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étions tous les deux seuls, maintenant me voilà tranquille. Si monsieur de Roncieux est un monstre, comme Paul le prétend et comme je le crains, s'il veut profiter de la rentrée des troupes pour se débarrasser de son fils, de son vivant remords, il sera trompé dans son horrible espérance.
Et nous nous applaudissions de notre ruse, 'ainsi que des enfants ! Mais c'est en enfants aussi, hélas ! que nous avions agi, sans compter avec le Bochard, dont nous aurions dû pourtant prévoir la légitime irritation, au cas où il connaîtrait à quoi l'on avait employé son argent. Or il le connut. Évidemment par Gavarot. Malgré les recommandations expresses que nous lui avions faites, de ne raconter à personne le départ manqué de l'autre jour, il est bien probable que l'incorrigible bavard n'avait pu se tenir d'en parler. Une fois mis en éveil, le Bochard s'était tenu aux aguets, avait aussi abusé de son autorité pour confesser Gavarot, et par lui avait appris le déménagement. Qu'il l'eût appris de la sorte ou autrement, le fait est qu'il en conçut une terrible colère, estimant, et à juste titre, qu'on l'avait dupé. De cela, Gavarot, sans doute honteux du mal dont son bavardage était cause, m'avertit un matin, tout en niant avoir eu la langue trop longue.
— Non, non, m'affirma-t-il, je n'ai rien dit, je vous assure, positivement rien. Monsieur Bochard a flairé quelque chose de lui-même. Il est jaloux, vous concevez. Alors il est allé aux informations. Bref, il sait, voilà. Et il est outré, positivement outré, hors de lui. Je ne l'ai jamais vu dans un état pareil. Il répète sans cesse que ça ne se passera pas comme ça, qu'on le prend pour une vieille bête (ce sont ses propres expressions), mais qu'il n'en est pas une, et qu'on s'en apercevra bien, car il se vengera. Prévenez donc Césarine, je vous en prie. Qu'elle se tienne sur ses gardes ! Parce que, entre nous... mon Dieu ! il faut le dire, entre nous, tout à fait entre nous, monsieur Bochardest un méchanthomme, positivement méchant. En d'autres termes, pas bon.
J'ai prévenu Césarine, en effet. Mais elle m'a répondu, fière et d'une brave insouciance :
— Qu'est-ce qu'il peut faire ? Je suis en règle avec lui. Il a, pour caution de ce qu'il m'a prêté, la future propriété de la bibliothèque. Gela le couvre de ses débours, et au delà. Ma conscience est quitte.
Toutefois, elle consentit à prendre quelques précautions. Sous prétexte que Paul avait maintenant le Luxembourg devant sa fenêtre, et que la promenade le fatiguerait trop, elle le tint à la
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maison. Je n'y entrais moi-même qu'à la fin du jour, et après avoir marché très vite pour ne pas être suivi. Ce que je craignais, et ce que je fis craindre à Gésarine, c'est que le Bochard ne découvrît leur demeure et ne vînt s'y livrer à une scène de récrimination qui serait odieuse pour Paul. Il la découvrit quand même, grâce au père Miklùs, qu'on ne pouvait cependant pas condamner à une réclusion perpétuelle, et qui allait à la nuit tombante prendre un peu l'air sur le boulevard Montparnasse. Un beau soir, le général rentra complètement ivre, en maudissant le sale congnac, maison sefélicitantd'avoir joué un bon tour à monsieur Bochard.
— Où donc l'as-tu rencontré ? lui demanda Gésarine.
— G'est lui, répondit-il, qui m'a rencontré au carrefour de l'Observatoire. Et tout de suite Mikloche a compris qu'on voulait le faire parler. Seulement, Michi sait se taire. Pas bavard, le vieux Michi. Boire un verre, très bien. Mais parler, jamais. Ça, tout de même, qui donne soif, de ne pas parler. Aussi, faut pas me gronder, Gésarine. Trop de congnac, c'est vrai. Mais pour parler, Michi n'a pas parlé. Elle ne parle pas, la Hongrie.
Gésarine gronda son père en hongrois, et il alla se coucher sans rien répondre, tout penaud.
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— A quoi bon, demanda Paul, tous ces mystères avec monsieur Bochard? Est-ce quil y a quelque chose à lui cacher? Quoi ?
— Notre adresse, répliqua Césarine; je ne veux pas qu'il la connaisse.
— Pourquoi?
— Parce que... Pour rien...
Elle embrassa Paul tendrement. Mais il demeura inquiet. Et Césarine et moi nous nous quittâmes aussi, quelque instants plus tard, en proie à l'inquiétude. A coup sur, pensions-nous, le Bochard avait suivi Miklôs, et il connaissait leur demeure. Sans doute il allait chercher à se venger. Sa vengeance commençait même déjà par l'anxiété de Paul. Que serait-ce, et comment Paul prendrait-il les réclamations indignées du vieillard qui ne manquerait pas de venir à présent? Car voilà ce dont Césarine se croyait menacée, rien de plus. Elle ne pouvait et je ne pouvais soupçonner que le misérable préparait une vengeance bien autrement cruelle. Surtout nous étions loin d'imaginer que toutes nos précautions et le déménagement lui-même devaient précisément servir à cette vengeance.
Le lendemain soir, comme j'arrivais, après avoir traversé le Luxembourg, à cinquante pas de la porte qui débouche rue Vavin, j'aperçus de loin le père Miklos en sentinelle. 11 me guettait
évidemment. Sitôt qu'il me vit, il courut vers moi.
— Ne venez pas à la maison, me dit-il en m'abordant. Césarine m'a chargé de vous en empêcher, et monsieur Heurtault guette aussi rue Touiller pour que vous ne rentriez pas à votre hôtel.
— Pourquoi donc?
— Parce que ici et là bas, il y a des hommes restés qui vous arrêteraient, vous aussi...
— Comment, moi aussi?
— Oui, comme Paul.
— Paul est arrêté ! Par qui ?
— Parles fédérés. Oh ! c'est affreux! Je vais vous raconter... Dire que c'est ma faute ! Non, non, je n'en boirai plus jamais, du sale congnac. Le vieux coquin m'a suivi, et c'est de là qu'est venu tout le mal. Pauvre Paul ! Pauvre Paul ! Mais ne demeurons pas ici, en vue.
Et il m'entraîna dans une allée obscure, où, tout en marchant, il mapprit ce qui était arrivé. Nous avions été, Paul et moi, l'objet d'une dénonciation à la mairie, comme réfractaires. Dénonciation dûment signée par monsieur Bochard en personne, et qui notait les détails pouvant plaider le mieux contre nous, surtout contre Paul, les circonstances aggravantes. Il y était particulièrement insisté sur le déménagement,
sur mes visites n'ayant lieu qu'à la nuit close, sur la séquestration volontaire où Paul s'enfermait : pourquoi, sinon pour se soustraire aux recherches? En vain Gésarine avait objecté l'état du malade. Les fédérés n'avaient rien voulu entendre. Et brutalement on avait emmené le malheureux, Gésarine l'accompagnant jusqu'à la mairie du Panthéon, où on les avait séparés. Alors elle s'était rendue chez moi, pour me demander conseil et aide. Là, elle avait trouvé l'escouade chargée de m'empoigner.
— Mais c'est une fille de tête, ajoutait le père Miklôs avec admiration. Aussi a-t-elle posté Heurtault et moi, comme je vous ai dit, pour vous prévenir. Après quoi elle est allée avec monsieur Rubignac (vous savez, notre voisin) chez le docteur que ce jeune homme nous avait amené dernièrement. Elle espère, grâce à lui, obtenir qu'on relâche Paul, ou tout au moins qu'on ne le laisse pas en prison. Pauvre Paul ! Pauvre Paul ! Ah ! comme il est peu raisonnable, le père Michi, et quelle vilaine chose que le congnac !
De grosses larmes sincères mouillaient le visage du vieux général, et, en les essuyant du bout de son bras manchot, il ébouriffait les moustaches de ses sourcils. Je lui serrai son unique main en lui disant que tout cela s'arran-
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gérait et qu'en effet l'énergie de Gésarine réparerait le mal qu'il avait causé sans le vouloir.
— Au moins, reprit-il, ce coup-ci elle sera contente de moi. J'ai bien fait ma commission. Yous voilà préservé. Vous ne rentrerez pas à votre hôtel. Mais où allez-vous vous réfugier? Elle m'a expressément ordonné de vous demander cela, afin de pouvoir vous tenir au courant.
Je me rappelai une petite maison meublée, quelque peu borgne, située rue Servandoni, et dans laquelle jadis j'avais connu un camarade. On n'y était pas difficile sur le choix des clients. Les prix s'accordaient aux très maigres ressources que j'avais en poche. J'allai de ce pas y louer une chambre, sous un nom d'emprunt, que je confiai au père Miklôs, et il fut convenu que j'attendrais là des nouvelles tous les jours jusqu'à midi.
— Bien, bien, fit-il en me quittant. C'est compris. Et ne craignez rien! Cette fois- ci, je garderai le secret. On ne me suivra plus, je vous le jure. J'en suis guéri pour toujours, de boire. Elle est trop bête quand elle a bu, la Hongrie!
N'empêche que la soirée suivante, moins de vingt-quatre heures après cette ferme résolution, quant il vint apporter chez moi une lettre de Gésarine, le malheureux avait encore mis la Hongrie dans le cas de faire des bêtises. Il
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m'avait demandé par mon vrai nom à mon nouvel liôtelier, qui me le dit en clignant de l'œil, et qui ajouta :
— Il ne faut pas lui en vouloir. Ce qu'il avait sa pente, le pauvre vieux !
Césarine, au reste, commençait sa lettre en s' excusant de m'envoyer son père dans un pareil état ; mais elle n'avait pas d'autre moyen de m'expédier cette lettre tout de suite, et elle tenait à ce que je la trouvasse en rentrant, pour pouvoir profiter sans retard du bon avis qu'elle me donnait. Ce bon avis, c'était de changer encore une fois de domicile, ou tout au moins de ne pas me laisser voir dans les endroits où l'on me connaissait.
(( En effet, continuait-elle, on vous recherche activement, ainsi que tous les réfractaires, d'ailleurs. L'homme chargé de ce service, au Panthéon, est terrible. Il m'a fallu remuer ciel et terre pour en obtenir, non pas même l'élargissement de Paul, mais son transfert comme prisonnier malade. Enlin, de ce côté, pourtant, je suis à peu près tranquillisée. Paul est à l'ambulance du Luxembourg, et, grâce à monsieur Rubignac, et surtout à son professeur, j'y suis avec lui. Je me suis, pour cela, fait engager comme infirmière. Nous voilà de la Commune. Paul a une vareuse et un képi. Mais qu'importel
Le principal, c'est qu'il est bien soigné et que nous sommes ensemble. Je me jugerais tout à fait heureuse, si je n'avais maintenant des inquiétudes à l'égard de mon père et de vous. Mon pauvre père, livré à lui-même, va retomber, et de plus en plus, dans sa triste passion. Quant à vous, mon ami, je tremble qu'on ne vous prenne et qu'on ne vous enrôle. Ces gens sont exaspérés. Je le vois bien. Les blessés euxmêmes ne demandent qu'à retourner au feu. La bataille des rues, paraît-il, est imminente. C'est là qu'ils attendent les troupes de Versailles. La mêlée définitive sera épouvantable. Je sais que vous avez fait la guerre et que même vous ne la détestez pas. Mais je sais aussi combien cette guerre d'aujourd'hui, entre concitoyens, vous est en horreur, et que pour rien au monde vous ne voudriez y prendre part. Cachez-vous donc. N'ayez pas honte de vous y résigner. Je vous parle là comme une grande sœur qui vous aime bien, mais qui ne pousserait pas TalFection, soyez-en sûr, jusqu'à vous conseiller une chose indigne d'un homme... »
Et j'admirais la brave fille, qui, ayant sauvé Paul, voulait me sauver aussi ; j'étais touché aux larmes, de ces douces et nobles paroles, et qu'au milieu de ses angoisses personnelles elle eût songé aux miennes, et les eût préci-
sèment devinées, comme si elle lisait en moi. J'avais honte, en effet, de me cacher, et en même temps j'avais besoin d'entendre quelqu'un m'afûrmer que se cacher, en de telles circonstances, n'était cependant pas honteux. Venu à Paris pour voir la Révolution, et par goût de l'aventure, je me reprochais d'être si peu aventureux en réalité, et de me borner à regarder, sans plus, comme un simple Jougnin. Ma neutralité me paraissait lâche. D'autant qu'en somme, l'exaspération de ces exaspérés, si je ne la partageais pas, je la comprenais. La rage de leurs forces inemployées, le souvenir du siège inutilement subi, la haine allumée contre cette Chambre qui avaitsouscrit aux conditions d'une paix humiliante, la rancune de Paris sacrifié par les ruraux, cela était naturel, fatal. Puis, de ce soulèvement, comme de toute insurrection, quelle qu'elle soit, contre quoi que ce soit, je sentais se dégager ce souflle d'enthousiasme, auquel un cœur de vingt ans irrésistiblement se gonlle et bat la chaige de la révolte. Et si j'estimais grotesques ou odieux la plupart des chefs qui menaient ce peuple, et qui, par amour du galon, par ambition misérable, poussaient au massacre fratricide devant le Prussien vain- (jueur, en revanche toutes mes sympathies allaient à ce peuple, égaré sans doute, mais si
héroïque, si plein de foi, et dont le drapeau vous donnait envie de le suivre puisque des gens mouraient pour lui. Ah ! certes, tirer sur ces gens-là, sur ces pauvres gens, sur ces braves gens, jamais je n'en aurais eu Taifreux courage. Et d'autre part, comment me serais-je décidé à marcher avec eux ? Fils de soldat, j'avais là-bas, à Versailles, des amis de mon père, de vieux officiers, de braves gens aussi ceux-là, qui m'avaient fait sauter sur leurs genoux quand j'étais petit ! Et j'y avais des amis à moi, camarades sortis de Saint-Cyr au moment de la guerre, ou compagnons de campagne à l'armée de l'Est^ et le capitaine surtout, le capitaine féroce pour son fils et pour Paris, mais combien pitoyable pour moi, et bon et tendre dans sa rudesse, et qui m'avait sauvé pendant l'horrible première nuit de la déroute, et sans lequel j'aurais été le lendemain un des innombrables petits points noirsquidisparaissaientlentementdanslagrande neige blanche. Ceux-là non plus, et en particulier le capitaine, je ne pouvais penser à les traiter en ennemis. Et force m'était donc de demeurer neutre. Dansle drame public comme dans le drame privé, j'étais condamné à trouver que personne n'avait absolument tort. De même que j'absolvais de son meurtre le capitaine, et Paul de sa rébellion, en les plaignant l'un et Tautre, ainsi j'avais
conscience d'être impuissant et désarmé entre les troupes régulières affolées de discipline et les fédérés affolés d'indépendance ; et dans tous ces concitoyens, qui se croyaient mutuellement d'atroces bourreaux, je ne voyais que de lamentables victimes.
C'est à ruminer ces tristes réflexions, à constater avec douleur ma désespérante inutilité, que je passai les derniers jours de la Commune, sans me douter d'ailleurs que le dénouement en fût si proche, ni qu'il dût être si effroyable. Aussi (comme bien d'autres alors probablement) l'appelais-je de tous mesvœux. J'éprouvais le même énervement farouche que j'avais connu pendant la guerre, quand, parmi les vacarmes lointains, dans le sourd ronflement de la bataille qui se rapproche, on attend, l'arme au pied, l'heure d'être engagé enfin à son tour. On est à l'abri, cependant ; mais l'angoisse est tellement lourde, opprimante, que l'ordre de marcher en avant parait une délivrance. On va se faire tuer, peutêtre! Qu'importe! on se sent vivre.
Et je ne vivais plus, durant ces longues et oisives journées, que je consumais à vaguer au hasard, seul avec moi-même. Je ne voyais plus un visage ami. Je ne parlais qu'à mon hôtelier, chez qui j'étais resté malgré l'avis de Césarine. Il m'avait supplié de ne point m'en aller : j'étais
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son unique client et je déjeunais à sa table tous les matins, en compagaie de sa vieille mère qui nous faisait la cuisine. A coup sûr cet hommelà ne me dénoncerait pas : mes quatre francs quotidiens constituaient désormais toute sa recette. lime trouvait même imprudent de tant sortir. Si je l'avais cru, je me serais calfeutré dans sa maison. Mais je ne pouvais m'empècher de courir les rues et d'y user le temps qui me semblait interminable.
Il n'avait guère de quoi me réconforter, pourtant, l'aspect de ces rues aujourd'hui mornes et sinistres. Ce n'était plus l'allègre grouillement de naguère, le tohu-bohu de Parisiens en fête, la badauderie devant les défilés chantants. Presque partout, la chaussée était déserte. De rares passants se hâtaient sur les trottoirs, l'allure furtive, rasant les maisons. Beaucoup de boutiquiers n'ouvraient plus dans leur devanture que la petite porte basse du milieu. Des quartiers entiers dormaient dans le silence, comme abandonnés.
On ne rencontrait guère de foule que sur les boulevards, ou bien aux abords des mairies et des casernes, et alors une foule irritée, aux regards luisants, aux gestes et au verbe furieux, qui s'enfiévrait à commenter les nouvelles. Des groupes haletaient autour de lecteurs déclamant
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la prose ardente desjournaux. Ony grinçait des dents, on y hurlait, les yeux hors de la tête, les poings crispés, les bras levés au ciel comme des armes brandies, à l'annonce que les Versaillais fusillaient les prisonniers. On y accusait les chefs de trahison en apprenant que les forts étaient pris l'im après l'autre. On y poussait des cris de joie pareils à des rugissements de fauves, aux phrases sanglantes qui parlaient de représailles et promettaient Texécution des otages. Une sombre démence montait aux visages et les pâlissait en les illuminant, à l'idée queleségouts étaient minés et que Paris se ferait sauter plutôt que de se rendre.
— Eh bien ! oui, qu'on saute et que ça finisse I Ainsi pensais-jemoi-même,parfois, après m'être trempé tout le jour dans ce bain de folie, quand j e rentrais le soir, par les rues obscures, muettes et vides, et que je me trouvais plus obscur, plus muet, plus vide qu'elles. Etj'étaistellement accablé de mon inaction, de ma solitude, que j'enviais jusqu'aux forcenés qui s'exaltaient à cette sauvage espérance et qui communiaient en elle joyeusement. J'enviais le capitaine aussi, pour sa foi dans la discipline, dans la consigne. J'enviais plus encore Gésarine et Paul, qui s'absorbaient en leur affection, et qui, s'ils devaient mourir pendant l'effrondrement général^ mour-
raient au moins la main dans la main en s' aimant. J'enviais le Bochard lui-même, à cause de sa jalousie. J'enviais tous ceux qui autour de moi avaient au cœur une passion quelconque, amour ou haine, n'importe, mais une passion. Gela leur rendait lesheures brèves, l'existence agitée, occupée, frénétique, intense, leur mettait le sang à la galopade dans les veines. Le mien m'y semblait immobile, figé. Je ne percevais d'actif en moi que mon cerveau, dont l'énergie se dépensait vainement à de stériles batailles, et que hantaient sans repos de terrifiantes images, les tableaux lugubres ou atroces de l'émeute écrasée ou victorieuse, la vision de Paris faisant explosion, le pressentiment et les affres de la catastrophe prochaine. Et chaque nuit je me réveillais en proie à ce hideux cauchemar : je voguais sur un bateau qui naufrage, où l'équipage et les passagers étaient ivres, où des couples s'embrassaient, où des couples s'égorgaient, où personne n'avait conscience d'être au moment de périr, où chacun vivait, à corps et àcœur perdus, sa dernière minute, tandis que moi, inerte, pieds et poingsliés, la langue en paralysie, je regardais fixement tout ce monde et moi-même s'engloutir peu à peu sous une pluie de flammes dans un abîme de ténèbres.
— Monsieur, monsieur, les Versaillais sont entrés.
Nous étions au lundi matin 22 mai. Couché fort tard et ayant passé la nuitpresque blanche, je dormais profondément. Mais je fus sur pied tout de suite, réveillé en sursaut et l'esprit aussi tut lucide, frappé comme d'une secousse électrique par ces paroles. C'est l'hôtelier qui me les criait d'une voix tremblante à travers ma porte contre laquelle en même temps il coj^^nait avec un trousseau de clefs. A ce bruit tout proche, violent, et que le réveil brusque m'amplifiait, se mêlait la basse d'un grand vacarme venu du dehors, que j'entendis aussi instantanément, et dans quoi je distinguai des clameurs, des appels de clairons, des tambours battant la générale et le bourdon de Saint-Sulpice tintant le glas précipité du tocsin.
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J'avais ouvert à l'hôtelier, et vite je m'habillais, tandis qu'il me racontait l'entrée des troupes la veille au matin, et que les fédérés en avaient eu connaissance seulement aujourd'hui, mais que la bataille était désormais engagée sur tous les points.
— Vous n'allez pas sortir? ajouta-t-il, voyant que je prenais mon chapeau.
Et en effet, machinalement, sans savoir pourquoi, je m'apprêtais à sortir.
— Où iriez-vous ? reprit -il. Avez-vous donc quelque part des amis en danger?
Où irais-je, c'est vrai ? Et à qui pouvais-je bien porter secours? Paul et Gésarine étaient en sûreté dans une ambulance. Les malades et leurs gardes ne sont-ils pas respectés de tous les partis? Quant au père Miklos, il avait deux domiciles. Peut-être, d'ailleurs, lui aussi, Gésarine l'avait-elle fait admettre à l'ambulance î En tous cas, le bonhomme était d'âge à se tirer d'affaire sans moi.
Alors, rien ne menaçant les seuls êtres à qui je m'intéressais, pourquoi sortir? G'était absurde en réalité. Et pourtant je le désirais quand même.
— Je veux voir, disais-je à l'hôtelier.
— Mais on ne vous laissera pas voir, me répondait-il. On empoigne tous les gens valides
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pour construire les barricades. On y fait travailler jusqu'aux femmes. Ma mère, ce matin, est allée aux provisions. On Ta forcée de mettre des pavés, rue du Vieux-Colombier.
— N'importe. Je veux voir.
— Voir quoi ?
— Je ne sais pas.
Et je sortis. J'enfilai la rue de Vaugirard. Dans quel but je me dirigeais plutôt de ce côté ? En vérité je me le demande encore. Probablement sans autre raison, sinon que la rue de Vaugirard, longue, droite, et vide, offrait un espace ouvert à ma marche hâtive et par cela même m'attirait. Il me semblait aussi qu'en avançant vers ce vide, j'entrais dans du calme. Je m'éloignais, en effet, de la rumeur, des clairons, des tambours, qui tapageaient place Saint- Sulpice et rue du Vieux-Colombier. Le tocsin, d'ailleurs, s'était tu. Ici, c'était le silence et la solitude. A ma gauche, des boutiques closes, des hôtels muets. A ma droite, les murs nus de l'Ecole des Carmes, derrière lesquels on devinait des cours abandonnées, et de grands bâtiments où n'habitait plus personne. Devant moi, sur la chaussée et les trottoirs, à perte de vue, le désert. J'avais l'impression de marcher dans une ville morte, et de temps à autre, je me retournais instinctivement à l'écho de mes pas,
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que je trouvais d'une sonorité inaccoutumée, presque étrange.
Toutefois, à mesure que j'approchais de la rue de Rennes, je perçus peu à peu un bruit comme tambourinant sur le silence. Cela ressemblait à une crépitation de coups de fouet claquant dans un air étouffé. J'hésitais à y discerner des coups de fusil; car ceux que j'avais entendus pendant la guerre, en rase campagne, n'avaient point cette voix particulière, tout ensemble cinglante et mate. J'ignorais alors, et je sais aujourd'hui, hélas ! qu'ils prennent, entre les maisons resserrées, cette sorte d'accent étranglé, sourd et sournois. Ce que je reconnus bientôt, par exemple, c'est le sifflement des balles, qui, à cent mètres en avant de moi, volaient le long de la rue de Rennes, avec leur brève et fuyante chanson d'hirondelles.
Je rebroussai chemin, et pris la rue d'Assas, puis la rue de Fleurus, pour revenir par le Luxembourg. Là, derechef, comme par enchantement, je n'entendis plus rien. A peine un murmure vague, pareil à celui de la mer lointaine, et moins sensible que le bourdonnement ordinaire du Paris de tous les jours, vaquant à son labeur de grande ruche. La solitude aussi avait cessé. Je rencontrai des gens qui visiblement n'étaient pas au courant des nouvelles: un vieux
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monsieur, à tête de professeur, les mains derrière le dos ; une bonne femme avec un pain de quatre livres dans son tablier et des poireaux échevelés dans son cabas. Le café de Fleurus avait sa devanture ouverte. Au Luxembourg, un jeune ménage se promenait tout doucement, la mère portant un bébé sur le bras. Je m'avançai vers eux, et leur dis, presque en colère :
— Rentrez donc chez vous. On se bat à cinq minutes d'ici.
L'homme me regarda niaisement et se mit à rire. La femme un peu inquiète, tendit l'oreille vers l'endroit que je désignais, et, bouche ouverte, écouta. Des moineaux pépiaient gentiment dans les branches. Elle sourit à son tour tranquillisée. En ce moment passa près de nous à la galopade, affolé, blessé peut-être, un petit chien blanc. Il poussait en détalant des hurlements longs et plaintifs. 11 avait le poil hérissé sur l'échiné, la queue encercle sous le ventre. A cette vue, la femme fut prise d'épouvante, et, ramassant ses jupes d'un geste brusque, se sauva. L'homme courut après elle et lui criait :
— Que t'es bête ! que t'es bête î C'est une blague.
L'idée me vint d'aller jusqu'aux baraquements des terrains vagues, où était établie l'ambulance. Peut-être pourrais-je y pénétrer, y serrer la
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main à Paul et Gésarine. Je m'étonnai de n'avoir point pensé à cela tout de suite. La porte donnant sur la rue Vavin était fermée. Je longeai la grille pour gagner la porte centrale. Mais à travers les barreaux, soudain, j'aperçus un groupe qui me donna à réfléchir. Deux fédérés traînaient par le collet un jeune homme, précisément vers l'ambulance, et le bousculaient en disant :
— On t'en foutra, des laissez-passer ! N'y en a plus, de laissez-passer ! On va te coller un flingot, feignant . Allons, ouste !
Je risquais, en m' aventurant par là, de me faire arrêter ainsi sottement, sans profit pour personne. Encore une fois je songeai que Paul et Gésarine n'avaient pas besoin de moi, qu'ils étaient même mieux que moi à l'abri, protégés par leur qualité, l'un de malade, l'autre d'infirmière. Je traversai donc le Luxembourg pour revenir à mon hôtel. Je revis le vieux monsieur à tête de professeur qui continuait à marcher lentement, les mains derrière le dos. Je crus devoir l'avertir, lui aussi, que la bataille était en train, non loin de nous.
— Oui, oui, me répondit-il, je sais. Merci bien, néanmoins, cher monsieur, de votre prévenance. Mais j'ai le temps, j'ai le temps.
Et, sans accélérer le pas, il reprit sa prome-
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nade, probablement habituelle et dont il ne voulait pas se priver.
Cependant, du côté de Saint-Sulpice, m'arrivaient maintenant des bouffées de vacarme plus grosses encore que celles de toutàTheure. Elles se propageaient jusqu'ici, dans le jardin. En approchant, j'avais la sensation de rentrer dans le tumulte et le branle-bas. Sur la place, dont je pus voir une partie du coin de la rue Pérou, des hommes armés grouillaient, autour de cavaliers qui devaient apporter des ordres. Parmi les baïonnettes luisantes flamboyait un drapeau rouge. Des clairons sonnaient le rappel et des tambours battaient la charge. Le tocsin s'était remis à tinter, sur plusieurs cloches à la fois, qui mêlaient leurs glas rapides, entrecoupés, halletants. Plus loin, sans doute, à la barricade du Vieux-Colombier, avec un bruit de toux qui semldait sortir de la terre et qui la faisait tressaillir, un canon commençait à rauquer lugubrement.
L'hôtelier m'a regardé par le judas avant de m'ouvrir la porte, une porte de vieille maison, aux ais massifs bardés de ferrures, et qu'il referma sur nous à double tour, chaîne ^mise et verrous tirés.
— Et maintenant, me dit-il, ne me demandez plus à retourner dehors. C'est trop bête. Je vous croyais pincé. Vous avez de la chance. Enfin î Seulement, tenez-vous tranquille. Nous voilà comme en prison ; mais en sûreté aussi. La mère a deux pains et un pot-au-feu. Nous ne mourrons toujours pas de faim.
— Et qu'est-ce que nous allons faire? lui demandai-je.
— Dame! répliqua-t-il. Attendre. N'y a que ça. Attendre.
— Oui, ajouta la vieille mère, attendre qu'on flambe et qu'on saute.
Malgré quoi, très posément, elle écuma sa marmite. Car, ainsi qu'elle le disait :
— Faut bien vivre, tant qu'on vit.
Et le jour, et la nuit suivante, et encore le jour d'après, se passèrent donc à vivre, sans plus, ou plutôt à végéter, dans l'espèce de tanière où nous étions claquemurés comme des bêtes dans un trou. On échangea des réflexions banales. On mangea. On dormit mémo, quoique dès le lundi soir un canon très proche se fût mis à ébranler le quartier. La concierge de la maison voisine, donnant rue de Vaugirard, nous apprit, en nous parlant par une fenêtre de derrière, que ce canon défendait une barricade établie au coin de la rue Bonaparte. De sa façade, affirmait-elle avec une certaine satisfaction, on en avait la vue. De chez nous, pas plus sur le devant que sur le derrière, on ne voyait rien. La rue S ervandoni était barrée à droite par la haute muraille de Saint-Sulpice, à gauche par la grille du Luxembourg. De ce côté seulement nous apercevions quelque chose.
— Oh ! bien peu de chose ! Pas la peine de se déranger ! disait l'hôtelier avec dépit.
C'était, dans le faîte des arbres, la brusque cassure de i;^meaux fouettés par des balles ricochantes. Parfois une balle solitaire s'aplatissait contre un des barreaux de la grille, dont le métal rendait un son de timbre aux longues vibrations
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plaintives. D'autres fois, une grêle de projectiles arrivait d'un coup, par paquet de mitraille qui frappait en même temps tout le clavier des barreaux. Alors la grille entière chantait, pareille à un grand tympanon, à un sistre énorme ; et, fantastiquement, aux accords de cette étrange musique, des volées de feuilles prenaient l'essor en farandole tourbillonnante, comme arrachées par des mains furieuses et invisibles.
A plusieurs reprises, je montai avec l'hôtelier sur le toit de la maison, qui était très haute. Pas encore suffisamment au gré de mon compagnon ; car, à cause des toits environnants, on hq jouissait pas (selon son expression) du panorama de la bataille. Néanmoins, on pouvait s'en faire une idée. On discernait l'emplacement des barricades voisines, et même dans un rayon assez étendu, à la coupole de fumée qui les couronnait. J'en observais machinalement, avec une attention curieuse et inconsciente, l'instable équilibre. A chaque coup de canon tiré, cette coupole se creusait, prête à s'écrouler en son milieu, pour se reconstruire aussitôt, par un panache blanc qui s'élevait du sol et ensuite s'épanouissait en un large champignon bleuâtre. Il me semblait que les bruits faisaient de même. Gomme la fumée, ils fusaient en colonne vers le ciel, et s'y étalaient en nappe au-dessus de la
ville. 11 en courait des traînées dans l'air, des flux d'ondes sonores, qui par moments se brisaient les unes contre les autres, formant ressac et remous. De ces nuages de bruits, ainsi crevés, retombaient des roulements de fusillades, des hurlements, des râles. Puis, le vent les balayant ailleurs, il se produisait des secondes de silence, subit et profond, à croire que tous les combattants étaient morts.
Le mardi soir, commencèrent les incendies. Je passai la nuit sur le toit, à regarder, sans rien dire, sans penser presque, dans une immobile contemplation de brute. Tourné du côté de Paris, je vis la ligne embrasée et rongeante s'avancer peu à peu de gauche à droite. Impossible de savoir au juste ce qui brûlait et à quelle distance étaitlefeu.Onle supposait toutproche, tant il dardait vif et violent. On avait la perception, nette, horrible, de se trouver au centre d'un demicercle de flammes, qui se resserrait de plus en plus, et dont, par instants, on sentait la chaleur de fournaise. Une pluie de cendres ardentes descendait lentement. Des bouts de papier consumés, roulés en papillotes légères, voltigeaient. On eût dit lesflocons d'une neige rousse et tiède. Il faisait aussi clair qu'en plein jour; mais c'était une clarté sinistre, d'un rouge intense et sombre. Sur ce fond de pourpre infernale, les tours de
Saint-Sulpice. toutes noires, ressemblaient à deux grands bras suppliants dressés vers la nue, une nue telle qu'en rêvent les Apocalypses pour la monstrueuse apparition d'un météore exterminateur.
Et pendant cette nuit du mardi au mercredi, tandis qu'à l'horizon Paris flambait, voué, pensions-nous, à l'incendie total, la bataille dans notre quartier redoublait de rage et de vacarme. C'était, aux barricades du Vieux-Golonbier et de la rue de Vaugirard, le suprême effort des fédérés, des derniers restants, acharnés, au paroxysme de la résistance. La mousqueterie et la canonnade ronflaient sans interruption. La terre en était secouée incessamment. Les maisons tremblaient.
Soudain, avec le jour, tout se tut; et le calme absolu, après cette tonitruante tempête, fut épouvantable.
—Les communards se replient, dit l'hôtelier. La troupe doit approcher. C'est le coup de la mine, à présent.
— Oui, reprit la vieille, on va sauter.
Et, malgré les objurgations de son fils et les miennes, elle se sauva dans la cave, son cotillon troussé par-dessus la tête.
Nous sommes montés, l'hôtelier et moi, au premier étage. Par la fenêtre entre-baillée, nous
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regardons. Il n'y a personne dehors. Peu à peu, nous ouvrons tout à fait. D'autres fenêtres se sont ouvertes aussi. Des gens regardent, comme nous. Tous les yeux sont tournés vers la grille du Luxembourg. On ne se parle pas. Les faces sont effarées. Pendant plus d'une heure, nous demeurons ainsi. On attend stupidement.
Tout à coup, à l'angle de la dernière maison, étincelle une baïonnette. Puis se montre, pour s'éclipser aussitôt, un visage de vieux troupier à grosses moustaches, à sourcils froncés et inquiets. Presque immédiatement il reparait. L'homme, cette fois, s'est découvert jusqu'cà mi-corps, et, d'un mouvement rapide, il a épaulé. En même temps que la [détonation de son arme, toutes les fenêtres se sont refermées comme à un commandement.
Nous redescendons. La salle d'en bas, qui donne sur la rue, et dont les volets sont posés, esi obscure. Nous restons debout dans l'omhre, muets, l'oreille tendue. On per(;oit un sourdpiétinement. Ce sont les soldats qui avancent le long de la rue de Vaugirard. D'interminables minutes s'écoulent.
Ça y est î Nous sautons.
La devanture de volets, les vitres, ont volé en éclats. Le plafond s'est fendu. Toute la maison a fait comme un bond. La cloison qui nous
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sépare du corridor s'est abattue. La porte d'entrée, aux ais massifs, aux lourdes ferrures, est enfoncée. J'ai la sensation que l'air manque, brusquement, et que je me trouve dans le vide, et que la terre elle-même s'évanouit sous mes pieds. Gela, le temps d'un éclair. Puis l'hôtelier et moi nous nous précipitons dehors. Aux fenêtres, des femmes échevelées crient. Vers le bas de la rue, des gens en fuite détalent sans se retourner. L'explosion a dû avoir lieu du côté du Luxembourg. Je regarde par là. Un énorme nuage de fumée s'y déroule lentement dans le ciel. Sur la chaussée de la rue de Vaugirard gisent des képis de chasseurs et des fusils que les soldats ont perdus ou jetés en se sauvant. Cinq à six retardataires passent encore^emportés dans un élan de panique. Je n'ai jamais vu courir si vite. Seul, le vieux de tout à l'heure, aux grosses moustaches, revient sans se presser, au pas. C'est un sergent de chasseurs, galonné de trois brisques. 11 tient son chassepot,la crosse à Taisselle, le poing gauche au canon, le doigt sur la gâchette, prêt à faire feu, et il s'égosille, répétant à ses hommes :
— Ne foutez donc pas le camp, tas de nom de Dieu ! Ne foutez donc pas le camp ! Ce n'est qu'une poudrière.
Cependant, au bas de la rue, les cris redou-
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blent. Les gens qui s'étaient enfuis vers Saint- Sulpice, refluent terrifiés, et rentrent dans les maisons. Un voisin nous dit, haletant :
— N'allez pas par là. On fusille, on égorge. Il y avait des fédérés réfugiés dans le séminaire. On les tue tous, tous. C'est le massacre. Remontez chez vous. Enfermez-vous. Ne bougez pas.
— Au secours ! fit en ce moment une voix lamentable.
C'était la vieille mère, qui nous voyait par le soupirail de la cave. Nous la crûmes blessée.
— Je ne pensais plus à elle, dit l'hôtelier tremblant.
Nous la rejoignons. Par bonheur elle n'avait rien. Mais elle était comme en délire, refusait de quitter le coin où elle s'était accroupie, et gémissait :
— Au secours ! au secours ! C'est la fin du monde, pour sûr. La cambuse est écroulée, n'est-ce pas ? Nous sommes enterrés dessous. Au secours !
— Restons avec elle, insinua l'hôtelier. Aussi bien, nous ne pouvons pas nous enfermer làhaut, puisfjji'il n'y a plus de porte à la maison
Ce raisonnement ne m'a pas convaincu. Me tapir ainsi sous terre me répugnait. Je les ai laissés ensemble, et suis remonté dans ma cham-
bre. On eût dit qu'elle avait été saccagée par un ouragan. Le ciel de lit couvrait la couchette effondrée. Les grands rideaux de la croisée pendaient en loques. Toutes les vitres s'étaient brisées. Le parquet scintillait, semé d'éclats de verre. Par la fenêtre béante on recommençait à entendre d'affreux bruits, de grandes clameurs, et des décharges d'armes, par salves maintenant. J'y reconnaissais la régularité des feux de peloton. Cela venait du Luxembourg. Ce n'était plus la bataille, mais la fusillade. Et je demeurai là, immobile hébété d'horreur, à écouter.
Une pensée unique me consolait : c'est que Paul et Gésarine, à Tabri dans leur ambulance, avaient certainement échappé à tout. Où était située la poudrière qui avait fait explosion ? Je l'ignorais. Mais, à coup sûr, elle devait être éloignée des baraquements destinés aux malades. Ces baraquements, isolés au milieu des terrains de l'ancienne Pépinière, n'avaient pu se trouver non plus dans le voisinage d'une barricade. Ainsi mes amis n'avaient couru aucun danger. A l'heure présente, la troupe s'était sans doute emparée de l'ambulance, et y avait installé ses blessés, que Gésarine était en train de soigner comme infirmière. Pauvre Paul, tout de même, par quelles angoisses avait-il dû passer, en songeant que son père faisait partie de cette armée victorieuse, et le considérait comme un des vaincus à punir !
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— Mais non, non, pensais-je. Le capitaine ne peutpas croire cela. II a écrit sa lettre en soldat, en patriote affolé. Ce n'est pas une bête féroce, pourtant. Même s'il avait rencontré son fils les armes à la main, parmi les insurgés, il n'eût pas eu le cœur de s'en constituer le juge et le bourreau. A plus forte raison Paul n a-t-il rien à redouter, puisqu'il est innocent !
Tout en me tranquillisant de la sorte, je gardais au fond de moi je ne sais quelle funèbre inquiétude. Elle grandit de plus en plus. Je me reprochai de rester là si longtemps, inerte, au lieu de tenter quelque chose. Quoi? N'importe quoi. Rejoindre mes amis, au moins. Être avec eux pour le cas où le capitaine trouverait son fils. Je pris mon livret de l'armée de l'Est, et je m'en allai.
Laporte du Luxembourg étant close, je suivis la grille pour faire le tour du jardin et gagner ainsi les terrains de l'ancienne Pépinière. Je m'arrêtai un instant devant l'emplacement de la barricade qui avait si formidablement rugi toute la nuit dernière au carrefour des rues Bonaparte et Vaugirard. Les pavés avaient été rejetés à droite, en monticule, pour donner passage à la troupe. Ils semblaient encore défendus par le cadavre d'un fédéré, qui gisait sur le tas, étalé à plat ventre, les bras en croix, les mains
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crispées, labarbe collée dans une flaque de sang. A la porte de la rue Vavin, un poste de ligne était établi, interdisant l'accès des terrains vagues. Ii*ambulance était consignée. On ne voulait pas laisser voir les blessés de l'armée régulière. C'est ce que me dit le patron d'une boutique, où j'entrai chercher des renseignements. Il m'apprit aussi que la poudrière qui avait sauté était celle du Luxembourg, et que les baraquements de l'ambulance avaient été en partie renversés par l'explosion. Cette nouvelle me donna un grand coup dans le cœur. Est-ce que Paul et Césarine n'avaient pas été atteints par la catastrophe? Je demandai s'il y avait eu des victimes.
— Non, répondit le patron. 11 paraît que l'ambulance avait été évacuée dès le mardi.
— Évacuée où?
— Ça, je n'en sais rien.
.reus un instant l'espoir que Paul et Césarine s'étaient réfugiés dans leur nouveau logement, si voisin. La concierge me dit qu'elle ne les avait plus revus, ni le père Szasz non plus, depuis le jour de Tarrestation. Elle supposait que le vieux était retourné à leur ancien domicile.
— Lui, peut-être, pensai-je; mais eux, certes non. A coup sûr Césarine n'a pas ramené Paul à riidrcssc connue par le capitaine.
Mais alors, où pouvaient-ils bien être? Mon inquiétude devint de la terreur. x\ tout hasard, je résolus d'aller rue Toullier. C'est là, évidemment, dès qu'il en aurait le loisir, qu'accourrait le capitaine. C'est là que je devais me tenir, pour lui dire tout d'abord que son fils n'avait pas eu la faculté de quitter Paris, et qu'il n'était point coupable ni lâche, mais malade, presque mourant.
Je repris le chemin que je venais de suivre. A la barricade de la rue de Vaugirard, il y avait maintenant une demi-douzaine de curieux qui regardaient le cadavre du fédéré. Un homme, portant un large brassard tricolore, disait à haute voix, en dévisageant tout le monde :
— Ça fait plaisir, de les voir crevés, hein ?
Il avait une mine de mouchard. Personne ne lui répondait. Il continua, donnant au corps un coup de botte :
— A-t-il les pieds sales, ce cochon-là!
Et je remarquai, non pas que les pieds était sales, mais qu'ils étaient nus. Tout à l'heure, je les avais vus chaussés. On avait volé les souliers du mort.
A l'Odéon, je trouvai de nouveau la voie barrée par un cordon de troupes. La bataille, d'ailleurs, devait être proche. On entendait la mousquelerie du côté du Panthéon. J'étais seul en vêtements
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civils sur la chaussée. Par bonheur, j'aperçus, en train d'ôter les volets de sa devanture, le patron du café Tabourey. Nous nous connaissions. J'allai à lui. Il me fit entrer.
— 'Montez à l'entresol, me dit-il. Il y a ma famille, dans l'appartement. Restez avec elle. Vous êtes fou, de vous promener en ce momentci. On arrête pour un rien et on fusille de même.
Une demi-heure plus tard, en effet, à travers les vitres de l'entresol je voyais passer des pelotons de prisonniers, parmi lesquels il y avait, non pas des vaincus en uniforme, mais des gens en bourgerons, en jaquettes, des bourgeois, et aussi des femmes, et jusqu'à des enfants. Ils étaient presque tous nu-tete. Ils avaient les mains liées derrière le dos. Ils marchaient entre deux files de sergents de ville mobilisés, le revolver au poing. Dans un des pelotons, une femme, les cheveux sur les épaules, se mit à crier :
— A l'assassin ! à l'assassin !
Et elle se roula par terre, prise d'une crise nerveuse. On lui brûla la cervelle à bout portant. Elle eut un dernier soubresaut qui lui retroussa les jupes. On la laissa dans cette posture pendant plus d'une heure. Les soldats, en la regardant, échangeaient des propos que je n'entendais pas, mais que je devinais à leurs éclats de rire.
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Enfin, un médecin aide-major, qui avait le i)ras droit en écharpe, donna l'ordre d'enlever le corps. Après quoi il traversa la rue pour entrer au café. Son visage avait éveillé en moi un souvenir. Je descendis, et le reconnus. 11 avait servi autrefois sous les ordres de mon père. Je l'abordai, lui rappelai la chose, lui dis qui j'étais et mes angoisses touchant le sort d'un de mes amis, fils de militaire comme moi. Il voulut !)ien m'accompagner dans mes recherches et nous partîmes ensemble pour la rue Touiller.
Là non plus, aucune nouvelle de Paul et de Gésarine. En revanche, on y avait vu le père Miklôs plusieurs fois pendant la journée de la veille, et encore à trois reprises ce matin. Il n'avait fait qu'aller et venir dans le quartier, en quête de sa fille, ne sachant ce qu'elle était devenue, courant comme un fou.
— Fou, et saoul aussi, ajouta la concierge de la maison. Dame! le pauvre homme! lia dû boire plus d'un petit verre pour se donner du cœur. Il voulait traverser la bataille pour rejoindre mademoiselle.
Au caboulot de la rue Gujas, on l'avait vu aussi.
— Même qu'il m'a assez embêté, me répondit Louis. Heureusement qu'Angyal m'en a débarrassé.
— Quand cela?
— Il y a deux heures environ.
— Il Ta emmené?
— Oh! emmené! Presque emporté. Le général était raide à ne pas pouvoir se tenir.
— Enfin, de quel côté l'a-t-il emmené?
— Du côté de la mairie.
Nous montons par là. Le massacre venait à peine d'y finir. Dans le corridor d'un magasin de nouveautés, voisin du monument, une vingtaine de cadavres étaient entassés pêle-mêle. Il y avait des corps d'enfants, de ces gamins de douze à quatorze ans que la Commune employait comme estafettes. L'un deux avait été tué en bras de chemise. Sa petite poitrine était trouée comme une écumoire, à coups de baïonnette. Dans la cour de la mairie, la muraille du fond était couverte de larges taches rouges aux éclaboussures en étoiles. Des têtes de fusillés s'étaient écrasées là-contre, ainsi que des éponges sanglantes.
A notre demande de renseignements, un officier de gendarmerie, qui faisait les fonctions de prévôt, nous répliqua :
— Tout ce que je puis vous apprendre, c'est que personne de ceux quiétaientici, n'a échappé. Entre le Panthéon, la Bibliothèque et Saint- Étienne-du-Mont, il y avait bien sept à huit
cents insuro^és acculés. On les a nettoyés tous.
— Et d'une façon carabinée, on peut le dire, ajouta en riant un tout jeune sous-lieutenant, qui servait de secrétaire au prévôt.
C'était presque un galopin. Il n'avait pas quatre poils de moustache, portait un monocle, et fumait un énorme cigare.
— Oui, reprit-il, il y a surtout un vieux qui avait la vie d'un dur! Ce qu'il a usé de munitions au gouvernement, celui-là! Un collectionneur de balles, quoi ! On lui en a collé une vraie ration. Il est vrai que monsieur était général.
A ce mot, je tressaillis. Hélas! en insistant, j'eus de nouveaux détails, et ne pus garder un doute. Ce malheureux était le père Miklos. On l'avait arrêté errant. Des gens du quartier avaient dit, en le voyant passer :
— Tiens ! le général !
Gela, et son costume, il n'en avait pas fallu davantage. On l'avait adossé à un mur, et fusillé.
— Pas mort crânement, d'ailleurs, ce général! continuait le petit sous-lieutenant. Il en a fait, des cérémonies, pour claquer. 11 criait que la Hongrie était malade, bien malade. Je vous crois, qu'elle était malade ! Et il demandait grâce d'une seule main. Car il était manchot. C'était d'un drôle!
Je ne pus m'empêcher de m'écrier :
— Mais il y a eu erreur, monsieur ! Je le connaissais, moi, ce pauvre homme. C'était un mathématicien, pas du tout un général.
Le petit sous-lieutenant, décidément très spirituel, me repondit :
— Eh ! monsieur, la preuve qu'il était bien général de la Commune, c'est qu'il est mort saoul comme la bourique à Robespierre.
Je ne m'étais pas trompé dans mes prévisions relativement au capitaine. En revenant rue Toullier, après avoir quitté l'aide-major, j'oi trouvé monsieur de Roncieux en bas, chez la concierge. Aussitôt qu'il l'avait pu, il était accouru là.
— Ah ! me cria-t-il, c'est vous ! Tant mieux ! Je vais donc apprendre quelque chose. Mais dépêchez-vous, credieu ! Nous n'avons qu'une heure de repos. Mes troupes mangent la soupe rue des Écoles. J'en profite pour faire mes aflaires, à moi. Où est mon gredin de fils?
Le visage du capitaine était sinistre, à la fois allumé de fureur et noir de poudre.
Je lui répondis rapidement, lui disant farrestation de Paul par les fédérés, comme réfractaire, et qu'au commencement de la bataille il éj.ait à rani]L)ula|içe du Luxeml)ourg, et que de-
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puis j'ignorais ce qu'il était devenu, et que je le cherchais, moi aussi.
— C redieu ! credieu ! grognait le capitaine, en secouant ses bajoues et en mordant avec rage sa lèvre supérieure.
Puis tout à coup, se frappant le front :
— Attendez donc, fit- il, à l'ambulance du Luxembourg, dites-vous?
— Oui.
— Mais alors, alors, c'est bien ça ! Mais oui. C'est de cette ambulance-là, parait-il, que venaient les communards réfugiés au séminaire de Saint-Sulpice, et qui ont tiré sur le 90% ce matin. Il devait être avec eux, le salop!
Et il m'entraîna dehors au pas accéléré. Il soufflait bruyamment en marchant, et continuait à jurer, sans écouter ce que je lui disais.
Le séminaire de Saint-Sulpice était gardé par un poste de chasseurs. L'oflicier qui les commandait, un vieux lieutenant à mine de brave homme, nous raconta sommairement ce qui s'était passé là, le matin. On y avait égorgé des blessés et des malades dans leurs lits. Je me rappelai le voisin de la rue Servandoni, qui m'avait dit vers les dix heures, en revenant de la place Saint-Sulpice :
— N'allez pas par là. C'est le massacre. C'est le massacre. Remontez chez vous. Ne bougez pas.
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Et je songeai, avec épouvante, que peut-être Paul et Gésarine avaient été au nombre des victimes. Qui sait ? Parmi les clameurs et les râles que j'avais entendus de là-haut, dans ma chambre, ce matin, qui sait s'il n'y avait pas les leurs !
Le capitaine, lui, ne tressaillait même pas, au hideux récit de regorgement. Il le ponctuait de :
— C'est bien lait, credieu ! Ils avaient tiré sur la troupe.
Je demandai à l'officier de chasseurs, d'une voix tremblante et la gorge serrée :
— Est-ce qu'il n'y avait pas une femme?
— Qui ça? interrompit le capitaine en grinçant des dents. Gésarine, n'est-ce pas? G'est à elle que vous pensez, hein?
— Jlgnore si elle s'appelait Gésarine, répliqua l'officier de chasseurs; mais ily avaitune femme en effet. Une énergumène! Une folle! Une crâne fille tout de même, il n'y a pas à dire. On lui avait tué son amant. On ne cherchait pas à la tuer, elle; mais seulement à la faire prisonnière. Elle s'était agrippée au corps de l'autre, et l'embrassait, en répétant qu'elle voulait mourir aussi. On ne pouvait pas l'en arracher. On y arriva enfin. Alors elle s'est campée devant un officier qui avait le sabre à la main, et elle a crié : « Vive la Gommune! » Naturellement le coup de sabre est parti.
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— Où sont les morts? interrogea le capitaine.
— Dans la chapelle.
Nous y allâmes. Il y en avait environ quatrevingts, rangés côte à côte sur les dalles. On glissait dans du sang coagulé. L'air était saturé d'une odeur fade. Gela sentait l'abattoir.
— La voilà ! fit le capitaine en courant vers le tiers de la rangée.
Puis, avec une intonation rauque :
— Et lui aussi!
Les cadavres de Gésarine et de Paul gisaient tout près l'un de l'autre, et comme la main dans la main. Paulavait été frappé de plusieurs balles, en pleine face, à bout portant. Sa tête ne présentait plus figure humaine. C'était une masse informe, une bouillie d'os broyés, de chairs en lambeaux, de cervelle. On ne le reconnaissait qu'à sa barbe et à sa longue chevelure qui lui faisaient une noire auréole. Gésarine n'avait reçu qu'une blessure, au creux de la poitrine, où s'épanouissait un large caillot, pareil, sur la robe sombre, à une fleur rouge. Son visage était pâle et radieux. Ses yeux grands ouverts semblaient noyés d'extase.
— Pauvre Paul! pauvre Gésarine! murmuraije en pleurant.
Le capitaine fronça les sourcils, et, de sa mine la plus farouche :
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— Pourquoi les pleurez-vous ? me dit-i]. Il est mort en uniforme d'insurgé, et elle en criant : (( Vive la Commune ! »
Je défaillais d'horreur. Il me prit par le bras et me soutint, ainsi que là-bas, pendant la retraite, et il ajouta rudement :
— Il faut voir les choses comme elles sont. Du poil, mon petit ! Un peu de poil, credieu !
Après quoi je l'entendis grommeler dans sa moustache :
— Somme toute, ce sont deux crapules de moins.
— Ah ! capitaine, m'écriai -je, capitaine, taisezvous. N'insultez pas cette brave fille, cette noble fille. Ce fut une héroïne, je vous le jure. Et je vous jure aussi que Paul était innocent. Et quand même il eût été coupable, quand même ! Vous n'avez pas le droit d'en parler ainsi. C'était votre enfant.
Le capitaine me regarda dans le blanc des yeux, fixement, et répliqua d'une voix lente et grave :
— Je ne crois, pas monsieur.