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Césarisme démocratique en Amérique;

Il y a une quinzaine d'années, un écrivain vénézuélien, M. Laureano Vallenilla Lanz, déjà célèbre en Amérique espagnole par ses travaux historiques, commençait en ces termes une conférence prononcée à l'Institut National des Beaux-Arts de Caracas : « La seule annonce du sujet que nous allons traiter a éveillé une certaine curiosité craintive chez quelques esprits aussi cultivés que patriotes... qui ont peur que je vienne ici commettre un attentat contre les gloires les plus pures de la patrie... »

Dans des études précédentes, ce descendant de conquistadors et de héros de la guerre de l'Indépendance hispanoaméricaine avait, avec une ardeur servie par une documentation implacable, démoli quelques-unes des erreurs de l'Histoire officielle ou écrite par des étrangers. En cette soirée, il s'attaquait à la plus énorme de toutes, à celle qui, dénaturant complètement l'histoire de la guerre d'émancipation, est la conséquence des mensonges accumulés sur trois siècles d'histoire antérieure et

implique une partie des erreurs et des incompréhensions dont l'histoire du dix-neuvième siècle est l'objet.

A ses auditeurs, qui appartenaient tous à la meilleure société d'une des villes les plus cultivées de l'Amérique, M. Vallenilla Lanz tint un discours qui est le premier chapitre de son livre de reconstruction historique : Césarisme démocratique, et peut se résumer en quelques lignes : notre révolution n'a rien à voir avec l'exemple et les théories de la Révolution française ; notre guerre de délivrance n'est pas, comme l'Histoire officielle l'affirme, une lutte entre les Américains patriotes et les armées du roi d'Espagne, mais une guerre civile et sociale entre Américains partisans de l'autonomie ou de l'indépendance et Américains qui soutenaient la cause du roi. Au début d'une guerre acharnée qui dura quinze ans, ces derniers étaient les plus nombreux. Tous mes auditeurs sont d'excellents patriotes, républicains et démocrates, mais les arrière-grands-pères de plus de la moitié d'eux furent des royalistes qui prirent les armes pour défendre les droits de la Couronne d'Espagne contre la jeune République.

L'orateur avait résumé et cité des chiffres et des documents d'archives, des mémoires, des lettres, des proclamations, des rapports officiels de chefs de guerre et d'hommes d'Etat des Républiques sudaméricaines émancipées, — toutes pièces qui se

trouvent dans des centaines de gros volumes de documents publiés par les gouvernementsi d'Espagne et d'Amérique. Et ce fut un scandale, car il y a des vérités qui ne sont pas bonnes à dire en public.

Et il y a, dans les pays démocratiques d'Amérique comme d'Europe, deux manières d'écrire l'Histoire. Il y a deux Histoires : la fausse et la vraie. La première est destinée aux enfants de l'école primaire, au peuple, et à ceux de la bourgeoisie qui, ayant terminé leurs études vers l'âge de seize ans, ne les poursuivent pas et se contentent de la lecture d'ouvrages dits de vulgarisation. En somme, cette Histoire est celle où la grande masse des électeurs puise des idées, des opinions, des amours et des haines, celle du suffrage universel.

L'autre a un caractère presque confidentiel, si restreinte est l'élite à laquelle elle s'adresse; on en apprend une partie aux candidats à la licence et à l'agrégation d'histoire, une partie seulement car, jusque dans les plus hautes sphères de l'Université, l'enseignement public commet des erreurs souvent volontaires commandées par l'intérêt qu'on a à défendre, par ce moyen, une doctrine ou un régime. Il y a, en effet, des régimes qui ne dureraient pas trente ans de plus si l'on enseignait l'Histoire vraie dans les écoles primaires et les collèges. La séparation entre les deux classes est si nette qu'on a pu voir, en France, un professeur

illustre publier deux ouvrages d'Histoire, l'un pour renseignement primaire, l'autre pour l'enseignement supérieur, qui, sur plusieurs épisodes, sont en contradiction formelle, l'un étant la négation de l'autre.

Pour l'Histoire de l'Amérique, il n'y a, en France, aucune différence entre les deux enseignements : c'est, aggravée d'une multitude d'erreurs incohérentes de faits et de dates, l'Histoire officielle qu'on apprend aux enfants des Ecoles primaires d'Amérique, et cette Histoire est le chef-d'œuvre — s'il est permis d'employer ce mot — le pire chef-d'œuvre de la mystique révolutionnaire. D'après elle, les Indiens, les nègres, les métis et les blancs de l'Amérique espagnole ont vécu plus de trois cents ans sous un régime d'obscurantisme, d'absolutisme et de tyrannie, martyrisés par les vice-rois et leurs séides, et par l'Inquisition ; les indigènes, les créoles même de pur sang espagnol étaient exclus de toutes les fonctions publiques ; toutes les industries étaient interdites, la fabrication du moindre instrument étant punie de mort par l'Inquisition, etc., etc. En 1810, instruit et entraîné par l'exemple de la Révolution française, le Peuple se soulève, depuis le Rio de la Plata jusqu'aux frontières des Etats-Unis du Nord, brise ses fers et proclame la République. Le roi d'Espagne envoie des armées pour le remettre sous son joug. Après quinze ans de guerre, la Liberté triomphe, l'Amérique est libre et le Peuple souverain.

L'Histoire vraie, celle qu'on cache à ce Peuple, celle dont toute réfutation est absolument impossible, dit : l'administration espagnole en Amérique ne fut pas parfaite, mais elle pourrait être, elle est même proposée comme un modèle sur de nombreux points. Elle fut surtout paternelle à l'égard des indigènes. L'Inquisition à qui on reproche, en vers et en prose, d'avoir brûlé des centaines de milliers d'Indiens, n'en a même pas brûlé un seul ; quant aux blancs, elle en a condamné, pour le crime d'hérésie, moins sur tout un continent et en deux cent cinquante ans que certains tribunaux laïques d'Europe en un an et dans une seule ville. II y avait en Amérique des libertés et des franchises municipales qui n'existent plus dans aucune République de l'Ancien et du Nouveau Monde. Aucune industrie n'était prohibée ; quelques-unes étaient plus prospères qu'aujourd'hui. Les Américains n'étaient pas exclus des fonctions publiques ; les créoles hauts fonctionnaires étaient plus nombreux que ne le sont dans mainte colonie européenne du vingtième siècle les fonctionnaires natifs de cette colonie. Les auteurs de Manuels donnent comme preuve de l'asservissement de l'Amérique par la monarchie espagnole qu'il n'y eut que dix-huit vice-rois ou gouverneurs créoles. Eh ! combien y a-t-il eu de vice-rois ou de gouverneurs généraux natifs du paysi, aux Indes et en Algérie ? Cette indignation est d'autant plus comi-

que que les promoteurs de la Révolution émancipatrice furent, en majorité, des oflBlciers et des hauts fonctionnaires créoles.

Dans certains cas et certaines régions, le peuple des gens de couleur subissait une véritable tyrannie, non celle du gouvernement de la métropole, mais celle des créoles, nobles, patrons d'industries et grands propriétaires. Les émeutes populaires ne sont pas rares. Elles se font toutes au cri de : « Vive le roi ! » Car le roi et ses agents immédiats sont les protecteurs de ce peuple, mais leurs lois et règlements sont souvent inefficaces. Les patrons se plaignent de la législation qui met des entraves à l'industrie ; les « philosophes » européens se font leurs porte-parole et accusent le roi d'Espagne de tyrannie. Qu'on lise ces lois et l'on verra que la plupart des articles qualifiés de méticuleux et tracassiers n'ont d'autre objet que de protéger le prolétariat indigène contre l'inhumanité et la rapacité patronales.

Or le signal de la révolution va être donné par ces patrons et ces grands propriétaires auxquels se joignent des avocats, des médecins, des professeurs ; il va être donné par les nobles qui ont été souvent en conflit avec les représentants du roi parce que ceux-ci veulent faciliter l'accession de la petite bourgeoisie aux fonctions réservées à la noblesse et favorisent même les hommes de couleur, parce que, en un mot, le roi et ses ministres

sont imbus d'idées « démocratiques » ! M. Vallenilla Lanz donne, là-dessus, de nombreuses références et des documents officiels de l'époque qui stupéfieraient ceux qui ignorent cette Histoire. Quoi d'étonnant, alors, à ce que le Peuple se soit soulevé en armes contre ceux qui l'appelaient à l'Indépendance ? Jamais le mythe révolutionnaire et démocratique n'aura reçu un démenti plus éclatant ; c'est pourquoi nulle Histoire n'est plus falsifiée que celle-là.

La cause immédiate de la Révolution émancipatrice de l'Amérique espagnole est l'invasion de l'Espagne par l'armée de Napoléon, le renversement par lui du roi légitime et l'élévation au trône de Joseph Bonaparte. L'Amérique entière prend parti pour le roi emprisonné par l'empereur français qui est considéré dans le Nouveau Monde comme une incarnation des principes révolutionnaires et anticatholiques. Il n'est point de pays où là Révolution française ait inspiré plus d'horreur qu'en Amérique espagnole pendant les premières années de luttes pour l'émancipation. Les lettrés et les aristocrates enthousiastes des idées de V Encyclopédie sont en une minorité si infime qu'ils n'auraient pu susciter aucune action. Ils suivent le mouvement et essaient de le canaliser, « Nous voulons l'ancien roi ou personne î » Tel est le cri unanime. Des juntes locales

et régionales, à l'exemple de celles de l'Espagne, se forment « pour la sauvegarde des droits de Ferdinand VII et la défense de la religion catholique et de l'Immaculée Conception » ; elles réclament ou proclament l'autonomie et affirment leur droit de gouverner et d'administrer le pays tant que le trône sera vacant. Le conseil de Régence commet la faute de les traiter en rebelles.

Et c'est la guerre. Mais dès qu'il est évident que les chefs du mouvement tendent à l'indépendance et ne cesseront pas de combattre pour l'obtenir, même si la monarchie légitime est restaurée, l'Amérique espagnole se divise en deux camps : celui des partisans de l'indépendance sous l'autorité de Ferdinand VII ou d'un autre prince de la famille des Bourbons désigné par lui, et celui des royalistes partisans de l'Espagne. En droit strict les premiers avaient raison, car légalement, l'Amérique n'était pas une colonie de l'Espagne (le mot de « colonie » ne se trouve dans aucun document), mais des royaumes, des domaines, des républiques (les trois mots étaient synonymes), propriétés personnelles des héritiers et successeurs légitimes d'Isabelle la Catholique. La force des choses, l'abîme creusé par la guerre, l'intransigeance du gouvernement espagnol et du roi luimême conduiront ensuite à l'indépendance absolue, puis à la République.

La guerre de l'Indépendance est donc une guerre

civile ; et c'est pour cela qu'elle dura quinze ans et se poursuivit avec férocité, avec un acharnement inouï de part et d'autre. Si l'Espagne n'avait eu pour combattre les rebelles que ses propres soldats et son Trésor, la lutte n'aurait pas duré six mois. Que l'on songe que, pendant les premières années de la guerre, elle était presque entièrement occupée par les armées de Napoléon contre lesquelles toutes les forces de la patrie luttaient avec un farouche héroïsme. Même après la restauration de Ferdinand VII, elle était trop pauvre, trop épuisée pour soutenir une guerre contre tout un continent révolté. Les chiffres, d'ailleurs, sont d'une éloquence écrasante : le total des troupes parties d'Espagne à destination de toutes les colonies insurgés, de 1811 à 1819, est de 42.167 soldats. De 1811 à 1815, environ 1.800 hommes seulement débarquèrent au Venezuela où la guerre était le plus acharnée. En 1820, au plus fort de la guerre générale dans toute l'Amérique espagnole, le nombre des soldats métropolitains est de 23.400 qui n'auraient même pas suffi pour soumettre un seul pays. La cause de l'Espagne en Amérique a été défendue par les Américains.

Le caractère de guerre civile a été affirmé — avec quelle colère patriotique, avec quelle poignante indignation ! — par les chefs militaires et civils de l'Indépendance : « Les habitants s'opposent à leur propre bien, et le soldat républicain est vu

avec horreur, — écrit le général Urdaneto, futur président de la Colombie. — Nos troupes traversent les pays les plus abondants et ne trouvent pas de quoi manger. A leur approche, les villages sont désertés, leurs habitants s'en vont dans les montagnes, emmènent leurs troupeaux et toute sorte de vivres, et le malheureux soldat qui se sépare de ses camarades pour chercher des aliments est assassiné. »

« Nos compatriotes se sont prêtés à être les instruments des scélérats espagnols », dit Bolivar dans un document ofïïciel et public.

Et, lorsque, après une série de défaites sanglantes, la cause républicaine agonise au Venezuela, le Libérateur lance, dans une proclamation, cette accusation terrible : « Si le destin inconstant fit alterner la victoire entre les ennemis et nous, ce fut uniquement grâce à ces Américains qu'une inconcevable démence fit prendre les armes pour anéantir leurs libérateurs. Il semble que le ciel a permis, pour notre humiliation et notre gloire, que nos vainqueurs fussent nos frères et que, seuls, nos frères triomphassent de nous... Ce sont vos frères et non les Espagnols qui ont déchiré votre sein, répandu votre sang, incendié vos foyers et vous ont condamnas à l'fixil... »

Ces caractères sont communs aux guerres de

l'émancipation de tous les peuples hispanoaméricains. Mais chaque grande région ou futur Etat a ses caractères particuliers, en opposition souvent à ceux des autres quoique le point de départ soit partout le même. C'est que, contrairement à une erreur trop répandue, ces peuples diffèrent les uns des autres autant que ceux d'Europe entre eux, bien qu'il y ait unité de langue et de religion. Ils diffèrent par les races plus ou moins amalgamées ici, en antagonisme violent là, par leur nombre plus ou moins grand d'Indiens, de nègres et de métis, par l'origine des créoles, descendants d'Espagnols ou d'autres Européens, par le passé précolombien qui persiste dans les mœurs d'indigènes appartenant à cent races diverses, par l'éternelle influence du milieu géographique — climat, montagne, plaine, mer, — qui commande l'Histoire. Examinons les traits particuliers dans chacun des trois grands centres des luttes pour l'émancipation : le Mexique, les provinces du Rio de la Plata (future Argentine) et le Venezuela qui par son union avec la Nouvelle-Grenade et l'Equateur, forme la Grande Colombie éphémère.

Au Mexique, en 1810, un curé. Hidalgo, suscite un formidable soulèvement d'Indiens qu'il attire et enrôle par l'appât d'un massacré des blancs, du pillage de leurs propriétés et du partage des terres qu'il leur promet. Un pauvre curé de campagne, dit l'Histoire officielle, un homme du peuple qui

avait étudié l'Encyclopédie et Rousseau, et se penchait sur les misères des indigènes. Or, ce pauvre curé avait des rentes annuelles d'une valeur de quatre cent mille francs de notre monnaie. Il soulève une guerre de races et une guerre sociale au cri de : « Vivent le roi et la Vierge de Guadalupe » dont les images précèdent le front de son armée. C'est un dévoyé de l'Eglise qui s'entoure d'une cour qu'il veut royale, aux fêtes de laquelle préside sa maîtresse. Il prend le titre d'Altesse Sérénissime et se propose de soumettre le Mexique à une monstrueuse théocratie démagogique dont il sera le souverain. Son successeur, un autre curé, Morelos, est ausi sinistre et extravagant : il rétablit l'Inquisition en l'affublant d'un autre nom et prépare des lois contre les étrangers à qui le séjour de l'Amérique sera interdit parce qu'ils mettent en péril « la pureté de la Sainte Vierge ». Les hordes de ces deux anabaptistes mettent plus de la moitié du Mexique à feu et à sang et sont finalement vaincues, anéanties ou dispersées en 1816 par les armées du vice-roi composées, en immense majorité, de Mexicains. Donc, guerre civile.

Il est impossible de trouver dans cette aventure un seul trait qUi permette d'y voir la moindre influence des encyclopédistes, des constituants et des conventionnels français.

En 1821 l'émancipation est réalisée, sans combat, par un accord de la presque unanimité des

Mexicains de toutes classes et castes. Ce n'est pas une révolution, mais une contre-révolution, une réaction catholique contre le parlementarisme libéral qui est maître de l'Espagne depuis que, à la suite des révoltes militaires dont Riego a donné le signal, Ferdinand Vil a été obligé de rétablir la Constitution de 1812. Les Mexicains s'opposent à ce que cette Constitution soit mise en vigueur chez eux ; ils réclament le maintien des vieilles lois des Indes, ils protestent contre l'expulsion des jésuites ; ils s'indignent de voir que le vice-roi et tous les officiers sup'^rieurs espagnols en garnison au Mexique sont des francs-maçons. Le haut clergé prend la tête du mouvement pour l'indépendance. La franc-maçonnerie, qui prétend aujourd'hui que l'émancipation du Mexique est son œuvre et celle de l'influence de la Révolution française, interdit, sous peine de mort, à ses membres d'y prendre part : elle veut que le Mexique reste une colonie espagnole.

Le plan du soulèvement et les articles essentiels de la Constitution du Mexique indépendant, dont Ferdinand VIT ou un de ses parents sera le souverain, sont élaborés dans la cellule d'un moine « inquisiteur honoraire », L'exécution est confiée au colonel Iturbide. Celui-ci marche sur Mexico avec une armée de Mexicains dont beaucoup s'étaient battus contre les hordes de Hidalgo et de Morelos. Il n'a qu'à paraître pour que les villes

s'ouvrent et racclament ; dans un rapport il reconnaît qu'il a triomphé sans efforts et que son armée a marché comme sur des tapis de roses. La puissance espagnole s'écroule instantanément parce qu'elle n'a pas d'armée, parce que, tous les Mexicains s'étant mis d'accord, la guerre de l'indépendance, qui est une guerre civile, est terminée.

Malheureusement, Iturbide, enivré par de trop faciles succès, prend la couronne, aux acclamations du peuple et de l'armée, au lieu de l'offrir à un prince de la maison de Bourbon. Des officiers jaloux le détrônent. Et c'est le début d'une longue période de nouvelles guerres civiles et d'anarchie dans laquelle des loges maçonniques « yorquines », fondées par des Anglo-Saxons des Etats- Unis, joueront un rôle considérable.

Dans le vice-royaume de la Plata, la révolution libératrice est faite par les grands commerçants à leur profit et à celui du port de Buenos-Aires. L'ennemi n'est pas le roi d'Espagne mais le commerce de Cadix qui ne veut pas renoncer à des privilèges fructueux. On fait la révolution non pour proclamer les Droits de l'Homme, mais pour des questions de droits de douane. Depuis près d'un demi-siècle que Charles III lui a octroyé des libertés de navigation et de commerce, le port de Buenos- Aires a pris un essor extraordinaire ; la ville, auparavant pauvre et abandonnée, se peuple et s'enrichit. On veut plus de libertés encore, on veut

l'autonomie complète afin qu'elle devienne plus prospère encore. Il semble qu'on prévoit que Buenos-Aires est destiné à être un des plus grands ports du monde. Mais son commerce se heurte à l'intransigeance de celui de Cadix, dont les dirigeants — des libéraux pourtant — imposent leur volonté au Parlement libéral espagnol réfugié en cette ville pendant que l'armée française occupe presque toute la péninsule. Dès que Ferdinand VII est restauré, ces commerçants de la métropole paient les frais d'une expédition militaire contre l'Amérique du Sud. Les derniers liens sont rompus avec l'Espagne, mais non avec le roi car on espère qu'il acceptera de rester le souverain de la Plata ou lui donnera un prince de sa famille. L'indépendance est proclamée en 1816 par un Congrès dont plus de la moitié des membres sont des prêtres et des moines professeurs de l'Université.

Le nouvel Etat prend le nom de Provinces-Unies de la Plata, nom immérité car on ne peut être plus désuni qu'elles ne le sont. Buenos-Aires a fait la révolution à son seul profit et veut imposer sa volonté et son gouvernement aux provinces. Les provinces se dressent contre la capitale en même temps que Montevideo, le port voisin et rival. La fidélité au roi et à l'Espagne n'est pas seulement une question de sentiment ; de puissants intérêts économiques sont en jeu, il y a même des heurts de races. Et cela continuera durant de nombreuses

années après que la guerre de l'Indépendance sera achevée. Après cette guerre contre le tyran étranger, dit l'Histoire officielle, commence une période de guerres civiles et d'anarchie. Non ; c'est la même guerre civile qui continue.

Des forces de la nature s'entrechoquent : la steppe lutte contre la ville, la province contre la capitale, la montagne contre le rivage maritime. Le gaucho, l'homme des plaines immenses, le pasteur nomade, le centaure, le demi-barbare est le héros de ces luttes épiques. Il a des instincts égalitaires, njais, pour ses chefs, et à plus forte raison pour lui, la doctrine démocratique inscrite dans la Constitution n'est qu'une façade derrière laquelle se déroulent de grands drames où la littérature politique européenne n'a rien à voir.

« Les pasteurs cavaliers, grâce aux chevaux rapides dévoreurs d'espace, ont été, par le cheval, des conquérants...

« A partir du iv° siècle de l'ère chrétienne, les invasions des audacieux (que nous avons appelés les « Barbares ») n'ont cessé de déferler sur le monde des cultivateurs méditerranéens. De même en Asie, ils n'ont guère cessé d'envahir ou de menacer les riches domaines des cultivateurs chinois. » De même en Amérique, au xix^ siècle.

« De ces steppes (d'Asie) sont sortis quelquesuns des plus grands et plus hardis conquérants de l'histoire, Gengis Khan, Timour, Koubilaï : on peut

affirmer que c'est par ces steppes, par les aptitudes conférées aux peuples pasteurs par la subordination géographique au milieu, que s'expliquent en partie les qualités qui ont fait leur pouvoir » (1).

Les mêmes phénomènes de Géographie humaine ou politique se produisent dans les steppes de l'Amérique. Mais c'est surtout au Venezuela — où le pasteur à cheval est nommé llanero (de llano, plaine) — qu'il convient de les étudier ; ils y dépassent, en importance historique et sociale, ceux de la pampa argentine, et leur étude approfondie donne à l'ouvrage de M, Vallenilla Lanz un intérêt considérable.

Le Venezuela est le seul pays d'Amérique où, dès le début de l'insurrection, on ait proclamé la République et les Droits de l'Homme. C'est qu'au Venezuela, plus que partout ailleurs, les promoteurs de la Révolution ont été des nobles et des lettrés. Le grand patricien Bolivar débute en vrai disciple des jacobins français, mais avant même d'avoir la responsabilité du pouvoir, instruit, transformé par de terribles expériences, il pensera, écrira — et, plus tard, agira — en réactionnaire, en traditionnaliste, en positiviste. Au reste, les théories révolutionnaires européennes n'ont aucun sens pour la masse populaire ni même pour la

(1) Jean Brunhes : La Géographie humaine, pp. 395, 396, 802.

bourgeoisie ; ils savent seulement que la religion catholique est menacée par les novateurs européens, et c'est assez pour justifier leur haine. Plus qu'à la Plata, les formules étrangères ne sont que de fragiles façades. D'ailleurs, ici, la fidélité au roi ne sera aussi (non pour la totalité de la population mais pour les grands et sauvages acteurs du drame) qu'une autre façade, qu'un coup de pied de cheval brisera.

Ce sont les llaneros, ces pasteurs à cheval des pampas vénézuéliennes, qui vont noyer dans le sang et ensevelir sous les ruines la première en date des Républiques hispanoaméricaines. Au nombre de douze mille, sous le commandement d'un contrebandier espagnol, Boves, ils parcourent, au galop de leurs chevaux, une partie du Venezuela, pillant, incendiant, tuant partout, sans épargner les femmes et les enfants. C'est un ouragan, un cyclone qui passe. Ils sont poussés par leurs instincts de primitifs, par la haine du barbare contre le civilisé, de l'Indien et du métis contre le blanc, du nomade contre le sédentaire et le citadin. Là-dessus, les auteurs de manuels et d'histoires conformes au mythe révolutionnaire du « Peuple », secouant le joug du tyran étranger, écrivent des pages éloquentes et vengeresses contre la manière sanguinaire dont les Espagnols firent la guerre aux républicains d'Amérique. Des Espagnols ? Il n'y en avait pas deux cents dans cette armée, dans ces hordes

« royalistes ». Tous les llaneros étaient Vénézuéliens.

Les mêmes historiens célèbrent les exploits de l'armée de purs héros, de citoyens vénézuéliens, qui finissent par prendre le dessus, relever et ressusciter la République. Ils opposent les héros aux bandits. Or, bandits et héros sont les mêmes personnages. Les llaneros sont passés au service de la République parce que les autorités espagnoles ne leur ont pas donné la « part du combattant » qui leur avait été promise, parce que des officiers supérieurs espagnols ont voulu les soumettre à la discipline d'une armée de peuple civilisé et parce que, enfin, après la mort de Boves, ils ont trouvé en l'un d'eux, le général Pâez qu'ils appellent leur « majordome », un chef merveilleux, et que Pâez a opté pour la République. ,

Un officier anglais qui servit la cause de l'Indépendance dans l'armée de Pâez a écrit dans un Mémoire la page suivante sur les mœurs des llaneros :

« Ils ont l'habitude de s'approprier le bien d'autrui, et ce vice est tellement ancré en eux qu'il n'y a pas de crainte de châtiment qui puisse les corriger. Les llaneros sont de taille élevée, bien musclés, capables de supporter de grandes fatigues, très sobres, mais fourbes, astucieux, prompts à la vengeance. Pour satisfaire cette passion, ils ne reculent devant aucun moyen, et ils vont jusqu'aux

actes les plus sanguinaires. Ils versent le sang de leurs proches les plus chers pour le motif le plus futile, avec la plus grande indifférence, et si l'activité de l'énergie de leur chef ne les avait contenus, ils se seraient emparés de toutes les richesses du pays. Le général Pâez possède tous les dons nécessaires pour commander à ces gens et les tenir dans la soumission ; il est peut-être le seul homme en Colombie qui puisse contenir efficacement leur rapacité et leur passion pour l'assassinat. Il ne les gouverne pas au moyen des lois, mais il se fie à sa propre force pour apaiser les troubles et punir les coupables. Quand quelqu'un commet une action qui mérite un châtiment ou manifeste de l'opposition aux ordres donnés, Pâez le provoque pour une lutte corps à corps que l'autre est obligé d'accepter, conformément à la coutume, sans quoi ses compagnons le chasseraient de leurs rangs. Ils reçoivent ainsi le châtiment de leurs fautes des mains de leurs propres chefs que sa vaillance fait toujours vainqueur ; et cela, plus que tout autre raison, accroît le respect qu'ont pour lui de pareils soldats...

« ...Pâez est la première lance du monde... Lorsque je servais avec lui, il ne savait ni lire ni écrire et, jusqu'à l'arrivée des Anglais dans les llanos, il ignorait l'usage de la fourchette et du couteau, tant sa vie antérieure avait été rude et dépour\'ue de toute éducation ; mais lorsqu'il commença à

fréquenter les officiers de la légion britannique, il imita leurs manières, coutumes et vêtements ; il se conduisit en tout comme eux, autant que le permettaient les habitudes de sa première éducation. »

Avec de pareils centaures et un pareil général, comme nous voilà loin de V Encyclopédie et des immortels principes européens ! Mais ce Pâez qu'on a comparé, avec juste raison, à un Khan tartare, est une très haute et lucide intelligence, il a tous les dons innés du chef militaire et de l'homme de gouvernement ; il fait penser à ces rudes barons illettrés du moyen âge, dont parle Auguste Comte, qui étaient à la fois de farouches guerriers, des administrateurs habiles et des magistrats parfaits. Devenu dictateur souverain du Venezuela sous le titre de président constitutionnel, après la dislocation de la Grande Colombie, il est un des chefs d'Etat les plus admirables de l'Amérique entière, un mainteneur de l'ordre, un sauveur.

Après la reconquête du Venezuela par les troupes royalistes, Bolivar reprend la lutte ; son génie et sa dévorante activité tirent des ressources du néant et des ruines : il reconstitue des régiments de volontaires qui, accrus des llaneros de Pâez, assureront en quelques années le triomphe définitif de la République. Les llaneros suivent Bolivar partout, jusqu'à l'Equateur, jusqu'au Pérou ; le grand patricien blanc, demi-dieu de la guerre, intrépide centaure comme eux, leur inspire un fanatique

enthousiasme; mais, malgré le prestige et la puissance du généralissime-dictateur et du « majordome », il est toujours difiScile et souvent impossible de les soumettre à la stricte discipline des armées régulières. On est obligé de les laisser piller les fermes et voler les troupeaux des royalistes; et ils qualifient de royalistes toutes les fermes qu'il leur plaît de piller, tous les troupeaux qui se trouvent sur leur passage. Ils sont à la fois le salut et le fléau de la République.

« Moi-même qui ai toujours été à leur tête, écrit Bolivar à un de ses amis à la fin de la guerre, je ne sais pas encore de quoi ils sont capables. Je les traite avec la plus grande considération, et cela ne suffit pas pour leur inspirer la confiance et la franchise qui doivent régner entre camarades et concitoyens. Soyez bien persuadé que nous sommes sur un abîme ou plutôt sur un volcan prêt à faire explosion. Je redoute la paix plus que la guerre. »

Parlant de ces mêmes llancros et d'autres éléments de l'armée libératrice, Bolivar dit à un Français qui fut un de ses ofBciers d'ordonnance:

« Dans les premières années de l'indépendance on cherchait des hommes, et la première qualité était la vaillance. Ils étaient tous bons, quelle que fût leur classe, pourvu qu'ils se battissent courageusement. On ne pouvait récompenser personne

avec de l'argent puisqu'il n'y en avait point ; on ne pouvait donner que des grades militaires pour stimuler l'enthousiasme et récompenser les exploits. C'est pourquoi on trouve aujourd'hui des gens de toutes les castes parmi nos généraux et nos officiers ; la plupart n'ont d'autre mérite que la valeur qui a été si utile à la République, celui d'avoir tué beaucoup d'Espagnols et de s'être rendus redoutables. Des nègres, des métis, des mulâtres, des blancs, des hommes de toutes les classes qui aujourd'hui, au milieu de la paix, sont des obstacles à l'ordre et à la tranquillité. Mais ce fut un mal nécessaire. » (1).

Ce mal, qui était nécessaire pour délivrer l'Amérique de la domination espagnole, ne cesse pas instantanément le jour où le dernier fonctionnaire et le dernier officier espagnols ont quitté les rives du Nouveau Monde. Les formidables et barbares cavaliers de la plaine ont vécu, pendant quinze années de guerre, du pillage des pays dont ils étaient les héroïques libérateurs ; leurs instincts se sont donné libre cours, il n'y avait pas de lois pour punir leurs rapines et leurs dévastations, et y en aurait-il eu qu'elles eussent été inapplicables. Les maîtres de la steppe sont devenus aussi les maîtres de la montagne et des villes. Dès que le régime

(1) Péru de Lacroix : Diario de Bucaramanga.

n'est plus en question, c'est-à-dire dès que la cause de l'Espagne est perdue, ils constituent un péril angoissant pour l'Etat qu'ils ont sauvé et qui veut s'organiser dans l'ordre et la paix intérieure. Leurs instincts sont déchaînés plus que jamais. Des lois terribles, allant jusqu'à la peine de mort, sont votées contre les voleurs de troupeaux. On ne peut les mettre à exécution. Des juges sont assassinés. Des rhéteurs, des illuminés, des doctrinaires de l'idéologie révolutionnaire européenne, des fabricants de Constitution exploitent ces instincts et l'on voit des bandes de Uaneros et des gens du peuple des villes se soulever en exigeant des réformes conslutionnelles au nom de principes qu'on leur a dit immortels et qui, pour eux, ne signifient pas autre chose que la suppression des impôts et la liberté de voler.

Pâez, leur chef, devenu homme d'ordre et de gouvernement, sévit contre ses Uaneros avec une énergie et une cruauté nécessaires et s'appuie, pour gouverner, sur les conservateurs, sur les anciens ennem.is dont il est maintenant l'idole. Revirement inattendu, mais combien logique ! Sur les événements de cette période, M. Vallenilla Lanz a projeté, avec un courage et une conscience exemplaires, une lumière inconnue jusqu'à lui. Avec lui tout s'explique : la guerre de l'Indépendance est une guerre civile entre deux partis ; une fois l'indépendance assurée, au Venezuela, les deux

partis changent de nom et la lutte continue tantôt dans le Parlement, tantôt dans la rue et dans les champs, les armes à la main. Les royalistes anciens combattants, ou appartenant à des familles dont des membres ont fait la guerre, acceptent le fait accompli et, forcément, se placent sur le terrain national et républicain. Ils entrent dans la République, non seulement avec leurs idées, mais aussi avec leurs rancunes, leurs haines \iolentes contre les ennemis des quinze années antérieures qui les ont ruinés et ont tué leurs pères, leurs frères et leurs amis. Le premier objet de leur haine et de leur désir de vengeance est Bolivar qui, pourtant, est un homme d'ordre, un conservateur, un réactionnaire; mais ils le rendent responsable des atrocités de la « Guerre à mort » au début de la lutte pour l'Indépendance, tandis que Pâez n'a aucune responsabilité dans ces événements. Ils soutiennent ce dernier et s'acharnent, en partisans, contre Bolivar qui, sous leurs coups combinés avec ceux des démagogues, est forcé d'abandonner le pouvoir et d'aller mourir misérablement dans un village lointain, sous les insultes de ceux qui lui devaient tout. Nul, avant M. Vallenilla Lanz n'avait tiré ces vérités, et bien d'autres lourdes de conséquences, des profondeurs de l'histoire, parce que nul n'avait osé afifîmer comme lui, preuves en main, en détruisant le mythe et en brisant une Idole du forum: « La guerre de l'Indépendance fut une guerre civile ».

Les anciens royalistes du Venezuela entrent si bien dans la République qu'en peu de temps ils en sont les maîtres ; ils peuplent les administrations de l'Etat, les tribunaux sont à eux, et ils deviennent si forts qu'ils peuvent élever l'un d'eux à la présidence de la République.

Reprenons la citation de Bolivar sur le mal nécessaire pendant les années de luttes pour l'émancipation. II persiste pour d'autres raisons que celles que nous venons de voir. Beaucoup des officiers qui, autant que leurs soldats, faisaient dire au Libérateur qu'il craignait la paix plus que la guerre, veulent, par une ambition personnelle que rien ne justifie, être des hommes d'Etat, des chefs de partis, des réformateurs. Ils se mettent à fabriquer des Constitutions. Ils avaient été précédés dans cette voie, au cours même des années de guerre, par des avocats, des lettrés et des bourgeois ivres de chimères et de funestes idéologies et qui prétendent imposer à l'Amérique espagnole des Constitutions modèles empruntées à la France révolutionnaire, à l'Angleterre parlementaire et aux Etats-Unis. Alors interviennent dans le gouvernement des peuples les principes révolutionnaires européens qui n'inspiraient que de l'horreur aux promoteurs du mouvement de l'indépendance. Cette déviation aggrave l'anarchie dans laquelle l'Amérique est plongée pendant un siècle et d'où elle ne peut sortir, en d'heureuses périodes, que par l'ordre césarien.

M. Vallenilla Laiiz montre, dans une de ses études, les plus récentesi, que « le mouvement émancipaleur, commencé par une minorité audacieuse, n'a rien à voir avec l'incapacité des peuples américains de mettre en pratique des principes exotiques, des théories importées qui, s'emparant de l'esprit de demi-lettrés, bouleversèrent l'évolution naturelle de ces pays lequels, sans l'exemple de la Révolution française et des Etats-Unis, auraient trouvé dans leur propre idiosyncrasie les formes politiques les plus appropriées à l'état rudimentaire des niasses et à leurs nouveaux modes d'existence. »

Seul, le génie politique du grand positiviste qu'est Bolivar, avant même qu'Auguste Comte ait formulé sa Politique positive, voit où sont la raison, l'ordre et le salut. Pour qui a lu ses lettres, ses discours et les préambules des projets qu'il soumettait à des Congrès d'idéologues d'une démocratie d'importation, des citations caractéristiques affluent à l'esprit, qui sont dignes de Comte, ou de Joseph de Maistre ou du Renan de la Réforme intellectuelle et morale.

« Les codes que consultaient nos magistrats n'étaient point de ceux qui pouvaient leur enseigner la science pratique du gouvernement, mais ceux fabriqués par de doux visionnaires qui, imaginant des républiques aériennes, ont voulu s'élever à la perfection politique en présupposant la perfectibilité du genre humain...

« Les événements du Venezuela nous ont prouvé que les institutions représentatives ne sont pas en harmonie avec notre caractère, nos mœurs et l'état actuel de notre culture...

« Le système de gouvernement le plus parfait est celui qui produit la plus grande somme de félicité possible, la plus grande somme de sécurité sociale et la plus grande somme de stabilité politique. » Le gouvernement démocratique tel qu'il est préconisé par les philosophes européens n'a pas ces qualités, car « il est si débile que le moindre embarras le bouleverse et le ruine ».

« Il ne faut jamais oublier que l'excellence d'un gouvernement ne consiste pas en sa théorie, mais en ce qu'il est approprié à la nature et au caractère de la nation pour laquelle il est institué.

« Il ne faut pas laisser tout au hasard et à l'aventure des élections; le peuple se trompe plus facilement que la nature perfectionnée par l'éducation...

« La liberté indéfinie, la démocratie absolue sont les écueils contre lesquels sont allées se briser toutes les Républiques...

« Les cris du genre humain sur les champs de bataille et dans les assemblées tumultueuses sont des témoignages élevés vers le ciel contre les législateurs inconsidérés qui ont pensé qu'on peut impunément faire des essais de Constitutions chimériques.

« Le gouvernement démocratique absolu est aussi tyrannique que le despotisme.

« La Révolution française ne cessa de tituber dans le tumulte d'agitation infinie jusqu'au jour où les principes du gouvernement s'occordèrent avec la nature des choses et l'esprit des citoyens. TTn phénomène aussi remarquable et récent de l'inconsistance humaine en tout ce qui est actuellement spéculatif nous démontre que même la nation la plus instruite de l'univers antique et moderne n'a pu résister à la violence des tempêtes inhérentes aux théories pures. Si la France européenne, toujours souveraine et indépendante, n'a pu supporter le poids d'une liberté infinie, comment serait-il donné à la Colombie de réaliser le délire de Robespierre et de Marat ? Peut-on même songer à un pareil somnambulisme politique ? Législateurs, gardez-vous bien d'être comparés, par le jugement inexorable de la postérité, aux monstres de la France ! »

Aux premiers temps des luttes pour l'émancipation, tous les grands chefs de guerre et les hommes d'Etat — dont la plupart, d'ailleurs, surtout en Argentine, étaient monarchistes — avaient la même opinion ; mais lorsque Bolivar, en 1828, l'exprime en ces termes, les idéologues ont accompli leur œuvres, ils plongent l'Amérique dans un « somnambulisme politique » ; des idées démocratiques d'importation étrangère, ils la mènent à la déma-

gogie, puis à l'anarchie. C'est en vain que des municipalités qui sont les derniers refuges des principes d'ordre et d'autorité, c'est en vain que les bons travailleurs de toutes les classes tendent des mains suppliantes vers le Libérateur et lui demandent d'imposer la paix par une dictature de fer et, si c'est nécessaire, par la monarchie. L'Amérique est empoisonnée. Les destins vont s'accomplir. Suivant l'expression d'un écrivain sud-américain, « l'Amérique du Sud verse des torrents de sang en hommage au Contrat social » (1).

« La roijaiité disparue, le peuple aspira à la restaurer sous une nouvelle forme •>■>. Cette phrase de M. Vallenilla Lanz — que bien peu d'Américains auraient osé écrire, tant le mythe est puissant encore, au Nouveau Monde, même sur les esprits plus désillusionnés — explique une des principales causes des révolutions des Républiques hispanoaméricaines depuis 1825 jusqu'à nos jours.

« Une Constitution qui est faite pour toutes les nations, dit Joseph de Maistre, n'est faite pour aucune ; c'est une pure abstraction, une œuvre scolastique faite pour exercer l'esprit d'après une

(1) L.-A. DE Herrera : La Révolution française et l'Amérique du Sud ; trad. française, p. 57.

hypothèse idéale et qu'il faut adresser à VHomme dans les espaces imaginaires où il habite. Qu'est-ce qu'une Constitution? N'est-ce pas la solution du problème suivant : Etant données la population, la religion, la situation géographique, les relations politiques, les richesses, les bonnes et les mauvaises qualités de chaque nation, trouver les lois qui lui conviennent ? » (1).

C'est ce que Bolivar n'a cessé de dire, toute sa vie de chef d'Etat, et même avant de prendre le pouvoir. Les législateurs américains ont-ils trouvé les lois qui convenaient à leurs peuples ? Pour reprendre une phrase du Libérateur, les cris des hommes sur les champs de bataille et dans les assemblées tumultueuses certifient que non. Aucune des Républiques de l'Amérique latine n'a la Constitution qui lui convient parce que les fabricants de ces Constitutions ont légiféré pour l'homme idéal, l'homme abstrait, en s'inspirant des livres de philosophes et de textes de lois rédigés par des idéologues d'un autre continent tombés eux-mêmes dans ce défaut. Ils ont adopté des Constitutions étrangères non parce qu'elles convenaient à leurs peuples — ce qui, d'ailleurs, eût été impossible — mais parce qu'elles étaient conformes à la doctrine des Droits d'un Homme inexistant. On voit souvent

(1) Considérations sur la France, chap. VI.

des littérateurs et des politiciens de ces Républiques soutenir naïvement que leur Constitution est inspirée de celle de la France républicaine ou des Etats-Unis, mais qu'elle est plus parfaite, parce que les trois Pouvoirs y sont mieux balancés, qu'elle est plus démocratique, plus fidèle aux principes de la Liberté et de l'Egalité — également abstraites. Or, ces Constitutions « parfaites « sont sans cesse violées par le parti au pouvoir ; un parti d'opposition fait une révolution au nom des principes constitutionnels outragés et les viole à son tour dès qu'il a remplacé l'autre.

« Je considère le Nouveau Monde, disait Bolivar en 1828, comme un hémisphère qui est devenu fou, dont les habitants sont attaqués de frénésie et au milieu duquel, pour contenir cette flottaison de délires, on met un gardien avec un livre (la Constitution) à la main pour leur faire entendre leur devoir. »

Mais, de temps en temps, la Constitution effective l'emporte sur la Constitution chimérique écrite sur du papier, les peuples acceptent ou se donnent des présidents que M. Vallenilla Lanz qualifie de « bolivariens » parce que Bolivar, partisan de r « hérédité sociocratique » avant que Comte n'eût trouvé cette expression et n'en eût exposé la théorie, aurait voulu qu'à la tête de chacune des Républiques fondées ou délivrées par lui, il y eût un président à vie et nommant son successeur. Ce

président est un César. Il surgit parfois de la masse populaire, il restaure l'ordre et répare avec une rude et sage autorité les fautes des idéologues et des lettrés qui le méprisent parce qu'il n'est pourvu d'aucun diplôme de docteur. Dans les pays de plaines et de chevaux, il a des caractères particuliers; c'est le caudillo, mot aussi intraduisible que ceux de gaucho et de llanero. Où il y a des chevaux et des plaines, il y eut, et il y aura encore des caudillos.

Il y a de mauvais caudillos comme il y a de mauvais césars. Mais en retournant au « caudillisme », les Américains du Venezuela, de l'Atgentine et de quelques autres Républiques retournent à leur Constitution effective. Ils restaurent la royauté « sous une nouvelle forme », celle qui convient à leurs instincts démocratiques et égalitaires et qui, n'étant pas basée sur le principe de l'hérédité du sang, est plus précaire que l'autre. Le caudillisme se rapproche du césarisme européen, en ce qu'il est la domination d'un souverain porté au pouvoir par la démocratie et revêtu d'une autorité absolue. Le caudillo ne prend pas le titre de souverain, il garde celui de président constitutionnel ; il n'abolit pas la Constitution importée par les idéologues, il l'interprète à sa guise.

Sous le nom de caudillisme ou tout autre, la dictature est, depuis plus de cent ans et sera vraisemblablement longtemps encore, le régime qui

donne à l'Amérique latine tout entière ce que Bolivar désirait pour elle, « la plus grande somme de félicité possible, la plus grande somme de sécurité sociale et la plus grande somme de stabilité politique », même au Chili, où le pouvoir est entre les mains d'une oligarchie de grands propriétaires terriens battue en brèche, d'ailleurs et de plus en plus, par la démagogie et son alliée la Banque.

La loi bolivarienne s'est accomplie presque partout. A l'exemple du Mexique, sous Porfirio Diaz signalé par l'éminent historien et sociologue Gil Fortoul dans une étude que M. Vallenilla Lanz cite et commente, l'auteur de Césarisme démocratique ajoute celui, peut-être plus caractéristique encore, de la République Argentine où, après la chute de Rosas, continua de prédominer, pendant très longtemps, le régime du caudillisme « jusqu'au général Julio Roca, considéré, à cause de ses conditions d'homme d'Etat en un milieu profondément modifié par le développement économique et l'immigration européenne, comme une superstructure du caudillo primitif » ; il fut, durant trente ans, le maître absolu, le pontife de la politique nationale, « mettant en pratique la loi bolivarienne au point de nommer son successeur, en faisant toujours triompher le candidat ojBficiel. C'est ce que les Argentins ont dénommé « postérités présidentielles. »

Le Pérou, un des pays les plus troublés par la

démagogie, a eu des périodes de paix intérieure, de stabilité administrative, de réformes financières et de prospérité économique sous la dictature de trois caiidillos: Santa-Cruz, Castilla et Pierola. Le président Pardo, qui fut l'homme de la réaction des civils contre le militarisme de Castilla, fut aussi un bon chef d'Etat parce qu'il estimait que « la Constitution est lettre morte » et qu'il agissait en conséquence, c'est-à-dire en dictateur.

La Colombie est le pays qui a le plus souffert des sophismes de la fin du xviii" siècle et des Constitutions étrangères ; en moins de quatre-vingts ans, elle a été ravagée par vingt-sept guerres civiles dont une seule, celle 1879, a causé la mort de quatre-vingt mille hommes. Mais elle a eu vingt ans de paix intérieure et de prospérité sous le gouvernement d'un caudillo, Rafaël Nunez, un incroyant, mais positiviste, qui fait appel au clergé pour l'aider à sauver le pays: « Nunez, dit M. Vallenilla Lanz, vit clairement que l'unique tête visible de l'unité colombienne était alors l'archevêque de Bogota parce que là où n'arrivaient pas les ordres du gouvernement national parvenaient ceux du prélat ; et, ne croyant pas ou croyant peu à l'influence divine, il crut aveuglément à celle de l'Eglise catholique et il s'allia à elle pour rétablir dans sa patrie la stabilité et la tranquillité sociale ». En partageant le pouvoir avec la plus haute autorité religieuse, Rafaël Nuiiez brise la Constitution

chimérique et meurtrière et rétablit, dans ce pays où les Indiens sont en majorité, la Constitution antérieure à l'arrivée des conquistadors. Le pouvoir y était exercé par le Zaque, chef séculier, et le Lama, chef religieux. « C'est l'union du Zaque et du Lama, représentés, en plein xix^ siècle, par Nuiîez et rarchevêque Paul, qui vient reconstituer l'organisme de la Nation, dominer l'anarchie, établir l'ordre et s'imposer par-dessus toutes les idéologies constitutionnalistes. »

Le Venezuela où, contrairement à la Colombie, le clergé n'a jamais joué un rôle politique considérable, est, par excellence, la terre des caudillos; il est la patrie du plus grand de tous, le « Khan » Pâez. Précisément parce que la masse de sa population est fortement imprégnée de sentiments égalitaires, depuis des temps immémoriaux, il ne peut trouver la paix intérieure que sous l'autorité d'un César d'origine populaire. Nulle part, plus que là, le césarisme est l'aboutissement nécessaire de la démocratie. Un des meilleurs historiens de notre époque, M. Carlos Pereyra, qui excelle dans l'art de dire beaucoup de choses en peu de mots ou par quelques chiffres, donne, dans sa grande Histoire de V Amérique espagnole, la statistique suivante sur le Venezuela :

« La production qui, en 1830, était de quatorze bolivars par habitant, s'élevait à quarante-huit bolivars en 1875. Après avoir baissé jusqu'à quarante

et un en 1887 et à quinze en 1903, elle s'est élevée à cinquante en 1913. Pourquoi ? Parce que, en 1875, le Venezuela était sous le poids de l'autorité représentée par Guzman Blanco et qu'en 1913, l'homme le plus fort de toute son histoire, Juan Vicente Gomez, était au pouvoir. » Il y est encore, et la prospérité n'a fait que croître depuis 1913.

On croit, généralement, qu'un certain nombre de Républiques hispanoaméricaines, l'Argentine et l'Uruguay entre autres, ont échappé à la nécessité du dictateur ou du caudillo et que le fonctionnement de leur Constitution ne sera plus interrompu par des coups d'Etat et des luttes civiles. Rien n'est moins sûr. Le Nouveau Monde n'est pas à l'abri des mouvements et des tendances qui agitent l'Ancien ; ils y prennent môme des formes inconnues, impossibles en Europe. Le Mexique, par exemple, où plus des trois quarts de la population sont des Indiens et des métis, est, depuis deux ou trois ans, une terre de prodigieuses expériences dont il est surprenant qu'elle n'attire pas davantage l'attention des historiens, des sociologues et des économistes. On assiste à la naissance et au développement d'un nationalisme indien qui se manifeste sur tous les plans de l'activité humaine, y compris celui des beaux-arts. Il ne lui manque qu'un chef prestigieux, qu'il trouvera peut-être,

pour abolir jusqu'aux derniers vestiges des Constitutions chimériques au nom desquelles le xix* siècle a été ensanglanté. La dictature est au Venezuela où elle représente ce que M. Vallenilla Lanz appelle la « Constitution effective » du pays. Elle est en train de s'installer au Pérou. Le Chili même y marche à grands pas, — le Chili qui, depuis plus de cent ans, est proposé en modèle à tous les autres Etats hispanoaméricains et qui, pourtant, a déjà eu un véritable et grand dictateur en la personne de Portales. Loin d'être en régression, le caudillisme — un césarisme national et non d'importation — est en progrès.

En Uruguay et en Argentine, la question indienne ne se pose pas, mais le développement de l'industrie et l'énorme affluence des travailleurs européens y ont amené le péril socialiste et communiste.

Partout, enfin, les besoins de défense et les aspirations vers l'autorité sont les mêmes. Aussi, le mot Démocratie a-t-il cessé, depuis quelques années seulement, d'être un fétiche en Amérique ; le nationaliste Vallenilla Lanz, qui soutient une doctrine démocratique, spécifie qu'il ne lui donne pas le même sens que Rousseau et les révolutionnaires européens.

L'Amérique espagnole n'a pas le choix des moyens de salut. Aucun de ses Etats n'a eu une dynastie royale qu'il puisse rappeler. D'autre part.

aucun ne possède une aristocratie. Or, l'Histoire de tous les peuples enseigne, et Bolivar, le génie, le plus clairvoj'^ant du Nouveau Monde, n'a cessé de dire, qu'une République démocratique est vouée à l'anarchie, surtout en Amérique si elle est basée sur les doctrines révolutionnaires européennes. Il n'y a qu'un moyen d'assurer la paix intérieure et plus d'un siècle d'Histoire américaine le prouve : une dictature à la fois paternelle et forte, positiviste, bolivarienne, d'origine populaire ou qui ait l'assentiment du peuple, ce qu'on appelle au Venezuela : le césarisme démocratique.

Marius André.

Il n'y a pas dans le monde une raison assez forte pour empêcher un homme de science de publier ce qu'il croit être la vérité.

Renan.

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