PRINCIPES CONSTITUTIONNELS DU LIBÉRATEUR
La loi bolivarienne (^>
L'éminent professeur de Droit constitutionnel a été très intéressant, comme toujours, dans sa conférence de jeudi dernier. Il était impossible que celui qui a écrit l'Histoire constitutionnelle du Venezuela réduisît son enseignement à un simple commentaire de principes généraux et abstraits sur lesquels existe une bibliographie aussi étendue que connue. Comme sociologue, le docteur Gil Fortoul sait que les constitutions ne sont pas des oeuvres artificielles, qu'elles se font elles-mêmes parce qu'elles ne sont
(1) Cette étude fut inspirée à l'auteur par une conférence faite à l'Ecole des Sciences politiques de Caracas par le docteur José Gil Fortoul, professeur de Droit constitutionnel, et fut publiée en grande partie dans le Nuevo Diario, 27 octobre 1917.
que des expressions de l'instinct politique de chaque peuple à un moment donné de son évolution ; et que, par-dessus les préceptes écrits, existe un droit coutumier qui s'impose fatalement en dépit des idéologues fabricants de constitutions, définitivement condamnés par la science positive.
Avec de telles convictions, il était naturel que M. Gil Fortoul commençât par commenter l'unique constitutionnaliste, l'unique homme d'Etat original et génial qu'ait produit l'Amérique espagnole : le Libérateur Simon Bolivar. Emancipé des préjugés de son époque, alors que les disciples de Rousseau et de Mably croyaient « qu'on fait un peuple comme on fabrique une serrure », et que « les sociétés sont dans les mains du législateur comme l'argile dans celles du potier », Bolivar révéla, dès son célèbre manifeste de Carthagène-des-Indes en 1812, le plus profond dédain pour ces législateurs qui « au lieu de consulter les codes qui pourraient leur enseigner la science pratique du gouvernement, suivaient les maximes des bons visionnaires qui, imaginant des républiques aériennes, essayaient d'atteindre la perfection politique en présupposant la perfectibilité du genre humain ». Son intuition géniale lui fît voir, dès lors, « que l'excellence d'un gouvernement ne consiste pas dans sa théorie, ni dans son mécanisme, mais dans le fait qu'il est approprié à la nature et au caractère de la nation pour laquelle il est institué. Le système de gouvernement le plus parfait est celui qui produit la plus grande somme de félicité possible, la plus grande somme de sécurité sociale et la plus grande somme de stabilité politique ». Et il ne parlait pas de caractère national, concept presque complètement
inconnu alors ; c'eût été seulement faire une phrase. Lorsque, à Angostura, il recommandait aux législateurs d'étudier la conception ethnique de notre peuple, il opinait, comme l'a très bien montré le docteur Gil Fortoul, exactement comme pourrait le faire aujourd'hui l'un des grands sociologues qui considèrent les lois de l'hérédité comme un facteur de la plus grande importance dans la constitution et le développement des sociétés et, par conséquent, dans les instincts politiques qui servent de base aux institutions effectives.
S'il est vrai que ce fut Aristote qui, le premier, considéra le gouvernement comme « une œuvre de la nature, ou comme la résultante de l'accroissement naturel de la société », cette idée avait été complément oubliée ; et c'est maintenant, dans ces derniers temps, après tout un siècle de sophismes inspirés de la théorie si funestement interprétée du Contrat social, que l'opinion d'Aristote a, de nouveau, prévalu en une base scientifique positive. C'est pourquoi il admire la précision avec laquelle le Libérateur, au début du xix* siècle, a parlé de l'influence que nécessairement devaient avoir, sur la Constitution du Venezuela, la race, le climat, le milieu physique et tellurien, la situation géographique, l'étendue territoriale, le genre de vie et, comme compléments de ces facteurs primordiaux, la religion, les inclinations (instincts et tendances), la densité de la population, les coutumes, et tous les traits spéciaux qui agissent d'une manière en quelque sorte automatique sur l'existence et le destin des nations.
Lorsque nos sophistes — qui, malheureusement, ont abondé à toutes les époques de l'existence
nationale — acceptant la théorie de l'homme abstrait croyaient qu'en brisant les liens politiques avec l'Espagne, on brisait aussi les liens psychologiques héréditaires et qu'en décrétant l'égalité politique et civile on détruisait les préjugés de caste, fondement séculaire de la hiérarchie coloniale, le Libérateur conseillait aux constituants d'Angostura d'avoir présent à l'esprit que « notre peuple n'est pas l'Européen ni l'Américain du Nord, que c'est plutôt un composé d'Afrique et d'Amérique qu'une émanation de l'Europe, car l'Espagne même cesse d'être européenne par son sang africain, par ses institutions et par son caractère. » (Ce n'est que de nombreuses années après qu'on a dit que l'Afrique commence aux Pyrénées et que de grands penseurs comme Joaquin Costa ont parlé de l'européanisation de l'Espagne). Comment pouvions-nous rompre avec ce passé au sein duquel avait été engendrée notre nationalité naissante ? Ces idées de Bolivar paraissent avoir inspiré quelques écrivains modernes, Crâne et Moses entre autres, lorsqu'ils formulent la théorie de l'influence héréditaire sur la forme des institutions politiques: « La longue soumission d'un peuple à un ordre politique déterminé, quel qu'il soit, engendre des coutumes et une manière d'agir qui devient une espèce d'instinct politique lequel contribue puissamment à déterminer la forme des institutions et la direction des progrès politiques. » C'est pourquoi le Libérateur demandait qu'on dictât « un code de lois vénézuéliennes ». Nous l'attendons encore, afiBrme le docteur Gil Fortoul. Et ce retard s'explique parce que nos constitutionnalistes n'ont été à toutes les époques que des copistes, avec plus
OU moins de talent, qui, manquant de sens pratique et de sens historique, n'ont fait au Venezuela, comme dans toute l'Amérique, du Mexique à l'Argentine, que jouer le rôle du gardien d'hôpital de fous dont parle Bolivar dans cet admirable apologue: « Je considère le Nouveau-Monde, disait-il en 1828, comme un hémisphère qui est devenu fou, dont les habitants sont attaqués de frénésie et au milieu duquel, pour contenir cette flottaison de délires, on met un gardien avec un livre à la main pour leur faire entendre leur devoir. »
En aucun des éléments qui composaient notre société politique, Bolivar ne trouvait les instincts qui auraient pu induire consciemment les législateurs à adopter certains principes républicains qui jusqu'alors — à l'exception des Etats-Unis — étaient purement théoriques. Pour cette raison, il voulut dès les premiers moments que fût établi un gouvernement stable afin qu'il y eût « le moins de frottement possible entre la volonté générale et le pouvoir légitime ». D'où, comme une nécessité impérieuse, l'institution du président « bolivarien » qui a été réalisée dans l'Amérique espagnole en dépit de toutes les Constitutions qui ont établi le principe contraire; car, conformément aux lois du déterminisme sociologique, ni dans l'Espagnol, ni dans l'indigène, quel que fût son degré de civilisation à l'arrivée des conquistadors, ni dans l'Africain ne se trouvaient les instincts politiques qui déterminent l'alternance du pouvoir suprême.
Le principe bolivarien a été, dans toute l'Amérique espagnole, un canon invariable de la Constitution effective. Le président « bolivarien » s'est imposé malgré les idéologues dont l'œuvre a toujours été funeste pour la tranquillité, la prospérité et l'évolution nationaliste et civilisée de ces peuples. C'est pour cela que l'Argentin Alberti disait, peu après la chute de Rosas: « Dans l'Amérique du Sud, on rencontre le talent à chaque pas ; ce qu'on y rencontre le moins est ce qu'on appelle improprement sens commun, bon sens ou jugement droit. Il n'est pas paradoxal de soutenir que le talent a désorganisé la République Argentine. La présomption de nos demi-savants a occasionné plus de maux au pays que le manque d'instruction de nos caudillos... Le simple bon sens de nos hommes pratiques est une meilleure règle de gouvernement que les pédantesques réminiscences de la Grèce et de Rome. Il faut fuir les gouvernants qui décrètent beaucoup, comme les médecins qui prodiguent les recettes. La meilleure administration, comme la meilleure médecine, est celle qui laisse opérer la nature. Il convient de distinguer les talents d'après leurs spécialités et leurs aptitudes lorsqu'il s'agit de leur confier des emplois publics. Un homme qui a beaucoup de talent pour écrire des feuilletons peut n'en avoir aucun pour administrer les affaires de l'Etat. Comprendre et exposer par la parole ou le style une théorie de gouvernement n'est pas une attribution de l'écrivain de talent. Gouverner d'après cette théorie est, communément, un don instinctif qui peut exister, et existe souvent, chez des hommes sans instruction spéciale ».
Les idéologues de toute l'Amérique, préconisant la panacée des Constitutions écrites, ont contrarié l'œuvre de la nature ; et considérant comme un crime de lèse-démocratie tout ce qui ne s'accorde pas avec les dogmes abstraits des jacobins théoriciens du droit politique, ils nous ont éloigné pour longtemps de la possibilité d'accorder les préceptes écrits avec les réalités de gouvernement, en établissant cette constante et fatale disparité entre la loi et le fait, entre la théorie et la réalité, entre la forme importée de l'étranger et les modalités pratiques de notre droit politique coutumier, en un mot entre la Constitution écrite et la Constitution effective.
Au Venezuela, comme dans toute l'Amérique espagnole, la Loi bolivarienne traduite en préceptes est la seule qui aurait pu assurer la stabilité politique, le développement social et économique et la consolidation du sentiment national, si les idéologues ne lui avaient opposé systématiquement les principes anarchiques qui ont légitimé en une certaine manière les ambitions des uns, les impulsions désordonnées des autres et fourni des drapeaux aux révolutions. Pourtant, cette loi, comme nous l'avons dit. s'est accomplie dans presque tous ces pays et, à l'exemple du Mexique sous Porfîrio Diaz signalé par le docteur Gil Fortoul, nous pouvons ajouter celui de la République Argentine où, après la chute de Rosas, continua de prédominer, pendant de longues années, le régime que les écrivains de ce pays appellent la « caudillocratie », jusqu'au général Julio Roca considéré à cause de ses conditions d'homme d'Etat en un milieu profonidément modifié par le développement économique
et rimmigration européenne, comme une superstructure du caiidillo primitif; « durant trente ans il fut le grand pontife de la politique nationale, établissant ce qu'on pourrait appeler l'unipersonnalisme présidentiel et qui, dans le langage courant, reçut le nom à'unicato » et mettant en pratique la Loi bolivarienne au point de nommer son successeur, en faisant toujours triompher le candidat officiel ; c'est ce que les Argentins ont dénommé postérités présidentielles. Cette méthode
— dit l'écrivain à qui nous empruntons ces détails
— a pour but la consolidation de l'unipersonnalisme pour un temps indéterminé.
En Colombie, dont la constitution géographique n'a pas été propice au caudillisme (1) et où le germe îhéocratique du conquistador espagnol fructifia et se perpétua en se mêlant à la théocratie indigène qu'avait engendrée la montagne, l'anarchie établie en système par les fédéralistes de Rio Negro, les plus idéalistes de toute l'Amérique, ne fut arrêtée dans son œuvre de désagrégation que lorsque la
(1) Le postulat qu'en Amérique espagnole le caudillisme surgit entre les pieds des chevaux est un axiome de sociologie basé sur l'influence du milieu géographique : « L'influence du cheval a été telle que dans les pays o£i il ne se trouve pas en abondance, comme la Bolivie et l'Equateur (et la Nouvelle- Grenade) les tribus d'Indiens conservent leur caractère séculaire. » Sarmiexto : Conflicto y armonia de las razas de America. Acevedo DiAZ : Los Niiestros. Où il y a des chevaux et des plaines, il y eut des caudillos. C'est pourquoi nous avons affirmé que si les plaines de Casanare avaient compris les trois quarts du territoire de la Colombie actuelle et si Bogota avait été, comme Buenos Aires et Caracas, accessible à l'invasion des hordes de gauchos et de Uaneros, l'évolution de ce pajs aurait été toutedifférente; et au lieudugénéralSantander.hommelettré, qui avait abandonné la carrière sacerdotale pour entrer dans l'armée patriote, un autre Pâez aurait été l'homme le plus représentatif de la Nouvelle-Grenade au moment de la dislocation de la Grande Colombie.
Loi bolivarienne fut mise en pratique par l'éminent Rafaël Nùiïez, politique spencerien, qui, comme Julio Roca, tint, pendant de longues années, le rôle de grand pontife de la politique nationale et, quoique éloigné, en apparence, de la présidence de la République, dirigeait le gouvernement de sa retraite de Cabrero.
Devant la désagrégation localiste, devant le « paroissialisme » anarchique sanctionné par la Constitution de Rio Negro qui, au bout de vingtsept ans, avait presque dissout l'organisme national, un politique positiviste comme Nùnez vit clairement que l'unique tète visible de l'unité colombienne était alors l'archevêque de Bogota parce que là où n'arrivaient pas les ordres du gouvernement national parvenaient ceux du prélat ; et, ne croyant pas ou croyant peu à l'influence divine, il crut aveuglément à celle de l'Eglise catholique et il s'allia à elle pour rétablir dans sa patrie la stabilité politique et la tranquillité sociale en s'appuyant sur l'immense majorité du peuple composé d'Indiens et de métis sédentaires. Et alors on vit avec quelle force se perpétuent les instincts politiques des peuples déterminant la forme effective et pratique de leurs institutions. Les Conquisladors espagnols trouvèrent la race indigène qui habitait la plus grande partie du territoire de l'actuelle République de Colombie, dans une étape avancée de développement social; ce peuple déjà sédentaire et agricole, possédait toutes les coutumes qu'engendre la montagne, il était soumis à un gouvernement régulier dans lequel le Zaque, chef séculier de Cundinamarca partageait le pouvoir avec le Grand-Prêtre d'Iraca, nommé Lama, et, à tra-
vers toutes les modifications imposées par le régime colonial et toutes les illusoires influences du républicanisme et du jacobinisme qu'apporta avec elle la révolution de l'Indépendance, c'est l'union du chef séculier et du chef sacerdotal, du Zaque et du Lama, représentés en plein xix* siècle par le docteur Nùiiez et l'archevêque Paiil, qui vient reconstituer l'organisme de la Nation, dominer l'anarchie, établir l'ordre et s'imposer par-dessus toutes les idéologies constitutionnalistes. Et il n'y a pas eu dans notre Amérique un seul gouvernant ni un seul caudillo qui ait été l'objet de dithyrambes plus exagérés, « ses amis poussèrent la passion jusqu'à le déifier: « Jeûnez est comme Dieu, il crée tout, chantait un barde », et le docteur Miguel Antonio Caro, « la plus haute vertu et l'homme le plus cultivé de Colombie, proclama l'infaillibilité absolue de Nùiïez en affirmant qu'il ne s'était jamais trompé » (1), ce qui démontre combien les instincts théocratiques du peuple colombien influent même sur les esprits les plus élevés. ,
En Uruguay, au Paraguay, à l'Equateur, dans toutes ou presque toutes les Républiques hispanoaméricaines, l'ordre social, la stabilité du gouvernement, le progrès et la prospérité économique n'ont été efl"ectifs que lorsque, pendant de longues années, le pouvoir a été entre les mains d'un homme prestigieux, conscient des nécessités de son peuple, fondant la paix sur l'assentiment général et soutenu par la volonté de la majorité en dépit
(1) Carlos E. Restrepo : Orientaciôn republicana.
du principe alternatif (1). Et ce fait liistorique a été plus clair et plus précis dans les Républiques où les masses populaires sont parvenues à avoir, depuis la guerre de l'Emancipation, une ingérence absolue dans les affaires publiques par l'intermédiaire de leurs hommes représentatifs, car dans ces pays ce ne sont pas, comme dans les autres, des oligarchies, influencées par les idées importées, qui représentent l'instinct politique des peuples.
Au Pérou, le général Ramôn Castiîla, que F. Garcia Calderôn compare à Pâez, surgi, comme notre grand caudillo, des immenses plaines, nomade et chef de légions, qui, plus qu'à son hérédité indigène et asturienne, dut au milieu où il passa sa jeunesse la résistance et l'astuce qui rélevèrent au-dessus de tous les caiidillos provinciaux, fut, durant vingt ans, « l'énergique directeur de la vie nationale » malgré tous ceux qui, prenant pour prétexte la Constitution bolivarienne, protestèrent contre le héros vénézuélien auquel ils devaient l'indépendance. Sans grande culture, il paraissait instruit à force d'être astucieux. Il connaissait par intuition la valeur des hommes et la manière de les gouverner, il possédait au plus haut degré le don du commandement. Simple dans ses idées, conservateur dans l'ordre politique, il respectait le principe d'autorité. Comme Bolivar et San Martin, il haïssait l'anarchie et, au milieu du tumulte révolutionnaire, il comprit la nécessité d'établir un gouvernement fort. Après vingt ans de révoltes intes-
(1) Cf. l'œuvre remarquable de Francisco Garcia Calderôn : Les Démocraties latines de l'Amérique où, avec un critère sociologique, se trouve sjMithétisée l'évolution de ces démocraties.
tines, le gouvernement du général Castilla marque, pour le Pérou, le commencement d'une nouvelle période de stabilité administrative dans laquelle le commerce se développe, les rentes publiques s'accroissent, le crédit se consolide et, enfin, la vie économique du pays se transforme.
Le gouvernement du général Castilla, dit F. Garcia Calderôn que nous résumons, finit pacifiquement : de 1844 à 1860, il dirigea d'une main de fer la politique nationale; personne avant lui n'avait donné au pays une pareille continuité. Comme Garcia Moreno à l'Equateur et Portales au Chili, le général Castilla affermit la paix, stimule la richesse, protège l'instruction, crée une marine et impose au pays une nouvelle Constitution. Son action n'est pas seulement politique, elle est aussi sociale : en libérant les esclaves et les Indiens, il prépare la future démocratie. Les journaux de l'époque condamnèrent son absolutisme : « La formule du général est : l'Etat, c'est moi, écrivait José Casimiro Ulloa en 1852. Castilla fut, durant quinze ans, conclut F. Garcia Calderôn, le dictateur nécessaire dans une République instable » (1).
Au Chili, qu'on a considéré comme une exception en Amérique, se sont accomplies, comme l'a remarqué le docteur Gil Fortoul, les prophéties du Libérateur dans sa lettre de la Jamaïque. Mais le Chili est une République aristocratique où la masse véritable du peuple, le roto, vit « comme ont vécu ses pères depuis les temps immémoriaux de la Colonie, dans l'état de fermier ou d'ouvrier agri-
(1) Oiiv. cité, p. 96.
cole, c'est-à-dire dans une soumission politique, sociale et économique absolue », tandis qu'une centaine de familles patriciennes exerce, de père en fils, d'une manière exclusive, les fonctions du gouvernement. Le Chili a mérité les louanges du monde entier pour sa sagesse au milieu du désordre où a vécu l'Amérique. « Mais entre la fumée de l'encens que les initiés prodiguent à l'Isis chilienne, a dit un grand écrivain, on croit deviner que le manteau républicain, démocratique et américain, enveloppe le corps toujours accroupi de la colonie, qui s'est arrêté en pleine transformation et s'est contenté de se couvrir d'habits royaux sans changer ses vêtements de dessous ». De sorte que chez le peuple modèle de notre Amérique, la Constitution écrite se trouve aussi très éloignée de la Constitution effective et pratique, et le temps dira ce qui devra arriver le jour où la démocratie, que Tocqueville saluait avec un religieux recueillement parce qu'elle marche triomphalement vers l'avenir, s'implantera aussi au Chili et secouera l'âme rudimentaire du roto de son assoupissement colonial. Malgré cette organisation aristocratique, le Chili eut aussi son <y homme système », son président « bolivarien » en la personne de l'illustre Portales. « Dans l'histoire de nos administrations, dit un historien chilien, il y a un homme qui porte le titre de ministre par excellence : cet homme est Portales. Comme si l'autorité avait été faite pour lui ou s'il était né pour l'autorité, il lui suffit de l'exercer pour que ses contemporains et les générations postérieures le considérassent comme l'incarnation même du pouvoir... Ce ne fut pas un homme instruit, dans le sens propre du mot, et son éducation scolaire
avait été sommaire... Il ne s'exerça pas à la tribune... Il fut avant tout un grand caractère: c'est pourquoi il y avait en lui un sentiment puissant de la justice et une volonté inébranlable toujours prête aux résolutions ardues. Cela lui suffisait pour dominer beaucoup d'autres volontés. Il connaissait peu les livres, mais il connaissait admirablement les hommes. » (1).
Ces traits ne peuvent-ils être appliqués à beaucoup de ces hommes qui ont dominé et dominent encore dans quelques-unes des Républiques hispano-américaines et qui, par la seule vertu de leur caractère, établissent la paix, l'ordre, le crédit, le progrès et tout ce qui constitue « la plus grande somme de tranquillité sociale et la plus grande somme de stabilité politique » que les philosophes du constitutionnalisme ont cherchées vainement dans leurs canons fondamentaux ?
Les hommes qui, comme Bolivar, possédèrent l'ampleur de critère suffisante pour rompre avec les dogmes et chercher non la meilleure Constitution mais celle qui convenait le mieux à des peuples inorganiques récemment émancipés d'une longue tutelle monarchique, devaient se heurter à ceux qui, au contraire, croyaient « qu'il suffit de décréter pour créer », et qui, prenant au sérieux le rôle de représentants de peuples qui ne soupçon-
(1) Cité par Qcesada : Ouo. cité, p. 318.
CÉSARISME DÉMOCRATIQUE EN AMÉRIQUE 21t
naient même pas l'existence de leurs législateurs comme cela se produisit avec ceux de Rosario de Cùcuta, s'adonnèrent à la tâche de fabriquer une Constitution quand le territoire de la République était encore presque tout entier au pouvoir de ses anciens maîtres.
La démonstration la plus évidente de l'idéologie, du manque absolu de sens pratique et de sens historique qui caractérisent la majorité des législateurs de l'Amérique, se trouve dans l'entêtement qu'ils mirent non seulement à établir un système compliqué comme celui de la république représentative au milieu de la guerre qui est la négation de tous les droits, mais encore, comme beaucoup le firent, à prétendre implanter le système fédéraliste qui, alors, ne pouvait être autre chose que la sanction légale de l'anarchie paroissiale et « caudillesque », autorisant l'insubordination et la désobéissance à l'unique pouvoir nécessaire et efficace en ces moments où la fin primordiale était de vaincre les ennemis et de conquérir l'indépendance par tous les moyens possibles : ce pouvoir unique, personnel, despotique comme tout pouvoir militaire en temps de guerre était incarné, pour la Colombie, en Bolivar. Le reste n'était que chimères et nuisait à cette cause de l'indépendance.
« La société guerrière idéale est celle qui agit le plus aisément comme un seul homme, celle par suite dans laquelle les ordres, vivement conçus par un centre cérébral unique, sont rapidement transmis jusqu'aux extrémités du corps social et immédiatement exécutés. L'autorité militaire, pliant tout aux nécessités du combat et subordonnant les besoins des civils à ceux des combattants est néces-
sairement une, comme ses règlements uniformes. En un mot, tandis qu'une société industrielle se prête à la décentralisation des fonctions sociales, une société militaire est rigoureusement centralisée. ')(!).
On avait besoin, alors, d'unités égales dirigées par un chef unique et non d'organismes indépendants pouvant marcher d'eux-mêmes.
Quoique, en 1821, la cause royaliste fût perdue dans l'opinion publique car on sait bien que non seulement les Américains qui avaient combattu avec tant de ténacité et d'héroïsme contre l'Indépendance, mais aussi les propres troupes métropolitaines abandonnaient cette cause ; et quoique le triomphe de la Patrie apparût comme certain sur tout le territoire de la Colombie, la vérité est que l'Indépendance ne pourrait être consolidée que lorsque, sur toute l'étendue du continent, il ne resterait plus un seul corps d'armée royaliste, comme le Libérateur s'en rendit compte dans sa campagne du Pérou où il alla non pas seulement poussé par l'ambition de la gloire, mais aussi pour assurer l'existence de la Grande République qui était son oeuvre et son piédestal. Le nécessaire, pour atteindre cet objet, n'était pas une Constitution qui, dès sa naissance, devait forcément mourir d'asphyxie dans cette atmosphère incandescente, ni une assemblée délibérante, mais une armée aguerrie, ayant à son sers'ice la société entière, dominée par une seule volonté, fanatisée par la gloire et le prestige indiscutable et indiscuté d'un homme supérieur
(1) C. BouGLÉ : Ouv. cilé, p. 228.
qui, par la puissance de son génie, avait conduit la révolution par des routes insoupçonnées des gens médiocres.
D'autre part, nul ne peut nier qu'après que le dernier soldat royaliste eût disparu du continent, l'Amérique espagnole resta encore en état de guerre. L'autorité de la métropole étant anéantie, la lutte civile continuait et continuerait pendant de longues années à l'impulsion des mêmes haines traditionnelles exaspérées par la guerre, sous une dénomination quelconque, se couvrant de n'importe quel drapeau, mais perpétuant l'anarchie qui rendait nécessaire la prépondérance du pouvoir personnel, l'existence du Gendarme Nécessaire.
« Une loi rigide, précise, concise, voilà le premier besoin du genre humain ; voilà ce qui lui est avant et par-dessus tout nécessaire pour former un noyau d'habitudes, de coutumes, d'idées. Tous les actes de la vie doivent être soumis à une règle unique, en vue d'un but unique. Si ce régime interdit la liberté de penser, ce n'est pas un mal; ou plutôt, bien que ce soit un mal, c'est la base indispensable d'un grand bien: c'est ce qui forme le substratum de la civilisation et ce qui devient la fibre encore tendre de l'homme primitif.
« Les siècles de monotonie, d'égalité, de servitude, ont eu leur utilité : ils ont formé l'homme pour les siècles où il devait être libre, indépendant, original.
« Cette nécessité historique qui s'est développée dans le temps et que Bagehot a magistralement décrite nous la voyons encore aujourd'hui en pleine action. »
Et l'illustre sociologue italien qui formula ses
théories quand la paix régnait dans le monde civilisé et que les idéologues du pacifisme croyaient qu'elle serait éternelle, les aurait vues pleinement confirmées dans la grande guerre qui vient de flageller le genre humain et de jeter à terre toutes les vaines illusions, sur\ivances du rationalisme.
« Aujourd'hui encore, écrivait Sighele en 1897, dans la guerre qui, malgré ses transformations, est encore le résidu atavique de l'époque primitive le plus grand et le plus naturel, nous conservons la tactique ancienne, c'est-à-dire l'obéissance aveugle de tous à un seul, pour atteindre au but unique et suprême : la victoire. Nous sentons et nous savons que si la discipline n'était pas de fer, que si le commandement n'était pas absolu comme l'obéissance, le but ne serait pas atteint. Dans cet ordre d'idées, il est remarquable que tout le monde reconnaît la nécessité, pour l'heureuse issue d'une guerre, d'un chef unique. Une pluralité d'esprits délibérant ne peut que porter préjudice, justement parce que l'unisson disparaît, et que l'uniformité nécessaire à un agrégat d'hommes, qui doivent concorder comme un seul homme pour tâcher à atteindre un but donné, s'évanouit.
« Macaulay disait avec raison que souvent une armée a été heureuse sous les ordres d'un capitaine incapable, mais que jamais une armée n'a remporté la victoire sous la direction d'une assemblée délibérante: ce monstre à mille têtes produit toujours des effets désastreux. » (1).
(1) Scipio Sighele : Psychologie des sectes, pp. 89-90.
Tout cela fait encore mieux ressortir la prétention de ceux qui, au nom de certains dogmes abstraits, voulurent mettre des entraves au pouvoir discrétionnaire de Bolivar. Aveuglés par les théories, ils ne considéraient en rien le milieu ni le moment où ils prétendaient légiférer et gouverner; et presque toujours, de bonne foi, ils travaillaient à restreindre le pouvoir unique, personnel, absorbant, centralisateur et despotique imposé par les circonstances et par la suprême nécessité de vaincre. Lorsque Bolivar demandait l'unité, non seulement les idéologues rédigeaient une Déclaration des Droits, mais encore ils réclamaient la fédération qui n'était, en définitive, que l'émiettement communiste du « paroissialisme » étroit et misér-^ble qui servait de fondement au régime colonial, ^'s prétendaient être des révolutionnaires, des réformateurs avancés et ils n'étaient que des traditionnalistes. Rappelons ce que le général Morillo écrivait, de Bogota, au gouvernement espagnol, le 3 août 1816 : « Ce vice-royaume avait un gouvernement insurgé central, constitué par la force et arrosé du sang d'un peuple candide et opposé au système de centralisation que, par la main du caraïbe Bolivar, les jacobins établissent par force. » (1), C'est ce qui explique pourquoi le mot fédération fut si populaire dans toute l'Amérique. Les peuples ne pouvaient comprendre la théorie, la doctrine, le système; le mécanisme fédéral, non
(1) Rodriguez Villa : Ouv. cité, t. III, p. 181.
dans le sens d'union, d'alliance, d'intégration, mais dans celui de séparation, antagonisme, communisme, rivalité de clocher, correspondait parfaitement à la manière traditionnelle et unique de vivre, au sentiment paroissial, à l'amour profond pour le morceau de terre natale, unique patrie qu'ils pouvaient concevoir alors, car les autres, les grandes, celles qui devaient surgir du sein ardent de la guerre où les héros étaient en train de forger l'élément primordial de la nationalité, qu'est l'Histoire (1) ; celles qui n'étaient encore qu'une simple abstraction, une conception vague et imprécise, d'autant plus difficiles à comprendre et à aimer qu'elles étaient plus étendues, ces républiques qui, à la fin de la guerre contre l'Espagne, n'existaient encore que comme des fictions officielles, des organismes encore inconnexes, ne pouvaient éveiller aucun sentiment précis, aucune émotion concrète dans l'âme de peuples primitifs.
Dans cette lutte de Bolivar contre les constitutionnalistes et les fédéralistes se trouvent précisément définis les deux mouvements, les deux tendances, les deux termes de l'évolution qu'ont fatalement suivie tous les organismes : désintégration et intégration. Intégration des cellules jusqu'à arriver, par étapes successives, à constituer l'organisme animal dont la plus parfaite représentation est l'homme ; et intégration de races, de peuples et de classes jusqu'à arriver, par une évolution analogue, à la constitution d'organismes sociaux supérieurs ou
(1) « La Patrie est, avant tout, l'histoire de la Patrie. » (E. Faguet).
de super-organismes que sont les nationalités actuelles. Le mouvement de désintégration, première étape des nations hispano-américaines lorsqu'elles brisèrent leurs liens avec la métropole et dont le mouvement fut exactement semblable à celui qui se réalisa dans toute l'Europe à l'écroulement de l'Empire romain, fut baptisé du nom de Fédération ; et jugeant avec une inconcevable légèreté des phénomènes aussi compliqués que ceux qui engendrent la formation des sociétés, la majorité de nos historiens ont attribué cette tendance — si logique, si spontanée, si bien ajustée aux lois de la biologie sociale qu'on peut la qualifier de purement instinctive — à l'inlluence des principes adoptés par la Constitution des Etats-Unis, au simple esprit d'imitation du système adopté par les anciennes colonies anglaises qui se trouvaient alors dans le même travail d'intégration que les nôtres, travail qui, au bout de cent ans, n'est pas encore achevé pour elles.
Il est véritablement surprenant de constater que le système fédéral, considéré par Bolivar lui-même comme le summum de la perfectibilité politique, comme la conception la plus élevée à laquelle soient parvenus les apôtres de la démocratie, ait coïncidé avec les tendances instinctives de peuples primitifs sans autre idée collective que celle du clan ou de la tribu dont ils n'étaient séparés que par quelques générations et dont les classes supérieures ne possédaient d'autres traditions que celles du municipe castillan avec presque toutes les prérogatives d'autonomie et d'indépendance dont les municipalités jouissaient en Espagne avant le régime centralisateur et despotique introduit par les rois de la Maison d'Autriche.
L'œuvre des constituants de Cucutâ devait être éphémère parce qu'elle était fatalement contradictoire. Ils ne se bornèrent pas à décréter l'union des trois pays qui allaient constituer la Grande République colombienne, la seule chose rationnelle à ce moment, mais, se considérant, d'après la théorie du système représentatif qui les inspirait, comme les délégués légitimes de la volonté et des droits de peuples qui ne connaissaient même pas l'existence de cette Assemblée, ils crurent qu'ils ne rempliraient pas leur mission, s'ils ne rédigeaient pas une Constitution. Et, comme les révolutionnaires français qui leur servaient de modèles, leur œuvre eut le même caractère de « hâte fébrile, d'improvisation, de contradiction, de violence et de débilité, voulant à la fois légiférer rationnellement pour l'avenir, pour la paix et légiférer empiriquement pour le présent, pour la guerre. » (1). Ces deux desseins se mêlèrent dans les esprits et dans la réalité; aussi, il n'y eut ni unité de plan, ni continuité de méthode, ni succession logique dans les prétendues modifications de l'édifice social. Quel que fût le système adopté, ils devaient tomber nécessairement dans la même contradiction. Mais si la fédération, sanctionnant la tradition coloniale, anarchique et dissolvante, contrariait et annulait l'action du pouvoir centralisateur et unique imposé non seulement par les nécessités de la lutte, mais aussi par la nécessité d'intégrer les éléments qui devaient constituer la nationalité en convertissant
(1) AULARD : Histoire politique de la Révolution française avertissement, p, vii.
une simple fiction officielle en une réalité tangible, — le système centralisateur, prétendant uniformiser ces peuples en les soumettant à la domination impersonnelle de la loi, d'une loi qui n'était, en aucune manière, l'expression concrète de ses instincts politiques ni des impérieuses nécessités du moment, devait être forcément dupé et abâtardi à chaque instant et ne laisser debout, comme on le vit clairement à la révolution de Pâez, en 1826, que la suprême volonté du Caiidillo, du Chef Unique qui imposait, avec raison, la soumission absolue et l'obéissance aveugle.
Ceux qui critiquèrent le Libérateur, ceux qui, dans leur aveuglement, en arrivèrent à le qualifier de despote, d'autocrate, de tyran et attentèrent contre sa vie en croyant réaliser un acte de justice et d'amour de la liberté, sont condamnés par l'histoire et, en outre, la science même les classe parmi les êtres pernicieux pour la société, lesquels « avec des paroles enflammées, des discours et des écrits incendiaires, échauffant les esprits et créant une atmosphère d'électricité, produisent des explosions d'émotivité, de suggestions et d'impulsions criminelles » (1).
Empoisonnés par ce débordement de sophismes et d'utopies que déchaîna sur le monde la Révolution française, ils ne se rendaient pas compte qu'en provoquant la désobéissance et la rébellion contre l'unique autorité possible à ce moment, ils retardaient l'évolution logique qu'ont suivie tous les peuples et à laquelle ne pouvaient se soustraire les
(1) Proal : La criminalité politique.
Hispano-Américains, en allant de la désagrégation à l'unité pour se constituer en véritables nationalités sous l'autorité du César qu'engendre l'anarchie. Henri Mazel a défini ainsi ce principe que l'histoire a prouvé mainte fois : « L'absolutisme a fondu le moule des nationalités actuelles en unifiant leur administration économique, civile et militaire. » (1).
Le génie pénétrant du Libérateur essaya, dans sa Constitution bolivarienne et par une monarchie sans couronne, de soumettre à une loi, de systématiser un fait rigoureusement scientifique, nécessaire et fatal comme tout phénomène sociologique, en instituant un président à vie avec faculté d'élire son successeur. L'histoire de toutes les nations hispano-américaines dans cent ans de turbulences et d'autocraties est la preuve la plus éloquente de l'accomplissement de cette loi par-dessus tous les préceptes contraires écrits dans les Constitutions et en dépit d'eux. Depuis l'Argentine jusqu'à Mexico, nul peuple d'Amérique ne s'est soustrait à cette Loi bolivarienne. Depuis Rosas, sous le despotisme sanguinaire de qui s'unifia la grande République de la Plata jusqu'à Porfirio Diaz qui donna à sa patrie les années de plus grand bienêtre et de plus grand progrès effectif de son histiOire, toutes nos démocraties ne sont parvenues à se délivrer de l'anarchie aue sous l'autorité d'un
(1) La Synergie sociale.
homme représentatif, capable d'imposer sa volonté, de dominer tous les égoïsmes rivaux et d'être, enfin, comme le dit Garcia Calderôn du général Castilla le dictateur nécessaire chez des peuples qui évoluent vers la consolidation de leur individualité nationale.
On sait, d'ailleurs, qu'aucun système de gouvernement, aucune Constitution ne peuvent être permanents et immuables. Tous sont transitoires, changeants comme la société même soumise comme tout organisme aux lois de l'évolution. Un investigateur aussi sérieux et juste que Maine, a démontré que beaucoup de choses que l'on considère, dans le sj^stème démocratique, comme certaines et définitivement établies n'ont que le caractère d'une expérience et d'un essai.
Le caudillisme désagrégeant et anarchique qui surgit avec la guerre de l'Indépendance et que Bolivar domina et utilisa en faveur de l'Emancipation de l'Amérique espagnole, établissant dès lors au Venezuela ce que les sociologues ont appelé solidarité mécanique par l'engrenage et la subordination des petits caudillos autour du caudillo central représentant de l'unité nationale, et fondée sur le compromis individuel, sur la loyauté d'homme à homme, ne se transforme que très lentement en solidarité organique lorsque le développement de tous les facteurs qui constituent le progrès moderne, impose à l'organisme national de nouvelles conditions d'existence et, par conséquent, de nouvelles formes de droit politique.
Ceux qui ont qualifié d'antirépublicaines les idées du Libérateur et qui, empiriquement, ont cru à l'existence réelle des moules classiques du cons-
titutionnalisme démocratique, ignorèrent sûrement que dans la plus républicaine des Constitutions qui ont existé dans le monde, dans celle qui a servi de modèle aux partis les plus radicaux de l'Amérique espagnole, dans la Constitution des Etats-Unis — comme l'observe un éminent sociologue nord-américain — « on trouve, à côté d'éléments purement démocratiques, des éléments d'un caractère absolument opposé. Ainsi, en ce qui concerne les pouvoirs attribués à l'Exécutif, il est généralement admis que la Constitution nord-américaine est plus monarchique que celle du Royaume-Uni de Grande- Bretagne. Et si, quelque jour, les idées démocratiques actuellement en vogue arrivaient à changer, comme cela s'est produit en d'autres époques où les opinions politiques ont souffert une espèce de bouleversement, on verrait avec surprise que la Constitution des Etats-Unis n'aurait besoin que de très légères modifications pour s'adapter facilement à des théories absolument différentes » (1). L'éminent auteur de ce livre, qu'on devrait faire circuler à profusion dans notre Amérique où existent malheureusement tant de mentalités égarées par les vieilles théories et où le jacobinisme fait encore des victimes, termine par les réflexions suivantes, aussi éloquentes que précises, le chapitre destiné à analyser les principes démocratiques de la Constitution américaine : « Si désagréables que puissent être des observations de ce genre pour les lecteurs à tendances ultra-démocratiques, elles met-
(1) C. Ellis Stevens : Les sources de la Constitution des Etats-Unis.
tent en lumière cette grande vérité que ce n'est pas dans la démocratie qu'il faut chercher la source des institutions américaines. Au point de vue historique ou froidement scientifique, on doit être toujours prêt, dans ce genre d'étude, à examiner les choses honnêtement et sans crainte, telles qu'elles sont et non telles qu'elles semblent être ou comme elles devraient être d'accord avec les hypothèses des théoriciens de la politique. »
La Révolution de l'Indépendance devait produire dans toute l'Amérique, avec plus ou moins d'intensité, une profonde rénovation sociale. Ce n'était pas, comme dit Fustel de Coulanges parlant des révolutions de la Cité antique, une classe d'hommes qui remplaçait une autre classe au pouvoir ; mais les vieux principes étant écartés, de nouvelles règles de gouvernement devaient régir les sociétés humaines. La suggestion de la royauté disparue, le peuple aspira à la restaurer sous une nouvelle forme. Les chefs surgirent par génération spontanée et, ne pouvant les appeler rois, on les appela caudillos ; mais il est curieux d'observer que tous ces caudillos furent qualifiés de tyrans par leurs adversaires. Et si périlleuses que soient aux yeux des hommes de science les comparaisons entre les révolutions modernes et celles de l'antiquité classique, nous trouvons dans le chef-d'œuvre de l'éminent historien français que nous venons de citer, des considérations qui conviennent parfaitement à notre évolution politique :
« L'apparition du mot tyran dans la langue grecque marque l'apparition d'un principe que les générations précédentes n'avaient pas connu, l'obéissance de l'homme à l'homme... L'obéissance à un
homme, l'autorité donnée à cet homme par d'autres hommes, un pouvoir d'origine et de nature tout humaines, cela avait été inconnu aux anciens eupatrides, et cela ne fut conçu que le jour où les classes inférieures rejetèrent le joug de l'aristocratie et cherchèrent un gouvernement nouveau...
« Partout ces tyrans, avec plus ou mois de violence, avaient la même politique. Un tyran de Corinthe demandait un jour à un tyran de Milet des conseils sur le gouvernement. Celui-ci pour toute réponse coupa les épis de blé qui dépassaient les autres. Ainsi leur règle de conduite était d'abattre les hautes têtes et de frapper l'aristocratie en s'appuyant sur le peuple. » (1).
Garcia Caîderôn a fait dans son intéressant ouvrage déjà cité, en parlant des caudillos et de la démocratie, cette synthèse admirable : « L'histoire de ces Républiques se réduit à la biographie de leurs hommes représentatifs. L'esprit national se concentre dans les caudillos, chefs absolus, tjrans bienfaisants. Ils dominent par la valeur, le prestige personnel, l'audace agressive. Ils ressemblent aux démocraties qui les déifient. Si l'on n'étudie point Pâez, Castilla, Santa-Cruz, Lavalleja, il est impossible d'expliquer l'évolution du Venezuela, du Pérou, de la Bolivie, de l'Uruguay.
« Les dictateurs, comme les rois du féodalisme — dit-il encore — abattent les caciques locaux, les généraux de province : ainsi firent Porfirio Diaz, Garcia Moreno, Guzman Blanco. Et les révolutions succèdent aux révolutions jusqu'à l'arrivée du
(1) Fustel DE CouLANGES : La Cité antique, pp. 349-350.
tyran attendu, qui domine, durant vingt ou trente ans, la vie nationale. » (1).
Ces hommes, exerçant une autorité tutélaire, ont réalisé durant cent ans, dans toute l'Amérique, le principe fondamental de gouvernement formulé par Bolivar dès 1815 :
« Les Etats américains ont besoin de la sollicitude de gouvernements paternels qui guérissent les plaies et les blessures du despotisme et de la guerre. »
Et il n'y a pas eu, en Amérique, un seul parti politique qui n'ait soutenu, en fait, le même principe, bien que chacun, lorsqu'il était dans l'opposition, ait protesté en théorie contre la tyrannie, contre l'autocratie, contre le personnalisme, en se prévalant du principe opposé qui est celui de l'alternance au pouvoir, le seul de tout l'échafaudage idéologique des temps passés qui soit resté debout pour servir de drapeau aux révolutions ou pour produire des changements funestes à l'ordre social et de violentes solutions de continuité dans la marche régulière que réclame l'existence de nations qui n'ont pas encore perfectionné leur organisme ; car, écartant des illusions présomptueuses, des idéologies et des optimismes généreux, la réalité leur impose, sous peine de disparaître dans l'anarchie et la ruine, la prépondérance de 1' « homme nécessaire ».
Par un très grave défaut d'éducation et même par la paresse mentale caractéristique de notre race, le critère fataliste se confondant avec le pro-
(1) Ouv. cité, pp. 72-83.
CÉ5ABISMB DÉMOCBATIQUE EN AMÉRIQUE. 15,
videncialisme qui attribue aux conducteurs de peuples des conditions extrahuniaines, est celui qui a prévalu chez nous dans l'appréciation des événements historiques et dans le jugement que nous portons généralement sur ce qui se passe autour de nous. C'est pourquoi nous attribuons uniquement au hasard ce qui est un effet des lois sociologiques en même temps que de la réflexion, de la volonté et du caractère individuel des hommes qui, à un moment donné, savent imprimer à la société qu'ils gouvernent le mouvement qui la sauve des grandes crises, parce qu'ils connaissent mieux que les autres ce qui convient le mieux à sa stabilité et à son bien-être. C'est pour cela qu'existe et prévaut, non le providentiel, mais l'être simplement humain, « l'homme du moment » qui a su prévoir le mal, a eu l'énergie nécessaire pour le conjurer et le tact d'unifier et d'utiliser les forces vives de la société pour atteindre une fin utile et permanente.