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LES PARTIS HISTORIQUES

Nos partis historiques, qui naquirent avec la guerre civile de l'Indépendance, parce que, dès lors, la population urbaine du Venezuela se divisa «n deux camps, celui des goths et celui des patriotes, qui, après l'établissement de la République, s'appelèrent goths et libéraux, n'ont professé de doctrines politiques définies que lorsque les uns soutenaient la cause du roi d'Espagne et les autres luttaient pour l'Indépendance.

Les goths, commerçants en majorité, lettrés et bureaucrates, avaient dû nécessairement soutenir le régime colonial, les uns pour conserver leurs places, les autres pour accroître leurs prérogatives absorbées presque complètement par le « mantouanisme » (ou patriciat) révolutionnaire, et les premiers afin de perpétuer le monople auquel ils devaient leur prospérité, car c'est un fait bien connu que le commerce colonial du Venezuela se développa grâce à la célèbre Compagnie Guipuzcoane qui fit disparaître la libre exportation des produits naturels, établie depuis un temps immémorial entre les ports vénézuéliens et ceux de Veracruz, des Canaries et des Antilles étrangères ; cette

Compagnie enrichit en peu de temps l'aristocratie territoriale, absorba complètement la société monopolisatrice et, quelques années plus tard, le commerce de Cadix si opiniâtre et puissant et qui, adversaire de l'Indépendance du Venezuela, organisa à ses frais l'expédition commandée par le général Morillo en 1815. « Jamais, dit Heredia, n'était partie d'Espagne pour l'Amérique une expédition plus brillante et plus nombreuse ; c'était le dernier effort des commerçants de Cadix par l'intermédiaire de la Junte de remplacements qui paya tous les frais. »

A travers tous les événements de notre histoire, on peut observer la continuation de cette lutte entre agriculteurs et commerçants. Lorsque la guerre de l'Indépendance fut terminée et que les derniers espoirs de restaurer l'ancien régime furent perdus, les goths ou royalistes, qui étaient passés presque tous dans les rangs patriotes, protégés par les lois constitutionnelles qui accordaient l'égalité des droits à tous les habitants nés sur le territoire, d'abord de la Grande Colombie, puis du Venezuela, quelles que fussent leurs anciennes opinions, se réfugièrent à l'ombre de Pâez, le puissant caudillo, et, unis aux patriotes ennemis de Bolivar et de l'Union colombienne, ils entrèrent comme facteurs dans tous les événements qui eurent pour conséquence la dissolution de la Grande République et la réorganisation du Venezuela.

Mais il était humainement impossible, pour les hommes qui, durant vingt ans, s'étaient entredéchirés dans une des plus terribles guerres qu'enregistre l'histoire, d'oublier leurs haines profondes par le simple fait d'une transformation politique ;

et la lutte continua, formidable, sous l'impulsion des mêmes causes lointaines, modifiées naturellement par la disparition de l'Espagne comme élément de combat, et sous la poussée des classes populaires auxquelles la Révolution avait ouvert le chemin de l'ascension politique et sociale. La haine, exaspérée par la cruauté et la prolongation de la guerre avec tout son cortège de fusillements, de prison, de confiscations de part et d'autre, passa, comme un héritage inaliénable des pères aux fils (1) ; et lorsque les classes populaires entraînées par leurs instincts d'assassinat et de pillage, continuaient de parcourir l'immense étendue de nos plaines en commettant les mêmes crimes dont elles avaient l'habitude et qui sont caractéristiques des peuples pasteurs sous toutes les latitudes, crimes légitimés en quelque sorte maintenant par les prédications du. jacobinisme créole, — dans les villes, les deux partis antagonistes, changeant de drapeau et se déguisant sous des manteaux constitutionnels, s'acharnaient à la tâche funeste de transplanter d'Europe et des Etats-Unis les doctrines politiques les plus avancées sans jamais penser aux possibilités de leur application.

Les goths, comme pour effacer le souvenir de leur lutte en faveur de la domination espagnole, exagéraient en théorie leurs principes radicaux et disputaient à leurs adversaires le qualificatif de

(1) Au Venezuela, en général, on naissait golh ou libéral selon que l'ascendant avait été roj^aliste ou patriote ; et non seulement les qualificatifs étaient traditionnels, mais encore les couleurs respectives des partis étaient les mêmes que celles des deux armées du temps de la guerre.

libéraux. Ceux-ci, en majorité, n'avaient pas appartenu, comme on l'a cru, à l'aristocratie coloniale presque disparue dans la bourrasque de la Révolution et dont les rares survivants étaient dans la misère. C'étaient, comme nous l'avons dit, les représentants de la bourgeoisie, de la classe moyenne de la colonie, constituée principalement par une oligarchie de boutiquiers favorisés par la Constitution de 1830 qui n'avait accordé les droits électoraux qu'à ceux qui avaient des revenus ; cela facilita l'audace inconcevable d'appliquer à Pâez, chefné de la nation, le principe exotique de l'alternance républicaine en nommant, pour lui succéder à la présidence de la République, le docteur José Maria Vargas, suspect, avec raison, de royalisme, pour avoir résidé à Puerto-Rico pendant les temps les plus cruels de la guerre. D'autre part, en s'appuyant sur les doctrines économiques de l'école libérale de Manchester, ils réagirent contre la législation coloniale qui fixait l'intérêt de l'argent et poursuivait l'usure comme un crime, en sanctionnant la célèbre loi du 10 avril 1834 sur la liberté de contrats dont l'exécution causa des émeutes et contribua à fomenter l'opposition au gouvernement, cai* cette loi, favorisant le capital, donnait au commerce et, par conséquent, aux goths, une prépondérance beaucoup plus grande qu'à l'époque coloniale. En même temps, étaient votées les lois les plus rigoureuses : contre le vol de bestiaux coutumier chez les llaneros, contre les conspirateurs sans considérer que le premier conspirateur avait été Pâez lorsqu'il se révolta contre le gouvernement colombien et que la République même du Venezuela était née d'une conspiration contre ce gouvernement. (Nous

prenons ce concept de conspiration dans le sens purement légal et abstrait, car dans le concept historique et sociologique, les Révolutions de 1826 et 1830 étaient parfaitement justifiées). Toutes ces lois, qui avaient pour sanction la peine de mort, furent appliquées rigoureusement et avec la plus grande fréquence, car dans la période de 1830 à 1847, nommée à tort conservatrice, il n'y eut pas un seul jour de paix au Venezuela. Des groupes de bandouliers infestaient les déserts, assaillaient les bergeries et les villages des llanos comme aux temps coloniaux ; et dans la Gaceta de Venezuela on peut lire des comptes rendus de procès et des sentences dont nous ne savons pas pourquoi ils n'ont jamais été allégués par les libéraux dans leur campagne contre le parti goth. On y voit que ce n'étaient pas seulement des Uaneros qui composaient ces bandes; beaucoup étaient des ouvriers, des artisans, des agriculteurs sans travail accompagnés d'une multitude d'esclaves et d'affranchis qui fuyaient leurs maîtres, lesquels voulaient les soumettre à des juges et à des autorités qui, surtout dans les provinces llaneras, violaient constamment la loi d'affranchissement en faveur des propriétaires.

ïl faut observer, en outre, que la justice coloniale n'avait jamais été ni pu être rigoureuse au Venezuela. Malgré l'abondance des délinquants, rares furent les exécutions capitales, et il n'y eut dans aucune localité un bourreau officiel. Depuis les temps les plus reculés, les bergeries les plus éloi-

gnées avaient été un lieu de refuge sûr pour tous ceux qui fuyaient la justice. Pâez même fut un de ces fugitifs. Maintenant, au milieu de cette anarchie engendrée par la guerre et par l'impunité à laquelle les patriotes avaient dû forcément se résoudre pour gagner des prosélytes, l'application rigoureuse de ces lois devait être considérée par le peuple comme une iniquité, comme une épouvantable injustice. « Un délit généralisé, a dit Tarde, devient vite un droit. » Pâez môme avait autorisé le vol de bestiaux lorsqu'il autorisa les llaneros à se payer eux-mêmes leurs soldes militaires sur les troupeaux appartenant aux royalistes. Et eux, naturellement, qualifièrent de royalistes tous ceux à qui on pouvait voler quelque chose, comme au temps de Boves et autres bandits, ils avaient dénommé blancs et patriotes tous les propriétaires. La révolution de Farfân, comme on l'a vu et d'après la propre déclaration du gouvernement, n'eut d'autre origine que les coups de verge appliqués par un juge à un neveu de cet héroïque soldat, conformément à la loi contre le vol. La révolte de Rangel, en 1846, eut une cause semblable.

Nous répétons que l'impunité de tous les délits dut être la règle de la Révolution de l'Indépendance, car ce n'est que par ce moyen qu'elle pût arracher au royalisme la popularité dont il jouit chez les llaneros jusqu'au jour où le général Morillo voulut les soumettre à la rigoureuse discipline de l'armée métropolitaine. Ce n'était pas seulement la vie qu'on garantissait aux Vénézuéliens « si coupables qu'ils fussent » — d'après le décret de Trujillo qui n'a jamais été interprété dans son sens politique élevé — mais, grâce aux amnisties répétées, promi-

ses et accordées par le Libérateur en faveur des plus cruels des hommes qui avaient commis tous les crimes sous les ordres de Boves, Yafies, Rosete, etc., on les accueillait dans les rangs indépendants où ils entraient avec les grades qu'ils avaient conquis dans les journées les plus épouvantables de la Guerre à mort. Nous avons déjà cité une multitude de noms qui figurèrent dans les luttes civiles postérieures.

Dans un état social semblable, avec des hommes habitués à tous les périls, ayant participé à une longue guerre semée d'héroïsmes, connaissant déjà le chemin par où Pâez et tant d'autres de leurs compagnons étaient parvenus au sommet des honneurs, sans avoir jamais été soumis à une autre discipline que celle du caudillo lorsque, de pasteurs, ils se convertissaient en guerriers, — quel respect pouvaient leur inspirer ces lois opposées à ce qu'ils croyaient être leur droit ou les acquisitions de leur lance, comme disait le Libérateur ? De là naquit naturellement l'impopularité du gouvernement goth et, par conséquent, le prestige de l'opposition libérale : d'où « la haine et l'horreur de l'oligarchie » qui fut, en 1846, le credo de Zamora, de Rangel, de Calvareiïo et de tous les guerrilleros qui acclamèrent le parti libéral et, en 1859, la Fédération.

Tel devait être et tel était nécessairement le critère, la conscience sociale d'un peuple demi-barbare et militarisé où le nomade, le llanero, le bédouin l'emportait par le nombre et par la force de son bras. Seule, l'action du Caudillo, du Gendarme Nécessaire, pouvait être efficace pour maintenir l'ordre. Le Venezuela restait dans la situa-

tion que Fernando de Penalver décrivait au Libérateur, en 1826 :

« C'est une vérité que personne ne peut nier que la tranquillité dont a joui le Venezuela depuis que nos armes l'ont occupé a été due exclusivement au général Pâez ; il est également vrai que si celui-ci s'éloignait du pays, nous serions exposés à une explosion, car pour que ce malheur se produise, il ne manque que d'appliquer les mèches à la mine. » Mais l'influence et le pouvoir du général Pâez, conquis dans les campements par ses grandes qualités de guerrier et de caudillo, avaient été débilités par l'acharnement des lettrés de l'époque, inspirés de doctrines purement spéculatives alors tant en vogue, à mettre des entraves à un pouvoir personnel qui n'était que l'expression concrète des instincts politiques de notre peuple. Sous l'influence de ces mêmes abstractions et voyant dans l'armée régulière une base du despotisme, ils poursuivirent et détruisirent ces légions héroïques qui avaient fait l'indépendance de l'Amérique, et permirent que les tribunaux de justice, composés presque tous d'anciens royalistes, leur arrachassent, en faveur des anciens maîtres, les propriétés que la Patrie leur avait données en récompense de leurs services. C'est sur Pâez, chef du gouvernement, que tombait forcément toute la responsabilité de ces faits qui détruisirent le prestige et le respect dont il jouissait chez ses anciens compagnons.

L'autorité de Pâez, comme celle de tous les caudillos de l'Amérique espagnole, était fondée sur la suggestion inconsciente de la majorité. Notre peuple peut être considéré comme un groupe social instable d'après la classification scientifique, car il

était alors, et il est même encore, dans la période de transition de la solidarité mécanique à la solidarité organique qui est le degré où se trouvent aujourd'hui les sociétés légitimes et stables ; il se groupait instinctivement autour du plus fort, du plus vaillant, du plus sagace, autour de qui l'imagination populaire avait créé la légende qui est un des éléments psychologiques les plus puissants du prestige, et il attendait de lui la protection la plus absolue et l'impunité la plus complète de ses délits habituels.

Il faut remarquer aussi que toutes les lois politiques d'un radicalisme outrancier qui tendaient à nous éloigner des formes dictatoriales, sans qu'on prît en considération le milieu anarchique où on prétendait les implanter, étaient en même temps inspirées par une réaction contre le parti bolivarien qualifié de monarchiste, de théocratique, de prétorien, parce que, au milieu de l'anarchie qui, comme un ouragan, se déchaînait par toute l'Amérique, menaçant de détruire l'œuvre de l'Indépendance encore sans racines profondes dans la conscience publique, — le Libérateur et beaucoup des plus hauts représentants de cette cause, conscients de leur responsabilité devant l'Histoire, avaient essayé, par tous les moyens, d'instaurer l'ordre ; et, comme dans tous les cas d'extrême gravité, ils en avaient appelé à des remèdes héroïques qui étaient vraiment contraires à l'idéalisme républicain, à l'esprit démocratique de la Révolution, aux principes politiques considérés alors comme générateurs infaillibles de la félicité humaine.

Lancés sur ce chemin, alors qu'on avait le plus besoin d'une main de fer capable de réprimer le banditisme et d'intimider les démagogues qui, pour gagner la popularité, paraphrasaient les doctrines abstraites des philosophes européens de la politique, les hommes dirigeants, imbus aussi des mêmes idées, en arrivèrent à annuler complètement l'action de l'Etat en invoquant la doctrine du laisser faire, laisser passer, qui fut le credo de Soublette, non seulement en économie, mais aussi en politique, sans comprendre que cette doctrine « de la concurrence illimitée et sans frein » si funeste, même dans les sociétés bien constituées — comme l'afiSrme Spencer — parce qu'en elle ressuscitait sous une nouvelle forme la vieille théorie de Hobbes, de la lutte de tous contre un, et que, dans notre milieu, sa seule conséquence était de donner une sanction absolue à l'anarchie populaire qui allait continuer de causer tant de désastres.

Ce n'était pas que les libéraux gagnassent de la popularité avec leurs doctrines dissolvantes; le mal était que les goths, annulant dans leur inconscience l'action du caudillo, « appliquassent les mèches à la mine » pour produire l'explosion que Penalver redoutait en 1826. Prétendre remplacer le prestige personnel du caudillo, unique institution possible dans notre peuple, unique ressort puissant d'ordre social, par le prestige impersonnel de la loi, de lois qui n'étaient pas l'expression concrète des nécessités ni de l'état social, qui ne correspondaient pas à des conditions de fait, ni

aux modalités propres de l'ambiance, ni aux mœurs nationales, — ce fut le comble de l'imprévoyance et de l'aveuglement.

La tendance de tous les écrivains et hommes politiques de l'époque était de restreindre, limiter ou annuler le pouvoir du caudillo (1). Les goths au gouvernement, comme les libéraux dans l'opposition, cherchaient par divers chemins les moyens d'en finir avec ce qu'ils appelaient le personnalisme. Mais ni les uns ni les autres n'arrivèrent à comprendre qu'en fomentant l'anarchie et en perpétuant l'état de guerre civile, ils ne faisaient chaque fois que rendre plus nécessaire le Gendarme et, comme conséquence, la soumission absolue et l'obéissance aveugle. Il est curieux d'observer l'aveuglement avec lequel tous travaillaient contre les fins même qu'ils se proposaient d'atteindre. Ils ne tirèrent même pas de la chute du docteur Vargas renversé par une simple mutinerie, l'expérience qui aurait dû les mettre en garde contre le

(1) Un des fondements les plus puissants de l'opposition libérale en 1840 était le pouvoir exercé par le général Pâez durant vingt-cinq ans, sans qu'on pût comprendre que cette influence décisive n'était et ne pouvait être l'œuvre exclusive de la volonté du grand Caudillo mais l'expression concrète des instintcs politiques du peuple vénézuélien. Et il est curieux d'observer que les arguments d'Antonio Leocadio Guzmân contre l'autocratie de Pâez furent les mêmes que, plus tard, goths et libéraux employèrent contre l'autocratie du général Guzmân Blanco, aveuglés aussi par le préjugé de l'alternance ou se basant sur ce principe transplanté pour couvrir des ambitions de personnes et remplacer un autocrate par un autre après l'inévitable période d'anarchie qui précède presque toujours, dans presque toutes les Républiques hispano-américaines, le gouvernant eflFectif, le « Gendarme Nécessaire », capable, par la supériorité de son caractère et la force de son bras, d'imposer la paix et de faire progresser la société. Le Mexique, après la chnte de Porfirio Diaz, est l'exemple le plus récent et le plus éloquent de cette vérité.

dogmatisme constitutionnaliste. Ils croyaient peutêtre sincèrement que Pâez, en se dépouillant de l'investiture présidentielle, s'était dépouillé aussi du pouvoir qui émanait de la Constitution effective du pays ; mais à peine eurent-ils compris la débilité du régime qu'ils avaient voulu implanter, qu'ils coururent implorer le Caudillo et reconnurent de nouveau son autorité.

En se vantant « d'avoir soumis Pàez à la loi contitutionnelle », ils ne se rendaient pas compte que le pouvoir personnel du Caudillo était la véritable Constitution effective du pays (1), et qu'en prétendant établir l'ordre sans compter sur l'action directe et efficace du « Gendarme >>, ils ne faisaient pas autre chose qu'augmenter l'anarchie, systématiser le désordre et ouvrir un vaste champ aux agitateurs qui, invoquant aussi les principes abstraits et réclamant l'accomplissement de la Constitution pour déguiser leurs ressentiments personnels et leur ambition du pouvoir, lanceraient à la fin le pays dans une autre guerre d'extermination et détruiraient les bases d'une organisation économique, sociale et administrative qui avait pu se développer amplement sous l'autorité indiscutée d'un homme aux qualités exceptionnelles comme le général Pâez.

Ce n'est pas que les idées positives du gouvernement fussent alors absolument inconnues. Il y avait

(1) Ayarragaray dit, en parlant de la République Argentine : « Le caudillisme fut toujours notre Constitution positive ; c'est en vain que l'imposture des partis ou l'ingénuité des théoriciens ont prétendu couvrir par des institutions importées les monstruosités congénitales de notre Constitution politique. » La anarquia y el caudillismo.

de nombreuses années que le Libérateur avait recommandé aux constituants d'Angostura de n'oublier jamais « que l'excellence d'un gouvernement ne consiste pas dans sa théorie, dans sa forme, ni dans son mécanisme, mais en ce qu'elle est appropriée à la nature et au caractère de la nation pour laquelle il est institué. Le sj'^stème de gouvernement le plus parfait est celui qui produit la plus grande somme de sécurité sociale et la plus grande somme de stabilité politique ».

Les goths ont rejeté sur les libéraux la responsabilité exclusive de ces événements en attribuant à leurs prédications démagogiques une influence qui ne pouvait être alors que très limitée. Nous avons eu beau chercher dans de nombreux journaux de l'époque ces articles subversifs capables de « corrompre les masses populaires » et « d'égarer l'intelligence du public », nous ne les avons pas trouvés.

Le Venezolano de Guzmân, le Patriota de Larraziibal, le Torrente de Rendôn, le Republicano de Bruzual, qui furent les organes principaux de l'opposition libérale à partir de 1840, si subversifs qu'ils fussent, étaient écrits en un style trop élevé pour pénétrer dans l'esprit rudimentaire de la petite minorité qui pouvait les lire. En outre, à combien d'exemplaires pouvait tirer un de ces journaux ? En 1897, Novicow disait : « Il y a cinquante ans, les presses à bras tiraient à peine six

cents exemplaires à l'heure » (1). L'influence de la presse, d'après le même sociologue, dépend de la yapeur et de la force électrique qui, mouvant les machines Marinoni, permettent d'imprimer soixante mille exemplaires à l'heure, et du bas prix du papier qui a rendu possible le journal à bon marché. C'est, par conséquent, une erreur d'attribuer à la presse libérale de 1846 la profonde commotion de cette époque. Pour s'en rendre compte, il suffit de considérer qu'en 1846, comme en 1859, se répétèrent exactement les phénomènes des années 1813 et 1814 où il n'y eut ni tribuns ni journaux incendiaires pour soulever les masses populaires.

Comment peut-on raisonnablement rendre la seule propagande du Venezolano responsable de l'apparition de ces mêmes hordes qui acclamaient le parti libéral et la fédération avec la même inconscience qu'elles avaient acclamé d'abord Ferdinand VII et Boves puis, plus tard, Bolivar et la Patrie? Tous ces mouvements étaient simplement la continuation de la même lutte commencée en 1810, la propagation du même incendie tantôt caché sous les cendres et tantôt élevant ses flammes au point de faire rougeoyer l'horizon, mais toujours implacable dans son œuvre de ravage et de nivellement. En 1846, comme en 1859, les mêmes hordes de Boves et de Yahes se rassemblèrent sous le bras vigoureux d'un autre grand caudillo à la même physionomie morale, aux mêmes dons de commandement, au même entrain héroïque, à la même générosité, aux mêmes instincts ochlocratiques, et

(1) Conscience et volonté sociale, p, 76,

de la même race, pourrions-nous ajouter, que le légendaire Asturien (1).

Preuve évidente que, dans notre évolution égalilaire, l'influence des idées n'a jamais été aussi J3uissante qu'on le croit. Antonio Leocadio Guzmân fut toujours un défenseur opiniâtre de la Constitution de 1830 et de son régime électoral oligarchique, et jamais il ne demanda l'abolition de l'esclavage, ni de la peine de mort, ni des peines infamantes ; il ne réclama même pas à son profit l'abrogation de la loi contre les conspirateurs qui portait sa signature et en vertu de laquelle il fut fusillé par ses ennemis. Felipe Larrazâbal était un littérateur romantique qui imitait et parfois plagiait Lamennais, et jamais il ne mania le style incandescent ni la satire empoisonnée et grossière qui aurait pu flatter le palais grossier de nos populaces urbaines. Estanislao Rendôn fut toujours un rhéteur, obscur dans les idées, plus obscur encore dans l'expression, il aimait à employer les mots les plus rares pour désigner les choses les plus courantes, de sorte qu'il est impossible, même pour

(1) Ce parallèle paraîtra étrange à ceux qui s'entêtent à méconnaître les lois de la continuité historique et se figurent que chaque génération crée son état social. Nous tenons à faire remarquer que nous ne voyons pas la figure d'Ezequiel Zamora à travers des préjugés de parti. Nous appartenons à une famille de libéraux fédéralistes et nous pouvons dire avec orgueil que nos ancêtres honorèrent leur nom sur les champs de bataille et dans les luttes civiles. Aussi, nous affirmons avec la liberté la plus absolue de jugement que par sa race, car Zamora était parfaitement blanc, par son héroïsme, par la rudesse de son caractère et par l'influence qu'il eut sur nos masses populaires ne peut être comparé à personne mieux qu'à Boves, bien que nous ayons toujours considéré comme arbitraires ces parallèles entre des personnages placés dans des ambiances politiques et des circonstances différentes.

ceux qui sont le plus familiarisés avec la langue, de lire ses articles et ses discours sans avoir recours au dictionnaire; cela contribua, pourtant, à lui donner une grande réputation car, comme dit Le Dantec, « la magie des mots a été et sera longtemps encore un mobile puissant de nos actions et de nos jugements. » Rendôn, à défaut d'arguments, avait des exclamations comme lorsque, à la Convention de Valence, en 1858, il défendait le système fédéral en disant : « La Fédération est sainte, céleste, divine ! » Seul, Blas Bruzual avait une plume et un cerveau de combattant; seul, il possédait la conception claire et les idéals sincères de son parti et de son credo. Il fut aussi honnête que Rendôn, mais plus en contact que lui avec la réalité et les nécessités du moment. On sent vibrer encore dans les pages du Republicano les terribles diatribes, les concepts vigoureux et incendiés par une conviction et une foi absolues en l'excellence de son credo. Bruzual était, en outre, un libéral de pur lignage. Il avait toujours été patriote, il avait dans le sang les passions de la cruelle lutte pour rindépendance tandis que Guzmân, Larrazâbal et Rendôn étaient fils de royalistes. Mais le Republicano n'eût même pas de résidence fixe et, dans plus de sept ans, il ne publia qu'un petit nombre de numéros comme on peut le voir par la collection conservée à la Bibliothèque Nationale.

Si la rigoureuse exactitude de ces considérations sauve Guzmân et les écrivains libéraux des lourdes responsabilités que firent peser sur eux leurs adversaires, elle enlève aussi à Guzmân le titre, qu'il ne mérite pas, de « Fondateur du parti libéral ».

Les masses populaires, qui avaient été royalistes avec Boves et patriotes avec Pâez durant la guerre de l'Indépendance, furent ensuite libérales avec Guzmân et Zamora en 1846, fédéralistes avec le même Zamora, avec Falcôn et avec Sotillo en 1859. Quant aux classes supérieures en lutte depuis l'Indépendance, jamais, à aucune époque, elles n'ont été divisées par des questions de principes. Au Venezuela on a considéré comme un déshonneur le nom de conservateur, au point qu'un des livres politiques les plus sensationnels parus dans les dix dernières années du siècle passé, Etudes historico-politiques, de M. Domingo Antonio Olavarria (Luis Ruiz) et qui est un plaidoyer passionné contre les conquêtes du parti libéral, prouve jusqu'à la satiété que les goths furent toujours plus radicaux et même plus jacobins que leurs adversaires nommés libéraux.

Etudier ces mouvements avec un autre critère et les attribuer exclusivement à des influences doctrinaires, c'est méconnaître les causes fondamentales de notre évolution historique et rester dans la croyance erronée qu'au Venezuela ont existé des partis doctrinaires aux tendances opposées et que nos luttes intestines furent causées par des questions constitutionnelles : « A l'heure actuelle, dit Bené Worms, on distingue au moins deux partis: les libéraux et les conservateurs. Mais ce ne sont que des étiquettes fréquemment trompeuses et qui désignent des choses très différentes selon les temps et les pays, ne servant qu'à dissimuler sous des noms pompeux des ambitions et des rivalités de personnes. » (1). Nous ne disons donc rien de nou-

(1) Philosophie des sciences sociales, t. I, p. 69.

veau, et nous ne prétendons pas que la question des partis doctrinaires n'ait été un mensonge qu'au Venezuela. Un journaliste colombien disait dernièrement qu'il n'y avait jamais eu que deux partis en Colombie : le clérical et l'anticlérical. C'est une différence radicale avec le Venezuela où le clergé n'a jamais eu d'influence politique.

Et quel fut, à la fin, le résultat de cette lutte en faveur des principes républicains sanctionnés dans la Constitution ? L'apparition immédiate de l'autre caudillo, le remplacement de Pâez par Monagas, l'alternance du pouvoir personnel, que les haines traditionnelles firent violente, au lieu de la succession légale et pacifique écrite dans le code fondamental. Si Pâez commença de consolider son pouvoir absolu avec sa rébellion de 1826, Monagas consacra le sien par le fait sanglant du 24 janvier 1848, né d'un mouvement populaire.

Nous ne tomberons pas dans l'erreur d'affirmer que le peuple vénézuélien soit démocratique dans le sens scientifique du mot et que les idées et les principes démocratiques — comme l'affirme à tort l'Argentin Sarmiento en parlant de son pays — aient pénétré jusque dans les couches inférieures de la population. Les visions de Rousseau, découvrant dans les sociétés primitives l'égalitarisme, l'indépendance individuelle et tous les principes proclamés par les sociétés modernes ne sont plus admises aujourd'hui même par les hommes d'une instruction moyenne. « L'Histoire n'est pas

un serpent qui se mord la queue ». Le communisme archaïque n'est pas le collectivisme de notre époque ; entre l'un et l'autre, il n'existe qu'une identité apparente et superficielle. Les confondre équivaut à établir, par exemple, une ressemblance absolue entre la coexistence d'une femme et d'un homme chez les peuples primitifs et le mariage monogamique de l'Europe moderne. « Chez les peuplades errantes et inorganiques, dit Port, un savant préoccupé d'une théorie pourrait découvrir aussi bien la promiscuité que la polygamie, la propriété privée que la propriété collective », et Bougie ajoute: « l'inégalité aussi bien que l'égalité ».

Le caractère typique des peuples pasteurs, au Venezuela comme dans tous les pays où il y a des plaines et des troupeaux, est l'égalité de conditions, l'absence complète de hiérarchie sociale : « Les peuples pasteurs ou issus directement de pasteurs, n'ont pas d'aristocratie. » (1).

Mais est-ce bien là l'idéal de la démocratie moderne ? « La formule des exigences logiques de l'égalitarisme est « proportionnalité » et non « uniformité » ; égalité n'est pas identité. Si l'idée d'égalité exclut à nos yeux celles de classe ou d'espèce, elle implique d'abord celles d'individualité et d'humanité; ou, en d'autres termes, lorsqu'on déclare que tous les hommes sont égaux, le sentiment qu'ils sont semblables n'exclut pas le sentiment qu'ils sont différents; réclamer, comme le veut la démocratie, l'égalité des facultés juridiques n'est pas proclamer l'égalité des facultés réelles. Le

(1) E. Demolins : Les grandes routes des peuples, t. II.

véritable concept de la démocratie est celui d'un concours où toutes les possibilités sont égales au début, mais justement pour mieux apprécier ensuite les différentes valeurs des actes individuels.

« L'égalité des possibilités n'est pas faite pour effacer, mais pour mettre au contraire en relief l'inégalité des puissances... Qui veut mesurer exactement la différence des deux forces les fait partir du même niveau.

« ...Pour l'égalité civile et juridique, il est trop clair qu'en la réclamant on ne nie nullement les différences individuelles ; on veut, au contraire, qu'il soit tenu compte, et tenu compte seulement, des mérites ou démérites personnels. Déclarer tous les citoyens égaux devant la loi, ce n'est pas demander qu'elle assure à leurs actions, si différentes qu'elles soient, les mêmes sanctions, mais au contraire qu'elle proportionne, à l'inégalité des fautes commises ou des services rendus, les sanctions dont elle dispose. De même, lorsqu'on décrète que tous les citoyens seront a également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics », on efface — pour reprendre la formule de la Déclaration des Droits — toute distinction autre que « celle de leurs vertus et de leurs talents » ; mais c'est précisément à seule fin de mettre cette distinction en relief qu'on veut effacer toutes les autres. Le régime démocratique du concours, proclamant l'égalité des droits des concurrents, a justement pour but de mesurer les différences de leurs facultés. » (1).

(1) C. BouGLÉ : Ouv. cité, pp. 27-41.

Lorsque nous disons que les doctrines libérales importées d'Europe par les hommes de la Révolution, coïncidèrent au Venezuela avec les instincts niveleurs de notre population hétérogène et des masses llaneras victorieuses qui dominèrent le pays à partir de l'Indépendance, nous ne prétendons en aucune manière affirmer que les Vénézuéliens aient mieux, compris et apprécié les excellences de la doctrine démocratique, par un mouvement libéré et conscient.

Nous voulons simplement montrer que notre peuple était plus disposé qu'aucun autre de l'Amérique espagnole à recevoir et à transformer au profit de ses instincts niveleurs ces idées qui, prêchées par les classes élevées des deux partis, représentaient la réaction contre le régime social de la colonie. Les distinctions qu'établissent aujourd'hui les sociologues en interprétant scientifiquement la doctrine démocratique et en suivant l'évolution des idées égalitaires, ne pouvaient être appréciées alors par ceux qui prêchaient sincèrement le dogme de la souveraineté populaire. D'où le grand nombre d'idéalistes repentis, de jacobins dupés qui fuyaient la vie publique pour aller, désillusionnés, pleurer les funestes conséquences de leurs prédications ou bien, pleins de scepticisme, reniaient, au pouvoir, les principes qu'ils avaient défendus dans l'opposition et dans les armées révolutionnaires.

Que l'on compare l'évolution des idées égalitaires au Venezuela et en Colombie, par exemple, et l'on verra que c'est chez nous qu'elles ont pénétré le plus vite et le plus profondément jusqu'aux couches populaires les plus basses ; et cela, quoique

la Colombie soit le pays où l'élite libérale poussa son radicalisme à un extrême où ne parvinrent jamais les Vénézuéliens même entre 1840 et 1846, période où notre jacobinisme atteignit son plus haut degré ; le peuple colombien reste encore immobile, attaché à ses traditions, soumis à l'Eglise catholique, respectueux des hiérarchies sociales, sans que les secousses révolutionnaires, les guerres civiles, aussi fréquentes que chez nous, ni les déclamations dissolvantes des radicaux — dans les rangs desquels on a toujours trouvé des orateurs et des écrivains éminents et disposant, en outre, d'une liberté absolue dans la presse et les congrès — aient pu éveiller chez le métis et encore moins chez l'Indien, les instincts niveleurs et démolisseurs des populations Uaneras et côtières du Venezuela. En Colombie même, on observe une grande différence entre les instincts politiques des montagnards qui constituent la majorité de la population et ceux des habitants de la plaine et de la côte qui ressemblent le plus aux Vénézuéliens.

Nous ne devons en aucune manière chercher l'explication la plus rationnelle de notre rapide évolution égalitaire dans l'influence exclusive des idées importées d'Europe et professées indistinctement par tous les partis, mais dans la coïncidence nécessaire et fatale de ces idées avec les instincts politiques de notre peuple hétérogène et conformé, en sa grande majorité, par la vie pastorale. « Pour qu'une idée pénètre une société, il faut qu'il y ait, entre la nature de celle-là et la structure de celle-ci, une sorte d'harmonie préétablie. » (1).

(1) C. BouGLÉ : Ouv. cite, p. 84.

C'est pour cette raison que nous avons affirmé que des deux faces de notre Révolution de l'Indépendance, la plus intéressante pour le sociologue n'est pas la lutte contre l'Espagne. Que l'étude des grandes campagnes reste un sujet pour l'histoire militaire, et pour l'épopée l'exaltation de nos héros dans l'œuvre de rédemption politique d'un continent ! Autres sont les conclusions que l'investigateur doit tirer de cette lutte où « la moitié de la population combattit contre l'autre moitié » durant quatorze ans, car dans cette guerre civile, plus sociale et économique que politique, se trouve la clef de notre évolution nationale.

Alors que, dans d'autres pays de l'Amérique espagnole, la Révolution de l'Indépendance se réduisit presque à un changement d'autorité et que le gouvernement suprême passa sans profondes modifications des mains des agents de l'Espagne à celles de l'aristocratie créole habituée à la suprématie sociale, municipale et économique, — au Venezuela, les premiers mouvements révolutionnaires ont aussi à leur tête, au début, les classes élevées; mais au bout de quatorze ans d'une lutte cruelle et pour des causes ethniques et mésologiques qui donnent un caractère particulier à notre évolution et la différencient de celle de presque tous les autres peuples du continent, on observe avec la plus évidente clarté qu'un profond mouvement égalitaire, une véritable révolution sociale avait été réalisée dans l'organisme de l'ancienne capitainerie générale. Il suffit de comparer le rang et la mentalité des hommes du 19 avril 1810 et du 5 juillet avec la mentalité et le rang des caudillos qui, en vertu de leurs promesses, occupèrent les

situations les plus élevées de la jeune République et qui étaient en réalité les purs représentants de la Révolution, pour comprendre l'énorme transcendance de la guerre. La « rébellion » qui commence « comme un jeu d'enfants », dirigée par les mains finement gantées du marquis del Toro, se termina dans une grande mare de sang et un immense monceau de ruines, comme un poulain sauvage sous la main âpre et brutale du llanero Pâez. Dès lors, la pyramide fut définitivement renversée.

L'élévation de Pâez, qui de l'humble condition de journalier d'une bergerie était parvenu au plus haut poste de l'armée et de la politique, devait produire de profondes répercussions au sein de nos masses llaneras, anarchiques, individualistes et demi-barbares: « L'homme qui atteint à une haute position élève avec lui la classe à laquelle il appartenait et reflète sur elle les honneurs qu'on lui rend. C'est pour cette raison que l'imagination populaire se complaît à attribuer aux grands une humble origine. Si l'on en croit les légendes, plus d'un roi avait été pasteur et conservait, en un lieu caché de son splendide palais, les pauvres instruments de son ancien métier. » (1). Le fait qu'un plébéien, un humble journalier comme Pâez, fût parvenu — chez un peuple profondément bouleversé par quatorze ans de guerre et qui professe jusqu'au fanatisme le culte de la valeur personnelle — à être, par la seule vertu de ses prouesses militaires, non seulement le chef suprême de la République, mais aussi l'homme le plus riche, le

(1) BouGLÉ : Ouv. cité.

plus adulé, le plus applaudi, le plus redouté, devait nécessairement stimuler dans l'esprit des classes populaires le désir de s'élever aussi, de monter à l'assaut de tous les sommets, après l'efïondrement de presque tous les anciens et puissants obstacles que le régime colonial avait opposés à l'ascension démocratique. Pâez, Chef suprême de la Nation, a eu, pour la démocratie vénézuélienne, une signification mille fois plus grande que toutes les prédications des jacobins et tous les principes sacrosaints inscrits dans les Constitutions.

Et nos luttes politiques postérieures à celles de l'Indépendance n'ont pas été, comme celles des autres pays de l'Amérique espagnole, des chocs de deux oligarchies qui se disputaient la prédominance politique. Véritables révolutions sociales, elles ont été comme les étapes de cette évolution qui, au bout d'un siècle, a donné comme résultat le triomphe de l'égalitarisme, un peu confus encore, ayant été engendré par la violence, mais démontrant par ses types représentatifs la vigoureuse complexion psychologique de ce peuple hétérogène qui dément, jusqu'à un certain point, par sa facilité d'adaptation la théorie de l'inégalité mentale des races.

C'était en 1859. La Révolution fédérale venait d'éclater, et l'un de ces guerrilleros qui allaient rôdant par VAlto Llano arriva, un soir, au village de Parapara. Il mit ses gens de garde à la porte d'ure humble maison où il entra, et posant son épée sur une table, il se jeta sur un boulier de palmier pour se reposer de sa course. Peu après arriva.

sifflant allcgrement et une cruche d'eau sur la tête, un garçon de quatorze à quinze ans, à la peau blanche et aux cheveux plats, mais dont le mélange de sang avec une autre race était dénoncé par des lèvres lippues qui furent toujours, malgré la barbe épaisse qu'il porta plus tard, un des traits saillants de sa physionomie. Il mit la cruche dans un coin et, apercevant l'épée, il s'en approcha vite; il la contempla un long moment et la prenant en ses mains, après s'être assuré que son maître était endormi, il la tira du fourreau et la brandit comme s'il eût été à la tête d'une guerrilla, et ébloui comme par un jouet précieux ; l'homme, qui s'était éveillé et le voyait entre les mailles du filet, lui dit avec flegme.

— Alors, la carrière militaire te plaît ?

— A moi ? Oui, Monsieur, répondit le garçon.

— Veux-tu venir avec moi ?

— Volontiers. Mais cela dépend de ma mère.

Un moment après, celle-ci entrait, et en entendant la proposition du guerrillero, elle s'y opposa fortement. Cet enfant, qui était le second de ses fils, l'aidait aux travaux de la maison, car l'aîné était à la guerre et le père, rebouteur de son métier, était toujours absent. Mais devant l'observation très juste que lui fit l'homme que s'il ne l'emmenait pas, les goths qui, à chaque instant pouvaient entrer dans le village, le prendraient comme recrue, elle se résigna à le voir partir avec les cavaliers du guerrillero. Le général Medrano pouvait-il penser que ce garçon devait être plus tard, le général Joaquin Crespo, grand caudillo, politique sagace et deux fois président de la République ?

Ce qui caractérise essentiellement la démocratie, a écrit Robert Michels, l'éminent professeur de l'Université de Turin, répétant une phrase célèbre, c'est que, sous son régime, chaque soldat porte dans sa giberne un bâton de maréchal ; et, parlant du Venezuela, un écrivain colombien, le docteur Ricardo Becerra, parodia ce mot en disant que, depuis la guerre de l'Indépendance, le bâ'ton de la magistrature suprême est dans l'équipement de tout conscrit.

Le véritable caractère de la démocratie vénézuélienne a été, depuis l'Indépendance, la prédominance individuelle ayant son origine et son fondement dans la volonté collective de la grande majorité populaire tacitement ou explicitement exprimée. Nos instincts absolument égalitaires, notre individualisme encore indiscipliné, aventurier, irréductible et héroïque, ont rendu impossible la domination d'une caste, d'une classe, d'une oligarchie, quelle que soit son origine ; et il est bien reconnu que l'Eglise catholique même, réduite à sa mission purement spirituelle, sans influence aucune sur la vie civile, se trouve sous le patronat du chef de l'Etat qui l'exerce avec une ampleur plus grande que le monarque espagnol à l'époque coloniale.

Le César démocratique, comme l'a observé en France un esprit sagace, Edouard Laboulaye, est toujours le représentant et le régulateur de la souveraineté populaire. « Il est la démocratie personnifiée, la nation faite homme. En lui se synthétisent ces deux concepts en apparence antagoniques : démocratie et autocratie », c'est-à-dire : Césarisme Démocratique ; l'égalité sous un chef ; le pouvoir individuel surgi du peuple au-dessus d'une grande

égalité collective, reproduisant dans cette ancienne colonie espagnole, par de rares coïncidences sociologiques, le même régime de gouvernement qu'un illustre historien lusitanien considère comme l'idéal de la race ibérique lorsque sous l'autorité d'un seul se fondirent les nationalités péninsulaires : la guerre fut alors une école d'égalisation sociale, le peuple conquit les plus hautes prérogatives, les privilèges s'éliminèrent, les grands furent abattus et l'on établit le plus pai'fait accord « entre l'esprit national et les institutions surgies naturellement de l'évolution organique qui furent, pour cette raison, l'expression pure du génie collectif et donnèrent à l'Espagne l'unité et la force nécessaires pour imposer au monde sa volonté et sa pensée. » (1).

Le concept organiciste, d'après lequel les nations, comme êtres collectifs, suivent en tout un mouvement analogue à celui des êtres individuel, se trouve donc définitivement établi. Science de la vie, la biologie embrasse aussi l'histoire des sociétés. Les organes du corps social apparaissent d'abord comme des ébauches rudimentaires, possédant à peine dans leur ensemble un caractère d'agrégation. Soumis à l'action et à la réaction des uns sur les autres dans cette lutte incessante qui constitue la manifestation même de l'existence, ces divers éléments se définissent et se spécialisent peu à peu jusqu'à ce que surgisse le principe de coordination commun qui est le principe vital de la société, comme la primitive agrégation cellulaire est celui de l'organisme individuel. De la même manière que

(1) J.-P. Oliveiba Martins : Histoire de la civilisation ibérique.

celui-ci, une fois constitué, trouve en lui-même tous les éléments nécessaires pour développer et fortifier ses organes, la société engendre aussi en ellemême un idéal, un intérêt qui devient en même temps la boussole qui la dirige et la force intérieure qui la pousse dans son développement et dans l'affirmation de sa personnalité nationale, par des étapes successives que le sociologue doit observer avec la même curiosité et le même esprit scientifique que le biologue met à l'étude de l'évolution de l'organisme individuel dans les diverses phases de son développement.

Croire que les nationalités actuelles sont sorties faites ou complètement constituées des mains de leurs conquérants, de leurs Libérateurs ou de leurs législateurs, comme l'Univers des mains omnipotentes du Créateur, d'après la légende biblique, est un concept qui, aujourd'hui, n'entre même pas dans un esprit d'une culture moyenne. Organismes ou superorganismes, toutes les sociétés parfaitement constituées sont le résultat d'une longue évolution qui est parvenue au moment culminant où « toutes les forces se trouvent équilibrées, tous les hommes pénétrés d'une pensée à laquelle on peut et doit donner le nom d'âme nationale parce qu'il a le même caractère que ce que, chez les individus, nous appelons âme. » (1).

(1) Nous refondons dans ces paragraphes les concepts des sociologues nommés organicistes, en acceptant les assimilations biologiques, mais sans tomber dans les exagérations de l'école spencérienne. René Worms lui-même a quelque peu modifié le critère avec lequel il écrivit son œuvre remarquable Organisme et société en 1896, comme on peut le voir dans sa Philosophie des sciences sociales, I, ch. III. A notre humble avis, c'est

Tel est le critère qui, d'accord avec les maîtres de la sociologie, nous a servi de guide pour écrire dans un cadre aux proportions très limitées ces simples essais que nous recueillons aujourd'hui avec la croyance qu'il existe entre eux un lien qui peut donner une idée du développement suivi par notre Patrie jusqu'à l'affirmation de son individualité. Un mobile puissant a précipité, à notre avis, cette évolution, et c'est l'Histoire, notre grande histoire, la plus cruelle de toutes, celle qui, en Amérique, comporte les plus grands sacrifices pour la conquête de l'Indépendance, celle qui compte le plus grand nombre de héros et d'hommes d'Etat dans l'Emancipation du continent, celle au sommet de laquelle resplendit l'incomparable figure du Libérateur Simon Bolivar qui, s'il est pour toute l'Amérique « le symbole de l'idéal républicain », est aussi, pour les Vénézuéliens, le symbole sacré de la nationalité et de la Patrie.

Fin

Oliveira Martins, daus son livre précité, qui applique avec le plus declarté et en une sA'nthèse admirable, la doctrine organiciste à l'évolution sociale ; c'est pourquoi nous nous sommes référés à lui pour faire ce résumé.

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