‹ Césarisme démocratique en Amérique;Chapitre 2 sur 11 · CE FUT UNE GUERRE CIVILE · texte numérisé non relu

CE FUT UNE GUERRE CIVILE

Le seul énoncé du sujet que nous allons traiter a éveillé une certaine curiosité pusillanime chez quelques esprits aussi cultivés que patriotes qui, convaincus de la nécessité qu'ont les peuples de nourrir un idéal et de professer une religion, craignent que je vienne commettre un attentat contre les gloires les plus pures de la patrie en disant et prouvant que la guerre à laquelle nous devons le bien inestimable d'être des citoyens d'une nation, et non des colons, peut être assimilée à n'importe laquelle de nos fréquentes et sanglantes luttes intestines. Soit dit en passant, il n'y a pas de raison d'avoir honte de celles-ci, car les révolutions, comme phénomènes sociaux, sont soumises au déterminisme sociologique dans lequel la faible volonté humaine prend une part très petite, et la guerre a été chez nous, comme dans tous les temps et tous les pays, un des facteurs les plus puissants de l'évolution progressive de l'humanité.

Dire que la guerre de l'Indépendance fut une guerre civile, n'amoindrit en rien la gloire de nos libérateurs : « Toute guerre entre hommes, a dit Victor Hugo, est une guerre entre frères ; l'unique distinction qu'on peut faire est celle de la guerre juste et de ia guerre injuste » ; et, depuis long-

temps, l'humanité considère comme les plus justes des révolutions, celles qui ont pour objet l'émancipation des peuples et l'accroissement de la dignité humaine.

Notre guerre de l'Indépendance eut une double orientation car, en même temps que se rompaient les liens politiques qui nous unissaient à la mèrepatrie, au sein de l'organisme colonial commençait à se réaliser une évolution libératrice qui a duré tout un siècle et nous a amenés à l'état social où nous nous trouvons et qui réclame les deux grands remèdes de tous nos maux : le peuplement pour cesser d'être un misérable désert et rendre effective la démocratie par l'uniformité, et l'éducation pour élever le niveau moral de notre peuple et mettre fin au paradoxe qu'est une république sans citoj'ens. Nous ne savons, en vérité, pourquoi le mérite de l'œuvre des révolutionnaires de 1810 et 1811 et des soldats qui réalisèrent ou consolidèrent l'Indépendance de l'Amérique, serait amoindri par le fait que leurs adversaires furent en majorité Américains. La gloire de Pàez à la Mata de la Miel et au Yagual doit-elle être rapetissée sous prétexte que l'armée royaliste était commandée par le P. lorrellos et Facundo Mirabal ? Les lauriers de Las Queseras pâliront-ils si l'on apprend qu'en ce jour glorieux l'adversaire le plus terrible fut le Vénézuélien Narciso Lôpez, dans cette charge formidable où Randôn, stupéfiant Pâez même, répond aux applaudissements de celui-ci par une <^es phrases

les plus épiques de Thistoire militaire de l'Amérique : « Lorsque je vis Randôn, écrit Pâez, cueillir tant de lauriers sur le champ de bataille, je ne pus m'empêcher de crier : « Bravo, bravissimo, commandant ! — Général (me répondit-il en faisant allusion à une réprimande que je lui avais adressée quelques jours auparavant au cours d'une autre charge contre le même Narciso Lôpez), général, c'est ainsi que se battent les fils de VAlto Llano » (1).

Je crois — et je me base sur l'étude circonstanciée que j'ai faite de notre histoire — que, loin d'être un déshonneur pour nos Libérateurs, le fait d'avoir combattu presque toujours contre les propres fils du pays, donne à leur héroïsme et à leur persévérance une plus grande valeur. Comment pourrait-on expliquer la prolongation de cette guerre, la plus acharnée de l'Amérique espagnole, si nos chefs n'avaient eu à combattre que contre les quinze mille soldats que l'Espagne nous envoya durant tout le cours de la guerre ?

L'indépendance de presque toutes les Républiques de l'Amérique du Sud fut décidée en une grande bataille. A Carabobo on conquit Caracas, mais la guerre, qui durait déjà depuis dix ans, continua dans le reste du pays presque avec la même intensité. Il n'y avait plus d'armées espagnoles ; à peine signalait-on, par endroits, quelque officier expéditionnaire, mais des régions entières persévérèrent dans leur fidélité au roi d'Espagne jusqu'en 1827 avec la révolution d'Augustin Bes-

(1) PÂEZ : Autobioqrafia, p. 182.

canza, et 1829 avec Arizâbalo ; dans ces mouvements étaient compromis une multitude de Vénézuéliens dont nous prononçons les noms tous les jours.

L'entrée en scène des troupes de la métropole au Venezuela n'eut pas l'influence énorme qu'on a crue, et l'on peut dire que rien ne favorisa la cause de la Patrie plus que l'arrivée de l'armée expéditionnaire de Morillo, car on voit clairement comment, dès que les Espagnols vainqueurs de Napoléon ont mis le pied sur notre terre, des patriotes commencent à surgir de ce sol que le cheval de Boves semblait avoir épuisé.

Mais, pour plus de clarté, nous allons montrer avec des chiffres comment l'Espagne ne fît que venir en aide, tard et mesquinement, à la grande majorité des Vénézuéliens qui soutenaient sa cause.

A Maturin, dans la terrible déroute que souffrit Monteverde en 1813, succomba toute la troupe espagnole, peu nombreuse d'ailleurs, qu'il y avait au Venezuela. De 1813 à l'arrivée de Morillo, c'est à peine si 1.500 hommes débarquent sur nos plages, et il faut remarquer que c'est dans cette période que Bolivar réalise sa prodigieuse campagne qui commence à Cùcuta, avec les batailles de Niquitao, Barquisimeto, Bârbula, las Trincheras et Araure, que José-Félix Ribas combat à la Victoria, avec la jeunesse de Caracas, contre les llaneros purs du Guârico ; que Campo-Elias, aussi Espagnol que Boves, combat contre celui-ci, chacun commandant des troupes vénézuéliennes ; que Rafaël Urdaneta soutient le siège de Valencia contre ces mêmes llaneros qui, bientôt, envahissent Caracas, poursuivent rémigration jusqu'à l'Orient, couvrent de

sang et de cadavres les trois cents lieues qui séparent Caracas de Maturin et d'Urica et, après la mort de Boves, reçoivent à Carùpano, sous les ordres de Morales, au nombre de quatre mille, l'armée métropolitaine de Morillo. Dans cette longue période d'une guerre très cruelle, je ne vois autre chose qu'une lutte entre frères, une guerre intestine, civile ; et j'ai beau chercher le caractère international que la légende a voulu lui donner, je ne le trouve point (1).

Il y a un fait digne d'être pris en considération et que je ne suis pas le premier à avoir remarqué. Les hommes qui commandaient les bandes de délinquants de ces années, bien qu'en grande partie insulaires et Espagnols, résidaient depuis très longtemps dans le pays, y avaient exercé des métiers qui les mettaient en contact avec les gens du peu-

(1) Le total des troupes parties d'Espagne à destination de toutes les colonies insurgées de 1811 à 1819 fut de 42.167 soldats de toutes les armes. De 1811 à 1815, environ 1.800 hommes seulement débarquèrent au Venezuela. Des 10.000 qui composaient l'expédition de Morillo, 1.700 allèrent au Pérou et 600 à Puerto-Rico (Mémoire présenté aux Cortes par le ministre de la Guerre, marquis de las Amarillas, le 14 juillet 1820). Pour la même année, d'après les statistiques du ministre de la guerre espagnol, l'armée royaliste, dans toute l'Amérique s'élevait à 95.578 hommes, dont 23.400 seulement expéditionnaires (métropolitains) ; de sorte que le nombre de soldats américains s'élevait à 73.178. Au Venezuela le nombre total était de 12.016 ainsi répartis :

Expéditionnaires 5.811

Vétérans du pays 6.080

Miliciens 125

Total 12.016

Le nombre de chevaux était, au Venezuela, de 6.426 dont 426 seulement avaient été amenés d'Espagne. Il faut tenir compte, en ce qui concerne le Venezuela, qu'à partir de 1816 la plus grande partie des Vénézuéliens qui composaient les armées de Boves et de Yanes avaient passé dans les rangs des patriotes.

pie ; devant l'armée métropolitaine, ils étaient aussi étrangers que n'importe quel llanero du Guârico ou de l'Apure, de Barcelona ou de Barinas. Morillo fit avec finesse la même observation et, parlant du colonel Sébastian de la Calzada, il dit que : « Quoique vaillant, comme il connaissait très bien les provinces, et avait une grande influence sur leurs habitants au caractère et aux mœurs desquels il a su s'adapter, il a été plus utile pour le maniement des grandes réunions de gens du pays que pour le commandement d'une division d'Européens » (1). Calzada était donc un général aussi créole que tous ceux qui ont figuré dans nos guerres civiles, et, comme Calzada, il y en avait beaucoup d'autres qui, attachés au sol vénézuéUen et étroitement unis à ses habitants, luttaient dans cette guerre pour des intérêts et des passions que couvrait alors le nom du roi d'Espagne comme, plus tard, les mêmes passions et les mêmes intérêts ont été couverts par d'autres noms plus abstraits.

Jusqu'en 1815, l'immense majorité du peuple vénézuélien fut royaliste ou gothe, c'est-à-dire ennemie des patriotes (2). L'historien Restrepo qui.

(1) Rodriguez Villa : Biog. de Morillo. t. III, p. 481.

(2) Après la capitulation de Maracaibo, en 1823, s'embarquèrent pour Cuba « plus de mille habitants qui, par aversion pour la cause de l'indépendance, ne voulaient pas se soumettre au gouvernement de la République, »

Restrepo : Historia de la Repûblica de Colombia, t. III. p. 333.

A son passage par Coro à la fin de 1826, Bolivar écrit à Urda-

pour suivre une tactique politique de déclamation contre les cruautés espagnoles, oublie parfois ses propres paroles, se demande avec surprise en relatant les événements de ces cruelles années :

« Pour quelles causes, des rives de l'Unare jusqu'au lac de Maracaibo et de l'Orénoque et du Meta jusqu'aux côtes de l'Atlantique, la plus grande partie des habitants prirent-ils les armes et s'égorgèrent-ils les uns les autres, la supériorité du nombre étant peut-être du côté de ceux qui se battaient pour un roi prisonnier qu'ils ne sonnaissaient pas ? » (1). Et plus loin : « A la fin de 1813, nul patriote ne pouvait habiter dans la campagne ni aller seul par les chemins. Il était nécessaire de vivre dans les villes et les lieux peuplés, ou de marcher unis en groupes armés. »

Le général Rafaël Urdaneta, l'illustre guerrier qui fut, plus tard, président de la Grande Colombie, nous a laissé aussi une peinture effrayante de l'état des villages à cette époque : « D'ici jusque vers Caracas, écrivait-il de Trujillo, il y a autant de voleurs que le Venezuela compte d'habitants. Les habitants s'opposent à leur propre bien et le soldat républicain est vu avec horreur ; il n'y a pas un homme qui ne soit notre ennemi ; ils se réunissent volontairement dans la campagne pour nous faire la guerre. Nos troupes traversent les pays les plus abondants et ne trouvent pas de quoi manger.

neta : « Le reste du peuple est aussi goth qu'avant. On ne s'est même pas approché pour me voir, ils ne reconnaissent que les chefs espagnols (royalistes). Je crois que si les Espagnols abordent à ces côtes, ils soulèveront quatre ou cinq mille Indiens dans cette seule province. »

O'Leary : Mcmorias, t. XXX, p. 300 (Cartas del Libertador).

(1) Ouo. cité, t. II, p. 213.

A leur approche, les villages sont désertés, leurs habitants s'en vont dans les montagnes, emmenant leurs troupeaux et toute sorte de vi\Tes, et le malheureux soldat qui se sépare de ses camarades, pour chercher des aliments est assassiné. »

Eh bien ! ces villages dont parle le général Urdaneta n'étaient pas espagnols ; leurs habitants étaient aussi vénézuéliens que les soldats qui accompagnaient l'héroïque défenseur de Valencia et je ne puis trouver la raison pour laquelle cette guerre ne pourrait être qualifiée de guerre entre frères, de guerre civile (1).

Bolivar même qui mit tant de soins par son décret de Trujillo et ses fréquentes amnisties à établir une profonde séparation entre Vénézuéliens et Espagnols et qui, dans les documents publics, guidé par l'intérêt politique, pairla plusieurs fois de guerre internationale, nous a laissé la preuve la plus évidente de ce que nous venons de dire.

En apprenant, de San Carlos, aux populations vénézuéliennes la victoire d'Araure, il leur dit :

« La bonne cause a triomphé de l'iniquité. La justice, la liberté et la paix commencent à vous combler de leurs dons... Nous avons, pourtant, à

(1) D'après le recensement de 1810, le Venezuela ne comptait que 12.000 Espagnols nés dans la péninsule ou aux Canaries. Quelle ignorance révèle celui qui parle de millions d'Espagnols résidant au Venezuela et de cinquante mille Espagnols aptes à porter les armes ! Les chiffres généralement acceptés par les historiens sont les suivants :

Indiens de race pure 120.000

Esclaves noirs 62.000

Blancs européens et canariens 12.000

Créoles blancs hispano-américains 200.000

Castes mixtes de toutes races 406.000

Total 800.000

déplorer un mal trop sensible : nos compatriotes se sont prêtés à être les instruments des scélérats espagnols. Bien que je sois disposé à les traiter avec indulgence malgré leurs crimes, ils s'obstinent dans leurs délits ; les uns, adonnés au vol, ont établi leur demeure dans les déserts, les autres fuient dans les montagnes, aimant mieux ce sort désespéré que de retourner au sein de leurs frères et se mettre sous la protection du gouvernement qui travaille pour leur bien. Mes sentiments d'humanité n'ont pu contempler sans compassion l'état déplorable où vous vous êtes réduits vous-mêmes, Américains, trop prompts à vous enrôler sous les drapeaux des assassins de vos concitoyens. »

Tels étaient les concepts du grand homme, en plein triomphe, lorsqu'il réalisait sa glorieuse campagne de 1813. Un an après, lorsque, après la série de défaites commencée à la Puerta, il voit succomber la Patrie sous les sabots des chevaux llaneros, désillusionné et violent, il lance, contre ces mêmes localités ennemies de l'Indépendance, cette terrible accusation :

« Si le destin inconstant fit alterner la victoire entre les ennemis et nous, ce fut uniquement grâce à ces Américains qu'une inconcevable démence fit prendre les armes pour anéantir leurs libérateurs et restituer le sceptre à leurs tyi'ans. Il semble que le ciel a permis, pour notre humiliation et notre gloire, que nos vainqueurs fussent nos frères et que, seuls, nos frères triomphassent de nous (1)...

(1) Ces frères, ces compatriotes, dont parlait le Libérateur, étaient les défenseurs du roi d'Espagne, commandés par Boves, Yanes, Morales, etc. ; c'étaient des Vénézuéliens qu'un patriotisme mal compris veut convertir en Espagnols européens pour satisfaire de niaises illusions.

Ne VOUS lamentez donc que sur vos compatriotes qui, poussés par les fureurs de la discorde, vous ont plongés dans cet océan de calamités dont l'aspect seul fait frémir la nature et qu'il serait aussi horrible qu'impossible de vous peindre. Ce sont vos frères et non les Espagnols qui ont déchiré votre sein, répandu votre sang, incendié vos foyers et vous ont condamnés à l'exil. Vos clameurs doivent s'élever contre ces esclaves aveugles qui prétendent vous imposer les chaînes qu'ils traînent euxmêmes. Un petit nombre de succès de nos adversaires a fait crouler l'édifice de notre gloire, la masse du peuple étant égarée par le fanatisme religieux et séduite par l'aiguillon de l'anarchie, »

On a prétendu cacher pour toujours, sous un voile pudique, aux yeux de la postérité, ce mécanisme intime de notre Révolution, cette guerre sociale, sans nous rendre compte de l'énorme transcendance qu'eut cette anarchie des éléments propres du pays, tant dans notre développement historique que dans le sort de presque toute l'Amérique du Sud. Le Venezuela fut, pour cette cause, une école de guerre pour tout le continent.

Si le soulèvement contre l'Espagne avait été unanime ; si tous les centres de la population vénézuélienne avaient levé l'étendard de la révolte en conservant, bien entendu — comme cela se fit dans l'Amérique du Nord, même en pleine guerre — l'organisation sociale de la Colonie, tout autre aurait été l'histoire nationale ; et l'exemple du

Chili suffît à prouver ce que nous affirmons (1). Alors l'Espagne n'aurait pu soutenir la guerre longtemps, deux batailles comme celles de Chacabuco et de Maipô auraient assuré l'indépendance du Venezuela et de la Nouvelle-Grenade, Jamais nos chevaux llaneros n'auraient foulé les hautes cimes des Andes méridionales et notre Libérateur aurait dans l'Histoire, plus ou moins, les mêmes proportions que le général José de San Martin.

Mais tout autre aussi aurait été notre développement social et politique. Car le Venezuela gagna en gloire ce qu'il perdit en éléments de réorganisasation sociale, en tranquillité future et en progrès moral et matériel effectifs. Nous donnâmes à l'Indépendance de l'Amérique tout ce que nous avions de grand ; la fleur de notre société succomba sous le couteau des barbares, et de la classe haute et noble qui avait produit Simon Bolivar, il ne restait, après Carabobo, que quelques dépouilles vivantes qui erraient, dispersées dans les Antilles, et d'autres dépouilles mortelles qui couvraient ce long chemin de gloire de l'Avila jusqu'au Potosi (2).

(1) « Si la Grande-Bretagne avait pu compter au moins sur 40 ou 50.000 hommes attachés à sa cause sur les différents points de notre pays et s'ils avaient possédé la plus grande partie du capital actif et occupé les principaux emplois publics, notre résistance aurait été infructueuse. »

Brackenridge : Histoire de l'Indépendance des Etais-Unis.

Laboulaye, comparant la révolution nord-américaine à la française, écrit : « Ajoutons que cette révolution ne ressemblait pas à la nôtre, car toutes les classes de citoyens étaient d'accord : l'ennemi était un maître étranger qui voulait s'imposer à l'Amérique ; il n'y avait pas d'ennemis intérieurs. La résistance était partout, l'anarchie nulle part. » Etudes sur la Constitution des Etats-Unis, p. 125.

Le Chili est encore gouverné par une oligarchie qui provient de la classe dominante de la colonie.

(2) « Depuis le commencement de la guerre les blancs dispa-

De sorte que, quand le Libérateur revint du Pérou en 1927, il était un homme pour ainsi dire étranger au Venezuela, il lui manquait l'ambiance où il avait vécu, où s'étaient formés son âme et son cerveau. Rien de plus éloquent, rien de plus suggestif que la lettre célèbre écrite de Cuzco à son oncle Esteban Palacios, émigré en Europe dès le commencement de la Révolution, car telles durent être les propres impressions du Libérateur lorsqu'il foula le sol de sa cité natale après les désastres de 1814 :

« Si vous retournez à Caracas, ce sera comme un fantôme qui vient de l'autre vie et vous n'observerez rien de ce qui fut jadis.

« Vous avez laissé une grande et belle famille : elle a été fauchée par une foule sanguinaire ; vous avez laissé une patrie naissante qui développait les premiers germes de la création et les premiers éléments de la société : vous trouverez tout en ruines, tout en souvenirs.

« Les vivants ont disparu : les œuvres des hommes, les choses de Dieu, les champs même ont ressenti la dévastation formidable de la nature.

« Vous vous demanderez : où sont mes parents, mes frères, mes neveux ?

« Les plus heureux ont été ensevelis sous leurs propres demeures (1), et les plus infortunés ont couvert les champs du Venezuela de leurs ossements après les avoir arrosés de leur sang. Pour

raissent peu à peu ; c'est à peine si on en voit quelques-uns dans l'intérieur, et jusque sur la côte l'immense majorité des habitants est composée de nègres et de mulâtres. » (Lettre du général Morillo au gouvernement espagnol). (1) Victimes du terrible tremblement de terre de 1812.

k seul délit d'avoir aimé la justice ! Les champs an osés par la sueur de trois siècles ont été épuisés par une fatale combinaison des météores et des crimes. Où est Caracas ? vous demanderez-vous. Caracas n'existe plus ! »

Et, en vérité, cette Caracas qui avait eu en son sein une des sociétés les plus brillantes de l'Amérique espagnole, ce groupe de femmes enchanteresses qui avaient subjugué le comte de Ségur, ces maisons qui paraissaient l'asile de la félicité, — tout avait été fauché, tout avait été détruit, non par les Espagnols mais par le torrent irrésistible de la démocratie. La liberté proclamée si généreusement, si candidement par les nobles patriciens qui avaient commencé la Révolution, avait pris les formes de cet horrible serpent dont nous parle Macaulay en une belle périphrase.

Lorsque l'âme populaire se sent secouée par une commotion soudaine et violente, elle lance au loin son cri ou son gémissement, comme le tintement d'une cloche qui se répercute dans l'esipace ; mais comme l'alliage du métal qui vibre, le sentiment populaire est toujours impur. La vase où se condensent les sentiments des multitudes a, dans son fond, un sédiment que toute secousse peut faire monter à la surface, couvrant d'une écume de honte la liqueur brillante et généreuse. C'est ce qui se produit dans tous les bouleversements de la nature, cyclones, tremblements de terre, révolutions. Tous les peuples ont souffert cette douloureuse expérience : les hommes qui restent à l'ombre tant que règne l'ordre, se révoltent dès que le frein social disparaît, avec leurs instincts d'assassinat, de destruction et de rapine.

Dans notre guerre de l'Indépendance, la face la plus intéressante pour le sociologue, la plus digne d'étude est celle où l'anarchie de toutes les classes sociales donna Firapulsion au mouvement égalitaire qui a rempli l'histoire de tout ce siècle de vie indépendante.

La lutte entre les patriotes et les Espagnols envoyés expressément de la Péninsule pour soutenir la guerre n'emplit qu'un petit nombre de pages de notre histoire. Les armées de Morillo ne pouvaient en aucune manière affronter, en un territoire et sous un climat comme les nôtres, ces masses héroïques, ces formidables Uaneros qui traversaient à la nage les fleuves les plus larges tandis que les Européens avaient besoin de ponts. A ceux-ci il fallait les aliments auxquels ils étaient habitués et tous les services des armées régulières, alors que les Vénézuéliens mangeaient de la viande sans sel, allaient tout nus et soignaient les blessures avec de la cocuiza (1).

La correspondance de Morillo avec le Gouvernement espagnol est une longue lamentation sur l'abandon où on l'avait laissé ; et c'est, en même temps, un hymne à la valeur et à la constance de nos Libérateurs.

Quatre ans après l'arrivée à la Côte Ferme de cette expédition qui, croyait-on, allait restaurer pour

(1) PÂEz : Autobiografia ; Santander : Apuntamientos hist.

toujours la domination espagnole en Amérique, l'armée de Morillo était réduite à moins du tiers.

« Plusieurs fois, écrit Morillo au ministre de la Guerre, j'ai entretenu V. E. de l'inclémence, pour des troupes européennes, de ce climat et de ces plaines dont la rigueur éprouve si durement la santé du soldat... La traversée fréquente de cours d'eau, des jours entiers passés dans des bourbiers et des marais avec de l'eau jusqu^à la ceinture, l'insuffisante et misérable nourriture du soldat dans les sables ardents du Llano, ont causé de nombreuses et très graves maladies ; nombreux aussi sont les soldats blessés par les morsures des poissons nommés « caribes » et « trembleurs », et beaucoup sont dévorés par les caïmans. Au milieu de tant de travaux et de souffrances, du dénuement et de la misère de quelques corps et de la pauvreté générale de tous, je puis assurer à V. E. qu'on n'a jamais vu une armée accablée par tant de privations ni animée de tant d'ardeur pour soutenir les droits sacrés de son souverain bienaimé. » (1).

« L'infanterie européenne qui vint avec moi à l'Apure, dit-il dans une autre communication à son gouvernement, a été diminuée d'un tiers, en peu de jours de marche, par les fièvi^es et les plaies ; le reste est trop débilité pour continuer, avant quelque temps, de supporter la fatigue, non point tant

(1) Pascual Enrile, envoj'é en Espagne pour solliciter des secours, montre, en juin 1817, au ministre de la guerre l'état désastreux oii se trouvait l'armée : « Il résulte de tout cela que la force principale du général Morillo est dans les gens du pays et que plus de la moitié des soldats amenés d'Europe sont, par mort ou blessures, hors de combat ».

Rodriguez Villa : Ouv. cité, t. III, p. 296 et suiv.

à cause des ardeurs accablantes du soleil et de la marche constante à travers des marais avec de l'eau jusqu'à la ceinture qu'à cause de l'insuffisance de l'alimentation qui n'est jamais que de viande, souvent sans sel, et du manque de toute sorte de ressources. »

Dans la même note, il établit la différence avec les llaneros : « L'équipement ne les gêne pas, puisqu'ils vont tous nus, et les subsistances ne leur donnent aucun souci puisqu'ils vivent sains et robustes uniquement de viande. Ils font des mouvements rapides et heureux qu'on ne peut éviter, si grands que soient les efforts que nos soldats font dans leurs marches. Les llaneros se précipitent à cheval dans un fleuve, avec la selle sur leur tête et la lance à la bouche, et ils passent deux ou trois mille chevaux en un quart d'heure aussi aisément que par un large pont, sans crainte de se noyer ni de perdre leurs armes et bagages. De cette manière ils harassent les colonnes qui les poursuivent en des marches si pénibles qu'on ne peut s'en faire une idée, en peu de jours on perd un grand nombre de soldats qui tombent malades sur ce terrain marécageux. Lorsqu'ils ont constaté ces pertes ainsi que la fatigue et l'inutilité de nos chevaux qui n'ont même pas de lieu où se refaire, les Uaneros viennent nous attaquer ou attendent le combat, comme cela s'est produit le 27 janvier de cette année (1817) dans la savane de Mucuritas où le brigadier La Torre qui les poursuivait depuis Casanare (sur 150 lieues) ne put guère faire autre chose que résister à l'élan impétueux de leur nombreuse cavalerie. »

Malgré tout, l'héroïque soldat soutint trois ans

de plus cette terrible lutte, parce que, durant ce laps de temps, il eut encore à son service des troupes vénézuéliennes. Lorsqu'il résolut de rentrer en Espagne et de laisser à La Torre la responsabilité de la déroute finale, ce fut parce que la désertion des Vénézuéliens ne pouvait plus être arrêtée.

Morillo qui, en 1816, croyait qu'avec ses dix mille Européens il pouvait, après une marche triomphale à travers la Nouvelle-Grenade, assurer la paix de toute l'Amérique, demandait, en 1819, trente mille hommes, sans même être sûr du succès au Venezuela.

Rien de plus naturel, car à la date de la communication que nous venons de citer, il présente la situation des patriotes sous les plus heureuses couleurs: « La Guyane, dit-il, a été approvisionnée à profusion d'armes, de munitions, de vivres, d'équipements et de bâtiments de guerre. Bolivar, après avoir vêtu et armé ses troupes, a encore, selon les renseignements les plus sûrs, des dépôts considérables de tout ce dont il peut avoir besoin et des secours lui parviennent de tous côtés. » Et il donne un détail très intéressant: « Nous avons vu pour la première fois, écrit Morillo, les troupes rebelles vêtues complètement à l'anglaise, et les Uaneros de l'Apure avec des morions et des harnais de la cavalerie britannique. »

Cela nous donne l'occasion de rendre hommage à la probité historique de notre éminent artiste Martin Tovar y Tovar qui, dans son beau tableau de la bataille de Carabobo, présente l'armée patriote revêtue de luxueux uniformes ; on y voit le nègre Primero en dolman rouge, avec des guêtres, et sans souliers. C'est une véritable reconstitution.

Le nègre Primero, cx)mme tout homme primitif, avait un grand amour pour les uniformes brillants. Lorsque Bolivar allait rencontrer, pour la première fois, le générai Pâez, raconte celui-ci, le nègre « recommandait à tous très vivement de ne pas dire au Libérateur qu'il avait servi dans l'armée royaliste ». Cela suffit pour qu'on parlât du nègre à Bolivar avec enthousiasme, mais en ajoutant qu'il tenait énormément à ce qu'on ne sût pas qu'il avait été au service du roi.

Lorsque Bolivar le vit, il s'approcha de lui affectueusement et, après l'avoir félicité de sa vaillance, il lui dit :

— Mais quelle raison vous a poussé à servir dans les rangs de nos ennemis ?

Le nègre regarda les assistants comme pour leur reprocher l'indiscrétion qu'ils avaient commise, puis il répondit :

— Seiïor, la cupidité.

— Comment cela ? demanda Bolivar.

— J'avais remarqué que tout le monde allait à la guerre sans chemise et sans le sou et en revenait avec un uniforme très joli et avec de l'argent dans la poche. Alors, je voulus aussi aller chercher fortune, et, plus que tout, gagner trois harnais d'argent: un pour le nègre Mindola, un pour Juan Rafaël et un autre pour moi. La première bataille que nous livrâmes aux patriotes fut celle d'Araure ; ils avaient plus de mille hommes, comme je le disais à mon compagnon José Félix, Nous étions beaucoup plus nombreux et je criais pour qu'on me donnât une arme quelconque pour combattre, car j'étais sûr que nous allions vaincre. Lorsque je crus que la bataille était terminée je descendis de

mon cheval et j'allai prendre une casaque très jolie à un blanc qui était étendu mort sur le sol. A ce moment arriva le commandant qui criait : « A cheval ! — Comment ! lui dis-je, cette guerre n'est donc pas finie ? — Finie ! Ah ! non. » Des gens accouraient en foule, turbulents...

— Que disiez-vous alors ? demanda Bolivar.

— Je désirais qu'on fît la paix. Il n'y eût pas d'autre recours que la fuite ; je me mis à courir sur ma mule, mais le maudit animal se fatigua et je dus gagner la montagne à pied. Le jour suivant, nous fûmes, José Félix et moi, dans une bergerie pour voir si on nous donnerait à manger ; mais lorsqu'il sut que j'étais de la troupe de Yaiîes, le maître me regarda avec des yeux si méchants que je crus devoir fuir et m'en aller à Apure.

— On dit, interrompit Bolivar, que là vous tuiez des vaches qui ne vous appartenaient pas.

— Eh ! sans cela, qu'aurais-je mangé ? Enfin le Majordome (c'est ainsi que les îlaneros appelaient Pâez) vint à Apure et nous apprit ce que c'est que la Patrie, et que la diablocratie n'est pas une mauvaise chose, et depuis je sers dans l'armée patriote (1).

Cette anecdote est d'une grande signification historique, car elle révèle la mentalité de la majorité des hommes qui, après avoir servi sous les ordres de Boves et de Yanes, commis les crimes les plus abominables, converti le territoire entier du Venezuela « en un vaste champ de carnage », devinrent, avec Pâez, Monagas, Cedeîïo et Zaraza,

(1) PÂEZ : Ouv. cité, t. I.

les héroïques défenseurs de l'indépendance ; elle montre, en outre, quel prestige la cause de la Patrie était en train de gagner au sein des basses classes populaires, gràte aux énormes efforts des patriciens. Déjà la Patrie pouvait offrir à ceux qui abandonnaient les rangs royalistes ce qui constituait pour eux une illusion : un uniforme et un harnais d'argent ; déjà elle pouvait leur ouvrir le le chemin des honneurs en élevant même des esclaves, comme Pedro Camejo, aux plus hauts grades de la hiérarchie militaire.

A partir de 1819, le général Morillo comprend combien l'Espagne perd de son antique prestige. « L'opinion publique, disait-il, a changé d'une manière stupéfiante, même dans les régions les plus dévouées à la cause du roi. » Cette armée « composée en majorité de gens du pays » désertait par milliers. Pourtant le docteur Juan Germân Roscio, en rendant compte au Libérateur des propositions de paix adressées par Morillo aux patriotes, au milieu de l'année 1820, lui dit : « Tant que les Espagnols auront des créoles pour nous combattre, je n'espérerai pas d'autres propositions de paix que celles de Morillo ; tant qu'ils lutteront contre nous à nos propres frais, ils ne changeront pas de système...

« A la prestation de serment à la Constitution espagnole, on leur fit croire que nous nous y soumettrions ; le résultat contraire leur prouve que nous sommes assez forts pour la repousser et conti-

nuer la lutte, ou que nous sommes déjà plus puissants que Morillo et ses commettants, et la conséquence est qu'ils passent dans notre camp...

« ...Si l'abandon de son parti par les créoles continue, l'Espagne est obligée de faire la paix ; sinon, non; car l'Espagne, dans cette guerre, a toujours eu pour force principale celle des créoles guerriers et contribuables. Il le savait bien, cet officier espagnol qui, interrogé par un étranger sur la fin de cette lutte, répondit : « Elle se terminera lorsque nous n'aurons plus de créoles pour nous aider. »

Et lorsqu'il est informé que les royalistes vénézuéliens désertent par milliers, il est encore plus explicite : « De cette manière, nous parviendrons moins tard au terme auquel nous aspirons car l'Espagne nous a fait la guerre avec des hommes créoles, avec de l'argent créole, avec des provisions créoles, avec des moines et des clercs créoles, avec des chevaux créoles, et avec presque tout ce qu'il y a de créole ; et tant qu'elle pourra continuer ainsi et à nos frais, nous n'avons pas à espérer d'elle la paix avec reconnaissance de notre indépendance. » (1).

Il serait fastidieux de continuer et de faire toutes les citations qui prouvent notre thèse. Il suffit d'ajouter que nous avons eu le soin de recueillir, tant au Venezuela qu'en Espagne, plus de trois cents noms de familles vénézuéliennes très distinguées dont les ancêtres soutinrent, par tous les moyens, la cause du roi d'Espagne ou, pour parler

(1) O'Leary : Memorias, t. VIII, pp. 495 et suiv,

plus nettement, combattirent contre les indépendants (1).

C'est pourquoi nous affirmons que cacher le caractère de guerre civile qu'eut la révolution non seulement au Venezuela, mais aussi dans toute l'Amérique espagnole, c'est, non seulement diminuer la taille des Libérateurs, mais encore établir des solutions de continuité dans notre évolution sociale et politique en laissant sans explication pos- .sible les faits les plus transcendants de notre histoire.

La croyance trop généralisée que les soutiens de l'ancien régime surgirent uniquement des classes basses de la colonie, ignorantes et fanatiques, est

(1) Ceux qui, de leur propre aveu, ne connaissent de nos annales que ce qu'ils ont appris sur les bancs ds l'école et s'érigent pourtant en critiques, ne se rendent pas compte de l'opiniâtreté que mettaient Bolivar et les écrivains patriotes à donner à cette guerre civile le caractère de guerre internationale, afin d'obtenir la reconnaissance de la belligérance par les Etats-Unis, l'Angleterre, la Russie et la France et d'obliger l'Espagne à reconnaître l'indépendance.

« Si les Etats-Unis, l'Angleterre, la Russie et la France s'interposent en faveur de l'indépendance, l'Espagne leur montrera les listes et états de sa forée armée en Amérique composée presque entièrement de créoles, elle leur remettia le cens des provinces qui lui obéissent et qui ont juré fidélité à la Constitution ; elle leur montrera le registre des contributions, dons, suppléments, etc., déboursés par les créoles. La majorité des Américains obéissant à l'ennemi est l'obstacle à la reconnaissance de notre indépendance. Les écrivains ennemis insistent beaucoup sur ce point, et eux-mêmes confessent que sans l'aide de cette majorité, nous faire la guerre eût été la ténacité la plus désespérée. »

Correspondance du docteur Juan Germân Roscio avec le Libérateur, dans les Mémoires du général O'Leary, t. VIII, pp. 495 et suiv.

Ces lettres sont de septembre 1820.

absolument erronée. Parmi les royalistes du Venezuela, comme de toute l'Amérique espagnole, figura une multitude d'hommes notables qui restèrent dans le pays, luttèrent sur les champs de bataille, dans la presse, dans les fonctions publiques, aux tribunaux de justice, coopérant avec leur activité, leur talent ou leur argent à soutenir la lutte ; d'autres émigrèrent aux Antilles espagnoles ou à la Mère-Patrie même et ne cessèrent de se montrer fidèles au gouvernement espagnol.

Si des militaires comme les Torrellas, les Iturbe, les Ramos, les Lôpez, les Quero, les Arcaya, Carrera y Golina, Armas, Meserôn, Rubin, Cape, Olavarria, Lizarraga, Ramos, Gorrin, Llamozas, Osio, Cârdenas, Casas, Camero, Inchauspe, Baca, Izquierdo, Illas, les Monagas (de Valencia) et mille autres combattants constituèrent le formidable appui sur lequel l'Espagne compta durant tout le cours de la guerre, une multitude de civils parmi lesquels se signalèrent les docteurs José-Manuel Oropeza, Andrés Level de Goda, Felipe Fermin Paul, Francisco Rodriguez Tosta, Ramôn Monzôn, José de los Reyes Pifial, Juan Antonio Zârraga, Pedro de Echezuria, Tomàs José Hernândez Sanabria, José Maria Gragirena, Juan Vicente Arévalo et avec eux Juan Rodriguez del Toro, Nicolas de Castro, Feliciano Palacios, José Maria Correa, Vegas y Mendoza, Herrera, Mijares, Troconis, Michelena, Rojas, Fortique, Aguerrevere, Quintero, Planas, Bescanza, Blanco y Plaza, Escorihuela, Burgos, Elizondo, Alvarado, Gallegos, Vaamonde, Altuna, Ezpelosin et tant d'autres dont nous avons recueilli soigneusement les noms, constituaient, unis à une multitude d'Espagnols et de Canariens

mariés au Venezuela, y résidant depuis longtemps, commerçants, propriétaires, procureurs et employés dans l'administration, un parti puissant d'où sortirent les conseillers les plus intimes de ISIonteverde, de Boves, de Morales, de Morillo, et jusque de Rosete qui eut pour assesseur le docteur Tosta. C'étaient eux qui dressaient les listes de proscription et de mort, composaient les juntes de séquestres, formaient les municipalités qui protestaient à chaque pas contre l'indépendance (1), réclamaient sur tous les tons l'extermination totale des patriotes ; et beaucoup méritèrent, par la terrible exaltation de leurs passions et l'insatiable férocité de leur haine, le sobriquet de somatenes (2) que leur donnaient les fonctionnaires espagnols euxmêmes.

Par contre, les Espagnols récemment arrivés, ou d'une position sociale élevée, en qui ne pouvaient exister ces passions, lesquelles n'étaient que l'explosion de ressentiments accumulés durant de longues années dans une société comme la coloniale, composée d'éléments hétérogènes, minée par des hostilités latentes ou déclarées et dont l'équilibre se soutenait grâce à l'immobilité et au misonéisme où l'Espagne maintenait ses possessions, — ces Espagnols essayèrent souvent de dominer ces factions exaltées, de chercher des moyens de conciliation avec ceux qu'ils appelaient des insurgés et de

(1) Voir, par exemple, le Manifeste des Provinces du Venezuela à toutes les nations civilisées d'Europe, généralement appelé Manifeste trilingue, parce qu'il fut publié en espagnol, français et anglais, dont tous les signataires sont des Vénézuéliens membres des Conseils Municipaux en 1819.

(2) Heredia : Memorias, p. 220. On surnommait ainsi les goths exaltés.

rétablir l'ordre par l'empire de la justice et l'équité des procédés. Dans leur nombre se distinguèrent des militaires comme Cagigal, Correa, Miyares, La Torre, Urefta que les patriotes mêmes qualifiaient de « généreux et humains » ; des juges impeccables comme Heredia, Vilches, Urcelay, Castro y Gali, qui, tant de fois furent victimes des outrages et calomnies des goths vénézuéliens et des scélérats qui méconnurent leur autorité et, en certaines occasions, prétendirent les assassiner. Bolivar luimême établit cette distinction lorsque, en 1821, s'adressant aux goths de Caracas qui se préparaient à émigrer, il leur dit : « Royalistes ! votre crainte des armes du roi en leurs terribles réactions n'est plus fondée, puisque les chefs espagnols sont les généraux La Torre et Correa, et non plus Boves ni Morales. »

Dans les crimes énormes attribués exclusivement à l'Espagne, la plus grande responsabilité incombe sans aucun doute aux royalistes vénézuéliens et aux Espagnols et Canariens qui, comme Boves, Yaiïes, Morales, Rosete, Calzada, étaient établis dans le pays depuis de longues années, y exerçaient des métiers de la classe basse et avaient naturellement assimilé ses instincts et ses passions. Mais la raison politique a fini par influencer la tradition et l'histoire d'une manière telle que la croyance est presque générale que, dans cette lutte, se détachèrent, tant au Venezuela que dans les autres pays de l'Amérique espagnole, deux partis parfaitement définis : d'un côté, les Américains « qui luttaient pour se libérer de la domination d'une nation étrangère usurpatrice de leurs droits les plus sacrés », et de l'autre, « les Espagnols,

les étrangers, représentants de cette horrible tyrannie, qui luttaient pour maintenir le joug ignominieux ». Et on a toujours cru que, par devoir patriotique, il fallait cacher les véritables caractères de la révolution qui fut, sans aucun doute, la première de cette longue série de luttes civiles qui ont rempli le premier siècle de vie indépendante de toutes ces nations et qui, dans la nôtre, fut l'origine des deux partis politiques qui, sous diverses dénominations et en proclamant les principes abstraits du jacobisme, perpétuaient inconsciemment les haines engendrées dans cette guerre sanglante.

Boves, Morales, Yanes, Rosete, Puig, Antoiianzas, Zuazola, exécrés par la légende et par l'histoire, ne furent ni plus tenaces, ni plus vaillants, ni plus cruels, ni plus funestes à la cause de la Patrie que la multitude de Vénézuéliens roj'alistes qui composaient leurs armées et dont on n'a pu savoir les noms qu'après de minutieuses recherches dans l'embrouillement où les tenaient cachés l'intérêt et la coutume qui persistait à appeler Espagnols tous ceux qui avaient servi dans les rangs royalistes ; même des hommes de couleur apparaissent dans l'histoire avec la qualité d'Espagnols et le titre de Don.

Par nécessité, devaient être Espagnols et Canariens les auteurs de ces épouvantables attentats que Bolivar et Muiîoz Tébar dénoncèrent, de lenr brillante plume, devant le monde, en la funeste année 1814. Mais Caracas et Cumanâ auraient acclamé Boves pour délivrer leur cou du couteau insatiable du Caraquène Népomucène Quero et du Cumanais Miguel Gaspar de Salaverria ; et Anto-

nanzas s'appuya sur les raisons les plus justifiées pour accuser devant la Régence d'Espagne le docteur Andrés Level de Goda qui, comme gouverneur civil de Cumanâ, avait commis de tels excès contre ses compatriotes que, « en comparant son administration avec celle d'Antoiïanzas, celui-ci paraissait un homme juste et un soutien des lois » (1).

Les qualificatifs d'espagnol et de patriote n'apparaissent que dans les documents officiels. Goth fut le nom du parti royaliste au Venezuela comme dans presque toute l'Amérique, et on continua d'appeler goths, chez nous, les anciens royalistes qui, grâce aux nombreuses amnisties de Bolivar, se rallièrent au drapeau de la Patrie et prirent une part active à la vie politique dès les premières commotions de la Grande Colombie. Rien de plus naturel, rien de plus humain que ces hommes aient apporté dans les luttes politiques de la patrie émancipée, les ressentiments, les haines, les passions et soifs de vengeance engendrés durant la cruelle guerre de l'Indépendance.

(1) Restrepo : Hisloria de Colombia, t. II, p. 115.

Et aux pages 267 et 281 du même ouvrage :

« Les mémoires de cette malheureuse époque assurent que Quero se montra plus cruel que Boves lui-même qui se laissait influencer par les conseils de quelques rojalistes probes comme les Joves, Navas Espïnola et José Domingo Duarte ; aussi son départ subit de Caracas fut-il considéré comme un grand malheur.

« Les jours suivants le massacre fut continué par le gouverneur que Boves avait nommé, Miguel Gaspar Salaverrîa, de Cumana. Celui-ci fut l'assassin féroce de ses compatriotes. »

Car ce fut naturellement sur les royalistes exaltés que s'exercèrent les représailles des patriotes aux jours sanglants de la Guerre à mort. Non seulement Espagnols et Canariens succombèrent au fil de l'épée inexorable de 1814, malgré les termes précis du décret de Trujillo ; mais aussi avec eux, dont la plupart étaient mariés au Venezuela, tombèrent de nombreux Vénézuéliens.

Combien de familles dont les noms figurent dans les luttes ci\'iles de la République, furent blessées dans leurs affections et atteintes dans leurs intérêts par les terribles représailles de cette épouvantable époque ! Combien émigrèrent vers des plages étrangères en emportant dans le cœur les souvenirs indélébiles de ce drame de mort et d'extermination, soumises — de la même manière que les familles patriotes — aux horreurs de la misère à laquelle les condamnaient la confiscation et la destruction de leurs propriétés !

Que l'on considère, en outre, que, dans les massacres de 1814, selon tous les historiens, « l'épée frappa indistinctement l'innocent et le coupable et que, dans ses desseins inscrutables, la Providence avait disposé que le même sort écherrait au paisible et inofîensif citoyen qu'au criminel qui mériterait une aussi terrible fin « (1). Eveillés à la vie au milieu de ces immenses douleurs, éduqués dans l'horreur et la haine que devaient inspirer les auteurs de ces mesures fatales prises dans l'intérêt d'une cause politique considérée par leurs pères comme un délit contre le roi et contre les princi-

(1) O'Learv : Ouv. cité. t. I, p. 192.

pes les plus sacrés de la société, beaucoup d'hommes se formèrent qui, lorsque le territoire vénézuélien sera définitivement indépendant, reviendront à l'appel de leurs anciens foyers, profiteront des lois d'amnistie et des préceptes de la Constitution qui accordait « l'égalité des droits » à tous les natifs sans tenir compte des opinions passées, mais porteront semées dans l'âme toutes les forces des traditions de famille, les haines et les ressentiments qui perpétueront la division et l'anarchie. Juan Vicente Gonzalez précise avec son génial talent toute la transcendance qu'eurent nécessairement ces faits dans les commotions qui agitèrent longtemps la vie nationale : « Pourquoi, s'écrie-t-il, proscrire une multitude d'hommes laborieux et de bonnes mœurs, qui fécondaient les champs, alliés à des familles vénézuéliennes, étaient pères de compatriotes nôtres, lesquels allaient être nécessairement les ennemis de ceux qui immolaient les auteurs de leurs jours ? N'était-ce pas une terrible alternative que de placer le Vénézuélien, fils d'un Espagnol, entre la patrie et ses parents et risquer de faire de lui un parricide dans un cas ou dans l'autre ? Faire de l'acte de naissance un titre à la mort, proscrire pères, oncles, parents, n'était-ce pas semer la discorde dans les familles, rompre les liens les plus saints, détruire le respect, préparer les jours que nous traversons ?... Pure de sang, la révolution par son héroïque amour de l'humanité ne nous aurait pas légué le présent » (1). Gonzalez écrivait cela en présence d'événements qui avaient

(1) Biografia de José Félix Ribas, pp. 59 et 61.

leur origine dans la guerre civile de l'Indépendance, et en constatant que la course des années ne faisait qu'aviver les haines nées de cette guerre. N'obsersait-il pas, en effet, que, presqu'un demisiècle après la Guerre à mort, figuraient dans les deux partis en opposition les mêmes noms que ceux de la grande lutte ? D'un côté les Goths : Torrellas, Rubin, Capô, Baca, Gorrin, Cârdenas, Uncein, Ramos, Casas, Camero, Illas, Quintero, Quintana, Vegas, Rivas et la majorité des noms du royalisme ; de l'autre côté, les patriotes, libéraux, fédéraux : Urdaneta, Briceno, Arismendi, Monagas, Pulido, Ayala, Alcântara, Sotillo, toute la légion des descendants des Libérateurs et des Patriciens civils ; les exceptions étaient rares dans l'un et l'autre parti.

Ce furent les royalistes, militaires et civils, et leurs descendants immédiats qui, unis aux patriotes adversaires de Bolivar et opposés à l'union colombienne, constituèrent le parti puissant qui, à partir de 1822, s'empara de la presse et des municipalités dont ils firent, comme sous l'ancien régime, les interprètes et défenseurs de leurs intérêts et de leurs passions, en commençant par protester contre la Constitution de Cùcuta. En 1825, ce parti accuse Pâez, qui jusqu'alors était resté plus ou moins fidèle à Bolivar et au gouvernement de Bogota, à cause de l'exécution de la loi des milices, puis se rallie à lui, un an plus tard, lorsqu'il se prononce contre la Constitution et méconnaît l'au-

lorité du vice-président. Le même parti maintiendra le Venezuela dans un état de constante agitation en proclamant les principes politiques les plus opposés, en intervenant dans les élections pour faire élire ses candidats au Congrès, en s'emparant des tribunaux de justice, des préfectures ; enfin, avec Pâez, à sa tête, il suscitera le mouvement éminemment populaire de dissolution de la Grande Colombie, pour fonder, sur des bases absolument opposées aux idées réactionnaires du parti bolivarien dans les derniers jours de la Colombie et aux tendances naturelles des Libérateurs à la suprématie, la République centro-fédérale de 1830. Ce fut la première fusion qui se réalisa au Venezuela, une courte trêve dans la lutte des partis, puis, comme conséquence immédiate, la réaction violente des patriotes, avec les révolutions de 1831 et 1835. Ce furent les royalistes, avec la collaboration de quelques-uns de leurs anciens adversaires qui, maîtres du gouvernement de la République, prétendirent faire revivre les disciplines traditionnelles, les forces conservatrices de la société presque disparues dans le mouvement tumultueux et ochlocratique de la révolution et établir, contre les principes constitutionnels et en prenant le nom d'amis de l'ordre, une espèce de mandarinat basé principalement sur une oligarchie caraquène de « boutiquiers enrichis prenant des attitudes de personnages » ; ils poussèrent l'énergie et l'audace jusqu'à commettre l'erreur de substituer à Pâez, pur représentant de la révolution sociale victorieuse, le docteur José Maria Vargas qui, au milieu d'un peuple militarisé, n'avait d'autres prestiges que ceux de la science et de la vertu, et à qui les patriotes intran-

sigeants et orgueilleux donnaient le nom très mérité de goth.

Les historiens qui n'ont pas observé avec attention les diverses étapes de notre évolution politique et sociale et n'ont pas tenu compte du fait que la Révolution de l'Indépendance fut en même une guerre civile, une lutte intestine entre deux partis composés de Vénézuéliens appartenant à toutes les classes sociales de la colonie, ne peuvent pas comprendre la véritable signification, l'origine précise du qualificatif de goth qui désigna les royalistes et fils de royalistes qui entourèrent le général Pâez à partir de 1826 (1).

(1) En cette même année, le général Pedro Briceno Méudez écrivait à Bolivar :

« En ce qui concerne l'opinion publique, je crois que nous n'avons quelque chose à craindre que de la part des goihs parce que c'est le parti dominant. »

O'Leary : Correspondencia. t. VIII, p. 232.

Le général Urdaneta écrit au général Pâez en lui reprochant sa rébellion contre le Gouvernement de Bogota :

« N'en doutez pas, mon camarade, vous êtes entouré de Goths et de scélérats. Je vous renouvelle ma prière et j'appelle encore votre attention sur la dernière démarche des Goths ; c'est un fait que nous sommes environnés d'espions qui travaillent à nous diviser. Sera-ce possible qu'involontairement vous contribuiez à leur rendre ce service ? »

Oiw. cité, t. VI, p. 137.

Goth ne signifia jamais en notre jargon politique, ni docteur, ni propriétaire et encore moins blanc et aristocrate, comme on l'a cru à tort. On appela goth l'ancien roj-aliste et ses descendants, quelles que fussent leur condition sociale, leur fortune, la couleur de leur peau et leurs principes politiques. On qualifia aussi de goths les anciens patriotes et leurs descendants qui, individuellement, et par conséquences naturelles de la politique, s'unirent à leurs anciens adversaires dans les luttes civiles postérieures. De même, et pour des raisons semblables, on appela libéraux certains descendants de royalistes qui individuellement s'unirent aux anciens patriotes à partir de 183.'). Ces exceptions, dont nous ferons mention dans un autre chapitre, ne font que confirmer l'existence en pleine République des deux mêmes partis antagonistes qui combattirent durant la guerre civile de l'Indépendance, ce qui anéantit le faux concept de la création d'un parti libéral, en 1840.

La signification politique de la bataille de Carabobo et son influence sur l'évolution interne du Venezuela n'ont pas encore été appréciées dans toute leur importance. Le splendide triomphe de Pâez, qui nécessairement décida le Libérateur à lui conférer le commandement suprême de la région centrale du Venezuela, fut une singulière fortune pour ces temps. Pâez était le seul homme capable de contenir, par son autorité et son prestige, les hordes de llaneros disposés à chaque instant à répéter, sur les populations sédentaires, les mêmes crimes qu'en 1814 ; il était aussi le seul qui, par suite de circonstances spéciales, pût être une sorte de Providence pour les nombreux éléments royalistes qui, jusqu'à la dernière heure, combattirent contre la Patrie. Déjà le nom du grand caudillo devait être sympathique à ce parti pour sa conduite envers les anciens subalternes de Boves et de Yanes qu'il avait su attirer, avec une rare sagacité, dans les armées de l'Indépendance. Désormais, dans le commandement du Venezuela, il se convertit en protecteur de l'élément civil, en défenseur des somatenes, des émigrés, et il ira jusqu'à désobéir au gouvernement de Bogota en s'opposant à l'exécution du décret de 1823 qui ordonnait d'expulser du pays les adversaires de la cause de l'Indépendance. Pâez n'avait pas pris part aux sanglantes tragédies de 1814, son nom n'était associé à aucun de ces faits qui engendrent des haines et des vengeances inextinguibles, et il était, par conséquent, le mieux désigné pour unifier sous son autorité tous les groupes qui avaient perdu l'espoir de voir restaurer l'ancien régime, mais qui forcément apportaient dans la politique toutes

leurs passions contre les indépendants, leurs principes de conservation sociale, leurs ambitions de dominer, dans une patrie qui, s'ils ne l'avaient pas créée, n'en était pas inoins à eux et qu'ils ne pouvaient cesser d'aimer avec la même ferveur que leurs adversaires. Ils avaient été patriotes à leur manière et, en luttant pour l'Espagne, ils avaient cru sincèrement défendre une cause juste. N'y a-t-il pas, encore aujourd'hui, des personnes qui afïiirment que la révolution de l'Indépendance fut prématurée ?

Sans étudier avec un critère libre de préjugés tous les antécédents que nous avons cités ; sans appliquer à notre copieuse documentation les méthodes établies par les maîtres de la science, il est absolument impossible d'expliquer la réaction antibolivarienne, de laver le peuple vénézuélien de la tache d'ingratitude dont l'ont marqué les historiens superficiels et d'exposer les raisons essentiellement humaines de cette explosion de haines qui se déchargea sur le Père de la Patrie ; et, enfin, d'étudier, d'accord avec le déterminisme sociologique, l'origine et le développement nécessaire et fatal de tous les germes anarchiques qui surgirent, comme des ivraies vénéneuses, des ruines de la discipline sociale de la colonie, et qui ont influé d'une manière si puissante sur tous les événements de notre vie nationale.

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