu'il nous en a coûté, pour avoir toléré une première intrusion. Et si mademoiselle...

L'honorable et doux monsieur Gavarot intervint vivement, d'un mouvement même assez familier, car il mit sa main sur la bouche de l'alchimiste.

— Je vous en supplie, fit-il, mon cher monsieur Bochard, mon bon ami, apaisez-vous. N'étalez pas nos chagrins devant un étranger ; nos chagrins, j'ose le dire, de famille, positivement de famille. Souffrons entre nous. Vous concevez la chose ! J'entends par là : souffrons avec dignité. En d'autres termes, souffrons... entre nous.

Un étrange soupçon me passa devant l'esprit. Est-ce que tous ces fantoches seraient jaloux de Paul? N'était-ce pas lui, ce premier intrus, dont le vieux farouche parlait avec tant d'amertume ? Et leur souffrance, leur chagrin... de famille, ne venait-il pas d'avoir été sacrifiés à ce jeune homme? Je me rappelais l'accusation portée par le capitaine contre Gésarine :

— Si, si, la maîtresse de Heurtault, et d'un tas d'autres !

CKSAHINE 117

Le tas d'autres, c'étaient donc ceux-là ! Je ne pouvais y croire cependant, tellement l'histoire, s'arrangeant ainsi, devenait à la fois hideuse et grotesque. Je voulus tout de suite savoir à quoi m'en tenir, et, prenant audacieusement le taureau par les cornes, je dis à brûle-pourpoint :

— Enfin, messieurs, abonné ou non, je désire parler à mademoiselle Gésarine pour lui demander des nouvelles de mon ami...

Je n'eus pas le temps de prononcer le nom; car le fougueux alchimiste le devina prêt à sortir de mes lèvres. 11 fit un bond vers moi, comme s'il allait me battre, et me lança en pleine face :

— De votre ami m'sieu Paul, n'est-ce pas ? Impossible de conserverie moindre doute sur

sa jalousie d'amant, ou tout au moins d'amoureux évincé, rien qu'à la haine et au mépris dont il accentua ce m sien Paul. Je lus du même coup, sur le visage des autres, que le Bochard en cela exprimait le sentiment général. Seul, le calme monsieur Gavarot avait eu sous ses lunettes un regard d'approbation moins féroce, presque sans conviction, pour tout dire, à la façon d'un assesseur qui opine du bonnet par condescendance habituelle envers Tautorité d'un président. C'est donc vers lui que je me tournai pour ajouter :

— En attendant mademoiselle Gésarine, ne

pourriez-voiis pas, vous, monsieur, m'apprendre en quelques mots?...

LeBochard avait sauté sur son gibus, et l'avait •enfoncé pardessus sa calotte, exactement comme le père Heurtault, ce qui m'induisit en cette remarque réjouissante que c'était là probablement une sorte de mode parmi ces maniaques. Puis, tandis que je souriais à cette idée, mon sourire lui paraissant une insulte, le vieux rageur se mit à crier :

— C'est une honte, messieurs, une véritable honte, qu'on soit exposé à de pareilles avanies <ians un asile respectable où jadis la science seule élevait la voix, sa voix, messieurs...

Gomme mon sourire gênait ses prétentions ■oratoires, il cherchait ses mots, et continua ainsi, avec un grand geste :

— Oui, sa voix, messieurs, sa voix silen- •cieuse.

Mais il s'arrêta, comprenant soudain l'incongruité comique de son épithète qui m'avait fait dresser les sourcils; et furieux, il sortit, ou plutôt il se sauva, la porte violemment tirée claquant derrière lui. Les demeurants étaient consternés. Un des quatre vieillards, muets jusqu'alors, murmura :

— Incident regrettable, messieurs, bien regrettable.

Un second, encouragé, crut devoir prendre à son tour la parole et proposa de suivre Texempie donné par le digne monsieur Bochard.

— Notre doyen, disait-il. Ne point l'imiter serait insinuer qu'il n'a pas raison.

— Alors!... se contciitèrent de souffler les deux autres.

— Mais moi, messieurs, objecta le bon Gavarot, moi je ne peux pourtant pas. Gela m'est défendu, positivement défendu, puisque j'ai promis à mademoiselle Gésarine de ne pas laisser le cabinet à l'abandon, sans personne.

On lui manifesta une sympathique commisération ; mais nul ne poussa la pitié jusqu'à partager le sort affreux auquel on l'abandonnait, de rester seul avec moi, avec l'ami de m'sieu Paul. Trois chapeaux couvrirent trois calottes ; allons, c'était bien la mode de la maison! Et graves, raides, répondant à mon salut par une dédaigneuse inclinaison de tête, les quatre vieux taupins s'esquivèrent comme dans une pantomime, sans parler, à la queue leu-lcu.

J'attendais poliment leur départ pour céder à ma pouffante envie de rire. Le dernier disparu, après un claquement de porte identique à celui du terrible Bochard, j'allais enfin éclater, quand je vis, sous Tunique paire de besicles qui me regardait maintenant, deux grosses larmes jail-

lir des yeux de monsieur Gavarot, tandis que tristement il gémissait :

— Pauvre Gésarine ! Pauvre Gésarine !

Toutattendrij'e m'approchai dubrave homme,

m'assis sur la chaise voisine de celle où il s'était laissé choir, et, par un instinctif besoin de le solliciter aux confidences, j'insinuai, assez indiscrètement, je l'avoue :

— Est-ce que Paul la rend malheureuse ? 11 eut un sursaut de pudeur offensée.

— Ah ! soupira-t-il, que me demandez-vous là ? Est-ce à l'un d'entre nous, vraiment, qu'il faut poser des questions de ce genre ? Et ne sentez-vous pas qu'en le faisant vous me retournez le poignard dans le cœur ? Oui, positivement, le poignard. Gar, moi aussi, je souffre de ce... comment dirai-je?... de cet état de choses. Non pas comme monsieur Bochard, sans doute. Il y met, lui (et il n'est pas le seul, hélas !), ime âpreté, que je blâme, croyez-le bien. A notre âge, on ne devrait plus nourrir de telles idées ; mais les transformer ; à ma façon, par exemple. En d'autres termes, il faut se faire une raison. N'empêche que je souffre aussi. Paternellement, vous concevez ; tout à fait paternellement, voilà. Une enfant qui était à nous, en somme ! A nous, n'est-ce pas? Je ne sais si je m'exprime clairement.

CÉSAHINE 121

Je ne pus nrempêcher de l'interrompre par un :

— Non, pas très clairement.

Ses éclaircissements, en effet, me paraissaient quelque peu obscurs. Je me confirmais bien dans l'opinion que tous ces vieillards en voulaient à Paul d'être aimé par Césarine. Seulement, en quoi Césarine était-elle à eux, comme il disait? Et que signifiaient au juste ces idées que le Bochard (et il n'était pas le seul) avait tort de nourrir encore à son âge? Idées de jalousie, de possession, évidemment. Mais ce jaloux était-il un rival dépossédé ? Voilà ce que j'aurais voulu savoir, et si les autres se trouvaient dans le même cas, et si enfin l'accusation du capitaine était fondée. Gomment interroger là-dessus le pudique Gavarot, sans l'effaroucher d'une attaque trop brutale ? Je ne pouvais pourtant pas le mettre en demeure de m'avouer que tous ils étaient donc les anciens amants de Césarine. Et néanmoins, à ses explications entortillées, et au souvenir des terribles mots du capitaine, c'est là ce que je devais comprendre.

Cependant, mon interruption ayant rompu le lil de son bavardage, il gardait maintenant le silence, et se contentait de branler la tête douloureusement. Je devinais qu'il se répétait à l'intérieur :

— Pauvre Césarine î pauvre Césarine !

122 GÉSARINE

Je renouai donc la conversation en répondant à sa pensée :

— Que vous vous désoliez sur vous-même, monsieur, d'accord ! Mais pourquoi la plaignezvous ainsi, elle ?

— Hélas ! fit-il, c'est que vous ne savez pas, jeune homme, vous ne pouvez pas savoir. Si vous aviez connu la maison, jadis ! Il y a vingtcinq ans que je viens ici, moi, vingt-cinq ans. Et ces messieurs comme moi. Quelques-uns même sont plus anciens que moi. Ainsi, monsieur Bochard. Et, notez bien ce point : nous avons été jusqu'à trente abonnés, voyez-vous. Elle grandissait parmi nous et nous l'aimions tous, comme notre fille. Elle est si étonnante ! Un génie mathématique, un génie positivement. Son père était fort lui-même, sans doute ; seulement, un esprit de chimère, trop imbu de Wronski. Trop imbu aussi, je puis le dire, de... de... enfin, d'alcool. De là une sorte de folie mathématique. Hein? vous m'entendez ! Bref, des rêveries sur l'insoluble. La fantasmagorie de la science, quoi ! Curieux, certes, très curieux ! Par exemple, la géométrie à a dimensions. Un homme extraordinaire, somme toute !

Mais elle, elle ! Combien plus prodigieuse ! Parce que, non moins transcendante, et en même temps lucide. Ainsi, pour vous faire tou-

cher la chose du doigt, voici un cas de calcul intégral...

~ Pardonnez-moi, dis-je en voyant que nous nous égarions; maisje ne suis pas mathématicien.

— Ah ! répliqua-t-il avec commisération, tant pis, tant pis ! Votre ami monsieur Paul, au moins, lui, est mathématicien. Et même distingué, je dois en convenir. Ce n'est pas l'avis de l'honorable monsieur Bochard, soit! C'est le mien toutefois, et motivé, vous pouvez m'en croire. Il n'y a pas de rancune qui tienne. Moi, je suis impartial. Votre ami, en tant que mathématicien, n'est pas à dédaigner, tant s'en faut. Et c'est même, dans mon chagrin, une consolation, oui, une sorte de consolation, de penser que Gésarine n'a pas trop... mon Dieu! non... trop... dérogé.

— Mais alors, monsieur,je comprends de moins en moins pourquoi vous vous apitoyez sur elle. — Eh bien ! et la maison, donc, la maison ! Un véritable cercle, vous ai-je dit tout à l'heure. Mieux encore, voyez-vous. Gomme une académie, positivement une académie. Trente abonnés! Je ne sais si je m'exprime assez net. Trente! Et aujourd'hui, combien? Six, rien que six. Vous concevez que six cents francs par an ne peuvent guère suffire. Et que monsieur Bochard s'en aille à son tour et entraîne ces mes-

sieurs, qu'arrivera-t-il? C'est la ruine, l'absolue ruine. Et pourquoi toutes ces défections antérieures, pourquoi, sinon à cause de ce... de cet état de choses? Sans doute le cabinet avait périclité une fois déjà, il y a cinq ans, quand Césarine avait formellement déclaré qu'elle refusait tout mariage. La moitiédes abonnés nous quitta peu à peu, après ce sinequa non. Oui, la moitié. C'est alors que monsieur Bochard imagina notre organisation actuelle, avec vote pour les nouvelles réceptions, et cotisation de cent francs. On était sûr de vivoter désormais. Sans compter qu'il a pris le loyer à sa charge Tannée suivante. Il tient à nos réunions. 11 est généreux. Seulement, quoi? Il y a une limite à tout. C'était beaucoup déjà qu'on nous eût... comment diraije?... imposé, oui, presque imposé la société d'un jeune homme, mathématicien distingué, je le reconnais derechef, enfin d'un jeune homme. Mais les défections, naturellement, se sont multipliées, quand on l'a vu s'implanter ici, et... (mon Dieu ! il faut bien le dire) plaire, positivement plaire, et en quelque sorte accaparer... Surtout depuis qu'il est tombé malade. Ah ! sa maladie, vous savez, ce fut le commencement de la déroute complète. Nos vieilles habitudes déçues, ce petit pupitre vide, nous autres abandonnés à nous-mêmes, tandis que lui on le

soigne, on reste près de lui ; non, voyez-vous, non, c'était trop. Nous sommes restés six, fidèles au cabinet; mais aigris, n'est-ce pas? Mécontents d'un tel... état de choses. Avouez qu'il y a de quoi, et que, sans y apporter autant de passion que monsieur Bochard,il est permis néanmoins de s'affliger. Paternellement, vous concevez, tout à fait paternellement. Et si je vous raconte ainsi nos chagrins de... en vérité, de famille, c'est pour que vous en parliez à monsieur Paul, puisque vous êtes son ami, vous ; c'est pour que vous lui donniez à entendre qu'il a tort de... je puis le dire, de profiter, d'abuser... Je vous jure que je ne me laisse aller à aucun sentiment de rancune. Mais, somme toute, il serait puéril de chercher à se le dissimuler, monsieur Paul est en train de mettre Gésarine sur la paille, positivement sur la paille, voilà.

J'avais écouté tout du long ces interminables confidences et sans m'impatienter de leur longueur. Car, à mesure qu'elles se déroulaient, je reconstituais assez complètement, me semblait-il, une histoire de Gésarine que je n'avais jamais soupçonnée jusqu'alors. Que la fin de cette histoire fût à l'éloge de Paul, j'étais forcé de reconnaître que non et que le capitaine n'avait pas absolument tort en traitant si durement

126 césarinp:

l'amour de son fils. Certes je n'allais pas jusqu'à cette conclusion brutale, à savoir que le malheureux garçon vivait aux crochets d'une vieille gourgandine. L'admiration témoignée, malgré tout, par Gavarot pour Gésarine, la replaçait à mes yeux sous sa glorieuse auréole d'autrefois. Néanmoins, dans cette histoire, des points demeuraient ténébreux et inquiétants : la passion, nullement paternelle, du Bochard, sa jalousie, sa générosité (hum! hum! ce mot-là sentait mauvais) et en particulier le loyer de la boutique pris à son nom. Un autre point, en revanche, devenait trop clair: celui sur lequel l'indulgent Gavarot, lui-même, n'avait pas craint d'appuyer dans sa dernière phrase. Une chose aussi m'avait frappé dans cette histoire : c'est que nulle part il n'y était question des événements extérieurs. La guerre, le siège, on eût dit que cela n'existait pas. Évidemment les six vieillards, derrière leur rempart de vitrage, n'avaient pas pris garde à ces bruits de la rue. Rien ne les intéressait au monde que les mathématiques et Gésarine. Décidément je n'avais pas eu tort, dans mes imaginations d'enfant, de me figurer comme si singuliers les hôtes de la mystérieuse boutique! A cette constatation, Gésarine de plus en plus me réapparaissait, ainsi qu'autrefois, un être

CE s A RI NE 127

étrange, et j'avais tout à la fois hâte et peur de la connaître enfin.

Je demandai, presque timidement:

— Et à quelle heure doit-elle rentrer, je vous prie ?

— Rentrer! me répondit Gavarot. Mais c'est que... Oui, mon Dieu! je n'y puis rien faire; c'est que, voyez-vous... Sans doute vous trouverez quelque chose de bizarre dans ma complaisance, après ce que je vous ai dit. Ma complaisance à garder le cabinet, tandis que... Bref, elle n'est pas sortie.

— Où donc est-elle ?

Il rougit, tout honteux, et balbutia, les mots ayant peine à lui sortir des lèvres :

— Elle est auprès de... voilà ! Dans son... En d'autres termes, et puisqu'il faut bien le dire, dans leur... oui, leur appartement.

Puis, très vite, comme pour se débarrasser de moi :

— C'est dans la maison, au cinquième, la seconde porte à droite. Tenez, allez-y tout de suite, et laissez-moi. Gela vaudra mieux; car je souffre trop à parler de ça.

Je me retournai sur le seuil avant de sortir, pris, je ne sais pourquoi, d'un scrupule.

— C'est bien, fis-je, chez lui ?

— Hélas! répliqua-t-il en se couvrant la face

128 GÊSARINE

des deux mains, non, jeune homme, non, ce n'est pas même chez lui. C'est, au contraire, chez... positivement, chez elle.

Ma foi, tant pis ! Je me présenterai moi-même à elle, chez elle. Et sur-le-champ. Pourquoi renvoyer à demain ?

Le cinquième. Ouf! j'y suis. Un palier carrelé, avec une haute fenêtre à guillotine, au coin de laquelle bâille un plomb. Les appartements doivent être pauvres. Appartements de petits bourgeois, à peine. Ou plutôt, non : la maison a l'air d'être habitée surtout par des étudiants dans leurs meubles. Sur le palier, quatre portes, et, à chaque mitan de panneau, clouée, une carte de visite. Machinalement je lis : Brégin, élève préparateur. Quelqu'un a crayonné audessous : de quoi ? Puis : Rubignac^ bachelier es lettres, bachelier es sciences physiques, ancien externe des hôpitaux de Montpellier, Enfin, sur la seconde porte à droite, il y a : Szasz Miklôs.

La seconde porte à droite ! C'est ici. Tiens!

Miklôs ! C'est cela que le vieux général prononçait Mihloche et aussi MicM, le soir où il suppliait tant le garçon au caboulot de la rue Gujas.

Je tire le cordon de la sonnette. Rien ! Ah ! si ! En réitérant, j'ai perçu cette fois une tintinnabulation mate, étouffée. C'est le bruit d'une sonnette dont le battant est garni de chiffons. Paul est donc bien malade?... J'entends maintenant un pas léger s'arrêter de l'autre côté du seuil. La porte s'ouvre tout doucement, et Césarine paraît, le doigt aux lèvres, en m'ordonnant :

— Chut! chut ! Pas de tapage. Il dort.

En même temps, au lieu de me faire entrer, elle sort de chez elle, et c'est sur le palier qu'elle semble décidée à me recevoir.

— Que désirez-vous, monsieur? dit-elle d'une voix brève, presque sèche, et avec une mine de mauvaise humeur.

Toutefois, malgré ce revêche renfrognement de physionomie, j'avoue qu'elle ne ressemble guère à la créature aux cheveux gris que je me représentais il y a deux mois, quand le capitaine me criait dans la Grand'Rue :

— ... Aux crochets d'une femme, et d'une vieille femme encore !

Eh bien ! non, ce n'est pas une vieille femme,

et ses cheveux ne sont point gris. En vérité, si elle a trente-deux ou trente-trois ans, elle ne les marque pas du tout; ou bien alors c'est que cet âge-là n'est pas un âge aussi avancé que je croyais. Chose singulière ! elle me parait même plus jeune qu'autrefois, plus attrayante certes. Elle n'évoque pas devant moi, comme à son pupitre, dans les demi-ténèbres, l'idée d'une tête de mort. Peut-être cela tient-il à ce que je la vois aujourd'hui en pleine lumière, sous le jour cru de la fenêtre, et qu'ainsi le front ne se détache pas aussi saillant qu'avec le repoussoir de l'ombre. Peut-être, d'ailleurs, est-ce l'amour qui

la poétise? Toujours est-il que je demeure

étonné de ne la trouver ni vieille ni laide. Oh î

^surtout pas vieille, non, capitaine, non.

Ma surprise a été telle, que cela m'a coupé la ►arole, et Gésarine est obligée de me rede-

(mander ce que je veux. Je lui réponds alors que je viens savoir comment va mon ami Paul de

[Roncieux, et que je lui apporte des nouvelles de ion père, et qui je suis. Son visage, qui d'abord

[a rougi subitement, puis s'est froncé en une iure expression quand j'ai fait allusion au capiline, s'illumine d'un gracieux sourire à mon lom.

— Ah! dit-elle, comme Paul sera content de

[vous voir! II vous aime tant, malgré votre

fâcherie"^ Il m'a si souvent parlé de vous! Il paraît que vous avez été son unique ami au lycée. Que c'est bien, d'être venu ! Entrez donc, monsieur. Mais sans bruit, n'est-ce pas? Il ne faut pas le réveiller encore. Il a passé une très mauvaise nuit. D'ailleurs, votre visite le bouleverserait. Je l'y préparerai doucement.

Eh bien ! elle n'est pas revêche non plus, malgré la mine hargneuse qu'elle voulait prendre tout à l'heure. Et sa voix, qui d'abord avait sonné si brève, presque sèche, a maintenant des inflexions très suaves, mouillées, presque câlines.

— Excusez-moi, continue-t-elle, de ne pas vous recevoir dans ce qui nous servait de salon. J'en ai fait la chambre de Paul.

Et, comme j'hésite au seuil d'une petite pièce que je prends pour un cabinet de débarras, elle ajoute :

— Si, si, entrez là, dans ma chambre.

Comment! c'est sa chambre, à elle, ce caphar-

naûm! Ah! capitaine, qui diable vous avait donné vos renseignements ? Si c'est là une chambre de gourgandine, par exemple ! Pas même une chambre de femme, en vérité! Ni bibelots,ni freluches, ni rubans, rien qui sente le désir de plaire, ou seulement de se plaire là. Rien qui éveille l'idée d*attiffement, voire de toilette. Une malle

en guise de commode. Au lieu d'armoire, des rayons de bibliothèque. Sur la table de bois blanc, aucun chiffon, mais des papiers et des livres. Et des livres encore sur la cheminée. Et des livres empilés dans les coins. Et des livres -ur les chaises, deux simples chaises de paille. Et des livres traînant partout, jusque dans le lit, [ui n'est pas fait d'ailleurs. Un petit lit de fer, -ur lequel on a rejeté le matin, à la volée, sa courte-pointe de laine grossière, couleur marron, pareille a une couverte de soldat. C'est le réduit, presque le taudis, d'un vieux savant pauvre, laborieux, désordonné, à peine propre.

Je suis réellement choqué de ce manque absolu de coquetterie, et du coup je retrouve à Césarine son aspect d'autrefois, sévère et plutôt désagréable. Je la regarde mieux que dans mon premier mouvement de surprise, plus à loisir, plus froidement et en détail. A cet examen que j'ai tout le temps de faire, tandis qu'elle me parle, s'évapore peu à peu l'impression du charme qu'elle venait de produire, et que sa voix .^eule ne dément pas.

Non, évidemment, Césarine n'est point laide; mais elle n'est pasjolie non plus. Le front, quoique d'un relief moins accusé ici que danslaboutique, est tout de même trop haut, trop bombé. Ce n'est pas un front féminin, il n'y a pas à

dire ; c'est un front de penseur. Les yeux aussi semblent des yeux d'homme. Certes, ils ne se cavent plus, comme en bas, trous d'ombre dans une tête de mort; cependant, on y lit encore trop de réflexion grave, et réellement ils s'enfoncent plus qu'il ne faudrait sous l'arcade sourcillère. Leur regard s'éteint au fond de ce creux. Il est terne, d'ailleurs, sans flamme par lui-même, regard de myope, regard dont l'éclair s'est émoussé dans les livres. C'est aux livres toujours, semble-t-il, que le teint a pris sa pâleur de papier. Il n'est pas même pâle, mais plutôt blafard. Cette pâleur, toutefois, ne serait pas sans beauté, je pense, si elle s'harmonisait au dessin d'une face émaciée, ennoblie par un nez fin, pur, droit et impérieux. C'est ainsi, du moins, que je souhaiterais Césarine, pour qu'elle répondît à l'idéal que je m'en formais, de femme pe7'verse et fatale. Or, au contraire, le nez est camard, et les joues sont larges, lourdes, jusqu'à paraître légèrement bouffies, d autant que la ligne n'en est pas soutenue par un menton court, pointu comme le petit bout d'un œuf. Mais ce qui me déplaît le plus, dans ce visage lunaire, c'est de constater combien peu il s'accorde, en sa ronde plénitude, à la maigreur plate du corps. Ce corps, il me rappelle invinciblement la si bouftonne caricature de Maroguet, la idimQxx^Q planche à x où

les seins étaient figurés par des moins algébriques. Et encore, n'ai-je pas même ridée de seins, ni de formes féminines quelconques, devant cette mince et fantomatique silhouette. Est-ce seulement une robe, cette espèce de sarrau noir, pareil à celui des ouvrières typographes? On dirait un sac dans lequel flotte du vide. La ceinture lâche, qui le divise par le milieu, n'indique ni taille ni hanches, et je mo demande comment elle ne glisse pas jusqu'à terre le long de cet étroit fourreau.

Cependant à mesure que Gésarine parle, et tandis que je me livre à ces remarques et à ces réflexions qui lui sont défavorables, le charme de sa voix les corrige et insensiblement me reconquiert. Elle est si douce, si captivante, cette voix, d'un timbre grave et pénétrant que rend plus tendre encore la sourdine dont elle se voile pour ne pas résonner jusqu'à la chambre voisine. Elle prend ainsi je ne sais quoi de lointain, de profond, de mystérieux. En même temps elle est triste et caressante ; elle fait songer à une rnère qui chantonne en pleurant au chevet d'un enfant malade.

Gésarine me raconte l'histoire d'un enfant malade, en effet, celle de Paul, qui a failli mourir pendant le siège, mourir de faim et de froid, sous le dernier assaut d'une misère effroyable,

136 GÉSARINE

contre laquelle il luttait depuis longtemps déjà. Nous sommes debout, face à face. Elle me parle presque au visage, et je sens le souffle de ses paroles rapides, ardentes, qu'elle étouffe cependant, mais dans lesquelles, par instants, s'enfle et gronde malgré elle un cri de colère ou de pitié dont elle ne peut retenir les vibrations. Elle ne cherche d'ailleurs à y mettre aucune éloquence. Elle raconte les choses simplement, sans insister, pêle-mêle. Je comprends qu'elle voudrait tout m'expliquer à la fois. Et, dans cette hâte, dans la fièvre désordonnée de ce récit aux chuchotements de confession, l'histoire devient plus poignante encore.

— Le pire, me dit-elle, c'est que je ne savais rien de sa misère, et que, même la connaissant, je n'aurais jamais osé la secourir. Il est si fier, si réservé ! Qu'il eût pour moi une très vive affection, je le voyais bien. A défaut d'autre indice, la jalousie de ces messieurs me forçait de m'en apercevoir. Mais, jusqu'à cela, il me le cachait. Et comment, dès lors, aurais-je deviné ses souffrances purement matérielles'^ C'est seulement depuis qu'il est chez nous, et sur ma volonté expresse, et parce que je l'aime, que je lui ai arraché des confidences. Ses trois années de pauvreté silencieuse, l'injuste abandon où le laissait son père, les emprunts, le dénûment

final, j'ignorais tout. Ces emprunts, qui lui semblaient une honte, il avait fallu qu'il fût réduit à la dernière extrémité pour s'y résoudre. Encore est-ce cet homme, au courant de leurs affaires de famille, qui les lui avait proposés. Mais, sans l'absolue incapacité de travail où se trouva Paul au début de la guerre, cela n'aurait pas eu lieu. 11 ne voulait rien mendier à son père, m'a-t-il dit depuis. Il exigeait seulemei.t son dû. D'ailleurs, qu'importe ? Je ne plaide pas sa cause. Il n'a pas besoin d'être défendu. Vous verrez. Songez que pendant trois ans, malgré sa santé si débile, sa pauvre poitrine toujours malade, il s'était exténué à gagner sa vie en donnant des leçons. Sa vie ! Quelle vie ? Juste de quoi manger. Car le plus clair de ce qu'il touchait, c'est ici qu'il le dépensait, à payer sa cotisation d'abonné et à s'habiller décemment par respect humain envers ces messieurs. Et cela aussi, je ne l'ai appris que dernièrement, comme les emprunts, comme le reste. Quarante francs, entendez-vous, quarante francs, voiLà tout ce qu'il possédait quand le siège a commencé. Et il était épuisé par trois années de leçons qui avaient achevé de ruiner sa pauvre poitrine, par trois années de privations comme n'en supportent pas les indigents des rues. Sans compter d'affreuses tortures morales, dont je ne sais

pas encore le secret, celles-là, mais terribles à coup sûr, car il n'en parle qu'avec d'atroces larmes. Une haine entre son père et lui. Une véritable haine. A peine si mon amour peut l'en distraire. Et c'est ainsi, à bout de forces et de ressources, miné, seul, qu'il a dû subir le siège. Il habitait alors la maison, à l'étage au-dessus de nous, dans une mansarde, une réelle mansarde, une chambre ou plutôt un cabinet de domestique. C'est là qu'il s'est alité, au plein de l'hiver, sans feu, sans un morceau de pain non plus. Et quand mon père, qui l'aime beaucoup, est monté voir pourquoi il ne descendait pas, comme d'habitude, à la salle d'en bas, près du poêle, le malheureux garçon se leva, pour faire croire à un malaise passager. Il ne voulait surtout pas que j'en fusse inquiète; il pria expressément mon père de ne pas me laisser venir, et prétendit ne manquer de rien. Or, il manquait de tout. Le lendemain, quand je suis montée malgré ses prières, il n'y avait à côté de son lit qu'une carafe d'eau, et cette eau était gelée.

Ah! capitaine, capitaine, comme elles retentissent douloureusement dans ma mémoire, et avec quel accent féroce, les mauvaises paroles dont vous outragiez naguère la lettre de Paul, tandis que je la lisais à haute voix.

— Malade ! disiez-vous. Hon! trop fait la

noce!... Femme admirable, cette vieille taupe! S'il vit, c'estgràce à elle.... Saleté, va!

Et des pleurs me montent aux yeux, à la fois de pitié pour mon pauvre ami, d'admirative tendresse envers la noble fille, et d'indignation contre la brute qui les a tous deux si cruellement calomniés. 11 m'apparaît odieux et abominable, cet homme.

Et pourtant, là-bas, lui aussi il m'a sauvé de la mort ; lui aussi s'est montré bon et miséricordieux. Cette brute, c'est le brave compagnon de route qui veillait sur moi tandis que je dormais en marchant, qui au fort des bousculades m'étayait de sa robuste épaule, et sans qui j'aurais été emporté dans ces remous d'hommes qu'engloutissait la neige. Non, ce n'est pas là un monstre. 11 y a un cœur sous cette rude enveloppe. Je l'ai senti battre, moi, ce cœur. J'entends toujours l'accent bourru, mais affectueux, mais réellement paternel, dont le capitaine me criait :

— Du poil, mon petit ! Encore un peu de poil, credieu !

11 est impossible que ce cœur, si compatissant au sort d'un étranger, reste si implacablement sourd au malheur de son propre sang. 11 ne connaît pas tout ce malheur sans doute. Paul, par fierté, n'a pas exposé les choses telles qu'elles

140 GÉSARINE

étaient. Il y a entre eux un malentendu. Enfin, comme naguère, à Besançon, j'ai plaidé pour le fils les circonstances atténuantes, je dois ici les plaider pour le père.

Tout cela, au fur et à mesure que je le pense, je le dis à Césarine.

— Oui, me répondit-elle, évidemment il y a un malentendu entre Paul et monsieur de Roncieux. Mais quel malentendu terrible, puisqu'il dure depuis toujours! Ah! voyez-vous, mon vœu le plus vif, c'est de le faire cesser.

— Vous !

— Oui, moi. Cela vous étonne, n'est-ce pas ? Car il semble que je sois au contraire une nouvelle cause de discorde entre eux.

— En effet, mademoiselle, je vous avoue que le capitaine...

~ Je sais quelle opinion monsieur de Roncieux a sur mon compte.

— Permettez-moi d'être franc. Monsieur de Roncieux n'a-t-il pas quelque droit de trouver au moins singulier un mariage ?...

— Mais je ne le veux pas, ce mariage. Mais jamais je ny consentirai. Mais Paul m'est trop cher pour que je lui laisse commettre un pareil acte de folie.

Elle a proféré cela d'une telle force, que le bruit de ses paroles a traversé la cloison, et a

réveillé le malade. Voilà en effet qu'une toux sanglote, dont le son rauque me donne comme un coup dans le cœur.

— Pardon, fait vivement Gésarine en me quittant.

Je reste seul, abasourdi de son énergique protestation contre l'idée du mariage, et tout frissonnant, à songer que Paul est là, si près de moi, qu'il souffre, qu'il a failli mourir et qu'il mourra peut-être bientôt pour s'être trop héroïquement battu contre la misère, et que son père, s'il pense en ce moment à lui, le maudit en répétant :

— C'est une crapule ! C'est une crapule!

J'ai envie d'entrer et de crier au malheureux :

— Ton père ignore ce que tu as enduré, et combien Gésarine est bonne, noble, et qu'il lui doit de la reconnaissance et du respect. S'il vous calomnie tous les deux, c'est qu'il a été trompé sur elle par de faux renseignements, trompé sur toi-même par tes propres lettres trop or- .gueilleuses. Mais, quand il saura la vérité, il aura honte de son injustice. Il n'est pas mé- ;chant. 11 m'a sauvé la vie, à moi.

Quand Gésarine revient, je lui fais part de ce lésir que j'ai.

- \on, non, me répond-elle suppliante. Pas lujourd'hui. Pas en ce moment. Il a la fièvre en-

core. Rien que de vous voir, cela lui donnerait une agitation ! Mais lui parler de son père, grand Dieu ! Moi-même je ne l'oserais pas. Plus tard, dans quelque temps, quand il sera tout à fait rétabli. Il allait mieux, il y a quinze jours. C'est en écrivant une nouvelle lettre à son père qu'il a repris un chaud et froid, oui, sans sortir de la chambre, et qu'il a eu cette rechute. Ainsi, vous pensez !

Elle parle très vite, d'un air impatient. Je comprends que je la gêne en demeurant davantage. Je me dirige vers la porte.

— Merci, me dit-elle. Oui, pardon de vous renvoyer. Mais il a besoin dem'avoir auprès de lui, quand il est éveillé. Il faut pourtant que nous recausions, vous et moi. Voulez-vous passer en bas demain matin. Je vous mettrai un mot chez la concierge.

Derechef une toux rauque nous interrompt, une toux qui ressemble à l'appel désespéré d'un noyé qui s'étouffe. Gésarine me quitte, sans même me reconduire; et, tandis que je m'en vais d'un pas furtif, j'entends, parla porte du salon qu'elle a laissée entr'ouverte, sa voix profonde et lointaine qui parle au malade, et la toux doucement s'éteindre comme sous une incantation magique.

Le mot de Césarine, le lendemain, me priait de vouloir bien entrer au cabinet littéraire et l'y attendre jusqu'au moment où elle pourrait venir. Le complaisant Gavarot, averti, devait m'y recevoir et me tenir société.

11 était seul, ces messieurs n'ayant pas séance l'après-midi selon l'expression qu'il employa. Césarine, d'autre part, ne trouva l'occasion de descendre qu'assez tard dans la matinée. Ainsi je demeurai en tête à tête avec le bonhomme environ deux heures. Je n'eus pas lieu de m'en plaindre. Il ne demandait qu'à bavarder. Grâce à un peu d'adresse pour diriger le cours de son papotage, j'obtins aisément de lui force renseignements qui me parurent très précieux.

D'abord je débrouillai ce qu'il y avait de décidément faux dans la légende du vieux général hongrois,, c'est -à- dire tout. Car le père de Gésa-

rine, non seulement n'était pas ancien général, et n'avait point perdu son bras à la bataille, comme je le savais déjà, mais il n'était pas magnat non plus, ni en exil, ni une victime de l'Autriche, comme je m'obstinais à le croire encore sur la foi de Durost. L'ami de Durost avait siiuplement été dupe d'une confusion, faite d'ailleurs dans l'esprit de beaucoup de gens, entre Szasz Miklôs et son compère Angyal Istvan, le petit tailleur. C'est celui-ci, farouche révolutionnaire, qui était venu à Paris après l'insurrection hongroise de 49, à laquelle il avait pris part, au reste, en qualité de soldat, pas davantage. Originaires de la même ville et du même quartier, tous deux s'étaient retrouvés ici, et avaient renoué leur amitié d'enfance. Amitié très respectueuse de la part d'An gyal, parce que lafamillede Szasz était là-bas de bonne bourgeoisie, et aussi à cause de la réputation que Miklôs lui-même avait laissée au pays, d'un homme destiné au plus grand avenir comme savant. La déférence du tailleur, sa façon de dire 7ioiis quand il parlait des insurgés hongrois, et enfin le harnois de hussard dont il habillait son admiré compatriote, joint à la mine guerrière du mathématicien, avaient fait attribuer à celui-ci le titre et les exploits de général.

Pn réalité, c'est vers 1837 que Szasz Miklôs,

GÊSARINE 145

lui, était arrivé en France, pas du tout ruiné ni proscrit, mais tout bonnement envoyé avec une bourse d'étudiant pour suivre les cours de la Faculté des sciences. Jeune, beau, dans toute la grâce de son poétique costume national, il avait faitlaconquête d'une demoiselle Malvina Ghampbarry qui tenait alors le cabinet de la rue Touiller, et, l'ayant épousée enfin, il était resté à Paris.

— Une maîtresse femme, a dit Gavarot. Je ne l'ai connue qu'à l'époque de sa maturité; mais elle avait encore des restes fort appréciables. Césarine lui ressemble beaucoup, moins toutefois l'air militaire.

— L'air militaire? ai-je interrompu sans comprendre.

— Oui, je dis bien, a-t-il repris, l'air militaire. Madame Szasz tenait cela de son père, je pense, un ex-major de la grande armée. Elle aimait, d'ailleurs, beaucoup l'uniforme. Les polytechniciens étaient ses favoris. Elle avait un culte pour la mémoire de l'empereur. C'est même à cause de cela qu'elle a nommé sa fille Césarine, féminin de César.

Et, clignant de Toeil, avec une évidente intention de sous-entendu, Gavarot a répété :

— Oui, un culte pour la mémoire de l'empereur. Et de là sans doute sa prédilection de

146 GÉSARINE

runiforme des polytechniciens , futurs artilleurs.

Puis, me parlant à l'oreille, il a vite ajouté :

— Il paraît même que... Bref, je n'insiste pas. En d'autres termes, mademoiselle Malvina était de moeurs... hum ! légères, positivement légères. Il faut entendre monsieur Bochard en parler. Car il l'a connue, lui, quand elle était encore demoiselle. Entre nous, je suppose qu'il lui a... voyons!... fait la cour. Seulement voilà : le Hongrois la lui a soufflée. Aussi ne l'aime-t-ii pas. On dirait vraiment qu'il lui en garde toujours rancune.

— Rancune de quoi ? ai-je fait. Puisque cette demoiselle était de mœurs si légères, qu'importait une amourette de plus ou de moins ?

— C'est qu'il ne s'agissait plus d'une amourette, mais d'un mariage, voyez-vous ; un mariage de passion, qui mit fin à toutes les galanteries. Malvina comptait alors trente ans sonnés, et ce fut là., si j'ose m'exprimer ainsi, son chant du cygne. Une fois mariée, elle devint une très honnête femme. Adieu la bagatelle! Elle adorait son mari. Il était d'ailleurs plus jeune qu'elle. Et, comme dit monsieur Bochard, elle immola tous ses autres amours sur l'autel de celui-là. Le cabinet littéraire passa même à ce moment un mauvais quart d'heure.

GÊSARINE 147

— Pourquoi donc?

— Dame! il y eut de nombreux désabonnements.

Je ne pus m*empêcher d'insinuer :

— Comme naguère, n'est-ce pas, à cause de Paul?

Et, surpris par ce brusque rapprochement, Gavarot a été forcé de murmurer, non sans rougir :

— Mon Dieu ! oui, oui... c'est-à-dire, non. Quoique, en apparence, il y ait une certaine, je ne saurais le nier, analogie.

— Il est, au reste, curieux, ai-je ajouté, que monsieur Bochard se soit trouvé ainsi dans la même situation, à quarante et quelques années de distance...

— C'est vrai, dans la même situation, s'est écrié Gavarot. Tout à fait dans la même. Plus encore que vous ne pensez. Car (je puis bien vous le confier, au point où nous en sommes) lorsqu'il y a cinq ans Césarine a déclaré d'une façon formelle qu'elle refusait de se marier, c'est à la suite d'une proposition de mariage risquée par... positivement par monsieur Bochard en personne. Et le mois dernier, il est revenu à la charge, avec, je dois l'avouer, notre assentiment. Parce que, vous concevez la chose, si monsieur liochard, notre doyen, devenait

en fait le maître de la maison, il n'y aurait, on peut le dire, rien de changé ici, tandis que...

Il a suspendu sa phrase et ne l'a point achevée, et intérieurement j'ai ajouté moi-même :

— Tandis qu'avec Paul ils craignent que Gésarine, comme jadis sa mère Malvina,ne chante son chant de cygne. Et alors, pour eux aussi, adieu la bagatelle !

Car, de nouveau, j'étais hanté par le souvenir de l'accusation du capitaine. En vain je la repoussais, me reprochant d'y songer encore après les nobles émotions que Gésarine m'avait données la veille. Malgré moi, malgré tout, cette accusation prenait corps dans les confidences et jusque dans les réticences de Gavarot, dans cette certaine analogie, qu'il n'avait pu nier, entre la situation de Gésarine avec Paul et celle de Malvinajadis avec le Hongrois.

— L'ayant épousée enfin, avait-il dit en parlant de Szasz Miklôs et de mademoiselle Ghampbarry.

Et cette autre parole, ridicule mais significative :

— Elle immola tous ses autres amours sur l'autel de celui-là.

Et, pour achever de me convaincre, ce terrible :

— Gésarine lui ressemble beaucoup.

Même la protestation de Gésarine contre ridée de devenir la femme de Paul me semblait condamner la pauvre fille. Ty voyais un brave sentiment de pudeur à son éloge, et aussi un aveu tacite de son indignité.

— Cela prouve en elle, pensais-je, une délicatesse que n'avait point sa mère.

Mais j'avais beau me forcer à admirer cette délicatesse, cela ne m'empêchait pas de me dire:

— Il n'en est pas moins vrai qu'elle-même trouve un tel mariage déshonorant pour Paul.

Et en dernière analyse, j'en arrivais à conclure :

— Le capitaine a donc raison tout de même. J'en étais là de mes réflexions, quand Gésarine

enfin est descendue. Elle avait la bouche souriante, et m'a très amicalement serré la main. Mais en même temps elle a tendu le front au baiser de Gavarot, et, dans la fâcheuse disposition d'esprit où je me trouvais, cela m'a vivement choqué.

Baiser donné paternelhîment, sans doute, tout à fait paternellement, comme dirait le bonhomme. Et je sais bien qu'il l'a connue en effet, petite, voici vingt-cinq ans passés. N'importe! L'effet produit sur moi a été mauvais. Ils l'embrassent tous ainsi, alors, tous, jusqu'au Bochard! .l'ai comme souffert à cette idée, souf-

fert pour mon ami. C'est bête, peut-être; mais je n'ai pu m'en défendre.

Aussi est-ce d'un air mal gracieux que j'ai dit:

— Et, mademoiselle, qu'avez-vous décidé?

Elle s'est aperçue de mon humeur désagréable,

et vivement m'a répondu, avec une cordialité désarmante :

— Oh! ne m'en veuillez pas de vous avoir fait attendre si longtemps. Paul ne me laissait pas descendre. Et j'avais tant de joie à lui voir enfin bonne mine ! Car il vatrès bien, vous savez. Encore deux ou trois nuits pareilles, et je lui permettrai de vous recevoir. Vous aurez bien l'amabilité de patienter jusque-là, n'est-ce pas? A propos, où demeurez-vous, que je puisse vous avertir quand l'heure sera venue, et que je ne vous expose plus à monter la garde ici!

— J'ai pris une chambre à l'hôtel Soufflot, dans la rue.

— Tiens! l'ancien hôtel de Paul !

— C'est le plus près de la maison, insinue sournoisement Gavarot.

Car c'est à son tour de faire grise mine. Évidemment il est gêné par ce colloque, où il est question de Paul avec un si naïf abandon, et aussi, ;me semble-t-il, par le ton de familiarité enjouée que Césarine prend envers moi. Il cherche son chapeau, tire sa montre, et balbutie :

— Je m'en vais déjeuner.

~ Non, non, réplique-t-elle en le retenant, restez. J'ai quelque chose à vous dire. Et comme je m'écarte discrètement :

— Oh! ce n'est pas un secret, monsieur. Au contraire, vous nous donnerez peut-être un bon conseil. Voici. Je voudrais vendre une partie de la bibliothèque.

Gavarot a fait un bond, et il la regarde d'un air effaré, la bouche grande ouverte, tellement suffoqué qu'il ne peut prononcer une parole.

— Le moment, ai-je dit, ne me paraît guère favorable.

— Tant pis! répond Gésarine.

— Quoi ! tant pis ! s'écrie Gavarot, qui a retrouvé la voix, et même une voix extraordinaire. Une partie de la bibliothèque, dites-vous ! Vendre les livres, nos livres! C'est de cela qu'il s'agit, positivement de cela !

— Hélas! oui, mon bon ami.

— Mais pourquoi ? pourquoi, grand Dieu ! Ah ! ma pauvre enfant, en êtes -vous arrivée là ! Estil dit que j'assisterai ainsi!... Et que vous ne craignez pas devant monsieur, devant un étranger!...

— Je vous en prie, a interrompu Gésarine assez durement, pas de himentations inutiles! Pas de morale, surtout ! Je sais ce que j'ai à faire.

152 CÉSARINl^.

Mon père, d'ailleurs, est résolu comme moi. Il faut nous aider, voilà tout. Il faut que nos amis nous cherchent des acquéreurs. Quant à monsieur, ce n'est pas un étranger, c'est un ami de Paul.

— Mais, ma chère petite, reprend humblement Gavarot, je ne vous adresse aucun reproche. Je me permets seulement de gémir, pas plus. En d'autres termes, je crois pouvoir déplorer que cette bibliothèque.... Un malheur irréparable. Et en particulier, comme dit monsieur avec tant de justesse, dans un pareil moment ! Voyons, il n'est pas admissible que vous en soyez réduite.... Monsieur Bochard l'ignore, sans doute. Il l'ignore, n'est-ce pas? Il ne soufi'rirait pas certainement... Pourquoi n'avez- vous pas encore recours à lui ?

Au nom de monsieur Bochard, Oésarine a froncé les sourcils. A la dernière phrase de Gavarot, elle riposte, presque brutalement :

— Non, cela, je ne veux plus.

Gela, quoi? J'écoute et je n'ose comprendre.

— Non, reprend-elle avec énergie, je ne veux plus, je ne veux plus. Après la scène du mois passé !

Quelle scène? Évidemment, celle où le Bochard a renouvelé sa proposition de mariage. Comme amoureux, ou comme amant? Jene sais.

Mais, à coup sur, je n'en puis douter, comme homme à qui l'on a déjà eu recours, pécuniairement. Et je me tais, pris d'un vague dégoût.

— Pourtant, réplique Gavarot, si je me chargeais, moi, de la négociation ! Hein ? Si je vous épargnais l'ennui de lui demander vous-même... C'est dans notre intérêt à tous, en somme. C'est je puis le dire, dans l'intérêt de la bibliothèque. Nos livres, songez donc, nos livres !

— Eh! s'est écriée Césarine, croyez-vous donc que je ne les aime pas autant que vous les aimez, nos livres !

Et ses yeux se sont voilés de larmes qu'elle contient.

— Alors, continue Gavarot, alors laissez-moi faire. Par pitié pour eux, laissez-moi m'entremettre.

Il a dit : m" entremettre! Il insiste même, et, avec son adverbe qui cette fois me parait prendre des proportions inusitées, il souligne :

— Positivement m'entremeltre.

— Eh bien ! soit, répond Césarine d'une voix résignée.

Puis se tournant vers moi :

— Pardon, monsieur, de vous mettre ainsi dans le secret de notre misère. Mais vous êtes l'ami de Paul; vous me comprenez, j'en suis sûre. D'ailleurs, je vous expliquerai tout, plus

tard. Vous avez le droit de savoir. Vous saurez. A bientôt. Je remonte. Paul doit s'impatienter.

Et elle nous quitte, ne pouvant davantage contenir ses larmes, qui coulent sur son visage tout pâle.

Gavarot sort avec moi dans la rue, tire la porte dont il ôte le bec-de-cane pour le mettre dans sa poche, et me serre la main sans rien dire. Mais tandis qu'il s'en va, j e le vois faire de grands gestes désespérés, et au douloureux hochement de sa tête je devine qu'il se repète tout bas, comme je le pense moi-même si tristement :

— Pauvre Gésarine \ pauvre Gésarine !

Allons ! il n'exagérait pas, il restait même au-dessous de la vérité, le boutiquier au nez fouinard qui jadis me parlait ainsi d'Angyal :

— Attention ! Ne rigolons pas trop. Il ne plaisante pas, le pique-prune ! Un mauvais coucheur.

Fichtre, non, il ne plaisante pas, le piqueprune ! Et pour peu qu'il y ait, dans chaque café, seulement un énergumène de son acabit, la révolution, la fameuse révolution que je voudrais tant voir, va enfin chauffer.

C'était au caboulot de la rue Gujas. N'ayant reçu aucune lettre de Gésarine, au bout de trois jours d'attente, j'avais éprouvé un enfantin et irrésistible désir d'approcher au moins les gens qui l'approchaient. J'étais las aussi de vaguer quotidiennement, depuis l'autre matiu, parmi des foules où je me sentais solitaire et comme

étranger. J'avais besoin de reposer mes regards sur des faces qui leur fussent plus familières. J'étais donc venu ici, et, favorisé par la chance, j'étais tombé presque dans un rendez-vous de figures connues. Il y avait Louis, l'ancien garçon, devenu patron aujourd'hui, le boutiquier au nez fouinard, le général et le père Heurtault (tiens ! le brave père Heurtault) en train de faire une partie d'échecs ; il y avait surtout le terrible Angyal. Je dis surtoiU, parce qu'à lui seul il menait plus de train que la salle entière, tenant tête à une dizaine de consommateurs devant lesquels il pérorait, en costume de garde national ; et du diable si je l'aurais cru doué d'un organe aussi tonitruant et d'une si sauvage éloquence. Sans doute est-ce l'uniforme qui l'excitait.

— Oui, criait-il, dans son français bizarre et en accentuant fortement certains mots sur l'avantdernière syllabe ; oui, cette fois ici, le peuple il fera son balai de toutes les gouvernements, toutes, et les monarques s'éprouveront dans le sang jusque par-dessus leur oreille, pourquoi le sang il doit arroser la fleur libre et la faire pousser en versant à pluie comme de l'eau.

Il s'éleva là contre un brouhaha de ripostes s'entre-choquant. J'en profitai pour aller m'asseoir auprès de Heurtault, que je saluai en lui rappelant mon nom. Mais il faut croire qu'il ne

m'entendit pas ; car il me répondit, pensant que je lui parlais de la discussion :

— Oh! moi, monsieur, la politique î

Cela en secouant, d'un geste à Idije-m'en-flche, ses petits bras trop courts. Après quoi il se replongea la tête entre les deux mains et tambourina sur sa calotte avec ses doigts en cervelas.

Cependant le général, plus général que jamais, en bottes, dolman et bonnet de fourrure, allait et venait d'un bout de la salle à l'autre, absorbé dans la combinaison de sa partie, le regard au lointain, ses quatre moustaches en coup de vent. Certes il ne se doutait guère qu'en ce moment-là Angyal le prenait à témoin, et clamait :

— Ainsi nous, en Hongrie (et en disant ce nous il désignait le général), nous, c'est par répandre notre sang que nous avons tâché de couquerre nos indépendances contre le sang de l'Autriche, qui est des monarques. Et si nous n'avons pas atteindu le but cette fois ici, nous y recommencerons en mieux, par verser davantage à la bonne occasion, pourquoi il faut massacrer tous les monarques.

Et, interpellant directement le boutiquier :

— N'est-ce pas votre personnelle opinion, m'sieu Jougnin ?

Un silence se fit pour écouter la réplique de

158 GÉSARINE

monsieur Jougniii, ainsi mis en demeure de se prononcer.

— Mon Dieu ! murmura-t-il timidement Je ne dis pas. Pourtant, puisque nous n'avons plus de monarque en France, je crois...

— Plus de monarque! interrompit Angyal avec fureur. Mais moi je dis que tout quiconque empêche à la liberté, c'est un monarque.

— Qu'appelez-vous la liberté ? demanda le patron d'un air important. Il faut bien cependant qu'il y en ait qui commandent ; et alors, si on me commandeje ne suis plus libre.

— Et alors, m'sieu Louis, riposta froidement Angyal, vous n'a qu'à prendre un fusil et tirer. Voilà comme quoi nous avons fait en Hongrie, tout chacun qui avait du cœur.

— Mais, monsieur, s'écria un gros homme frisé, aux yeux de grenouille, mais nous en avons aussi, du cœur. Si vous vous imaginez qu'il n'y a qu'en Hongrie...

- Vous êtes donc pour mon opinion, m'sieur Grouvet.

— Savoir!

— Il ne s'agit pas de savoir, mais de vouloir.

— Vouloir quoi ?

— Vouloir qu'on soit libre.

Monsieur Grouvet se dressa furieux. Les yeux lui sortaient littéralement de la tête,

comme s'ils allaient en jaillir. Sa voix s'étranglait, sifflante, en un fausset perçant. Il glapissait :

— Mais, sacré mâtin ! si je veux être libre de nepasêtre libre, moi? C'est mon afraire,voyons! Personne n'a le droit de nVimposer...

— En effet, ajouta monsieur Jougnin.

Et le patron, au milieu des clameurs approbatives, formula le sentiment de tous dans ce résumé triomphant :

— Voilà ce que pensent les gens sensés, m'sieu Angyal.

Angyal haussa les épaules avec une expression de mépris orgueilleux qui fit éclater contre lui une tempête de vociférations. Vraiment il fallait que le général et le père Heurtault eus sent l'amour des échecs chevillé au corps, pour ne pas prendre garde à ce hourvari. Moi, cela me donnait envie de me lever, de gesticuler et de crier aussi, n'importe quoi.

— Mais enfin, répétait impérieusement le patron, concluez, m'sieu Angyal, concluez. Ça vaudra mieux que de hausser les épaules.

— C'est cela, concluez, ordonnaient les autres, debout et menaçants.

— J'ai conclue tout à l'heure, répliqua Angyal. Pour toutes les gouvernements, tous les monarques, la mort.

16Q GÊSARINE

Ily eut une nouvelle explosion de hurlements. Mais cette fois, le gros frisé était passé du côté d'Angyal. Parmi le tohu-bohu des voix, je distinguais nettement la sienne, très aiguë, qui claironnait :

— Il a raison, oui, oui, la mort. N'y a que ça. Ny a que ça.

En même temps, il serrait frénétiquement la main du tailleur. Gela fit une vive impression sur les autres, parmi lesquels son opinion avait sans doute du poids ; car en un moment le haro s'apaisa,et quelques-uns,tournant casaque, affirmèrent à leur tour qu'il approuvaient Angyal.

— 11 suffit de s'entendre, insinua monsieur Jougnin.

— - Bien sûr, appuya le patron. Entre gens sensés!...

— C'est que, reprit monsieur Grouvet, j'avais cru d'abord qu'on nous reprochait de n'avoir pas de cœur. Mais s'il est question simplement de courir sus à la tyrannie...

— Et de soutenir que Paris ne doit pas être muselé...

— Et de refuser qu'on le sacrifie àVersailles...

— Et de tenir tête aux ruraux...

— J'en suis, alors.

— Moi aussi, parbleu !

— Et moi donc !

Les phrases se succédaient, se croisaient, accompagnées de poignées de main à monsieur Grouvet et au tailleur.

— Car au fond, reprit le patron qui aimait à résumer, nous sommes tous d'accord ici, n'estce pas? Tous. Et des personnes tranquilles cependant ! Ainsi, ces messieurs eux-mêmes, qui jouent aux échecs comme de braves gens qu'il sont...

Il s'était approché de nous et s'adressait à Heurtault.

— Oh! moi, fit le bonhomme, vous savez, je suis de Tavis qu'on veut.

— Et vous, général ? demanda fiévreusement le gros frisé.

Le général, troublé dans ses combinaisons, fronçason farouche visage dont les poils se hérissèrent, et répondit d'un ton brusque :

— Gomme Angyal, je pense comme Angyal.

Et son bras manchot s'abaissa d'un geste terrible. Il venait évidemment de décider en luimême un coup d'échecs où il risquait le tout pour le tout. Son geste avait Tair de commander un effroyable massacre.

Le lendemain, Gésarine m'envoyait la singulière lettre que voici, par où je me trouvais jeté dans un embarras inattendu.

« Cher monsieur,

Paul va aussi bien que'possible et il est en état de recevoir votre visite que je lui ai annoncée pour tantôt. Je dois vous dire tout d'abord que cette nouvelle l'a ravi. Rien ne pouvait lui être meilleur que l'idée de vous revoir, surtout de la façon dont j'ai arrangé les choses. En quoi vous m'approuverez, j'en suis sûre. Je lui ai dit, en effet, que vous lui apportiez, de la part de son père, une somme, à valoir sur leurs comptes, de cinq cents francs. Vous aurez donc l'obligeance de lui remettre, comme tel et non à quelque autre titre, le billet de banque ci-inclus. Vous

CÊSARINE 1C3

êtes trop l'ami de Paul, je le sais, pour m'en vouloir de vous faire participer à ce mensonge dont vous comprenez sans doute le motif. Je vous recommande aussi très expressément de ne contrarier Paul en rien touchant notre mariage, qu'il considère comme décidé. Ne soyez pas étonné si mon attitude à cet égard vous semble démentir mes paroles de l'autre jour. Mon refus est on ne peut plus sincère, je vous le jure. Mais la santé de Paul m'oblige à toutes sortes de ménagements, et en particulier à ne pas entrer en lutte avec lui sur un sujet qui lui tient tant à cœur et à propos duquel il ne veut pas entendre raison. J'ai dû, par pitié, avoir l'air de consentir. Vous jugerez vous-même s'il m'était permis de faire autrement. Donc, monchermonsieur, voilà qui est bien compris, n'est-ce pas ? Vous ne parlerez de M. de Roncieux que dans les termes les moins irritants pour Paul, vous présenterez les cinq cents francs comme une avance sur le règlement de tutelle, et vous ne discuterez en aucune manière le projet de mariage. Excusez-moi de vous dicter de la sorte votre conduite et presque vos paroles. 11 s'agit du bonheur de votre ami; il y va de sa vie peutêtre. C'est ce qui m'autorise à vous prendre pour confident et même pour complice, vous le seul être, avant moi, qui l'ayez jamais aimé.

Aussi je vous remercie d'avance, sans crainte que vous disiez non. A tantôt !

« Gésarine. »

Pouvais-jedire non, en effet? Pouvais-je refuser d'être son confident, de devenir son complice? Ne me donnait-elle pas l'exemple àsuivre, l'exemple de tout sacrifier à cette unique préoccupation: que Paul était malade? Sans doute ; et ce fut là mon premier et très humain sentiment.

Cependant, à la réflexion, et en relisant la lettre, des scrupules m'assaillirent aussitôt. J'eus peur d'avoir cédé trop vite et trop aisément à un mouvement de pitié, dont on avait calculé que je serais dupe. Oui, je flairais du calcul entre les lignes de cette lettre en apparence si naïve. J'estimais qu'il y é.ait insisté outre mesure, entre autre choses, surlesprécautions à prendre pour ne pas contrarier les idées matrimoniales de Paul. Un mot, me semblaitil, aurait suffi à m'avertir. Mais pourquoi tant de phrases pour disculper un consentement qui démentai en effet les énergiques et nobles protestations de naguère ? Rien ne meprouvaitque ce consentement ne fût pas réel. 11 y avait là, dans cette diplomatie à double fond pour ainsi dire, une obscurité louche qui me mettait en défiance.

GÊSARINE 165

Et ainsi tout d'abord j'en voulus à Gésarine, moins du mensonge proposé à l'endroit de Paul, que du mensonge dont je la soupçonnais à mon endroit.

Une fois mis sur cette piste, la lettre, relue de nouveau, ne me parut plus seulement hypocrite, mais impudente. D'autres scrupules me vinrent alors,auxquels je m'étonnai de n'avoir pas pensé tout de suite. Ils sautaient aux yeux, pourtant. Quoi ! n'était-ce pas trahir Paul, que d'aider à le tromper sur la source de cet argent? Je savais bien d'où il venait, moi, ce billet de banque. Du Bochard, n'est-ce pas? Et que Gésarine, comme je le croyais en ce moment, eût été la maîtresse de cet homme, à quelle infamie ne voulait-elle pas me faire prêter les mains! En acceptant, à quel rôle n'allais-je pas ravaler mon ami! Lui-même, plus tard, le malheureux garçon, si jamais il apprenait la vérité, me pardonnerait-il de ne pas la lui avoir dite, et d'avoir préféré le soin de sa vie à celui de son honneur? Et le capitaine, que penserait-il d'une pareille complicité, le brave capitaine ? Et n'aurait-il pas le droit, un jour, de me jeter à la face que j'avais servi d'entremetteur àja honte de son fils ?Non,non,jenepouvais pas accepter. On faisait appel à mon affection pour Paul. Eh bien! précisément, cette affection me défendait de tremper dans ce complot dont le

but était de l'avilir. Mon devoir, mon strict devoir envers lui que j'aimais, envers son prèe qui m'avait sauvé de la mort, me commandait au contraire de déjouer ces machinations, d'apporter la clarté dans ces ténèbres et de venir crier au misérable :

— Prends garde, ami. Le pain que tu manges est du pain ramassé en pleine boue. Tu n'en savais rien. Mais tu vas le cracher quand je t'aurai montré d'où sort cet argent. Voici.

Et je parlerais, et ensuite je l'emmènerais avec moi, le pauvre diable, et il me remercierait de lui avoir ouvert les yeux.

Et si, en lui ouvrant les yeux, je lui brisais le cœur ! Et si, fût-ce physiquement, il n'était pas assez fort pour supporter une semblable opération ! Et s'il en mourrait !

— Et bien ! tant pis ! L'honneur avant tout ! aurait certainement dit le capitaine.

Et comme lui, en cet instant, je pensais ce « tant pis » implacable. Car on a de ces héroïsmes-là, entiers, superbes, sans compromis, à la romaine, quand il s*agit de l'honneur des autres.

C'est dans cette ferme résolution de justicier que je me rendis chez Césarine. Mon coup de sonnette lui-même en témoigna, brusque , sec, un coup à casser le cordon. La sonnette, d'ail-

leurs, ne s'en émut pas autrement, grâce aux chiffons dont son battant était entortillé. Et la disproportion entre ce petit bruit sourd et mon grand geste violent me donnait sans doute une mine désappointée et ridicule; car Gésarine, en me voyant, se mit d'abord à sourire. Ce sourire me blessa et aussitôt me rendit la physionomie indignée que je devais avoir avant le coup de sonnette. Et soudain Gésarine comprit.

— Gomment! Vous n'acceptez pas? fit-elle d'une voix rauque.

Ses mains, qu'elle portait vers moi d'un geste uppliant, tremblaient. Sa face, déjà si blême d'ordinaire, avaitblémi encore davantage. C'était une pâleur profonde, pour ainsi dire, une pâleur qui ne s'étendait pas seulement en voile à Heur de peau, mais qui pénétrait sous la chair, exsangue et glacée comme une chair morte. Le regard lui même en avait été terni. Ou plutôt, il me fit l'effet de s'être retiré au fond des yeux, dont les prunelles vitreuses semblaient ne plus recouvrir que de l'ombre et du vide.

Une pitié me prit devant cet anéantissement douloureux. Mon courage de justicier m'abandonna.

— Et bien ! non, pensai-je, non, je n'irai pas jusqu'à Paul. Je ne lui crierai rien. Ge serait

168 GÉSARINE

trop cruel pour la pauvre fille. Je me contenterai de refuser ce qu'elle me demande. Peut-être, après tout, n'ai -je pas le droit de faire plus. Et je lui tendis sa lettre en disant :

— Je n'accepte pas, en effet, mademoiselle. Je ne peux pas accepter.

— Pourquoi? me répondit-elle très bas.

Nous étions sur le palier.

— Ce n'est pas ici le lieu, dis-je, de vous fournir mes raisons.

Gomme elle me faisait signe d'entrer, j'ajoutai rapidement :

— Ni ici ni ailleurs, du reste. Gela ne souffre pas même de discussion. Je ne veux pas, voilà tout. Je ne dois pas.

— Pourquoi? répliqua-t-elle de nouveau.

Gette fois, elle avait parlé d'un ton plus sûr.

Une flamme était remontée en son regard. Evidemment ma pitié l'enhardissait. Je me sentis redevenir ferme à cette constatation, et que mon cœur se rendurcissait contre tant d'audace. Gomment! elle ne s'inclinait pas devant mes justes scrupules! Elle feignait de ne point les entendre ! Il fallait les lui expliquer! G'est donc la lutte qu'elle voulait? Tant pis pour elle! Et je repris, d'un verbe irrité, mais essayant encore de lui persuader la retraite :

— Prenez garde, mademoiselle. Vous avez

tort de me pousser à bout. Vous auriez mieux fait d'accueillir mon refus simplement, sans commentaires. Ces commentaires, que vous exigez, vous paraîtront pénibles. Ce que j'ai à vous dire...

Elle me prit la main, d'un mouvement décidé; puis, bravement :

— Entrez et dites. Je suis prête à tout écouter.

Je fus stupéfait d'abord de cette bravoure. Mais quoi! n'était-ce pas du cynisme? Allais-je m'en laisser imposer? Cette idée acheva de me retendre. A la trouver si résolue, elle, je reconquis, moi aussi, toute ma résolution. Et cette résolution même devint féroce, après que Gésarine eut ajouté, d'un air impérieux qui me sembla presque insolent :

— Seulement, faites vite. Paul s'impatiente aisément. Je ne veux pas qu'il attende.

— 11 n'attendra pas, répliquai-je avec une dure ironie. Car c'est devant lui que je vais vous dire...

— Devant lui !

Elle redevint blême comme tout à l'heure. Je la crus près de s'évanouir. Mais maintenant j'étais impitoyable. Je m'étais trop avancé pour qu'une reculade ne me parût point lâche.

— Oui, repris-je, devant lui. C'est vous-même

170 GÉSARINE

qui l'aurez voulu. Et moi aussi, maintenant, je le veux.

— Mais vous êtes son ami pourtant !

— C'est justement parce que je suis son ami.

— Mais qu'est-ce que vous lui direz ?

— Ce qu'il faut qu'il sache.

Elle me regardait comme afifolée. Elle semblait ne pas comprendre. Tout son être m'interrogeait et me suppliait à la fois. Mais pouvais-je m'attendrir à présent ? J'avais hâte, au contraire, d'en finir avec mon affreuse et nécessaire besogne. Et ce fut presque brutalement que j'ajoutai :

— Allons, mademoiselle, assez de temps perdu, assez de mots inutiles! Laissez-moi faire mon devoir.

Elle me contempla longuement, fixement, cherchant à lire au plus profond de moi. Elle était haletante. Un moment je m'imaginai quelle allait éclater ensanglots, et sejeter à mes genoux, €t tenter une scène de larmes, contre laquelle d'avance je me raidissais. Mais non. Brusquement toute sa face se rasséréna, et, d'une voix calme, comme si elle se parlait à elle-même, elle murmura en articulant à peine :

— 11 aime Paul véritablement. Oui, c'est cela, c'est cela.

Puis, avec un triste sourire, qui me retourna tout le cœur ;

— Et bien ! soit, dit-elle, entrons, et faites-le, votre devoir.

Hélas! je compris tout de suite, en pénétrant dans la chambre de Paul, ce qu elle entendait par là, et que mon seul devoir ici consistait à me taire, ou plutôt à parler comme le voulait Césanne, à être son complice, sans discussions, sans scrupules. Quand même le capitaine aurait eu mille fois raison, quand même j'aurais tenu en mains les preuves irréfragables que Gésarine était une vieillegourgandine,lafemelleàpions,lamaitresse de Heurtault et d'un tas d'autres, la maîtresse du Bochard surtout, et qu'elle entretenait Paul avec le fruit de sa prostitution, et qu'elle agissait ainsi, non pas par amour, mais par un vil calcul, pour engluer le misérable, pour s'en faire épouser; quand même j'aurais eu de toute cette honte la certitude, non, je ne pouvais, je ne devais rien dire. Il n'y a pas d'honneur ni de justice qui tienne; on n'achève pas un mourant î

Pauvre Paul ! Combien il avait changé ! Je l'aurais rencontré dans la rue sans le reconnaître. Ses yeux seuls eussent réveillé en moi un souvenir. C'étaient toujours ses grands yeux d'enfant malade, mais encore plus ouverts et plus étincelants de fièvre. On eut dit qu'il voulait les emplir de cette lumière qu'ils allaient bientôt ne plus voir. Ils paraissaient d'autant

plus grands, au reste, que sa face à présent était diminuée par une chevelure très épaisse qui lui couvrait le front et par une barbe envahissante qui lui mangeait les joues. Ce touffu et cette précocité du poil sont caractéristiques chez les poitrinaires. Jamais pourtant je n'avais remarqué aussi à plein cette étrange végétation, où la plante humaine a l'air de ces frondaisons hâtives et luxuriantes s'épanouissant vite et fort parce qu'elles sont destinées à finir tôt. Son corps avait poussé de même, et trop, tout en longueur, les épaules étroites, le thorax rentré, le dos rond. Il se voûtait déjà, épuisé de s'être érigé si rapidement, et si haut, et semblait ne pouvoir supporter le poids de la tête, énorme, disproportionnée, garnie excessivement, qui s'inclinait vers la terre. Cela faisait songer à un roseau surchargé par son faîte, et dont la sève commence à tarir, et qui penche, prêt à casser. Ces comparaisons, de mélancolique poésie, me venaient à l'esprit malgré moi ; et en même temps je percevais des détails d'observation précise, cruellement significatifs, se traduisant en diagnostic médical. C'était le tremblement des mains, dontj'avais senti aussi, dans une étreinte, la rugosité d'épiderme, les phalanges noueuses, la moiteur froide. C'était le creux des tempes, où Ton eût cru que deux pouces venaient de

GÉSARINE 173

s'enfoncer en les serrant. C'était le décollement des oreilles, à la peau tout ensemble parcheminée et transparente, au lobe flasque, au bord désourlé. C'était le nez dont l'arôte sèche avait des luisants de cire, et dont le bout aigu se pinçait à chaque battement d'ailes des narines. C'était surtout la petite plaque rouge allumée aux pommettes comme si une flamme intérieure y brûlait le sang.

Cependant Paul me disait, avec une expression joyeuse :

— Que cela me fait donc plaisir de te retrouver, et de savoir que tu m'aimes encore î Ah ! il n'y a pas de remède, vraiment, qui vaille cela pour moi : un peu d'afl'ection. Déjà c'est par l'affection, par la tendresse, que Césarine m'a sauvé. Avec une amitié de plus auprès de moi, je suis sûr de la guérison prochaine et complète. Il s'en faut de très peu, d'ailleurs. Je vais presque bien, tu vois.

— Oui, continuait Césarine, voilà plusieurs nuits qu'il dort comme un enfant.

— Et, ajoutait-il, je tousse à peine cinq minutes, le matin. Tu penses, quel progrès! C'est superbe. J'ai été tellement bas, si tu savais! Mais enfin aujourd'Jiui, grâce à cette amie admirable...

— Bon, bon, interrompit doucement Césarine,

j'ai raconté tout cela. N'y revenons plus. C'est de 1 histoire ancienne.

— Je dois te paraître rudement changé, hein? reprit Paul.

Je fis un effort pour répondre :

— Mais non, pas trop. Tu as beaucoup grandi surtout. Et puis, il y a ta barbe et tes cheveux...

— Oui, oui, répliqua-t-il en souriant, cela me vieillit, sans doute. Est-ce drôle, tout de même, que j'aie une barbe de sapeur et des cheveux de roi mérovingien, moi, tandis que, toi, tu es tondu et tu n'as qu'un brin de moustache! Qui aurait cru^cela, il y a quatre ans?

Puis, avec une gaîté qui me navrait:

— 11 n'y a pas à dire, mon cher; à présent, c'est moi qui te fais le poil.

Gésarine aussi souriait, charmée de cette bonne humeur. J'essayais en vain de l'imiter. Il m'était impossible de prendre la mine qu'il fallait. J'avais presque envie de pleurer. Sans en soupçonner la cause, Paul s'aperçut de ma contrainte.

— Allons, fit-il, c'est le monde renversé aujourd'hui. Je plaisante et tu es grave. Mais, pardon, j'oubliais... Gésarine m'a dit que tu avais pour moi une commission. Je comprends.. . C'est probablement cela qui te gêne. Tu voudrais t'en débarrasser le plus tôt possible, n'est-ce

pas? Oui, oui, ce sujet-là m'est pénible, tu le sais. Et tu crains de l'aborder, voilà. Enfin, puisqu'il le faut, parlons-en, de mon...

Le mot père lui resta dans la gorge, et il acheva, la voix étranglée :

— ... de monsieur de Roncieux.

Son visage s'était contracté, et il se frottait les mains pour en contenir le tremblement, devenu d'une violence extrême.

— Mais, dis-je, calme-toi d'abord, je t'en prie. Les nouvelles que j'ai à te donner, précisément, ne sont pas mauvaises. Bien au contraire.

— Sans doute, répliqua-t-il. Césarine m a déjà mis au courant. Aussi, je suis calme, je t'assure, très calme. Évidemment je pouvais, je devais m'attendre à autre chose qu'à cette espèce de... de résipiscence. Car, à ce qu'il paraît, il a eu comme un accès de justice envers moi. Il consent enfin à me restituer un peu de ce qui m'appartient. C'est un commencement, je ra voue, et qui m'étonne.

Il s*était levé, marchait à grands pas par la chambre, essayant ainsi de donner cours au visible besoin d'agitation qui le tourmentait, et qui lui faisait trembler maintenant, non seulement les mains, mais tout le corps.

Je profitai du moment où il me tournait le dos, et, sans qu'il me vît, je tirai de la lettre de Gé-

sarine le billet de banque. Elle me jetait alors un regard tellement chargé de prières que je n'eus pas l'ombre d'une hésitation à lui obéir. Je tendis à Paul les cinq cents francs.

— Voilà ce qu'il m'a prié de te remettre.

Il prit le billet du bout des doigts ; puis, brusquement, il s'écria en le froissant dans son poing fermé :

-- Après tout, je suis trop bête d'avoir de la répugnance. C'est mon dû. Ce n'en est même qu'une partie.

Il ajouta, d'un air sombre :

— Hélas! pourquoi cela vient-il si tard seule met?

— Oh! mon ami, fit Césarine, c'est mal ce que vous dites-là. Vous regrettez donc...!

—Non, non, pardonnez-moi, reprit-il vivement. Je ne regrette rien, en vérité, rien.

Et, se tournant vers moi, la mine enthousiaste :

— Non, non, répéta-t-il. Car je n'ai pas honte de tout ce qu'elle a fait pour moi, vois-tu ; et tout ce qu'elle a fait, il faut que tu le saches, et qu'elle ne s'est pas contentée de me soigner pour m'arrachera la mort, mais qu'elle m'a sauvé tous les jours depuis quatre mois, qu'elle m'a nourri, tu entends, nourri, et que sa charité...

— Paul, Paul, je vous en prie, interrompit

GÉSARINE 177

Césarine, ne parlez pas de la sorte. Est-ce qu'il y a charité entre amis ? Est-ce que n'importe qui, d'ailleurs, n'aurait pas agi comme moi? Et pourquoi auriez-vous honte d'avoir accepté de moi un service? Et encore, pas de moi, mais de mon père.

— Non, répliqua Paul, devons, de vous seule. Mais, quand même, je n'en rougis pas, en effet. Et pourtant vous êtes une femme, et je vous aime. Vous ne pouvez pas comprendre ce qu'il y a là d'inacceptable pour un garçon de cœur. Bêtement, il est vrai. Une question de respect humain, pas plus. Il a fallu, pour m'y faire réfléchir, me rappeler monsieur de Roncieux, ses idées étroites, son brutal honneur. Oh ! cet homme! Même en cela, il m'a persécuté. La pensée seule de ce qu'il oserait penser, lui, voilà ce qui parfois empoisonne jusqu'à la reconnaissance que j*ai pour vous.

Il s'exaltait de plus en plus. Il se jeta soudain dans mes bras, en me disant :

— Mais toi, mon ami, toi, tu n'estimes pas que j'aie eu tort, n'est-ce pas, ni que je puisse éprouver de la honte ? Songe qu'elle est ma fiancée, qu'elle sera ma femme.

— Pourquoi te défends-tu? lui répliquai-je. T'ai-je accusé ?

— Ah! s'écria-t-il, j'ai peur que cet homme

t'ait dit, comme il a eu l'infamie de me l'écrire, que j'étais un misérable.

— Il t'a écrit cela?

— Oui, et c'est l'unique réponse que j'aie reçue de lui après lui avoir loyalement raconté les choses.

— Paul, ne pensez plus à cette réponse, fit Césarine. Elle est annulée par la commission d'aujourd'hui. Puisque monsieur de Roncieux vous envoie cet argent, c'est qu'il reconnaît ses torts envers vous. Il faut oublier ce qu'il a pu écrire auparavant, dans un mouvement de colère.

— A propos, me dit Paul brusquement, quand donc l'as-tu vu, cet homme?

Césarine me coupa le parole, répondant pour moi,[et me dictant ainsi le mensonge que je devais faire :

— Il y a huit jours, dit-elle.

— Oui, répétai-je, huit jours.

Paul respira longuement.

— Alors, en effet, reprit-il, cet envoi, étant postérieur à sa lettre, semble la rendre non avenue. Mais, en ce cas, pourquoi n'a-l-il pas ajouté un mot, un simple mot? Car tu n'as à me remettre que ce billet de banque, sans rien, n'esl-L'O pas, sans une ligne d'explication.

Césarine intervint de nouveau, me tirant de

l'embarras où j'étais pour inventer une réponse.

— Des explications, fit-elle, si ! Monsieur vous en apporte. On lui en a donné de vive voix. Et elles sont plutôt bonnes ; elles prouvent un regret...

Je fus obligé de me prêter encore à ce que voulait Gésarine. Ses yeux auraient attendri, en ce moment, le capitaine lui-même. J'ajoutai donc:

— Voilà. Ton père m'a dit qu'il avait eu tort, en effet...

— Il ne t'a pas dit cela, s'écria Paul. Jamais cet homme n'a parlé ainsi. Lui, avoir tort, et avec moi, et l'avouer ! Ce n'est pas possible. Ah! mon ami, je ne te crois pas.

En vain, Gésarine et moi nous insistions par des :

— Mais si, mais si !

— Non, non, reprit Paul, n'essayez pas de me tromper davantage. Je devine. Merci de votre bonté, de votre affection. Vous me trompez, pour me faire accepter cet argent. Gar ce n'est pas par justice qu'il me l'envoie, sois sincère ; ce n'est pas une restitution qu'il me fait : c'est par pitié qu'il agit, par pitié seulement. Oh ! je le comprends enfin. De là ton air contraint de tout à l'heure, et tes hésitations, et vos généreux mensonges.

Sa voix s'enflait, avec des hoquets de respiration courte et caverneuse.

— Mais je le refuse, continua-t-il, je le refuse alors, cet argent. Une aumône, je n'en veux pas. De n'importe qui, cela me serait égal. Mais de lui, grand Dieu ! Une aumône de lui !

Et d'un geste où se manifestait une réelle horreur, il jeta par terre le billet de banque. A cette horreur, son corps entier était en proie, frissonnant, secoué. Son visage était devenu livide, jusqu'aux pommettes elles-mêmes, dont les deux petites plaques rouges avaient disparu, soudainement évanouies comme deux flammes éteintes par un souffle.

Puis, laréaction s'opérant, le sang lui remonta du cœur, lui congestionna les poumons, l'étouflfa, et une quinte de toux l'abattit dans un fauteuil, la gorge râlante, la poitrine convulsée. Césarine, pendant qu'il toussait, lui soutenait le front de sa main et, après chaque douloureux effort, lui passait doucement un mouchoir le long des lèvres, où moussait dans la barbe une écume de pourpre pâle.

— Paul, Paul, murmurait-elle en même temps avec des intonations de gronderie caressante, pourquoi êtes-vous si peu raisonnable ? Pourquoi vous mettre dans un état pareil, méchant enfant ? Et cela juste au moment où votre père,

quoi que vous en disiez, vous fait en quelque sorte amende honorable. Car sa pitié même, rien que sa pitié, nest-ce pas déjà quelque chose? Et ne faut-il pas lui en savoir gré? Songez, mon ami, songez que dans toutes vos lettres vous lui parlez si orgueilleusement ! Songez à l'irritation qu'il doit avoir devant votre tenace désir de ce mariage...

— Non pas mon désir, interrompit Paul,mais bien ma volonté, expresse, absolue, unique.

— Justement, ajoutai-je, en venant à la rescousse, et en m'engrenant de plus en plus dans macomplicité avec Gésarine. Plus ta volonté à cet égard est formelle, et plus tu as tort de prendre en mauvaisepart l'envoi de ton père. Aumône ou restitution, qu'importe! En la faisant, il te cède. C'est une façon d'acquiescement. (Vest comme un commencement d'approbation. Enfin, il m'a paru, en causant de toi avec lui, m'apercevoir...

Ah! que ce mensonge me coûtait peu de remords! Combien je m'y complaisais, au contraire, sûr que c'était là mon devoir, et sans le moindre scrupule à travestir aussi co oiplètement les sentiments du capitaine ! A mesure que je parlais, je me sentais tellement remercié par Césarine, tellement béni par sareconnaissance, et je voyais le lamentable visage de mon ami s'illuminer peu à peu d'une telle joie!

Il sembliait revenir à la vie, le pauvre, et vraiment guérir, ainsi que sous l'effet d'un remède miraculeux. Il était maintenant allongé dans le fauteuil, sa quinte calmée, la nuque soutenue par un oreiller qu'avait mis Gésarine. Et ainsi, tranquille, reposé, la tête en arrière, on eût dit qu'il était en extase et que mes paroles lui versaient un baume.

— Tu crois, fit-il, tu crois réellement qu'il approuve ?... Est-ce qu'il t'a exprimé en termes clairs...?

Je n'osais pas répondre oui. Gésarine le comprit et vint à mon aide, m'épargnant d'aller jusqu'à cette affirmation.

— Ge n'est pas probable, dit-elle. Vous en demandeztrop,moncherPaul.Votre père n'a pas pu se prononcer avec une netteté aussi catégorique. Un pareil revirement serait inexplicable.

•—Sans doute, ajoutai-je ; je te donne simplement mon impression. Il m'a semblé... J'ai cru sentir... Voilà tout.

La physionomie de Paul changea de nouveau et je regrettai d'avoir manqué de bravoure en m'arrêtant à mi-chemin de mon mensonge. Mais ce regret céda tout de suite la place à un profond étonnement, où me jetèrent ces phrases de Paul, prononcées avec une sourde colère :

— Aufcnd J'aime mieux ça. Oui, j'aime mieux

GltSARINE 183

qu'il n*àit pas eu envers moi ce mouvement de cœur, qui m'aurait forcé à le trouver bon, à lui avoir de la gratitude.

Gésarine fut frappée, comme moi, de Tirréconciliable haine que témoignaient ces mots, et qu'accentuait le regard de Paul où avait passé un farouche éclair.

' — Comment pouvez-vous parler et penser de la sorte ? lui dit-elle presque sévèrement. Tout à l'heure, au contraire, à l'idée que votre père s'était radouci, vous paraissiez radouci vousmème,-iomme vous devez l'être, comme je serais si heureuse de vous voir !

— Tout à l'heure, répliqua-t-il d'un air tragique, j'étais lâche. A rêver notre bonheur désormais sans obstacles, je me laissais amollir. J'oubliais, j'oubliais...

Gésarine et moi nous eûmes le même cri d'anxieuse interrogation :

— Quoi? quoi?

Garnous sentions prêt à s'échapper de ses lèvres le secret que tous deux nous avions tant envie de connaître, le secret de sa haine, de son horreur, le secret qui mettait entre le fils et le père un infranchissable abîme. Mais notre curiosité, celle de Gésarine surtout , ne tint pas devant la poignante expression de douleur qui bouleversa soudain tous les traits du malade.

C'était à croire qu'il allait entrer en agonie. Aussi Gésarine s'écria-t-elle, dans un élan de charité :

— Oui, oui, je comprends, nous comprenons. Vous ne pouvez oublier en effet combien il a été cruel pour vous ; et votre rancune s'expliifae d'elle-même, naturellement.

Et sa main, derrière le fauteuil, me faisant signe de ne pas insister, de ne pas être impitoyable, je me hâtai de dire comme elle :

— Bien sur. Gela se conçoit. Au reste, j'ai vu ton père de près, moi, et j'ai pu ainsi me rendre compte de l'antipathie que doivent avoir Tune pour l'autre vos deux natures. Il est si violent, si autoritaire, si peu tendre! Un vrai bouledogue, comme tu me le disais au lycée.

— C'est cela, c'est bien cela, fit-il.

11 paraissait tellement soulagé de nous voir satisfaits par cette explication, que j'eus le courage de continuer et de malmener le brave capitaine, mon sauveur pourtant. Qu'elles étaient loin, mes héroïques résolutions de justicier! Mais quoi!...

— Tout de même, Paul, reprit Gésarine, cela ne doit pas vous empêcher d'accepter l'argent que vous envoie monsieur de Roncieux.

— En effet, ajoutai-je, en allant ramasser le billet de banque.

Aussi bien, puisque à présent j'avais pris

mon parti d'être le complice de Césarine, il me fallait la soutenir jusqu'au bout. Je ne craignis donc pas d'insinuer :

— Fût-ce à titre d'aumône, mon ami, tu n'as pas le droit de refuser cet argent, dont vous avez besoin peut-être.

— C'est vrai, tit-il d'un ton résigné. Pardonnez-moi, Césarine, de ne pas y avoir réfléchi plus tôt. Et merci, toi, de m'y faire penser. C'est vrai, que nous en avons besoin, et que je vous le dois, mon amie, à vous et à votre père. Hélas! vous avez beau ne pas me l'avouer, je suis sûr que vous vous êtes endettés, depuis quatre mois, et par ma faute. Ne dites pas non.

— Qu'importe! s'écria-t-elle. Nous ne comptons pas ensemble, puisque je serai votre femme.

— Vous avez toujours raison, répliqua-t-il.

Il sourit doucement, prit le billet de banque que je lui tendais de nouveau, le déplia, le considéra avec attendrissement.

— C'est le premier argent que je mets dans la maison, dit-il alors, d'un air grave. Prenez-le, ma chère femme. Et de quelque main qu'il me vienne, béni soit-il !

Et, avant de le donner à Césarine, il le baisa en pleurant.

Je ne pus retenir un cri. Cette fois, c'en était trop. Quoi! cet argent, l'argent de Bochard...!

Je lançai àCésarine un regard chargé d'indignation. Mais je n'eus pas l'énergie de soutenir le sien, lamentable, désespéré, plein de ferventes oraisons qui demandaient grâce. Elle avait pris contre sa poitrine la tête de Paul, et l'y berçait en lui essuyant le visage d'un geste maternel, tandis qu'elle-même, les yeux fixes, le cou gonflé de gémissements qu'elle étouffait, les narines et la bouche frémissantes, elle pleurait en lentes larmes silencieuses, avec une face de martyre.

Cependant Paul était épuisé par tant d'émotions. Une nouvelle quinte de toux le prit, plus rude encore que la première, et qui le laissa moulu, suffoqué, l'haleine brève et sifflante. Je jugeai inutile de le fatiguer davantage en prolongeant ma visite. Lui-même, quandje me levai pour partir, ne me retint pas. Il avait visiblement besoin de repos, physique et moral. Il se contenta de me dire, d'un ton banal, presque froid :

— A bientôt!

— A demain, répondis-je.

— Non, non, fit vivement Césarine. Il serait plus sage de remettre cela à quelques jours. Il faut qu'il reprenne des forces.

Et il n'objecta rien, acquiesçant du regard, soumis, sans volonté. La poignée de main qu'il

me donna était humide et molle. Elle me parut d'un indifférent.

Cet anéantissement,cet abandon de lui-même, me navra plus que tout le reste. Sans réfléchir que sa lassitude seule en était cause, j'y vis comme une preuve du servage où l'avait réduit Césarine. Cela m'irrita contre lui et contre elle. Je m'en voulais, à moi aussi, de m'être si complaisamment prêté à la comédie qu'elle m'avait imposée pour rendre ce servage encore plus étroit. Ainsi qu'en arrivant, je ne sais pourquoi, je craignais d'être dupe. Et Césarine sentit bien mon mécontentement intime. Gomme elle m'ouvrait la porte du palier, en me reconduisant, elle me dit tout à coup:

— Est-ce que vous regrettez ce que vous avez fait?

— Oui et non, répliquai-je. A coup sûr, une fois entré, je ne pouvais agir autrement. Mais je n'aurais pas du entrer.

— Eh bien! reprit-elle, si vous pensez ainsi, ne revenez plus.

C'était jeté d'une voix impérieuse, qui me stupéfia. Elle ajouta aussitôt :

— Alors, vous me croyez une coquine? Oui, n'est-ce pas? Et tout de même vous avez fait cela. Ah ! comme vous l'aimez aussi, mon Paul ! Merci ! merci !

Et, avant de se sauver, me prenant la tête à pleines mains, comme à un enfant, elle m'embrassa sur les deux joues, follement, très vite, la gorge secouée par un bruit dontjeme demandai si c'était un éclat de rire ou un sanglot.

Voilà plus d'une grande semaine, oui, bientôt quinze jours, que je m'obstine à ne plus retourner là-haut; mais je m'inquiète d*eux quand même, et j'ai eu de leurs nouvelles.

Tous les matins d'abord, au sortir de mon hôtel, je passe devant le cabinet littéraire, et, tournant le bec-de-cane, j'entre faire un brin de causette avec le bon Gavarot, que je trouve fidèlement de planton, le nez dans un bouquin de mathématiques. 11 me tient au courant de la santé du malade. C'est son premier soin. Aussitôt après le bonjour, il débute régulièrement par ces mots :

— Il va mieux, positivement mieux. En d'autres termes, de mieux en mieux.

J'ai d'ailleurs essayé vainement de mettre encore à profit son bavardage, pour éclairer bien des points qui me demeurent obscurs. Peines

perdues ! Le bonhomme ne m'a rien appris de neuf, s'est borné à me rabâcher l'histoire de Malvina, et même, quand je l'aismis sur le chapitre de Monsieur Bochard, a subitement détourné la conversation. On dirait presque qu'il a reçu à cet égard une consigne. De qui? De Gésarine, ou du Bochard en personne ? Des deux, peut-être. Car, à coup sûr, Gésarine s'obstine de son côté à ne rien me faire dire, puisqu'elle doit savoir parGavarot que je viens quotidiennement, et puisque cependant il reste toujours muet à propos d'elle. Et, d'autre part, j'ai la certitude que le Bochard me traite en ennemi déclaré. Je l'ai rencontré deux fois dans la rue, le vieil alchimiste, et les deux fois ses flamboyantes besicles m'ont fusillé à bout portant. Les autres besicles m'en veulent aussi, je n'en puis douter. Gavarot n'a pu se tenir de me le laisser entendre.

— Ah! m'a-t-il dit, vous n'êtes pas en odeur de sainteté parmi ces messieurs.

J'ai demandé pourquoi. 11 m'a répondu simplement :

— Dame!

Sans vouloir, d'ailleurs, expliquer ce dame ! Mais je l'ai senti, ce petit mot, tout gros de sous-entendus, d'arrière-pensées, de potins. Que supposent-ils donc, ces messiaurs? Aux fusilla-

CÉSABTNE 191

des des lunettes de ralchimiste, aux méfiantes réticences de Gavarot, on croirait, ma parole, qu'ils flairent en moi un nouveau rival. J'ai insinué une allusion à cela, un matin, en riant, et Gavarot m'a encore repli que par xmdame! comme s'il savait qu'on m'eût embrassé sur les deux joues.

Et malgré moi j'ai conclu :

— Diable ! elle est donc bien sujette à caution, leur Césarine !

Le pire, c'est que le père Heurtault lui-même, malgré son enthousiasme toujours vivace pour la petite, n'a pas l'air non plus de l'estimer outre mesure, moralement parlant. J'ai renoué connaissance avec lui, Tai invité plusieurs fois à dîner, et, le vin lui déliant la langue, il s'est répandu en confidences autant que je Tai voulu. Non pas qu'il en dise du mal, certes! Il ne tarit pas en éloges sur le génie extraordinaire de la mathématicienne, même sur le charme captivant de la femme; il s'emballe; il lève frénétiquement ses petits bras trop courts; il va jusqu'à brandir sa calotte et m'admettre au rare honneur de contempler son fameux crâne. Mais quand il s'agit de décider si Césarine est oui ou non une honnête fille, il a une façon d'envisager les] choses, une indifférencejabsolue, plus médisante que les accusations les plus formelles. Il roule alors et

déroule nonchalamment les algues de sa barbe, en laissant tomber des phrases comme celles-ci:

— Oh! moi, vous savez, ces questions-là, je m'en fiche. Ça n'a pas d'importance, voyons ! Pascal aurait été un voleur, et Newton un assassin, qu'est-ce que ça peut me faire? Avaient-ils du génie? Tout est là. Eh bien ! à elle non plus, je n'en demande pas davantage.

— Pardon, insistais-je, vous ne pouvez cependant pas vous empêcher de considérer aussi Gésarine comme une femme, puisque vous prenez garde à son charme, à sa voix qui vous ravit.

— Sans doute, répliquait-il; mais tout cela n'est pour moi qu'une grâce dont son génie est orné. J'en jouis comme d'un attrait qu'elle ajoute aux mathématiques. Et que d'autres en soient épris ainsi que moi, je trouve ça tout naturel.

— Mais si ces autres en sont épris jusqu'à être amoureux de la femme?

— Eh bien ! c'est leur affaire.

— Et si la femme répond à leur amour,physiquement?

— Eh bien ! c'est son affaire.

— Mais croyez-vous que ce soit le cas de

— Je n'en sais rien. Et, encore un coup, je m'en fiche.

Une fois, même, tout à fait échaufïé, il s'écria:

— A moins que son génie ait besoin de ça, ce qui est possible. Et alors, je ne m'en fiche plus; mais j'approuve. Je n'avais jamais réfléchi à ce point de vue-là. Vous m'y faites penser. C'est vrai pourtant! Vous ne comprenez pas ce que je veux vous dire. Rien de plus simple. On a souvent un vice nécessaire au travail, n'est-ce pas? Ainsi, le général, regardez ! 11 se saoule. Bon ! L'en blâmerez-vous ? Pas le moins du monde. Car c'est évidemment quand il est saoul qu'il imagine ses problèmes de géométrie à n dimensions, une merveille! Or, peut-être Césarine a-t-elle aussi sa passion. Et alors...

J'avoue que ce point de vue, je n'y avais pas songé, moi non plus; mais je ne m'y accoutume pas aussi aisément que le père Heurtault. C'est qu'en vérité je ne puis voir une passion dans la liaison de Césarine avec le Bochard, par exemple. Et je ne me gêne pas pour le dire.

— Ça, réplique Heurtault, c'est une autre paire de manches, en effet.

Je m'attendais à de l'indignation. Pas du tout.

— Ça, reprend-il, à supposer que la chose existe, c'est du dévouement, voilà tout, et admirable. Du dévouement pour la bibliothèque, vous entendez. Il y a là des trésors. Mais, sans Bochard, il y a longtemps que ces trésors-là

194 CÉSAHINE

n'existeraient plus. C'est lui qui subventionne en grande partie le cabinet littéraire. Que si, en retour de ses complaisances pécuniaires, il en exige d'autreSjil a tort, à coup sûr. Il se conduit en vrai polisson. Seulement il n'y a pas à en faire un crime à Césarine. Elle est sublime, elle, absolument sublime de sacrifice envers la science. Placez-vous à mon point de vue.

Le bonhomme a décidément des points de vue tout à fait particuliers, et son adoration pour Césarine mathématicienne le rend par trop indulgent, me semble-t-il, pour Césarine femme. Encore m'y laisserais-je entraîner et convaincre s'il ne s'agissait pas ici d'une femme dont mon ami veut faire la sienne. Mais ce point de vue-là, entièrement négligé par Heurtault,jene saurais l'oublier, moi; et j'y appelle son attention.

— Car enfin, dis-je, vous ne pensez pas à ceci, que Roncieux veut l'épouser.

— Il le mérite, me répond simplement Heurtault.

J'ai cru d'abord que c'était une ironie, et que l'ancien fiancé de Césarine parlait de la sorte par jalousie et vengeance. Maisje suis bien forcé de reconnaître qu'il s'exprime en toute sincérité, sans intention maligne, quand il ajoute :

— Un garçon de premier ordre, et qui, rappelez-vous ce que je vous dis là, marquera dans

les mathématiques. A eux deux, ils feront un couple unique, sublime.

Il trouve tout sublime, le père Heurtault. Et jamais je ne l'ai vu ôter tant de fois de suite sa calotte, ce qui est évidemment sa façon de s'écheveler. J'ai presque honte de jeter sur un pareil enthousiasme l'eau froide de mes objections si bourgeoises, oui, positivement bourgeoises, comme aurait dit Gavarot. Tout de même j'en ai le courage, et je riposte :

— Sublime tant que vous voudrez ! Il n'en est pas moins vrai que si Césarine a été la maîtresse de celui-ci, de celui-là, de Bochard et (le mot du capitaine me revenait) d'un tas d'autres...

— Eh bien! quoi? interrompt Heurtault en relevant ses lunettes pour me regarder avec des yeux d'homme qui ne comprend pas.

— Eh bien! c'est une femme qu'on ne doit pas épouser.

— Et son génie ! s'écrie Heurtault, tout debout.

Je m'écrie aussi, non moins dressé :

— Et le reste !

— Penh ! le reste ! fait Heurtault à travers sa barbe qu'il a ramenée en l'air sur son visage. Le reste ! J'aime à croire que Roncieux n'a pas vos préjugés, et qu'il pense comme moi. Le reste, il s'en fiche.

Je n'ai pas pu tirer de lui autre chose, et du diable si cela m'a rendu moins obscure la situation de Paul et de Césarine ! Ma perplexité n'a fait que s'en accroître.

La curiosité me travaillant, j'ai poussé aussi plusieurs pointes jusqu'au caboulot de la rue Cujas. Mais la chance ne m'y a pas favorisé comme la première fois. J'y suis allé l'aprèsmidi et le soir, sans être plus heureux à un moment qu'à l'autre. Il n'y vient presque plus personne. Des consommateurs de raccroc, comme moi, et très rares d'ailleurs. Seul de tous les habitués, monsieur Jougnin, le boutiquier au nez fouinard, est resté fidèle à ses deux demitasses quotidiennes. Le patron, Louis, lit rageusement les journaux à son comptoir, et de temps en temps se lève, prend place sur la banquette à côté de son client et entame avec lui de furieuses discussions. Furieuses, mais à voix basse. lise méfie évidemment des inconnus qui on l'air de jouer au quatre coins dans la salle vide. Le boutiquier s'en méfie plus encore et ne répond rien aux chuchotantes diatribesdupatron,qui termine généralement la discussion, où il a parlé seul, en disant tout haut :

— Bref, monsieur Jougnin, c'est bien votre opinion que j'ai résumée, n'est-ce pas?

Car il a toujours la passion de résumer, au

grand désespoir du boutiquier, qui acquiesce pour se débarrasser de lui, et qui ensuite me glisse à l'oreille :

— C'est mon opinion sans l'être, vous savez. Moi je ne veux de mal à personne. Chacun pense et fait à son idée. Pourvu qu'on me laisse tranquille !

Je lui ai demandé ce qu'étaient devenus les autres habitués qui étaient encore là il y a une douzaine de jours.

— Oh ! m'a-t-il dit, en jetant à droite et à gauche des regards inquiets comme si ces absents pouvaient l'entendre, oh ! tous des capons î Quatre ont filé en province. Le reste n'ose pas sortir de chez soi. Tous des capons !

— Gomment ! même le gros frisé ?

— M'sieu Grouvet?Ah! si, il s'est montré, celui-là. Très crâne, paraît-il. A une manifestation des francs-maçons. Je ne sais pas s'il était pour ou contre, par exemple. Il ne s'estpasbien expliqué là-dessus. Ce qu'il y a de sur, c'est qu'il a eu un œil poché. Alors, depuis, sa femme ne veut plus qu'il mette le pied dehors.

— Et il obéit à sa femme?

— Je vous crois.

J'ai fait à monsieur Jougnin compliment de sa bravoure à lui.

— A la bonne heure ! Vous n'ôtes pas un capon, vous.

Il a pris un air modeste ; puis, d'un ton détaché :

— Vous comprenez, a-t-il dit, ça me connaît, moi, les révolutions. J'ai déjà vu celle de 48. Ce sera encore la même chose. Il n'y a qu*à suivre son petit bonhomme de chemin, ne rien changer à ses habitudes, s'enfermer quand arrive le coup de balai. Parce que ça finit toujours par là. Aussi ceux qui se font de la bile ont bien tort. Il faut prendre ça comme un orage en été, voilà tout.

Et j'admirais l'inconscient héroïsme que donnait à ce fouinard son égoïste philosophie.

— Et Angyal, le tailleur? ai-je interrogé. Qu'est-ce qu'il fait?

— C'est un fou. Il est aux avant-postes.

En cet instant, le patron venait de s'asseoir auprès de nous. 11 avait entendu nos derniers mots.

— Oui, ajouta-t-il, il est aux avant-postes, en train de massacrer des monarques.

Il essayait de se donner une mine goguenarde.

— Ne blaguez pas le pique-prune, dit monsieur Jougnin. C'est des gens comme lui, bien sûr, qui rendent les révolutions terribles. Mais on n'a pas le droit de les prendre à la rigolade,

après tout. Ça se fait tuer, ces mâtins-là. Tenez, moi, en 48, j'ai vu un Polonais...

— C'est ça, interrompit le patron, un Polonais ! Toujours des étrangers! Ils sont cause de tout, les étrangers. Un tas de canailles.

— Pourtant, ai-je objecté, il y en a aussi qui ne sont pas bien méchants, voyons ! Par exemple, le général.

— Le général, s'est-il écrié, ah! parlons-en! Un vieux pochard, et qui me doit de l'argent, encore !

— Soit ! mais ce n'est pas une raison, parce qu'il vous doit de l'argent et parce qu'il boit, pour l'accuser d'avoir fait le 18 mars.

Monsieur Jougnin m'a soutenu d'un signe de tête, mais discrètement, pour ne pas trop s'engager, et ostensiblement gêné de ce que nous élevions le verbe.

— Il n'a pas fait le 18 mars, sans doute, sans doute, a repris le patron. Seulement, soyez tranquille, il en profitera. D'abord et d'une, il doit être aux avant-postes aussi, avec Angyal. Ça, j'en réponds. Voilà plus de huit jours qu'il n'est pas venu ici.

— Vous vous trompez, ai-je dit. Pas plus tard qu'hier, j'ai aperçu le général rue Soufflot.

— Alors, i] va dans un autre café! s'exclama

le patron. C'est encore plus canaille. Ne pas me payer et me lâcher!

Et, s'exaltant à cette supposition :

— C'est le commencement, voyez-vous. S'il n'est pas là-bas aujourd'hui, avec son compère, il y sera demain, un de ces jours. Bref, il finira de la même façon. Tous les étrangers, c'est commeça, jevousdis.Et d'abord, depuisle siège, il se dérange, c't'homme-lù.

— Comment ! il se dérange?

— Oui, parbleu ! V'ià plus de trois mois qu'il ne s'est pas saoulé. C'est donc naturel, ça? A moins qu'il n'aille autre part^ le vieux soiffeur. Mais ça ne se passera pas comme ça. Je gueulerai.

— Pas si fort, supplia monsieur Jougnin.

— Aussi fort que je veux, répliqua le patron. Je ne parle pas politique, n'est-ce pas ? Je m'occupe de mes affaires. Oui, je gueulerai; et pas ici seulement, mais chez lui. J'irai leur faire un chambard, à lui et à sa grue de fille. Ils peuvent bien me payer, après tout. Je sais ce que je sais. Elle n'a qu'à ne pas manger l'argent de ses vieux avec un polytechnicien.

Monsieur Jougnin, les yeux en coulisse, me lança un regard confirmateur et murmura doucement :

— Voilà en effet ce qu'on dit dans le quartier.

Faut-il m'ea rapporter à ces commérages? Ne sont-ils pas, en somme, l'expression brutale de la vérité? Au surplus, que je prenne les choses de la sorte, ou que je m'en tienne aux théories du père Heurtault, ce qu il y a de sûr, c'est que de tout cela il ne se dégage rien de bien propre pour Gésarine, voire pour Paul. Sans doute, je n'avais pas le droit d'affirmer que Paul eût les points de vue de Heurtault. Mais je ne répugnais pas non plus à les lui prêter. Enthousiaste comme il l'était, épris pour sa Béatrice d'un amour idéal et mystique, il pouvait fort bien s'être affranchi par là de certains préjugés moraux. N'avait-il pas prononcé lui-même à cet égard des paroles significatives ?

— Une question, avait-il proclamé, de respect humain, pas plus. Il a fallu, pour m'yfaire réfléchir, me rappeler monsieur de Roncieux, ses idées étroites.

Hum ! de cette opinion-là aux idées si larges de Heurtault, il n'y avait guère loin I

Que Gésarine ne profitât pas cyniquement de cette indulgence, j'en avais la preuve, puisqu'elle se cachait à Paul de le nourrir avec l'argent du Bochard. Mais c'est qu'aussi, pour qu'il en arrivât à de telles acceptations, elle eût dû supposer le misérable tombé au fin fond del'avilissement. Et certes, il n'y était pas encore. Il y roulait

toutefois. Voilà ce que j'étais forcé de reconnaître.

En vain, pour me défendre et les défendre làcontre, je faisais appel aux souvenirs de l'autre jour, aux émotions dont j'avais été secoué alors, devant cette garde-malade si tendre, si dévouée, si maternelle. Malgré moi j'oubliais ce qu'il y avait eu de touchant, de noble parfois, dans les diverses péripéties de cette scène. Tout cela était sali par l'argent du Bochard, par les obscures réticences de Gavarot, par le bizarre plaidoyer du vieux pion, et surtout enfin par la grossière médisance du cafetier. Même si la conduite de Gésarine avait été pour moi tout à fait nette, je me serais laissé aller probablement à la contagieuse bêtise du : « Il n*y a pas de fumée sans feu ! »

A plus forte raison devais-je le penser, tant d'apparences plaidant contre elle, et la fumée étant si épaisse. Car, en vérité, cette étrange fille me devenait de moins en moins explicable ; d'autant que, à tout ce que je savais d'elle aujourd'hui, venait se joindre tout ce que j'en avais rêvé autrefois, au temps où elle était, pour mon imagination d*enfant, l'invisible patronne du cabinet littéraire, la princesse exilée, la muse mathématicienne à la tête de mort, la femme perverse et fatale, la mystérieuse, l'énigmatique Gésarine !

GÊSARINE 208

Ma foi ! le mieux était peut-être de renoncer à chercher le secret de son énigme. Et Paul ? Je l'abandonnerais donc entre les griJQfes de ce sphinx ? Bah ! après tout, n'avais-je pas fait ce que me commandait la pitié? Puis, n'était-il pas heureux ? Avais-je le droit de me mêler de ses affaires? Puisque ni lui ni Gésarine ne me rappelaient, pourquoi m'imposerais-je à eux ? Que diantre ! je n'étais pas venu à Paris uniquement dans ce but ! J'y étais accouru en réalité pour voir la Piévolution. Eh bien ! regardons-la, comprenons-la, demandons-lui, à elle aussi, son secret !

Mais, pas plus que celui de Gésarine, le secret de la Révolution ne se laissait deviner. Et, j'en demande pardon à la Révolution, elle me semblait moins intéressante que Gésarine. J'ai réfléchi, depuis lors, à cette formidable Gommune, à ce coup de sang d'une ville entière, à cette insurrection suivie de la plus atroce répression qu'ait vue l'histoire, et chaque fois ma pensée s'est arrêtée devant elle avec une douloureuse angoisse. Mais en ce moment, à mes yeux et à mon esprit de tout jeune homme, elle ne donnait guère que des impressions pittoresques, et, je dois l'avouer, moins curieuses et moins neuves, moins poignantes surtout, que celles de la guerre. Gomment, du reste, aurais-je pu me

20i CÊSARINE

douter, à cette époque, du drame où nous allions si vite aboutir? Combien de gens plus mûrs et plus expérimentés qu'un gamin de vingt ans et qui pourtant n y voyaient goutte! Les simples spectateurs, des monsieur Jougnin, s'en émouvaient sipeu ! Et les acteurs eux-mêmes jouaient leurs rôles si insoucieusement ! C'est eux, et cette insouciance, et leur belle humeur, qui m'empêchaient de songer au dénouement prochain. Et je leur en voulais presque de ne pas me rendre plus inquiet. Je les trouvais piètres, puérils; et devant le tableau, surtout divertissant, de cette émeute jusque-là sans grandeur, c'est avec un certain orgueil que je haussais les épaules en me disant :

— Penh ! j'ai vu mieux que ça.

C'est qu'en effet notre retraite à l'armée de l'Est, dans la neige, sous un ciel blafard et glacé, sans officiers, sans vivres, me paraissait devoir rester dans mes souvenirs en image autrement tragique que cette ville si vivante, si gaie, ensoleillée par l'avril renaissant, où le populo gouailleur, évidemment bien nourri, souvent allumé d'une pointe de vin, avait l'air de jouer au soldat.

Sans doute la figure des boulevards m'étonnait un peu ; mais elle n'avait rien de sinistre, rien même de grave. Elle était plutôt comique.

C'était comme un Paris d'été, envahi par des étrangers aux allures incongrues. Seulement, cette fois, les étrangers ne venaient pas de si loin qu'à l'ordinaire; ils étaient descendus des faubourgs. Puis ils s'étaient, on eût cru, déguisés. Écharpes, ceintures, plumets, bottes molles, grands sabres traînant, le tout porté par des gens qui n'en avaient pas l'habitude, donnaient irrésistiblement l'idée d'une mascarade. Je ne pouvais m'imaginer que ces bons garçons, si liers de leurs uniformes, fussent des généraux, des colonels, des avale-tout-cru, poitr de vrai. Je ne me les représentais pas chevauchant d'autres montures qne des chaises à la terrasse des cafés.

Les journaux, pourtant, parlaient, bien de combats terribles, de marches sur Versailles, de victoires quotidiennes. Ce qu'on s'emparait souvent du Mont-Valérien, par exemple !... Et, en somme.elles allaient certainement quelque part, ces légions qui défilaient, innombrables, gaillardes, prêtes à ne faire des ruraux qu'une bouchée. Et même on devait en tuer, de ces pauvres diables, puisque de temps en temps je voyais de superbes enterrements parader, drapeaux au vent, musiqueen tête. Maisje ne pouvais prendre cela au sérieux. Personne autour de moi, je le sentais bien, n'ajoutait foi aux blagues des

journaux, et l'on riait au nez des camelots qui riaient eux-mêmes en glapissant :

— D'mandez les dernières nouvelles!

Les défilés se faisaient en chantant. Les Vengeurs de Flourens goualaient en argot. Les enterrements aussi tournaient à la fête. On y sentait l'inconscient cabotinage, artistique d'ailleurs d'une population aimant le spectacle, et qui s'y amusait. Les plus recueillis en critiquaient ou en louaient la mise en scène. On s'attendait à y entendre crier:

— L'entraque ! la pièce !

Il n'était pas jusqu'aux avant-postes qui ne fussent d'un aspect joyeux. Même là, où parfois ça fleurait la poudre, où l'on rapportait des blessés, je retrouvais les scènes familiales de la place de la Bastille. Des femmes, des enfants,se mêlaient aux gens en armes. Des ménagères fricotaient dans les cuisines des guinguettes. On eût dit tout ce monde-là en partie de campagne.

De temps à autre, il est vrai, je me heurtais à des mines plus rébarbatives. De vieux insurgés de 48, ou des gamins voulant paraître farouches, reluquaient de travers mon costume civil. Une voix brusque, prenant des intonations à la fois menaçantes et goguenardes, me demandait à brûle-pourpoint :

— Que que tu fous là, toi, citoyen, à te bal-

lader,au lieur d'avoir un flingot entre les pattes comme les aminches ?

Mais j'exhibais alors mon permis de circulation, que m'avait fourni un ex-collègue du père Heurtault, un jeune pion devenu aide-de-camp du général Eudes. J'y étais désigné comme journaliste, rédacteur au Mot (f Ordre. Pour qu'on pût à loisir examiner les timbres et les signatures, j'offrais un litre chez le plus voisin mastroquet. Le bleu avalé, on me serrait cordialement la main en me disant :

— T'es-t-un zig.

Et eux, donc ? En vérité, tous des zigs ! Oui, tous, même Angyal, le sanguinaire pique-prune, le massacreur de monarques. Je m'étais informé de l'endroit où je pourrais le rencontrer, et je l'avais vu dans l'exercice de ses fonctions. Fonctions de capitaine, excusez du peu ! On l'avait élu par acclamation, comme Hongrois et aussi, paraît-il, parce qu'au Bas-Meudon il avait démoli desamain un gendarme. Il rayonnait sous son képi à trois galons. Un képi trop étroit, au reste, qu'il portait en arrière, juché sur l'occiput, ce qui lui donnait une physionomie encore plus paterne et plus bouffonne que de coutume, faisant paraître plus bon-enfant son nez en pied de fauteuil, et plus large l'éventail roux de sa barbe en favoris de macaque.

C'est à lui cette fois que j'ai dû montrer mon laissez-passer, et j'en ai profité pour lui dire que j'étais un client de la rue Gujas, etl'ami de Paul. Ses petits yeux clignotanis m'ont alors souri tout de suite, et de plus en plus,quand j'ai ajouté .

— Le général va bien. Je l'ai aperçu avant hier.

— Ah ! a-t-il soupiré avec attendrissement, tant mieux ! bien tant mieux! Gela m'est une si grosse ennui, de ne plus le voir ! Et mademoiselle Gésarine,elle est en prospère aussi, je suppose ?

J'ai répondu oui; et même, pensant que je pourrais tirer du tailleur quelque répliquepropre à me renseignersur la liaison de Paul, j'ai plaidé le faux pour savoir le vrai, et j'ai dit carrément :

— Son amant est tout à fait rétabli. Alors, vous comprenez!...

Il n'a pas bronché à ce mot d*amant, comme si la chose lui était connue et lui semblait toute naturelle, et il a simplement répété :

— Tant mieux ! Bien tant mieux !

Puis, la face illuminée de joie et d'admiration, il a repris :

— Elle est si méritoire d'être heureuse! Et son père aussi. Deux grandessciences,vousentendez, etpour faire honneur à la Hongrie. Et monsieur

Paul est une grande science pareillement, m'a ditMikloche. Et ainsi ils ont bien fait, Mikloche et elle, de choisir celui-là de tous ses amants.

— Allons, pensais-je,envoilàencoreun qui a, comme le père Heurtault, des points de vue particuliers. A moins que le mot amant, pour lui, ne signifie mnoureux.

Et, pour en avoir le cœur net, j'ai interrogé :

— Il y en avait donc d'autres, des amants? Il s'est mis à rire.

— Mais oui, a-t-il répliqué. Et monsieur Bochard, donc? Et monsieur Gavarot? Et tous les abonnés, enfin !

— Des amoureux, vous voulez dire.

— Amoureux, amants, est-ce que je sais, moi! En hongrois, c'est tout un seul mot. Mais votre démonne de langue française, on s'y égare. Ainsi, je ne distingue jamais...

— Bref, ai je interrompu, précisons, mademoiselle Césarine a-t-elle été leur maîtresse, aux autres ? Leur maîtresse, leur femme, quoi î

Il a compris soudain, et, avec un soubresaut :

— Que dites-vous là ? s'est-il écrié. Mais ni aux autres ni à personne, puisqu'elle n'a pas marié encore.

— Dame ! ai-je riposté, ça n'empêche pas.

— Hein ! a-t-il fait, en m'empoignant le bras rudement.

Et ses petits yeux clignotants étaient devenus fixes, et il n'avait plus du tout l'air bon enfant, mais une expression presque sauvage, tandis qu'il me demandait :

— Pourquoi vous croyez des telles choses?

— Parce qu'on les croit.

— Qui ? qui ?

— Mais, Louis, par exemple, et monsieur Jougnin. Ils ne se gênent pas pour prétendre que le vieux Bochard...

Angyal m'a jeté un regard méprisant et m'a dit, les dents grinçantes :

— Tous de la clique, au café. Et pour quant à votre Bochard, c'est un personnel cochon, voilà !

Et, plantant là notre conversation, d'une mine qui n'engageait pas à le suivre, Angyal m'a tourné le dos et s'en est allé, ses jambes de pique-prune fauchant à droite et à gauche, comme s'il distribuait d'innombrables coups de pied à tous les calomniateurs de Gésarine.

Je suis las de regarder et de ne rien voir, de chercher à tout m'expliquer et de ne rien comprendre. Tant pis! je m'en irai de Paris bredouille. J'ai reçu, par l'entremise d'un vieil ami de ma famille, plusieurs lettres inquiètes de mes parents. Ils me supplient de rentrer auprès d'eux. Le père Heurtault, grâce à son ex-collègue, aujourd'hui tout-puissant à la préfecture de police, peut me faire obtenir un sauf- conduit pour filer par Vincennes. J'en profiterai . Oui, je partirai bredouille, Gros-Jean comme je suis venu. Je ne saurai pas le secret de Gésarine; si elle est une gourgandine, ainsi que l'affirmait le capitaine, que le croient tant de gens, et que je le crois moi-même ; ou bien si elle est une vierge ainsi que le pense le naïf tailleur. Et je ne saurai pas non plus le secret de Paul, son double secret, celui de son amour pour cette

étrange créature, et celui de son irréconciliable haine contre monsieur de Roncieux. Et je ne saurai pas non plus le secret de la Révolution, à supposer qu'elle en ait un, ce dont je doute ; car, plus je vais, moins je trouve une idée dans la rhétorique enragée des journaux, dans les discussions incohérentes des cafés, dans les funérailles théâtrales, les défilés à la rigolade, l'émeute en famille, l'agitation de fourmilière de cette foulé qui semble avoir pour unique soucide s'agiter, sans que personne connaisse pourquoi et vers quoi, les chefs n'étant pas même d'accord entre eux, les membres de la Commune s'accusant les uns les autres, le pouvoir passant de mains en mains comme un hochet dont chacun veut s'amuser à son tour, et tout cela dans une furie de godaille, et de bravoure aussi, et de gaîté chantante, et d'Après moi le déluge^ tandis qu'à Saint-Denis les Prussiens joyeux montentla garde triomphalement.

Ainsi je prenais mon parti de m'en aller, fuyant cette ville de fous, et fou moi-même, puisque cependant j'y restais, sans avoir seulement l'excuse d'une passion pour ou contre, mais par vaine curiosité, en amateur. Car, tout en me décidant au départ, je m'attardais au spectacle. Pareillement, à l'égard de Gésarine et de Paul, je me persuadais que je ne devais plus

GÉSA.RINE 21o

m'y intéresser, et néanmoins il m'était impossible de ne pas toujours songer à eux. Ma neutralité me pesait, et comme citoyen et comme ami.

C'est dans cette disposition d'esprit, trouble et morose, que je me trouvais un jour, assis à la terrasse d'un café, sur le boulevard. Quoique ennuyé, je souriais malgré moi au tableau que j'avais devant les yeux. Un vieil Italien, à tête d'apôtre, et qui avait dû faire le bonheur de plus d'un peintre bondieusard, raclait amoroso la Marseillaise, sur un rythme voluptueux de tarentelle, que deux bambinos dansaient en criant de temps à autre d'un fausset suraigu :

— Evviva Garibaldi!

Tous trois, vêtus en pifferari, étaient ceinturés d'écharpes rouges, d'un rouge violent, flambant neuf. Celle du vieux lui montait jusqu'aux aisselles. 11 avait l'air de s'être enveloppé dans un drapeau de légion. Après chaque couplet, il levait au ciel des regards de saint ravi en extase, prenait une pose de modèle qui hanche, mettait sur son cœur sa main sale, brandissait ensuite son archet d'un geste majestueux, et rognonnait dans sa grande barbe blanche, avec une voix de basse, placide et lente :

— Evviva la Commoune!

Les deux petits faisaient alors la quête les

yeux rieurs, toutes leurs dents à l'air, eu grimaçant comme des singes, et tandis que la pluiedessous tintinnabulait dans leurs chapeaux pointus, l'apôtre continuait à répéter, du plus creux de son tuyau d'orgue :

— Evviva la Gommoune, la bella Gommoune!

Une vingtaine de badauds en cercle applaudissaient, enthousiastes, et sur plus d'une physionomie se lisait cette pensée :

— L'Italie est avec nous.

On était tellement exalté, et d'ailleurs il y avait déjà tant d'uniformes sur le boulevard, que, personne, sauf moi, ne prit garde à l'arrivée, pourtant tapageuse, d'un cavalier, pourtant extraordinaire. G'était. montant un grand diable de pur sang, à la robe bai cerise, aux naseaux ronflants, à labrusque halte piaffante, un homme de haute taille, de large carrure, culotté de peau de daim, chaussé débottés fortes à l'écuyère, le torse sanglé dans une tunique bleu de ciel, la poitrine chamarrée d'aiguillettes bringueballantes, le chef coiffé d'un bicorne qu'empanachait une cascade de plumes écartâtes. Mais, quelque riche que fût son accoutrement, le gaillard n'en paraissait ni gêné ni déguisé. Il avait l'air d'un soldat pour de vrai, celui-là. Gela se jugeait tout de suite à sa tenue, à ses épaules bien effacées, rien qu'à la façon dont il mit pied à terre,

d'un mouvement correct, avec une grâce d'accoutumance, sans embarrasser ses jambes dans le fourreau d'acier de sa latte, d'une dimension si encombrante. La seule chose en lui qui me choquât, c'est qu'il avait toute sa barbe. Il eût été plus à l'ordonnance, et même mieux certes, pittoresquement parlant, s'il avait eu les joues rasées, la face étroite et longue sous le bec pointu du bicorne. Tout de même, c'était un crâne militaire, plaisant à contempler et qui portait beau, ficelé^ ainsi qu'aurait dit le capitaine.

Je le contemplais donc de bon cœur; et sans doute mon admiration se traduisait sur mon visage, car il me fit des yeux et de la tête un signe comme pour m'en remercier. Je m'en étonnai un peu, et crus même, un moment, qu'il s'adressait à quelque consommateur, placé derrière moi. Mais non! Tout en confiant ses rênes à un gamin et en lui faisant ses recommandations, il me regarda de nouveau, avec une expression cordiale et familière. Et quelle ne fut pas ma surprise, quand je le vis soudain s'avancer vers moi, les mains tendues!

— Comment ! fit-il, vous ne me remettez pas? Et moi qui descends de cheval exprès pour vous dire bonjour !

A sa voix, la mémoire me revint tout à coup. Oui, oui, malgré la barbe qui le changeait, je me

souvenais de lui. Je ne pouvais plus hésiter. Et cependant je ne savais que lui répondre. Je croyais me tromper en le reconnaissant. Je m'imaginais rêver. Que ce fût lui, en personne, cela m'interloquait plus que tout. Ah! si je m'attendais à cette rencontre-là, par exemple !... C'était mon ami le cent-garde.

— Vous ! vous ! m'écriai-je enfin. Ce n'est pas possible, voyons ! Vous ! Et alors, vous êtes...

Je n'achevai pas. Cinq ou six auditeurs des Napolitains s'étaient retournés à mes exclamations, qui les empêchaient de savourer la Marseillaise en tarentelle et d'escompter les avantages de l'alliance italienne.

— Entrons dans le café, fit lecent-garde. Nous serons plus tranquilles pour causer. J'ai un tas de choses à vous dire.

Une fois à l'intérieur du café, au fond d'une salle vide :

— Alors, ai-je repris, vous êtes donc dans la Gommime, vous?

— Chef d'escadron d'état-major, oui, mon petit, répliqua-t- il en serengorgeant. Et fichtre, on me devait bien ça!

— Mais par quel hasard?...

— Oh! un hasard, en effet, une suite de hasards, on peut dire! C'est toute une histoire! Mais, au jour d'aujourd'hui, est-ce qu'on sait où

on va, ce qu'on devient? Ce qu'il y a de sûr, c'est quVi présent je ne mourrai pas dans la peau d'un sous-off. Et ce n'est pas trop tôt, bon Dieu de bois!

Et il m'a raconté cette suite de hasards. Toute une histoire, en effet! Il avait été rencontré en Suisse, pendant l'internement, par un de ses anciens ofticiers aux carabiniers, le comte de X..., maintenant général de brigade. Le comte l'avait pris à son service comme maréchal-deslogis d'escorte, en revenant à Paris après l'armistice. Riche, grand amateur de chevaux, le général, à peine rentré dans son hôtel du faubourg Saint-Germain, avait remonté ses écuries. Puis était arrivé le 18 mars, tandis que le général et sa maison militaire se trouvaient à Versailles. L'hôtel, les écuries avec quatre chevaux, étaient restés à la surveillance d'un concierge vieux et infirme. La Commune ayant grandi, les communications interrompues entre la capitale et Versailles, le général avait eu l'idée d'envoyer à l'hôtel son maréchal-des-logis, pour tâcher de faire sortir les chevaux de Paris, ou, si la chose était impossible, pour au moins les garder, en prendre soin, empêcher qu'on ne les volât, cela jusqu'au très prochain retour du gouvernement. Vêtu en civil et la barbe poussée, le maréchal-des-logis était donc venu, par Saint-

Denis, et n'avait pas eu de peine à se rendre à son poste.

— Seulement, vous comprenez bien, une fois dedans, plus moyen de décamper. Entrer, ça va encore. Mais s'en retourner, et surtout avec quatre poulets d'Inde, macache! J'ai d'abord pensé à rappliquer tout seul à Versailles. Mais y avait ma consigne !

— Quelle consigne?

— Eh bien ! de garder les cocos, donc ? Sans compter qu'ils étaient superbes ! Il y a longtemps que je n'en avais vu d'aussi suiffards. Ça m'aurait fendu le cœur de les laisser en plan. Et ça m'amusait de les monter ! Pensez, quatre bêtes à promener par jour. Je me régalais. Aussi, quand on est venu pour les prendre, ce que j'ai fait une vie ! Il y a quinze jours de ça. Ces bougres-là voulaient m'arrêter.

— Quels bougres ?

— Les communards, parbleu ! Mais je leur en ai dit, allez ! Des fantabosses, des culs-deplomb ! Ils n'étaient pas honteux, de réquisitionner des chevaux pareils ! Est-ce qu'ils sauraient se tenir dessus, seulement ? Pas même finis de dresser! Tout juste si je pouvais les tenir en main, moi ! Ainsi !... Et j'en ai fait caracoler un devant eux, pour leur montrer.

— Et alors ?

— Alors, ils ont été épatés, dame ! Et il y en a un qui a dit comme ça, que je ferais un aide-decamp très chouette. Ma foi oui, qu'a dit leur officier. Et il a rajouté,en m'appelant citoyen aidede-camp, que c'était à prendre ou à laisser, que la Commune réquisitionnait mes chevaux pour son service, et qu'ils allaient les emmener, avec ou sans moi. J'ai préféré partir avec, naturellement, puisque ma consigne était de ne pas les lâcher. J'en enfourche un. On conduit les autres par la figure. Nous arrivons place Vendôme. Qu'est-ce qu'ils ont manigancé là, l'offificier et un vieux qui avait un cache-nez rouge autour du ventre? Je n'en sais fichtre rien. Le principal, c'est qu'on a installé mes quatre bijoux dans une écurie numéro un, et que le vieux m'a dit comme ça que la Commune était fière de mon adhésion. Puis on m'a fait aller à la caserne du quai d'Orsay, où était autrefois notre magasin d'habillement des cent-gardes. J'y ai choisi tout un équipement flambard. Personne n'avait pu le mettre. C'était trop grand. Une petite femme très chic m'a cousu un plumet sur mon claque. Et j'étais lieutenant d'état-major. Il y a huit jours, ils m*ont nommé d'un coup chef d'escadron, parce que je les esbloque quand je suis sur un de mes pur-sang. Avant-hier, on m'a fait cadeau de ces aiguillettes. Du rupin, ça, hein î

mon petit? Et voilà mon histoire. Chouetto suiffard, comme vous voyez.

— Mais, malheureux, lui ai-je dit, vous ne réfléchissez pas aux conséquences ! Accepter un grade dans la Commune, vous, qui êtes au service ! Vous risquez le conseil de guerre.

Il m'a considéré avec étonnement ; après quoi, se mettant à rire :

— Quelle idée ! m'a-t-il répondu. Mais puisque je vous répète que c'est pour les chevaux.

Puis, sur un geste insouciant :

— D'ailleurs, comment tout ça finira-t-il? Savoir ! Du moment que les républicains se mangent le nez entre eux, qui est-ce qui me dit si c'est ceux de îà-bas qui gagneront, ou ceux d'ici ? Paris ou Versailles, pour le quart d'heure, c'est bien kif-kif, allez ! Le petit Thiers, encore un bavard, comme Gambetta ! Où y a-t-il un lapin ? Connaissez-vous un lapin ? Non, n'estce pas? Alors !... Moi, je ne vois qu'une chose : pékins d'un côté, pékinsde l'autre. Voilà tout ce que j'entends à leur politique.

Aussi bien, cela le fatiguait visiblement de tant raisonner ; il devait y avoir longtemps qu'il n'avait fait un pareil effort intellectuel ; et il me dit, en se frottant la tête comme s'il en souffrait : — Causons de choses plus intéressantes.

J'allais quand même insister, et tâcher de met-

tre pitoyablement un peu de lumière dans cette caboche ténébreuse; mais j'y renonçai, mon attention étant soudain sollicitée ailleurs, et avec quelle curiosité, par cette phrase :

— Vous vous rappelez bien, à l'armée de l'Est, pendant notre sacrée retraite, le cap'taine ?

— Oui, répondis-je. Qu'est-ce qu'il est devenu?

— Il est cap'taine dans la ligne maintenant. Oui, comme j'ai l'honneur de vous le dire. Ils prennent des officiers n'importe où, vous entendez, ces emplâtres-là. Un simple cap'taine de mobilisés, je vous demande un peu! Si ça ne fait pas suer ! Enfin î

— Est-ce que vous l'avez revu?

— Oh î je le voyais à peu près tous les jours depuis un mois. Il est de la brigade de mon général.

Je fis un soubresaut, et c'est presque en tremblant que je demandai :

— 11 est donc à Versailles?

— Mais oui, répliqua lecent-garde tranquillement. Il a accepté un grade là-bas, comme moi ici. Oh ! c'est un intrigant. D'ailleurs, si je vous en parle, c'est parce qu'il m'a chargé d'une commission, et que vous m'aiderez peut-être à m'en débarrasser. Imaginez-vous que, la veille démon départ pourParis, le cap'taine, sachant la chose,

m'a demandé si je voulais bien lui faire passer une lettre...

— Pour son fils ? ai-je interrogé vivement.

— Juste. Je ne pouvais pas refuser, hein? Alors il est entré avec moi dans un café, a griffonné son machin, et me l'a confié en me priant de le remettre moi-même àl'adresse. Seulement, vous pensez bien qu'au milieu de tous mes arias, avec mes quatre bêtes à soigner quand j'étais à l'hôtel du général, et, après, avec mon service d'état-major, je n'ai guère eu le temps de m'occuper de ça. Je trimballais toujours la lettre dans ma poche, attendant une occasion de la porter. L'autre jour enfin, je trouve un moment. Mais va te faire fiche ! A force de frotter, frotteras-tu, dans mes profondes, l'enveloppe s'était salie, usée. C'était écrit avec je ne sais pas quelle nom de Dieu d'encre! Bref, plus moyen de lire l'adresse. Je déchiffre quelque chose comme rue de Bullier. Y en a pas, de rue de Bullier. N'y a que le bal. Je suis consciencieux. J'y vais. Je demande, aux alentours, un nommé Paul de Roncieux. Inconnu au bataillon! Aussi, quand je vous ai aperçu, tout à l'heure, àla terrasse du café, je me suis dit que vous, qui étiez le chouchou du cap'taine, vous sauriez peut-être...

•J'avais écouté avec impatience les explications du cent-garde, m'attendant à chaque minute à

lui voir tirer enfin de sa poche cet e fameuse lettre.

— Eh! oui, précisément, je sais, ai-je interrompu. C'est rue Touiller. J'y demeure aussi. Je suisFami de Paul de Roncieux.

— Bono besef ! s'écria le cent-garde. Eh bien! vous me tirez une belle épine du pied. De cette aflfaire-là, si vous voulez, c'est vous qui ferez le vaguemestre.

— Très volontiers. Où est-elle, la lettre ?

— Je ne Tai plus sur moi, répliqua-t-il. Quand j'ai vu qu'elle se torchonnait au fond de mes poches, j'ai pris mes précautions. D'ailleurs (et en disant cela il se cambrait coquettement dans sa tunique), on ne peut rien se mettre au plastron avec cet uniforme-là. Ça le ferait mal aller. Aussi j'ai flanqué le chiffon du cap'taine sous une enveloppe du gouvernement, solide, et je vous colle ça maintenant en rouleau dans une de mes fontes. C'est pas bête, hein?

Je l'ai félicité de sa malice ; puis, me hâtant de payer nos consommations, je me suis levé pour lui faire comprendre que je désirais avoir la lettre au plus tôt.

— Je vais vous ladonner, disait-il me suivant. Au surplus, v'ià un bon moment que nous bavardons. Coco doit se manger les sangs, d'être tenu par la figure.

Nous étions sur le trottoir. Cette fois, malgré les Napolitains qui continuaient leurs pantalonnades, on le remarqua, lui, et Ton fit la haie pour le contempler au passage. Il marchait en se dandinant, heureux d'être admiré, se retroussait la moustache, panadait. Il prit une mine importante pour tirer de sa fonte gauche et me présenter la lettre, contenue dans une immense enveloppe jaune. On dut croire, autour de nous qu'il s'agissait d'une missive officielle. C'est avec un geste large qu'il donna deux sous au gamin qui avait gardé le cheval. Puis, pendant que la bête écurnante encensait, il se remit en selle crânement, et, de là-haut, me tendit la main en me disant d'un air protecteur :

— A un de ces jours, hein ? Quand vous passerez place Vendôme, montez donc me demander à l'état-major. Nous fumerons une cigarette.

Le pur sang, les éperons au ventre, s'enleva des quatre pieds en hennissant. Le fourreau d'acier de la grande latte cliquetait contre l'étrier. Au soleil miroitait l'or des aiguillettes, qui sautaient et se tordaient comme des nœuds de serpents, et les plumes écartâtes du chapeau flambaient.

— Bravo ! s'écrièrent quelques citoyens.

Et le vieux macaroniste à tête d'apôtre, adres-

GÉSARINE 225

sant au cavalier son plus extatique regard de carpe, barytonna caverneusement ;

— Evviva la Commoune ! la bella Gommoune I

Je suis revenu dare-dare rue Toullier, pressé de remettre à Paul la lettre de son père. Quoi qu'elle pût contenir (et c'était évidemment quelque chose de grave et de décisif), je n'avais pas à hésiter. Tant pis si cela démolissait les plans de Gésarine ! Mais, cette fois, je ne me prêterais à aucun mensonge, même à aucun atermoiement. Paul allait de mieux en mieux, tout à fait bien, m'avait dit ce matin encore Gavarot. Rien donc ne me retenait plus dans la complicité de Gésarine. Puis, je devais au capitaine de me montrer ferme et inflexible. Il me semblait qu'il m'avait en personne chargé de la commission. Tout en marchant, je croyais entendre à mon oreille son réconfortant :

— Et du poil, mon petit, hein ! credieu !

Les cinq étages grimpés d'une traite, je sonne, essoufflé, la main fiévreuse. La sonnette, tou-

jours garnie de chiffons, fait son drelin din din étouffé. Et personne ne vient. Impatient, je cogne à la porte, j'y tambourine. Enfin, dans l'appartement, un bruit de pas lents, lourds, comme des pas d'alité qui se lève. Serait-ce Paul lui-même? Aurais-je la chance de le rencontrer seul? Mon cœur bat. La porte s'ouvre. Et je me trouve nez à nez avec le père Szasz, pieds nus, en pans de chemise.

Mâtin ! il a dû joliment se rattraper, le général, de ses trois mois de sobriété ! Et si Louis le voyait, il ne dirait plus que le bonhomme se dérange. Impossible de s'arranger mieux,comme pochard, qu'il ne Ta fait hier, ou plutôt toute la nuit, sans doute. A quatre heures de l'aprèsmidi, aujourd'hui, il n'a pas encore dessaoulé. Il a la tète branlante, le regard vague, le poil hirsute et pareil à de la paille qu'aurait éparpillée un grand vent. Il empeste le congnac.

A ma question, si je peux voir Paul, il répond d'une voix douce :

— Gentil, Paul, bien gentil. Il n'a pas grondé le pauvre Mikloche. Y avait si longtemps qu'elle n'avait pas été malade, la Hongrie !

— Bon, bon ! Mais Paul, je veux lui parler. Et j'entre, me dirigeant vers le salon. Il est

vide. L'ivrogne est seul dans l'appartement. Il m'a rejoint, continuant à chantonner :

— N'}^ a plus qu'elle de malade, la Hongrie. Paul va bien. Gentil, Paul.

~ Mais où est-il ? Où est votre fille ?

— Sais pas, murmure le vieillard.

Et, comme il fait le moulinet des deux bras levés en l'air, son moignon secoue un poignet de chemise dans lequel il n'y a rien. On dirait un bras de Pierrot à la manche trop longue.

Je le laisse gémir sur son lit, où il s'est recouché d'un bloc sans même se fourrer entre les draps ; et je redescends quatre à quatre.

Paul et Gésarine sont probablement dans la boutique. J'y pénètre brusque, avec l'élan de ma descente. A la violence de cette irruption, tout le monde se dresse effaré. Ces messieurs étaient en séance î Les six paires de lunettes me tiennent en joue. Gavarot lui-même, visiblement influencé par l'attitude hargneuse du Bochard, me considère en ennemi, et manifeste, en hochant la tête, combien il a honte pour moi de mon nouveau scandale. Mais je m'en moque, je vais droit à lui, et je l'interpelle sans pudeur :

— Où est donc Paul? lui dis-je. Gomment se fait-il qu'il ne soit ni là-haut ni ici ? Et Gésarine non plus?

Le pauvre Gavarot remonte ses lunettes sur son front, afin de dérober ses yeux aux impé-

rieux regards que lui lance le doyen, et il me répond en balbutiant :

— Ils sont sortis ensemble, oui, positivement ensemble, pour se promener, pour prendre un peu Tair; en d'autres termes, pour sortir, parce qu'il fait du... du chose, du soleil. Je ne sais si je m'exprime assez clairement. Enfin, ils sont, voilà, comme... comme au Luxembourg.

Je me suis sauvé, oubliant de fermer la porte, parlaquellej'ai entendu le Bochard qui entamait ainsi une éloquente diatribe:

— C'est le comble, messieurs,de l'humiliation... Je dévalai la rue Soufflot à grandes enjambées.

J'avais hâte d'en finir. La lettre, que je tenais à la main depuis cinq minutes, me brûlait les doigts. J'étais dépité de m'en être, pour ainsi dire, armé sitôt k l'avance et inutilement. Gela me gênait de n'avoir pu encore m'en débarrasser. Cependant, quoique pressé de le faire, malgré moi je ralentis le pas en arrivant à la grille du Luxembourg, et machinalement je remis la lettre dans ma poche. Aux contretemps, qui m'avaient empêché d'agir tout de suite, juste au moment où j'y étais prêt, ma résolution si ferme s'é ait détendue, comme usée. Mais je me sentis faiblir plus encore, lorsqu'enfin j'aperçus Paul et Césarine, et quej'admirai, eux ne me voyant pas, combien ils paiaissaient heureux. Une

pitié invincible me prit, achevant de m' amollir, à cette pensée:

— Dire que je viens sans doute détruire tout leur bonheur, à ces deux êtres qui en ont eu si peu!

Ils étaient assis, serrés l'un contre l'autre, sur un banc en plein soleil. Paul, soigneusement emmitouflé dans un châle, les jambes allongées sous une couverture, tout le corps immobile, les yeux perdus au ciel, respirait lentement, d'une haleine calme et profonde. Son visage reposé, teinté de rose frais, très beau dans le cadre noir de sa barbe et de ses longs cheveux, exprimait une délicieuse béatitude. Il tenait entre ses deux mains une main de Gésarine, et de temps en temps la portait à ses lèvres pour la baiser d'un baiser long. Ils ne se parlaient pas. Gésarine, inclinée vers lui, le contemplait avec un sourire attendri et joyeux. Elle semblait elle-même en extase, à le regarder ainsi humer la légère brise printanière, s'emplir les prunelles du bleu de la nue, et boire le vin d'or du soleil. Malgré cette extase, et malgré l'étreinte de leurs mains, et malgré les baisers, et quoiqu'ils fussent si étroitement accotés l'un à l'autre, ils ne donnaient pas l'impression d'être deux amants, mais un frère et une sœur. Et de pauvres gens surtout ils évoquaient l'idée, dans leur accoutrement presque

misérable, lui sous son vieux chapeau de feutre roussi et débué, elle sous sa capeline de mérinos, son mince fichu de laine, son noir sarrau tout élimé d'usure. On eût dit deux de ces indigents comme on en trouve à la campagne, aux porches empourprés des églises, et dont la vie végétante est faite du seul bien-être de se sentir vivre, sans plus, et qui passent des jours entiers à se repaître d'air et de lumière silencieusement.

Ce me fut presque un remords de songer seulement que j'allais les troubler en approchant d'eux. Et, tout ému, déjà je me disposais à m'en retourner, quand Paul, en baissant la tête pour poser ses lèvres sur la main de Gésarine, me vit soudain.

— Ah! il est venu, s'écria-t-il. Je savais bien qu'il viendrait.

Gésarine s'était levée et couraità ma rencontre.

— On vous a donné mon mot, me dit-elle.

— Quel mot?

— Mais je vous ai mis quelques lignes à votre hôtel, pour vous annoncer notre promenade, et vous prier de nous rejoindre.

— Oui, continuait Paul, c'est une surpriseque nous te réservions, de me trouver gaillard et dehors. Voilà pourquoi on ne t'avait rien fait dire depuis si longtemps. Gésarine a eu cette idée-

là. N'est-ce pas une idée charmante, hein ?.

— Alors, reprit Gésarine, c'est par hasard que vous êtes venu ici ?

— Oui, répondis-je, c'est par hasard... uniquement par hasard.

Mais à mon embarras, et surtout à l'insistance maladroite par où j'avais tâché de le dissimuler, elle comprit que je la trompais, que je les avais cherchés, que j'avais pour cela une raison, quelque chose à dire, de grave sans doute. Je lus toutes ces pensées dans son regard subitement inquiet et suppliant.

— Et qu'importe, interrompit Paul, qu'il soit là par hasard ou non ? Le principal, c'est qu'il y soit, et qu'il me trouve guéri, et qu'il partage notre bonheur. J'espère seulement que désormais il le partagera un peu plus souvent, par exemple. La surprise est faite. Il me faut maintenant ton amitié quotidienne, mon ami. Nous n'avons plus à parler de vilaines gens et de tristes choses qui m'irritent. Nous. causerons de nous, <le toi, de nos ambitions littéraires ou scientiliques, de nos amours.

11 s'était dressé, il riait gaîment. 11 me prit parle bras, tandis que Gésarine ramassait la couverture, et rajustait sur la poitrine du convalescent le châle dont les plis s'étaient écartés. Puis, lui entre elle et moi, nous fîmes le tour du

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jardin en bavardant. Il était ravi .de tout, de marcher et d'appuyer fortement ses pieds sur le sol, pour prouver qu'il avait les jambes solides, d'élever la voix sans qu'une quinte de toux lui coupât la parole, de rejeter sa tête en arrière en gonflant ses poumons, absolument libres à présent, affirmait-il, et d'avoir ses bras sur les nôtres, et, comme il disait, de repartir à la conquête de la vie en compagnie des deux seuls êtres qui l'avaient jamais aimé. Gésariiie en oublia son inquiétude de tout à l'heure.

Autour de nous, tout était joyeux aussi. Des enfants jouaient et criaient. Il y en avait un peu moins qu'en temps ordinaire, et surtout moins de bien mis, de pomponnés, de ceux que surveillent des mamans aux bourgeoises élégances, ou des nounous traînant derrière elles de longs rubans en banderoles. Mais les petits gueux qui s'étaient emparés du jardin faisaient cliacun du bruit pour quatre. Le bassin était couvert de l>ateaux en papier de journal, dont les naufrages rapides étaient salués declameurs. Aucun gardien ne gênait ces turbulences inaccoutumées. De vieux promeneurs eux-mêmes ne s'en offusquaient pas, divertis par cette invasion de goussepains, dont les culottes trouées et les tignasses folles avaient leur beauté sauvage et leur grâce. Pâen d'ailleurs ne pouvait

paraître laid ni vulgaire, par cette tiède et grisante après-midi de la fin d'avril, qui faisait pépier les moineaux et roucouler les ramiers dans les jeunes chevelures des arbres, et roucouler aussi des pensées tendres dans les cœurs reverdis.

Car ils avaient Fair de deux amoureux, maintenant, Paul et Césarine. Insensiblement, il avait desserré l'étreinte de son bras au mien, finissant par me lâcher tout à fait pour se joindre à elle déplus en plus. Elle aussi, avec ravissement, se pressait contre lui. Je m'étais écarté un peu. Nous nous taisions tous les trois. Ils allaient les yeux dans les yeux, les âmes fondues l'une dans l'autre, sans prendre garde à rien, même à ma présence. Césarine me semblait un être inconnu, que je voyais pour la première fois, tant elle m'apparaissait transfigurée. J'admirais la grâce souple, onduleuse, de sa démarche, et comme tout son corps frissonnait d'un caressant abandon. Je m'étonnais de trouver à ses regards doucement éteints, à sa pâleur, un charme presque voluptueux. Elle n'était pas seulement jolie, en ce moment; elle était belle, en vérité, et d'une beauté captivante, étrange. Il n'y avait pas jusqu'à son pauvre costume qui n'en fût rehaussé. Il y ajoutait même, transfiguré lui aussi. Je n'imaginais rien de plus

seyant à son allure lente que ce sarrau collant, aux plis droits, qui me représentait une robe de prêtresse; et son énigmatique visage, sous Ja banale capeline, me faisait irrésistiblement songer à une face de sphinx coiffée du pschent hiératique.

Je n'étais pas seul à la trouver belle et à doucement nVattendrir de leur couple peu à peu enlacé. Plus d'un, parmi les vieux promeneurs, les admirait aussi en passant, avec ce sourire d'indulgente envie qu'ont pour les amoureux les bonnes gens qui ont aimé. Césarine, la première, s'en aperçut, et soudainement rougit, toute confuse. Paul en devint radieux, et en même temps profondément ému. Son cœur débordait de joie.

— Quelle exquise journée! s'écria-t-il. Ah! je n'en ai jamais eu de meilleure. Je voudrais qu'elle durât toujours.

Il fallut que Césarine se fît une mine sévère de maman grondeuse, en lui rappelant que cinq heures allaient sonner bientôt, que la sortie avait été assez longue pour une première fois, et quMl était sage de rentrer. Gomme il insistait pour s'attarder encore un peu :

— Non, non, dit-elle, pas d'imprudence, mon cher Paul. Il est temps de rentrer, et même de vous coucher. Je le veux absolument. Et votre

ami me pardonnera même si je le prie de ne pas monter ce soir chez nous. Le repos, le repos complet, est à présent nécessaire.

Elle me fit un signe en ajoutant :

— Vous voudrez bien toutefois nous accompagnerjusqu'à la maison, n'est-ce-pas?

Je compris ce que cela voulait dire. Évidemment elle pensait à la cause inconnue qui m'avait amené vers eux, et elle désirait la connaître. Je répondis donc :

— Parfaitement, mademoiselle. Je monterai même avec vous si cela ne vous dérange pas. Je resterai ainsi en compagnie de Paul le plus longtemps possible. Mais je ne le fatiguerai pas, je vous le promets.

Et je lui rendis un signe pour lui faire entendre que je ne m'en irais pas sans lui avoir parlé à elle, entête à tête. Elle me remercia des yeux, et se serra vivement contre, Paul comme si elle venait de le sauver d'un péril.

Il avait repris en ce moment son air extasié de tout à l'heure. Nous étions arrivés, par une allée tournante, à la grille qui fait face au Panthéon, et, avant de la franchir, il s'était retourné vers le jardin et le contemplait. On eût dit qu'il voulait s'emplir une dernière fois la poitrine et l'àme, et l'être tout entier, de cette verdure printanière, de cet air si balsamique^ de ce chaud

soleil, de ces chansons enfantines, de ces effluves amoureux.

— Laissez-moi, dit-il, jouir encore un peu de toutes ces bonnes choses et en emporter une grande provision. Ce que je respire ici, c'est de la santé, c'est de la vie, c'est du bonheur.

De douces larmes, sans amertume, calmes et légères, coulaient sur son visage auréolé par le couchant.

— Pourquoi pleurez-vous? demanda Gésarine.

— Je pleure de joie, répondit-il.

Puis il ajouta, en faisant des deux bras, largement, un geste d'adieu au jardin :

— Et de regret aussi. Ces heures ont été tellement délicieuses! Qui sait si j'en aurai beaucoup de pareilles? lime semble que je quitte le paradis terrestre.

— En tous cas, fit Gésarine avec un tendre enjouement, l'archange qui en garde la porte ne vous empêchera guère d'y rentrer. Voyez, il n'a pas l'air méchant.

C'était un vieux fédéré, aux yeux de gamin, qui souriait dans sa barbe grise, en regardant le ciel, où un nuage rouge semblait tendre l'écharpe de la Commune. Le brave homme en oubliait de tenir son fusil militairement. Il le portait devant lui à deux mains, comme un

238 GÉSARINE

cierge, dans un gauche mouvement de présentez armes. Au bout du canon, à la place de la baïonnette, s'épanouissait une grosse touffe de lilas en fleurs.

Les cinq étages gravis, et une fois installé au salon dans son fauteuil, Paul a ressenti une L^Tande lassitude et a manifesté le désir de se mettre au lit. Je lui ai serré la main, et Gésarine m'a reconduit, après lui avoir dit gentiment :

— Ne vous impatientez pas si je ne reviens pas vous border tout de suite, comme vous en avez l'habitude, enfant gâté. Mais il faut que je voie un peu si mon autre malade, n'a besoin de rien.

J'ai compris qu'elle parlait de la sorte pour se ménager le temps d'un bref entretien avec moi. Car son autre malade n'avait besoin que d'une chose, c'est qu'on ne troublât pas son profond sommeil d'ivrogne, dont j'avais entendu, en passant, la ronflante musique. Aussi, à peine dans le corridor, j'ai répondu immédiatement, ans préambule, à la pensée de Gésarine, et

ce rapide colloque s'est engagé entre nous, à voix basse :

— J'ai une lettre de monsieur de Roncieux.

— Que vous dit-il ?

— Une lettre adressée à Paul.

— Et vous vouliez la lui remettre?

— Sans doute.

— Mais vous vous êtes renda compte que le moment était mal choisi, que c'était de la cruauté.

— En effet.

— Et alors ? Que décidez-vous ? D'attendre quelques jours encore, n'est-ce pas? Oui, oui, j'ea suis sûre, vous ne ferez pas autrement. Vous voyez, Paul est en pleine convalescence. Bientôt il aura repris toutes ses forces. Ce ne sera plus long. Alors, alors seulement, nous pourrons, en conscience...

Ce nous, qui m'imposait de nouveau la complicité, me fâcha. Un scrupule me revint. Je cherchai des objections. J'en trouvai une.

— Cependant, mademoiselle, si cette lettre était bonne!

— C'est vrai, répliqua-t-elle. En ce cas, il y aurait cruauté, au contraire, à ne pas la lui remettre. Mais croyez-vous qu'elle soit bonne?

— Je ne sais pas.

Elle réfléchit un instant; puis, avec décision:

— Il faudrait le savoir.

— Comment cela?

Elle me regarda d'un regard fixe, comme pour me suggérer à la muette une chose qu'elle n'osait pas exprimer. Voyant que je détournais les yeux pour me dérober au magnétisme des siens :

— Ah! fit-elle tristement, que votre amitié a peu de courage! Ainsi, vous jugez abominable ce que je vous propose?

— Quoi donc?

— Mais, de lire cettre lettre.

— Ce serait abominable, en effet. Je n'ai pas qualité... Rien ne m'autorise...

Grave et fière, avec une tranquille audace qui me stupéfia, elle me dit : .

— Moi, je vous y autorise.

— Mais vous-même, m'écriai-je, vous n'avez pas le droit...

— Eh bien! si, interrompit-elle, si, j'en ai le droit.

Et, comme mon visage l'interrogeait :

— Je ne peux pas, reprit elle, vous expliquer ici comment et pourquoi. Veuillez m' attendre chez vous, demain dans la matinée. Je vous dirai alors tout au long... D'ailleurs, je vous l'avais promis, à votre première visite. 11 est vrai que, depuis, il s'est passé... Enfin, tant

pis!... Aussi bien, j'ai besoin que vous le sachiez, que quelqu'un au monde le sache. A demain, à demain !

De vives rougeurs, suivies de pâleurs soudaines, avaient couru sur sa face tandis qu'elle parlait, d'une voix entrecoupée ; et la poignée de main, qu'elle me donna en se sauvant, était à la fois tremblante et brûlante.

Celle qu'elle me donna le lendemain, en entrant de grand matin dans ma chambre d'hôtel, était ferme et sans fièvre. J'y sentis une franchise et une résolution qui tout d'abord me conquirent le cœur. La soirée et la nuit presque blanche, quej'avais passées à ruminer,m*avaient laissé anxieux, plutôt mal disposé pour Gésarine. Mais du coup je fus retourné en sa faveur et ne conservai plus aucun doute sur la sincérité de la confession que j'allais entendre.

C'était bien une confession, en effet. Les premiers mots de Césarine furent pour s'accuser.

— Avant tout, me dit-elle, il est juste que vous connaissiez exactement ce qu'il y a eu de coupable dans ma conduite avec monsieur Bochard. Je vous ai forcé à être mon complice en faisant accepter à Paul l'argent de cet homme. Depuis longtemps déj à, nous vivons de cet argent. Voilà plusieurs milliers de francs que je tire de là. Il faut que je vous avoue comment.

CÉSARINK 243

Voulant lui épargner la honte d'un aveu que je devinais, j'y ai coupé court par un :

— Inutile, inutile, passons !

— Du tout ! s'est-elle écriée.

Et, brusquement, avec une révolte orgueilleuse :

— Vous vous méprenez, d'ailleurs. Ce n'est pas ce que vous semblez croire. Je suis une honnête fille, je vous le jure.

Je ne comprenais plus. Je m'étais imaginé qu'elle convenait d'avoir été la maîtresse du Bochard. Je suis tombé de mon haut quand elle m'a expliquéce qu'elle entendait par sa conduite coupable.

— Monsieur Bochard, a-t-elle repris, est amoureux de moi et veut m'épouser. Ma faute, c'est d'avoir abusé de cet amour et de ce désir, d'en avoir entretenu les espérances, et cela, hélas ! pour me faire prêter ce misérable argent. Non pas même prêter! Mais bien donner. Oui, donner. Car c'est ainsi qu'il le comprend, lui ! Et vraiment je suis criminelle de ne pas lui avoir dit, de ne pas lui dire... Ah ! certes, je n'aurais jamais agi de la sorte, s'il n'y avait eu en jeu que moi, et même mon père, et la bibliothèque, laquelle pourtant nous tient si fort au cœur! Il y a cinq ans, lorsque monsieur Bochard m'offrit pour la première fois de devenir sa femme, je

2i4 CÉSARINE

refusai nettement, formellement, au risque de nous ruiner. Si j'acceptai alors qu'il prit à sa charge le loyer du cabinet littéraire, c'est qu'il était bien entendu qu'il le faisait à titre d'ami, de vieil ami, ami de la famille et des livres, sans arrière-pensée de mariage. Mais il n'avait pas renoncé à son idée, je le vis le jour où j'eus recours à lui, quand il me fallut de l'argent pour soigner et sauver Paul. Nous étions nous-mêmes sans un sou àcemoment.Monsieur Bochard vint à notre aide. Seulement il y mit pour condition que je retirerais mon refus d'autrefois. C'était infâme, n'est-ce pas, cette condition, en de pareilles circonstances? Mais pouvais-je m'ysoustraire? J'estimai que non. Au reste, à cette époque, je n'avais pour Paul qu'une affection tout amicale, de sœur à frère. Ma vraie faute a commencé lorsque j'ai vu que j'aimais Paul autrement, et lorsque alors j'ai consenti quand même à ne pas détromper monsieur Bochard, lorsque j'ai continué à recevoir de lui un argent qu'il me donnait comme à sa future femme. Il y a deux mois, quelque temps avant votre arrivée, j'ai subi de lui une nouvelle demande en mariage. J'ai tâché de revenir à mon refus de jadis. Il m'a déclaré que je le dupais, que j'étais sans foi. Et il avait raison, en somme. Et cependant, vous avez vu comment, l'autre jour, j'ai dû encore

recourir à lui, par Tentremise de monsieur Gavarot. C'était m'engager une fois de plus. Que faire pourtant? Le pire, c'est que, par certains mots échappés à mon père, Paul avait appris que nous étions endettés envers monsieur Bochard. Cela le faisait souffrir cruellement. Car il connaît aussi les intentions matrimoniales de cet homme. Voilà pourquoi j'ai inventé, grâce à vous, cette fable des cinq cents francs envoyés par monsieur de Roncieux. 11 faut me pardonner. Je ne savais plus où donner de la tête. Je le sais de moins en moins. Je me débats au milieu de mensonges, de fourberies, pour lesquelles je ne suis pas faite.

Quel rapport y avait-il entre cette histoire et le prétendu droit de Césarine à lire la lettre de monsieur de Roncieux? Je ne le voyais guère. A vrai dire, je n'y songeais même pas. J'avais été tout d'abord intéressé par cette histoire ellemême, qui m'éclairait d'unjour si nouveau et si pur rame de la brave fille. Elle m'eût avoué s'être vendue au vieillard pour sauver la vie de Paul, que je l'en eusse excusée. Mais qu'elle pût se croire coupable envers le misérable qui lui avait, brutalement et sans pitié, mis le marché à la main, qu'elle eût des remords, elle, au lieu de le condamner, lui, cela marquait une candeur d'honnêteté, une délicatesse de conscience,

^46 GÉSARINE

devant quoi mon indulgence se changeait en admiration .

— Eh ! mademoiselle, m'écriai-je, la faute dont vous vous accusez n'en est pas une. Et vos mensonges non plus, vous n'avez pas à en rougir. Tout cela vous a été imposé par les circonstances. Vous étiez contrainte à faire ce que vous avez fait. Moi aussi, j'ai dû mentir à Paul, et je vous assure que je ne me crois pas un fourbe pour cela.

— Je vous remercie, dit-elle. Mais, avant de me déclarer innocente, attendez de tout savoir. De ma conduite, vous ne connaissez encore qu'une partie, et la moins grave. Peut-être, tout à l'heure, me jugerez-vous plus sévèrement.

Une flamme passa sur son visage, et elle reprit :

— Ma conduite, en effet, si blâmable qu'elle fût jusque-là, j'avais un mojen de la racheter. Oui, par un sacrifice qui m'était odieux, mais auquel je m'étais résignée pourtant. Une fois Paul tout à fait guéri, sauvé par moi, je pouvais m'acquitter envers monsieur Bochard.

— Quoi! En épousant cet homme? Vous y avez pensé?

— C'était mon unique excuse d'avoir accepté son argent.

— Mais Paul ne l'eût pas souffert !

— Je me promettais de lui faire entendre raison, le jour où il aurait toutes ses forces. Et il eût bien été obligé de se rendre. C'est une telle folie, de vouloir que je devienne sa femme ! D'abord, son père s'y oppose; et le mariage, conclu malgré cette opposition, mettrait évidemment le comble à la haine de monsieur de Roncieux. Or je me ferais un crime d'être une nouvelle cause de discorde entre ce père et ce fils. Puis, une si grande différence d'âge me sépare de Paul! J'ai quatorze ans de plus que lui, hélas! A supposer que je passe par-dessus toute autre considération, et que je consente à ce mariage, il" faudrait en tous cas le remettre à l'époque où Paul serait majeur, et compter encore le tem.ps que prendraient les formalités de la loi, les sommations respectueuses. Je serais alors une vieille tille approchant de la quarantaine.

— C'est vrai, fis-je machinalement.

— Vous voyez, reprit-elle, avec un mélancolique sourire, que ce mariage est impossible, et qu'il suffît de raisonner une minute pour s'en convaincre. Eh bien! Paul aussi, Paul lui-même, je l'en aurais convaincu, un jour, plus tard. J'en avais la ferme résolution, et la triste espérance. Gejour-là, j'aurais pu payer à monsieur Bochard sa dette, et en même temps assurer le sort de mon père. Voilà comment j'arrangeais l'avenir.

Oh ! un sombre avenir pour moi, sans doute, mais enfin un avenir possible, honnête, où je n'aurais à rougir de rien, où me resterait au moins la consolation d'avoir rempli mon devoir. J'étais de plus en plus dans l'admiration. Je pris la main de la pauvre fille, et la lui serrai en disant :

— Pardonnez-moi, s'il m'est arrivé parfois de douter de vous. Je ne pouvais imaginer un pareil héroïsme. Vous êtes une noble femme...

Elle m'interrompit, d'un geste désespéré.

— Vous vous hâtez encore trop de m'absoudre, fit-elle. Attendez, attendez! Non, je ne suis pas une noble femme. Non, je ne suis pas digne de votre émotion, de votre poignée de main. Étaitce vraiment de l'héroïsme, ce que je rêvais de faire? Et faut-il appeler de ce grand mot un sacrifice que me dictait la simple probité? Je ne le crois pas. Mais enfin, tel quel, ce sacrifice, j'en conviens, n'étaitpas sans mérite. Seulement, le rêver était peu de chose. Il eût fallu l'accomplir. Et maintenant...

Elle baissa la tête, et c'est d'une voix étouffée qu'elle ajouta :

— Maintenant, je ne peux plus.

Je l'entendis à peine. Je devinai plutôt les mots au mouvement des lèvres. Mais que signifiaient-ils au juste? Je ne le percevais pas net-

GÉSARINE 249

tement, n'ayant pas le loisir d'en approfondir le sens ; car, Césarine, la tête brusquement rejetée en arrière, s'était remise à parler, et, cette fois, d'une voix vibrante.

— Là aussi, pourtant, disait-elle, là aussi j'ai une excuse. Ah! quelle singulière chose que la conscience, et comment peut-on connaître jamais si Ton a fait bien ou mal ? Tenez, j'avais honte tout à l'heure de vous avouer mon manque de foi envers monsieur Bochard, ce manque de foi où vous ne voyez pas une faute. Et à présent, pour vous confesser le reste, que certainement vous blâmerez, je me sens presque fière. Non, non, de cela je n'éprouve aucun repentir.

Elle s'exaltait. Elle s'était levée. Elle se tenait debout devant moi, toute droite, très pâle.

— Hier encore, continua-t-elle, je vous ai affirmé que Paul allait bien, qu'il serait prochainement rétabli. Eh bien! c'est faux. Paul ne se rétablira pas. Je le sais depuis huit jours. Notre voisin, l'étudiant en médecine, a fait venir en consultation son professeur. Le résultat a été un arrêt sans appel possible. Paul est condamné. Sa santé actuelle n'est qu'une rémission momentanée, le jet d'une flamme près de s'éteindre. Ce sont là les expressions mêmes du médecin. Paul aura ainsi un mois, deux peut-être au plus, à être debout, à se croire vivre. Puis

2d0 gésarine

il se couchera pour ne plus jamais se relever. J'étais étonné du ton bref avec lequel elle me donnait tous ces détails. Pas une larme dans ses yeux; pas un sanglot dans sa gorge; pas un tremblement dans son geste. En même temps, son exaltation pourtant augmentait. Une sorte d'enthousiasme montait en elle, illuminait son fixe regard, gonflait ses narines palpitantes, rendait plus aigu le timbre chantant de sa voix.

— Et voilà mon excuse, conclut-elle.

— Votre excuse de quoi ? demandai-je.

Sa face resplendissait d'orgueil, quand [elle me répondit :

— Mon excuse de ceci, que, depuis le jour où je sais Paul condamné à mort, je suis sa maîtresse.

Et c'est presque impérieusement qu'elle ajouta:

— Vous voyez bien que j'ai le droit de juger s'il convient, oui ou non, de montrer à Paul la lettre de son père.

J'étais subjugué, absolument, par son autorité hautaine. Sans le moindre scrupule, comme si je faisais une chose toute naturelle, je tirai de ma poche la lettre du capitaine, et la lui remis. Elle n'eut pas l'ombre d'une hésitation, elle non plus, à l'accepter, et c'est d'un geste hâtif, mais ne manifestant aucun trouble de conscience, qu*elle en déchira les deux enveloppes.

Tandis qu elle lisait rapidement, ses sourcils d'abord froncés se relevèrent peu à peu dans une expression de croissante épouvante.

— Oh î murmurait-elle d'un ton rauque, c'est horrible, c'est horrible. Le misérable ! Le monstre !

Et comme, à mon tour, je fronçais les sourcils en entendant traiter de la sorte le capitaine, elle me tendit la lettre :

— Tenez, dit-elle, regardez vous-même.

Et je fus terrifié aussi, à la lecture de ces lignes adressées par un père à son fils :

« Monsieur, écrivait le capitaine, si vous n'êtes pas le dernier des drôles, si la honte dans laquelle vous vivez vous a laissé un peu de cœur, vous quitterez Paris au reçu de cette lettre. Je vous en donne l'ordre formel. Ne me dites pas qu'il y a danger à m' obéir. Sortir est possible. Je connais force gens qui l'ont fait. Tous les honnêtes gens doivent le faire, même au risque de leur peau. Quiconque ne le fait pas est un lâche, ou bien alors un traître qui a pris parti pour les bandits de la Commune. Quiconque reste parmi eux, je le considère comme avec eux. Or vous savez ce qui les attend, n'est-ce pas? Ces gredins déshonorent le pays ; ils sont soudoyés par la Prusse ; ils ont jeté bas la colonne devant l'étranger vainqueur qui ioule

252 CÉSARTNE

notre sol; tout cela mérite châtiment. Paris sera mis à feu et à sang pour le purifier de telles abominations. Je me fais gloire d'avoir un grade dans l'armée de l'ordre qui accomplira cette besogne. J'y serai sans pitié, je vous le jure. Je suis un soldat, un patriote, un homme de devoir et d'honneur, moi, monsieur. Vous êtes tout le contraire, vous ; mais si vous l'êtes au point de demeurer avec ces brigands, tant pis pour vous ! Gela ne m'empêchera pas d'exécuter ma consigne, quelle qu'elle soit. Vous voilà prévenu. Libre à vous maintenant de décider si, parmi les infâmes coquins que j'aurai à punir, je suis obligé de compter un homme qui porte mon nom.

F.-B. DE RONGIEUX,

capitaine au 27» de ligne, armée de Versailles. »

— Eh bien! reprit Gésarine voyant que je gardais le silence, qu'en dites-vous ? Et quelle résolution prendre ?

J'essayai de lui expliquer que le capitaine n'était pas un monstre, aussi absolument qu'elle le pensait, mais un homme affolé d'honneur, de patriotisme, de discipline, et qu'il fallait faire la part de cette exaltation, et qu'à tout événement je serais là pour prouver que Paul n'avait en

GÉSA-RINE 53

aucune façon servi la Commune Ainsi, mon avis était de ne pas montrer au convalescent cette lettre qui le bouleverserait trop, et à laquelle, d'ailleurs, il ne pouvait obéir, n'est-ce pas?

— Pourquoi donc ! me demanda Gésarine.

Le faire sortir de Paris ! Mais je m'en charge. Je remuerai ciel et terre plutôt. Heurtault n'at-il pas des amis qui nous procureront un laissez-passer? Quant à mon père, c'est un vieillard, et un étranger, et infirme ; on ne l'empêchera pas de venir avec nous, bien sûr. Car je partirai, moi aussi. J'emmènerai Paul. Je ne veux pas qu'il reste ici, exposé à la colère, à la vengeance, de cet homme, qui me fait peur. Oh ! à tout prix je le sauverai. Je le dois.

Elle parlait vite, la tête évidemment perdue, toute à son épouvante qu'elle ne pouvait maîtriser. Pour l'obliger à raisonner plus froidement, je lui dis :

— Et la question d'argent, mademoiselle ? Elle hésita une seconde ; puis, avec une héroïque impudeur:

-— Tant pis ! s'écria-t-elle. J'aurai recours à monsieur Bochard. Je lui promettrai tout ce qu'il voudra. Je mentirai. Je serai fourbe. Je serai infâme. Mais je sauverai Paul. Ah! puisque le pauvre enfant a si peu de jours à vivre,

254 GÉSARINE

au moins qu'il les vive heureux, et heureux par moi ! Rien ne me coûtera pour y arriver, rien ! Je tentai encore de la calmer, de la faire revenir sur ces combinaisons qui me semblaient déraisonnables, et de lui démontrer qu'il était plus sage, plus utile à la santé de Paul, plus conforme aux intérêts même de son bonheur, plus simple, de rester tranquillement à Paris. Elle ne voulut pas m'entendre. L'aifreuse menace du capitaine la rendait insensée. Elle ne voyait que cela, ne songeait qu'à cela, répétait sans cesse:

— Mais cet homme le hait, cet homme le tuera. C'est un monstre, je vous dis.

J'insistais, en parlant du mal que ferait à Paul la seule lecture de cette lettre, qu'il faudrait pourtant lui remettre pour le décider à quitter Paris.

— Sans doute, me répondait-elle. Mais le mal qu'il en aura n'est rien auprès de celui que lui veut cet homme. Et supposez que je vous écoute, et que nous restions, et que cette bête féroce exécute sa consigne, quelle qu'elle soit, comme il s'en vante, et que ce père devienne l'assassin de son fils, ce serait donc par ma faute, par la vôtre aussi, puisque nous aurions pu tout éviter en montrant la lettre à Paul, en le forçant à partir! Voilà ce que nous devons faire, pas autre chose, croyez-moi.

Tout en les trouvant dictées par une peur exagérée, folle, je m'inclinai devant ces terribles raisons. Alors seulement Gésarine reprit possession d'elle-même, et sa rapide lucidité d'esprit lui revint pour discuter les moyens d'assurer le départ résolu. Il fut convenu que nous nous mettrions en campagne chacun de notre côté, moi avec Heurtaulten vue du laissez-passer, elle auprès du Bochard, hélas ! Le laissez-passer et l'argent obtenus, on ferait connaître à Paul la lettre de son père, et, séance tenante, on le convaincrait d'y obéir; puis, en route !

Gésarine s'en alla tranquillisée, presque souriante, et je me mis à relire tout seul, de sang froid, les sinistres phrases du capitaine. Tout en lisant, je me le rappelais à Besançon, au restaurant, quand il me criait, furieux :

— J'ai fait ce que j'ai voulu. Et j'ai bien fait. On a du poil ou on n'en a pas. Si c'était à recommencer, je recommencerais!...

Et je le revoyais aussi, tenant en respect les pillards du fourgon, le revolver au poing, la tête roulante, le souffle bref et rude, du sang plein ses petits yeux de sanglier acculé, et grommelant dans sa moustache en brosse :

— Ah! foutre de foutre !

Il fallut six jours pour avoir le laissez-passer. Le jeune ami de Heurtault n'était plus rien et n'avait pu nous être utile. Un autre de ses copains, un vieux celui-là, employé à la préfecture de police, s'était cru obligé de faire du zèle et de soulever des difficultés. On avait dû lui fournir un certificat du docteur V... (le professeur de Rubignac), constatant que Paul était absolument impropre au service militaire, et aussi une attestation de la mairie prouvant que Szasz Miklôs était étranger. Moyennant ces garanties données à sa méfiance, il s'était enfin décidé à mettre en règle les paperasses permettant à Szasz, Gésarine et Paul, de sortir de Paris par Vincennes.

— Ah ! m'avait dit Heurtault, les administrations sont toutes les mêmes, voyez-vous ! Dès qu'un homme a^des signatures à coller quelque

part, il fait poser les autres. Alors, à quoi bon les révolutions ? C'est pour ça que je me fiche tant de la politique.

Césarine, elle, avait réussi tout de suite avec le Bochard, qui lui avait fourni une avance nouvelle de deux mille francs.

— Mais cette fois, me dit-elle, ma conscience est en repos. J'ai souscrit, en effet, à monsieur Bochard, une reconnaissance générale de tout ce que je lui dois, en stipulant que si je ne lui avais pas rendu la somme dans un an, à pa reil jour, il deviendrait de droit propriétaire de la bibliothèque.

— Pourquoi, lui demandais-je, avez-vous fait cela?

Avec un regard d'admirable candeur, elle me répondit :

— C'est bien simple. Dans un an, si je ne suis pas morte de la mort de Paul, je dirai toute la vérité à monsieur Bochard, que j'ai été la maitresse d'un autre, que je ne peux donc pas être sa femme, à lui, et qu'il reprenne son argent sous la forme convenue. Ainsi personne, pas même cet homme, n'aura rien à me reprocher.

— Mais comment vivrez-vous, ensuite, vous et votre père ?

— Je travaillerai, répliqua-t-elle. Je donneroi des leçons.

2ÔS CÊSARINE

— Mais si votre père reste seul?

— Il a six cents francs de rente viagère. Avec cela et notre vieil ami Angyal, il est à l'abri du besoin.

Elle me disait ces choses d'un ton très posé, plutôt froid, qui m'étonnait.

— Vous voyez, reprit-elle, que je ne suis pas une exaltée, une folle, que je raisonne juste et calme. C'est l'habitude des mathématiques, sans doute. Mais, comme vous pouvez en juger, jusque dans mes coups de tète, je n'oublie pas la logique.

Et elle conclut, avec un étrange sourire :

— Tout se résout, en somme, dans la vie, même les actes les plus extraordinaires, par des équations bien faites.

J'ai souvent pensé, depuis, à la bizarrerie de cette formule, que je comprenais assez mal dans un pareil moment, et qu'aujourd'hui encore je ne comprends pas très bien, je l'avoue, mais qui me semble cependant jeter une fusée de lumière parmi les ténèbres de cette âme mystérieuse. Évidemment, pour Gésarine, les sensations, les sentiments, les volontés, les passions même, se déterminaient autrement que pour les autres femmes. Il y avait, chez elle, du géomètre jusque dans Tamoureuse. Seulement, par quel subtil mécanisme se combinaient et s'influençaient son

esprit de mathématicienne et son cœur d'héroïne? J'étais trop jeune alors pour y prendre garde et le percevoir. Et maintenant, quand j'y réfléchis, je me figure que personne au monde n'aurait su le démêler, excepté elle. Ce qu'il y a de certain, c'est que, de ces équations morales, je n'ai vu, moi, que les inconnues dégagées, je veux dire les faits. Je dois donc me contenter de raconter ces faits tels quels, et de noter des points, en laissant à de plus perspicaces le soin d'en retrouver les coordonnées psychologiques.

Tant il y a qu'en effet, comme elle le disait, elle n'avait pas oublié la logique, même dans le coup de tête présent. Elle avait, pour ce départ, tout arrangé et mis en ordre, sa conscience aussi. Du problème à résoudre, le seul élément qui lui manquât encore, et dont elle se croyait sûre, c'était le consentement de Paul.

Je n'en doutais pas non plus. Nous avions déjà, pendant ces six jours, préparé Paul un peu à cette idée. Tout en faisant au Luxembourg de nouvelles promenades qui achevaient de le réconforter, nous lancions des amorces comme :

— Voilà un printemps qu'il serait bon de passer à la campagne !

Et il y mordait sans trop de peine. Césarine caressa même, un instant, l'espoir de pouvoir

l'emmener sans être obligée de lui montrer la lettre. Toutefois, elle avait dû y renoncer, un soir qu'il nous avait dit formellement :

— Quoique, en somme, nulle campagne ne vaut pour moi ce jardin, où j'ai tant rêvé à vous, Gésarine, où j'ai retrouvé la santé auprès de vous, où nous nous sommes aimés, où le bonheur, enfin, a fleuri dans ma pauvre existence. Le quitter, maintenant, lui préférer quelque autre endroit du monde, me semblerait de Tingratitude.

Pour le persuader tout à fait, il eût fallu être de loisir. Or, le temps nous manquait. Le laissezpassern'était valable que jusqu'au 8 mai, et nous étions au 6. Il ne restait donc qu'à employer ce que Gésarine appelait le coup d'État de la lettre, moyen terrible, sans doute, mais certainement efficace, pensions-nous, et auquel la volonté de Paul devait infailliblement céder.

Gésarine était si convaincue de la réussite, qu'elle avait d'avance tenu la main aux derniers détails du départ. En arrivant, le 7, de grand matin, je trouvai en bas, dans le cabinet littéraire, le père Miklos en train d'expliquer les choses à Gavarot, en lui montrant deux valises bouclées et un paquet de couvertures.

— Mais ce n'est pas Dieu croyable, gémissait Gavarot. Gomment ! Vous vous en allez tout à

l'heure, positivement tout à l'heure! Et c'est pour m'annoncer cela que Césarine m'a convoqué dès le patron-minette?

— Oui, répondait le général, c'est pour cela et pour vous confier les clefs.

Gavarot ne m'avait pas entendu entrer, tant il était absorbé par la stupéfaction. En m'apercevant, il s'écria :

— Ce n'est pas vrai, n'est-ce pas? Césarine ne va passe... se sauver ainsi? Et avec... avec...

— Montez vite, me dit Miklôs en l'interrompant. Césarine m'a bien recommandé de vous faire monter tout de suite, dès que vous seriez là. Tout est prêt, vous voyez. Je n'ai plus maintenant qu'à aller chercher une voiture. Venez avec moi, Gavarot.

— Mais, objectait le bonhomme, vous n'avez pas réfléchi... Je ne peux pas admettre que vous consentiez...

— Puisque Césarine le veut, répondait doucement le général en ébouriffant de la main ses farouches moustaches.

Et tandis qu'il entraînait Gavarot ahuri vers le Panthéon, je gravis quatre à quatre les étages, admirant comme tout x^liait devant l'énergique fille à qui je me hâtais moi-même d'obéir, et bien certain que Paul ne lui résisterait pas non plus.

— La besogne est à moitié faite, me dit-elle en m'ouvrant la porte. Je viens d'apprendre à Paul que nous avions un laissez-passer, de l'argent. Il sait aussi que nous avons pris connaissance de la lettre, et dans quel sentiment d'affection pour lui, et quelles terreurs cette lettre m'a causées. Car je lui en ai laissé entrevoir le sens. Les termes, si odieux, si menaçants, achèveront de le décider. Il me semble même, préparé comme il l'est, qu'il supportera le coup mieux que je n'aurais cru. Il ne s'est pas emporté- Il a l'air presque calme.

Tout cela soufflé très vite à mon oreille, je suis entré. Paul, en effet, m'a paru extraordinairement calme. Si calme que cela m'a inquiété. Il avait lesyeux encore agrandis, à la fois ternes et hagards, la bouche contractée en un pli amer, tout le corps comme tendu. Sa face était effrayante d'immobilité et de dureté. On eût dit une face de cire. Elle en avait non seulement la couleur blanche, morte, mais les arêtes sèches, raides, figées. Je ne me suis pas trompé sur cette tranquillité, toute d'apparence et de surface. Évidemment son être entier se ramassait, se concentrait. J'eus la nette impression d'une de ces bonaces d'atmosphère, muettes, chargées et dormantes, où couvent des électricités d'orage qui se recueille avant d'éclater.

—Donne-moi cette lettre, me dit-il tout d'ab ord et brusquement, sans même me rendre mon bonjour.

Rien qu'à la façon dont il la saisit et la déplia, d'une main fébrile, nerveuse, je sentis toute son intime agitation. Un sauvage éclair passa dans ses yeux, annonçant que l'orage était près de se déchaîner. Césarinele comprit comme moi. Elle me regarda, palpitante, effarée. Elle avait envie de me dire :

— Qu'avons-nous fait ?

Mais c'était trop tard. Déjà il lisait. Un nuage de sang lui avait envahi le visage. Les muscles de son front, de ses joues, de ses lèvres, se mirent à tressaillir convulsivement, tiraillés de tics brefs. Ses paupières battaient, malgré l'effort de ses sourcils relevés haut pour empêcher ce cillement saccadé. Ses doigts tremblaient si fort qu'ils semblaient, non pas tenir la feuille de papier, mais la froisser en s'acharnant à la déchiqueter furieusement.

Et tout à coup, d'une voix énorme, tonnante, que je ne lui connaissais pas et qui dut lui déchirer la poitrine, il s'écria:

— Non, non, je ne m'en irai pas, je n'obéirai pas, non !

Césarine voulut le prendre par le cou et, suppliante, l'embrasser. 11 la repoussa presque bru-

talement. 11 marchait à grands pas, brandissait lalettre, et continuait à clamer :

— Non, non, jamais! Il me prend donc pour un lâche ? Eh bien ! je le verrai, s'il a le courage atroce de me tuer, moi aussi !

Plusieurs fois, et avec horreur, il répéta ce 7noî aussi. Nous étions saisis d'horreur nousmêmes, et n'osions pas l'interrompre. Il était hors de lui, écumait, paraissait dément. Il jeta soudain la lettre sur la table, et la frappa du poing, et, comme si cette chose était un être auquel il crachait sa haine au visage, il se pencha vers elle en disant d'une voix rauque et sifflante :

-- Assassin ! assassin !

Puis, ses forces à bout, il se renversa en arrière avec un grand sanglot. Nous n'eûmes que le temps de le recevoir dans nos bras. Je le conduisis, le portai presque, à son fauteuil où il s'affaissa en frissonnant. Gésarine lui caressait doucement les cheveux, lui baisait la face ainsi qu'à un enfant évanoui, et lui murmurait :

— Paul, Paul, parle-nous! Parle aux deux seuls amis qui t'ainjent. Nous voulons partager la torture dont tu souffres. Nons y avons droit. Gela t'apaisera, de nous en confier l'affreux secret. Quel qu'il soit, tu ne peux avoir tort. D'avance nous te donnons raison. Parle, parle,

mon pauvre aimé. Parle, il le faut. Et pleure. Tu as besoin de pleurer.

Et sous les caresses, à la fois amoureuses et maternelles, sous la tiédeur des longs baisers, sous l'enveloppante et magnétique suggestion de ces paroles tendres, pressantes, chuchotées ardemment presque bouche à bouche, le corps du malheureux, encore crispé, acheva de se détendre. Un mol abandon se répandit par tous ses membres alanguis. De profonds soupirs lui montèrent à la gorge, desserrant sa poitrine. Et enfin, de son cœur gonflé, un flot de larmes jaillit, et avec les larmes son secret, comme, avec le sang et la sanie d'une vieille plaie refermée qu'on débride, sort le morceau de fer qui s'était rouillé dans la blessure.

Les mots mômes dont il se servit, balbutiés, entrecoupés, et néanmoins tumultueux, s'échappantde ses lèvres par hoquets, et alors en gros bouillons ainsi qu'une eau comprimée qui fu^e par une large crevasse ; la suite incohérente de ces mots, de quels commentaires, de quelles exclamations ils grossissaient et barraient de temps à autre leur cours, pour se précipiter ensuite plus torrentueusement; comment, enfin, parmi les phrases confuses, les cris de haine, les plaintes amères, les souvenirs désespérés, les réticences, apparut fragment par fragment le mons-

trueux secret; cela, en vérité, je ne me le rappelle point, et il me serait impossible de le reproduire. Pour avoir noté ces détails, j'étais moimême trop haletant, trop troublé d'angoisses et de curiosité douloureuse, trop assailli à la fois partant de réflexions complexes et de sentiments contradictoires, qu'évoquait pêle-mêle en moi cette révélation. En conscience, il m'est permis seulement de résumer cette tragique histoire; et la voici donc, réduite au sommaire énoncé des faits.

En 1853, monsieur de Roncieux, étant lieutenant et marié depuis trois années, avait cru sa femme adultère et s'en était vengé dans des conditions particulièrement effroyables, non pas en homme passionné qu'emporte un accès d'aveugle rage, mais en implacable justicier, froid et méticuleux, qui ne néglige aucune précaution pour donner satisfaction à son honneur. C'est ainsi da moins que Paul nous présenta les choses, et il faut bien avouer que les circonstances de son récit confirmaient son interprétation. Ce récit, d'ailleurs, Paul l'établissait d'après les comptes rendus même de l'affaire, comptes rendus dont il avait eu connaissance voilà deux ans par un paquet de journaux anciens, que lui avait envoyés, soupçonnait-il, sa belle-mère mourante. Or, de ces comptes ren-

dus, et bien que le meurtrier eût été acquitté parle jury, une chose ressortait clairement, c'est que le meurtre avait été commis après une lente préméditation et avec une extraordinaire férocité. Monsieur de Roncieux,en effet, avait d'abord pris le soin et le temps de faire accepter sa démission en règle, afin de pouvoir, sans être empêché par les lois de la hiérarchie militaire, provoquer en duel l'amant supposé, qui était son propre chef de bataillon. Trois semaines d'attente avaient été nécessaires à l'accomplissement de cette formalité. Alors seulement monsieur de Roncieux s'était vengé, et avec quelle sauvagerie ! Le duel terminé, et tandis que son adversaire, frappé d'une balle en pleine poitrine, râlait encore sur le terrain, monsieur de Roncieux était rentré chez lui et avait tué sa femme d'un coup pareil, en pleine poitrine aussi, avec lemême pistolet rechargé jusqu'à lagueule. Ahî certes, je ne me sentais pas le cœur de contredire Paul, quand il s'indignait contre la cruauté de cet exécuteur, quand il l'appelait un abominable bourreau, quand il protestait, de tout son amour de fils, en faveur de la victime, innocente, criait-il, sûrement innocente ! Et je trouvais naturel que, malgré tout, malgré le verdict du jury, il crût obstinément à l'innocence de sa mère. Et cependant, au fond de moi, je

ne pouvais équitablement condamner le meur trier. Je m'expliquais, j'excusais, la conduite de ce soldat, farouche gardien de son honneur, et qui pour le venger avait brisé sa vie à lui aussi, renonçant à l'armée qu'il aimait par-dessus tout, arrachant ses épaulettes, se résignant à n'être plus qu'un pékin. Je songeais à ce qu'avait dû souffrir cet homme violent, entier, au sang impétueux, pendant les trois longues semaines qu'il avait passées à ruminer silencieusement son outrage, à ravaler sa honte et sa fureur par respect pour la discipline. Et, en toute impartialité, j'étais bien forcé de me dire : ^ — Les tortures qu'il a subies furent plus cruelles encore que le châtiment qu'il a infligé.

Et j'admettais qu'il eût été sans pitié et qu'il demeurât sans remords.

En même temps, je m'apitoyais sur Paul. Je revoyais son enfance lamentable, qu'il m'avait racontée si amèrement au collège. Je me figurais monsieur de Roncieux ne pouvant être doux à ce petit être dont il avait tué la mère, et qui par sa seule présence lui rappelait toujours la coupable. C'est de cela qu'était née entre eux l'incessante et invincible antipathie. Une parole du capitaine, à Besançon, me revenait dans l'esprit et m'éclairait toutes ces années lointaines, si pénibles à l'orphelin détesté :

— Ce qu'il ressemblait à sa mère, ce bougre-là!

Sans doute c'est pour détruire cette ressemblance, que le rude hobereau avait essayé de repétrir l'enfant à son image, de lui faire un corps et une âme de soldat. Il s'était de plus en plus irrité de n'y point réussir. Qui sait ? Peutêtre, à la longue s'était-il imaginé que ce fils était le fruit d'une première faute, et n'avait des Roncieux que le nom. Et son antipathie alors s'était transformée en haine véritable. C'est là, pour moi, là seulement, que commençait le vrai crime du capitaine. Il n'avait pas le droit de rendre malheureux un enfant, de le laisser martyriser par une marâtre, de continuer à se venger sur cet innocent sans défense. Et je concevais que Paul, au souvenir de tout ce qu'il avait enduré d'injustes tourments, se fût peu à peu aigri contre cet homme, et l'eût finalement pris en horreur et en abomination le jour où il avait su que son bourreau était aussi celui de sa mère.

Ainsi, tout en absolvant monsieur de Roncieux de son meurtre, j'absolvais Paul de sa haine. Je ne pouvais donc que l'approuver quand il concluait en sanglotant :

— Vous voyez bien que je ne suis pas un monstre, et que j'ai raison de le haïr, lui qui me hait, quoiqu'il soit mon père, hélas! l'assassin !

Et toujours ce mot, comme un refrain obsédant, à quoi il ajoutait avec une rage désespérée :

— Qu'il me tue donc, moi aussi ! C'est ce qu'il désire. C'est ce qu'il cherche depuis longtemps. Eh bien ! l'occasion lui en sera offerte. Qu'il me tue, moi aussi ! Moi aussi !

En vain, Césarine et moi, nous tâchions de lui faire entendre qu'il s'affolait, qu'il devait précisément ne pas offrir cette occasion aux menaces du capitaine, que ces menaces elles-mêmes semblaient lui dire :

— Va-t'-en ! Je ne veux pas avoir la tentation de traiter mon fils en ennemi.

— Moi, répondait Paul, je veux au contraire qu'il l'ait, cette tentation. Ce sera son châtiment. Non, non, je ne m'en irai pas.

Quel argument opposer à une pareille exaltation? Nous ne savions plus qu'imaginer. Césarine y perdait jusqu'à ses câlineries, jusqu'à ses tendres et caressantes paroles, jusqu'à ses baisers dont elle le couvrait devant moi avec une passionnée et naïve impudeur. Il s'obstinait dans son entêtement d'enfant malade, mettant tout ce qui lui restait d'énergie à toujours répondre :

— Non, je ne m'en irai pas. Je veux voir s'il me tuera, moi aussi.

Buté comme ill'était, il eût fallu maintenant

l'emporter de force. L'idée en passa un instant dans les yeux de Gésarine. Mais elle n'osa s'y risquer. C'était, d'ailleurs, impossible. Aussi bien, il était baigné de sueur, transi de fièvre, hors d'état d'être mis au grand air.

— Demain, demain, me dit-elle. Il sera plus raisonnable demain.

— Xi demain, ni jamais, répliqua-t-il.

— Mais, repris-je, essayant une dernière fois de le convaincre, il faudra bien que tu te décides demain. Le laissez-passer n'est valable que jusque-là.

Je le lui montrai, pour quillûtla date. Brusquement il me l'arracha et le déchira en morceaux.

— Que fais-tu? s'écria Gésarine.

— Je fais mon devoir, répondit-il.

G'était une réponse et un acte d'insensé. Et il parut, en effet, avoir soudain perdu la conscience. Il retomba dans l'attitude immobile, égarée, où je l'avais trouvé en entrant. Sa face avait repris la couleur blanche, morte, et la dureté figée d'une face de cire. Ses yeux ternes et hagards contemplaient fixement la lettre du capitaine, restée sur la table. Il semblait hypnotisé. Il n'eût pas regardé d'autre sorte la gueule môme d'un pistolet prêt à le foudroyer, lui aussi, d'une décharge en pleine poitrine.

Le lendemain matin, je vins chercher de ses nouvelles. Elles étaient très mauvaises. Il avait passé une nuit affreuse, de fièvre et de délire. Pour comble de malheur (et c'était pourtant à prévoir), ses quintes de toux l'avaient repris.

— Voyez-vous, me dit bravement Césarine, il n'y a pas à hésiter : il faudra l'emmener malgré lui. Plus que jamais je veux qu'il parte, maintenant que je connais ce qu'il y a entre lui et son père. D'ailleurs, la campagne seule peut le sauver encore pour quelque temps.

— Mais comment ferez-vous? demandai-je.

Gomment pourrez-vous l'emmener malgré lui?

— Je n'en sais rien, répliqua-t-elle. Ce que je sais, c'est que j'y suis résolue, et que j'y arriverai, coûte que coûte. Seulement, un autre laissezpasser est nécessaire. Occupez-vous-en avec Heurtault, je vous prie. Pour le reste, je verrai !

Elle verrait quoi? A. quelles chimères rêvaitelle? Je n'osai pas même avoir l'air d'en douter,

tant sa volonté et sa foi m'imposaient. Je ne pensai quVx lui obéir, et vite je me mis en quête de Heurtault.

Notre nouvelle démarche à la préfecture de police ne fut pas heureuse. Je faillis même la payer cher, et je me rendis compte^ ce jour-là, que les gens de la Commune n'étaient pas tous aussi bons enfants que je l'avais cru jusqu'alors. L'ex-copain de Heurtault n'était déjà plus en place, et nous fûmes reçus par un petit jeune homme, à mine de pète-sec, au yeux de rat, qui, à nos explications, riposta par un :

— Je la connais. On me l'a déjà faite. Gomme nous insistions, prenant à témoin

l'employé qui nous avait l'autre jour enregistré les certificats du médecin et de la mairie :

— Alors, quoi? Qu'est-ce qu'il vous faut encore? objecta le petit jeune homme. Vous voulez carotter un second laissez-passer, voilà tout. Je vous dis que je la connais. D'ailleurs on n'en donne plus. Fini le beau temps, pour les lâcheurs ! Faut que tout le monde marche, à présent.

Puis, me regardant en sournois, il me demanda soudain, à brûle-pourpoint, de quelle légion j'étais.

J'exhibai mon ancien permis de circulation, qui me qualifiait de journaliste, rédacteur au Mot d^Ordre, et j'ajoutai crânement :

274 GÉSARINE

— Le journal de Rochefort.

— Rochefort est un Versailleux, me répliquat-il. On le fera coffrer un de ces jours. Si vous n'avez que ce coco-là qui réponde de vous !...

L'affaire eût tourné mal pour moi, sans le buave Heurtault, qui eut la présence d'esprit d'interrompre ;

— Moi, citoyen, j'en réponds.

Gela gravement, avec l'autorité que lui donnaient sa barbe en paquets d'herbes, sa calotte de philosophe et ses allures de vieux pion minable.

— Un pur, celui-là! dut penser le petit grincheux.

Sur quoi, sans même s'informer du nom de ce répondant inconnu, il voulut bien ne pas me faire arrêter, comme il en avait l'envie.

— Quant au laissez-passer, par exemple, ajouta-t-il, n'y comptez pas, citoyens. Je ne m'en signerais pas un à moi-même pour aller voir ma mère mourante.

Et il nous congédia, souriant de sa phrase, qu'il avait articulée d'une voix de théâtre, avec le geste d'un personnage qui s'imagine prononcer un mot historique.

N'empêche que nous allions rentrer bredouilles! Que dirait Gésarine? J'eus honte de n'avoir pu lui obtenir ce qu'elle désirait. L'idée me vint de courir àl'état-major, vers mon ami le cent-

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garde. Qui sait s'il nepourrait pas,lui,nous tirer d'embarras? Il était peut-être colonel à présent! Hélas! il n'était plus rien du tout. On ne comprit même pas de qui je parlais, quand je le demandai au poste de la place Vendôme. C'est une nouvelle légion qui fournissait les hommes de garde depuis quelques jours, et ceux-ci n'avaient jamais aperçu le grand chef d'escadron que je leur dépeignais. Mais un gosse, dont la maman vendait là des cigares et du feu, m'avait entendu. Il me donna obligeamment des expli cations.

— Ah! oui, lit-il, vous voulez dire le bel homme? Eh bien! il a flanqué sa démission, le bel homme.

— Pourquoi donc?

—Rapporta un collègue, un aide-de-camp aussi, qui l'a un jour appelé grande andouille. Alors mon bel homme lui a dit comme ça qu'ils s'aligneraient au sabre. Alors l'autre, un marlou, y a répondu comme ça qu'il ne s'alignait qu'à coups de savate. Et il t'y en a en même temps collé un paing, et puis deux paings , et puis toute une dégelée de paings, et du chausson par-ci et du chausson par-là, que ça pleuvait! Alors mon bel homme échigné a dit comme ça que c'était dégoûtant de voir des officiers se battre à la mode des biffins, et que tout le monde

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était des voyous, et qu'il ne servirait plus dans c'te clique. Et le soir-même il s'a tiré des pattes avec ses quatre gayes. Il montait rudement bien à cheval, ce grand-là. Il les conduisait tous les quatre à la fois. Mince! ce que c'était bath! Gomme au cirque.

— Où est-il allé?

— Ah! ça, j'sais pas. Il n'est pas revenu exprès pour le jacter, ni ses canassons non plus.

Décidément je n'ai pas de chance! Pourtant il ne sera pas dit que je renoncerai à l'espoir d'aider Gésarine. Si je risquais demain une tentative du côté d'Angyal ? Pourquoi pas? Et le lendemain, en effet, au petit jour, je m'acheminai vers la porte de Vanves. C'est par là, en effet, que se tenait la légion dont Angyal faisait partie. Une fameuse légion, paraît-il, mais que tout de même les troupes de Versailles ont peu à peu repoussée jusqu'aux fortifications.

Le tableau ne ressemblait guère à celui que j'avais vu dans la banlieue trois semaines auparavant. Gela n'avait plus l'aspect d'une partie de campagne, mais bien d'une halte de vrais soldats, à la guerre pour de bon. Les ménagères avaient disparu , qui fricotaient naguère dans les guinguettes et traînaient, pendues à leurs jupes, des grappes de marmaille tapageuse. Quelques femmes encore, mais d'allures viriles:

des vieilles à lonorues enjambées, à mines de prophétesses, à lèvres presque moustachues; ou de jeunes gaillardes, campées les poings sur les hanches, en cantinières prêtes à faire le coup de feu comme les camarades. Quelques enfants aussi, de ces mômes vagabonds, maigres, blêmes, nerveux, dont le nez en trompette hume le danger avec délices, qui aiment à porter les cartouches au milieu des fusillades roulantes, et qui sont les roquets de la barricade. Quant aux hommes, on eût dit que ce n'étaient plus les mêmes. Ils ne riaient pas. Ils ne chantaient pas. Les faces étaient graves. Non point inquiètes, toutefois, ni découragées; au contraire, d'une gravité résolue. Evidemment les godailleurs,le3 rigolos, n'avaient rien désormais à faire ici. On avait cessé de s'y amuser. On y tirait et on y recevait des balles. L'air ne sentait plus la friture, la gibelotte, la vinasse. 11 fleurait la bufîleterie, la graisse des armes nettoyées, la sueur de gens qui se battent, la poudre.

Angyal, cette fois, ne me parut plus du tout comique. Il avait aujourd'hui un képi trop large et trop profond, sous lequel son visage s'écrasait, assombri. Ses joues de pomme cuite étaient creuses, tannées, presque noires. Le bord de ses paupières, que le grand air^'avait enflammé davantage, encadrait d'une ligne écarlate, comme

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saignant à vif, ses yeux clignotants, aux pâles prunelles. Sa barbe en éventail fauve ressemblait à un buisson hérissé de fils de fer tordus et rougis au feu.

Quand je lui eus dit rapidement pourquoi je venais :

— Je ne peux rien pour y faire, me répondit-il.

— Mais, repris-je, vous connaissez peut-être quelqu'un par qui...

— Je ne «sonnais personne. Mes hommes seulement. Et tous, comme moi, c'est rien que pour battre, et toujours battre. Et si les chacuns faisaient avec nous, au lieu de signer des papiers, nous aurions depuis longtemps conquête Versailles. Mais nqus le conquêterons quand bien même, rassurez mademoiselle. Elle n'a pas besoin d'emmener monsieur Paul. Paris sera libre dans pas beaucoup. Nous n'avons plus de quelconques soldats. Tous des bons. Et ça marche pour la finale extermination des monarques.

Puis brusquement :

— Pourquoi vous n'en êtes pas, vous ? Jeune ainsi, et fort, vous n'avez pas honteux de ne pas travailler pour la liberté ?

Déjàles fédérés qui m'avaient conduit auprès d'AngyaljSur le vu de monpermis de circulation, l'avaient fait avec une mauvaise grâce significative. On ne m'avait pas, ainsi que les autres fois,

interpellé gouaiileusement; mais on m'avait jeté des regards pleins d'une méprisante colère. Il n'était pas douteux pour moi qu'on pensait ce que venait de me dire Angyal. Par bonheur nous nous trouvions tous deux seuls, dans l'arrièreboutique d*un marchand de vins, quand il me parla ainsi. Sans quoi, ses hommes m'eussent certainement, sur cette insinuation, mis en demeure de m'enrôler. Je le compris, et ne songeai qu'à me tirer au plus vite de ce mauvais pas. Je ne pouvais expliquer ici à Angyal, et d'ailleurs il n'eùtpas admis, les raisons que j'avais de rester neutre. Je me résignai à ce qu'il me jugeât prudent et pusillanime. Je me contentai donc de lui faire observer qu'en tous cas, pour le moment, je devais retourner vers Gésarine qui attendait une réponse.

Il me laissapartir. Je traversai de nouveau ces groupes d'hommes aux faces graves, je révisées vieillesfemmesauxyeuxde sibylles, ces hardies viragos aux attitudes de vivandières, ces gamins prêts à se faire tuer comme en jouant et j'admirai leur crânerie, leur résolution calme, leur foi et je îr.e demandai tristement par quelle fatalité toutes ces belles et robustes fleurs du pavé de Paris étaient destinées à devenir une moisson sanglante sous de la mitraille française..

Il était environ dix heures du matin quand je revins rue Toullier. J'y trouvai Césarine pleine d'espoir et de confiance, presque radieuse. L'annonce même de mes deux insuccès ne l'attrista point. Elle y était préparée déjà, Heurtault lui ayant appris qu'on ne pouvait désormais obtenir de laissez-passer. Mais elle n'en avait plus besoin. Elle avait conçu un nouveau projet. Ce qu'elle voulait, en somme, c'était soustraire Paul aux menaces du capitaine. Or, pour cela, quitter Paris n'était pas indispensable : il suffisait de changer de quartier. Elle regrettait de n'y avoir pas songé plus tôt.

— Nous aurions ainsi, me dit-elle, épargné à Paul la lecture de cette abominable lettre. Mais j'étais si affolée d'épouvante !

Quant à lui faire accepter l'idée de ce simple déplacement, elle en était sûre. Elle imaginerait (ce qui ne pourrait être qu'agréable à Paul) une

brouille définitive avec monsieur Bochard, refusant de continuer la location de la boutique : d'où, liquidation du cabinet littéraire, et nécessité de s'en aller. Je me mettrais tout de suite en quête d'un petit logement pour eux près du Luxembourg, par exemple, donnant sur les terrains vagues de l'ancienne Pépinière. Il yen avait à foison, et quasi pour rien. Le déménagement ne serait pas long. Même malade, Paul se trans*" porterait là facilement. D'ailleurs, il avait passé une excellente nuit. Il dormait encore. Un jour ou deux de plein repos, et il serait en état de sortir sans le moindre danger.

Tout cela me parut bien combiné et d'une chance certaine. Le soir même j'avais trouvé, et fort aisément en effet, un logis [dans les conditions requises, un second étage dont les fenêtres ouvraient sur le Luxembourg, sur le jardin que Paul aimait tant. De chez eux, il pourrait voir et respirer tout le printemps de son cher paradis terrestre, comme il l'appelait. Deux jours plus tard, le mensonge de Gésarine ayant admirablement réussi, et les deux mille francs de monsieur Bochard parant à toutes les dépenses, l'installation était faite dans le nouveau domicile. Paul s'en déclarait ravi. Gésarine en ressentait une joie profonde.

— Maintenant, me disait-elle quand nous

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