SEULE
ésette! »
Elle se souleva lentement et s'assit sur le lit. La tête renversée, les bras à l'adandon, les yeux lourds, elle demeurait là, soucieuse, gardant encore sur sa figure mal éveillée l'ombre d'un mauvais rêve. Mais n'était-ce bien qu'un fantôme, une illusion de la nuit qui l'agitait tout à l'heure sous les courtines? Elle
CESETTE.
s'interrogeait et dans ce recommencement incertain de l'être, à mesure que la clarté montait en elle, la vision prenait corps au lieu de s'évanouir.
Hélas! il n'était que trop certain; aujourd'hui même, dans un instant, elle devait quitter les siens et délaisser la terre familiale des Amarines pour s'en aller servante chez des étrangers, en pays inconnu.
Un triste départ! Mais qu'y faire?
L'usage en Rouergue le veut ainsi. Chaque hiver exile du Ségala — de la terre du seigle — des bandes d'émigrants, garçons et filles, qui tournent le dos aux froides genêtières, aux pacages humides, aux granits familiers, pour chercher fortune de l'autre côté de l'Aveyron, vers le Causse, le grand pays calcaire nourricier du blé et de la vigne, qui fait la vie plus douce et le travail mieux payé.
Le temps était arrivé pour Césette. A la Toussaint dernière, elle aurait délogé déjà sans de
CESETTE.
mauvaises fièvres qui la tinrent tout l'hiver au coin du feu, les mains sous le tablier, inactive et grelottante. Avec le printemps, ses forces étant rétablies, elle s'attendait bien à s'en aller au premier jour. Et cependant, un peu d'espoir lui restait à cause de la saison trop tardière, pensait-elle, pour qu'on réussît à la placer dans les fermes où la louée ne se fait d'habitude qu'une fois l'an, à l'époque de la Saint-Martin. Toutes les bordes, borderies, et maisons de l'endroit se trouvaient en effet pourvues de servantes, et il fallut que le malheur s'en mêlât, et que la bergère du Ramaïrel — un domaine très loin du côté du Gausse — vînt à mourir, à seule fin que la mère de Gésette, honnête et diligente veuve, chargée de famille, rencontrât un coin de terre où la petite avant-dernière pût gagner sa vie tant bien que mal. Encore ne la prit-on pas tout de suite. Guiral, le maître du Ramaïrel, ayant vendu son troupeau faute de bergère, ne devait pas trouver d'occasion pour en ache-
CESETTE.
ter un autre avant la Saint-Clair, ce qui remit le départ de Césette à la lune de juin.
Elle ne se fâcha point du délai, la petitette. Juin était loin et à calculer sur ses doigts le nombre de jours qu'elle avait encore à passer aux Amarines, il lui semblait qu'une si belle quantité ne devait jamais finir. Mais, une fois entamée, la provision diminua vite; le temps, ce mange-tout, dévorait si promptement les lunes qu'elle avait à peine le loisir de les voir croître, et, les regardant bientôt après mincir, s'effiler dans le ciel, elle croyait sentir quelque chose d'elle disparaître, se fondre un peu chaque nuit. Même les récoltes, les plantes, si lentes à pousser, se développaient eût-on dit, plus hâtivement cette année-là. A peine si les violettes achevaient de fleurir, déjà boutonnait l'aubépine; et dans les clos, sous les châtaigneraies pendantes, les seigles se faisaient, grainaient à vue d'ceil. Quand on les coupera, je n'y serai plus, pensait Césette.
CESETTE.
Les seigles étaient coupés et Césette allait partir.
Plus d'une fois, au pacage, assise sur un bloc de granit, le menton dans ses mains, elle avait longuement réfléchi à son affaire, balançant le pour avec le contre, étudiant, supputant ses chances; et, ce matin encore, un peu marrie, un peu étonnée, elle essayait, tout en étirant les bras, de nouer ses idées qui se trouvaient courtes et d'envisager l'avenir. Elle ne savait trop qu'en penser, l'enfant. S'il lui en cuisait de lâcher le cotillon maternel, voir du pays l'amusait fort, elle dont les plus longs voyages n'avaient jamais dépassé l'ombre du clocher paroissial. Sa vanité aussi se trouvait chatouillée. Pastourellette de quatre brebis avec beaucoup de taloches pour gages, elle montait pastoure avec une quarantaine d'ouailles, un vrai troupeau à conduire et une haute paye de quinze écus l'an.
Elle les maniait, ces quinze écus, elle les em-
pilait en rêve et les écoutait tinter l'un contre l'autre un grand moment. Mais une idée tout à coup lui gâtait son plaisir; un idée d'enfant; la peur de la servante morte qu'elle allait remplacer au Ramaïrel. Et une tristesse la gagnait jusqu'à ce qu'une impression chassant l'autre, elle se prît à rire toute seule, glorieuse et presque émue à la pensée de ses souliers neufs, ses premiers souliers qu'elle allait chausser en se levant.
« Cézette? » appelait de nouveau la mère.
Vivement, cette fois, avec des gestes silencieux, de peur d'éveiller l'aîné à peine rendormi après le pansage des vaches et la petite sœur couchée près d'elle dans le grand lit, elle vêtit ses hardes, et, saisissant le carton bleu préparé et ficelé de la veille, elle quitta la chambre encore tiède et bruissante de sommeil.
La nuit allait finir. Déjà les oies caquetaient en sourdine derrière la porte fermée de leur étable, et les coqs battant de l'aile s'égosillaient sur leur juchoir.
CESETTE.
Debout sur le seuil, la main dans la main de sa mère, Gésette enveloppait d'un regard les êtres des Amarines, confus sous le mol attouchement des clartés lunaires qui luisaient à la pointe aiguë des pignons et bleuissaient entre les branches, dans les pommiers du jardin.
« Adieu, mienne, dit la mère. J'aurais souhaité t'accompagner jusqu'au Ramaïrel, mais tu sais si le travail nous presse. Ton chemin, tu le connais par cœur jusqu'à Frontosal, chez ton parrain Ambialet. Il t'expliquera lui-même la bonne route et les raccourcis à prendre pour arriver chez tes maîtres. Courage, miguette ! une fois là-bas, tu ne seras pas tant à plaindre; le pain de blé nourrit mieux que le pain de seigle, et le vin de vigne que le vin de pommiers. Et puis, nous ne demeurerons pas longtemps sans nous voir. A la foire d'Anglar-la-Cramade, qui tombe fin août, nous nous rencontrerons tous, et, s'il plaît à Dieu, en bonne santé. Ne fin-
Ô CESETTE.
quiète pas; fais ce que te commanderont tes maîtres et les choses iront bien. Adieu, pauvrotte. Lève un peu le nez, qu'on t'embrasse. Ah! j'y pense, tes souliers neufs, fais-les durer au moins. Les rochers du Causse coupent comme des couteaux. Prends-y garde. »
Le coin du tablier ramené sur le visage, la mère se mit à sangloter.
Elle pleurait encore, et la petite était déjà loin.
La grande route s'allongeait à perte de vue devant elle, et, la regardant fuir toute blanche entre ses deux rangées de châtaigniers noirs, Césette venait à songer à ceux de son endroit, loués comme elle, qui avaient suivi le même chemin.
Pauvres gens! Il lui semblait les voir marcher à la file, leur paquet au bout du bâton ou le carton à la main. Les noms lui revenaient des derniers disparus : Amans de San Vensa, Toinette de Prévinquières, Françoun enfin, une blondine, une compagne de pâturage, par-
CESETTE.
tie à Pâques pour se placer servante bien loin, au bout du monde, à Montauban-en-Quercy.
Qui sait ce qu'elle était devenue cette Françoun? Et elle, qu'allait-elle devenir à son tour?
Césette songe et, de nouveau, ses idées tournent au noir. S'en aller seule ainsi, toute seule, oh! que c'est triste!
Mais là-bas quelqu'un s'est levé, qui vient à sa rencontre, un gai compagnon de route.
Le jour naît.
Les feuillages remuent; à main droite, audessus d'une vallée confuse, une pâleur monte, des têtes de peupliers frissonnent dans un peu de lumière ; le clair du ciel et l'obscur de la terre se marient en une exquise douceur.
Césette regarde et presque à ses pieds, dans le creux d'un sillon, quelque chose s'éveille; à peine un cri; un soupir entre deux rêves. Etonnée du silence, l'alouette s'était tue. Le merle reprend; un coup de gosier d'abord, puis deux, puis rien. Encore une pause. Enfin sur la pente,
IO CESETTE.
un gloussement frais, mouillé d'aube, le chant d'une caille qui rappelle dans les blés.
Les voix peu à peu s'enhardissent; des réponses partent ici et là, des travers, des taillis voisins; des dialogues s'engagent, se croisent, toujours plus vifs, plus sonores à mesure que s'échauffe la clarté du matin.
Le ciel est curieux à voir. Tandis qu'au levant l'aube sort le fin bout de son nez rose, vers le couchant, encore endormi dans la froideur nocturne, la lune va mourir, la lune meurt.
Clair de lune, clair d'aube, les deux lumières se battent ensemble, et Césette s'étonne de voir ses deux ombres qui s'allongent inégalement noires sur le blanc du chemin. Une des deux, plus pâle, plus mince, pâlit, mincit encore. Le temps de tourner la tête, elle a disparu.
Il fait jour, grand jour! Le soleil jaillit et, criblés de rayons, les lointains reculent, les vallées fuient sous la fumée des sources^ les fleurs
CESETTE. II
s'ouvrent toutes neuves et les fenêtres décloses boivent la fraîcheur du matin.
Césette chante. Abandonnant la grande route, elle a pris un sentier qui se perd dans des tournants d'ombre bleue. En avant, les genêtières couleur d'or ondulent doucement, pleines du bourdonnement des abeilles et du tintement étouffé des sonnettes que secouent des brebis cachées dans le pacage. Quelquefois, à la fourche de deux sentiers, la petite s'arrête et s'oriente; entre les frondaisons retombantes des châtaigniers qui festonnent l'horizon, elle cherche la grosse tour de San Vensa ou le chêne d'Estrabol, dont le large bouquet seul et unique sur la croupe nue de la montagne marque aussi sûrement qu'une enseigne la route du moulin.
Césette chante, et le sentier brusquement s'élargit; quittant les solitudes pastorales des châtaigneraies et des bartes, il longe, humanisé, de vastes cultures et des vergers luisants
12 CESETTE.
d'herbe nouvelle, feuillus et plantureux. Déjà le moulin se devine; il se trahit au claquement des fouets, au cahotement des chars qui suivent les avenues vertes. Et bientôt, au bas de la pente, parmi les peupliers et les saules, entre deux coulées d'eau grise, les hautes toitures paraissent habillées de mousses, bariolées de pigeons; le chemin taurne et devant un terrain vague, au croisement de trois chemins, la cour s'ouvre animée, pleine de bruit, et au fond la grande salle se carre enfarinée du haut en bas jusqu'aux solives, où frissonnent, aux souffles frais de la rivière, les toiles d'araignée poudrées à frimas.
Familier et cordial, le meunier fait la conduite à ses pratiques, debout sur le seuil, un meunier blanc et rouge comme son moulin, rouge du nez, blanc des joues, les yeux toujours pleurants à force de rire.
<( Bonjour, parrain.
— Bonjour, filleule. »
CESETTE. l3
Et je t'embrasse, et tu m'embrasses. Du brave monde, ces meuniers et de la bonne soupe, épaisse et nourrie, la soupe du moulin. On connaît bien qu'ils ont de quoi, ces Ambialet, et que chez eux la ménagère ne prend pas la graisse, comme on le fait chez les pauvres, à la pointe du fuseau.
Le dîner durait. Les hommes s'étaient mis à parler entre eux, et Gésette, engourdie dans le bien-être de la nourriture, songeait, oubliant sa main dans les cheveux du petit dernier assis sur ses genoux, quel bonheur elle aurait à rester chez le parrain, à gagner sa vie servante au moulin de Fontrosal.
Mais les gens du moulin n'avaient pas besoin de servante et on attendait la pastoure au Ramaïrel.
« En route, petite, dit le meunier. Tu as encore quelques pas à faire avant d'arriver chez tes maîtres. Décampe-moi d'ici rondement. » Et comme l'enfant se levait d'un air de hâte :
l4 CÉSETTE.
« Eh! où vas-tu, pressée? l'interpellait son oncle; pour passer l'eau, je te vois bien en peine. Àmbialette, démarre le bateau et enseigne-lui son chemin. »
Or il était un peu long à expliquer, ce chemin, et très malaisé à comprendre.
Attentive, Césette écoutait la meunière dénombrant les fermes et les villages, et recommençant encore à la requête de sa nièce, inhabile à prononcer et à retenir les noms du pays nouveau.
(( Et après le Mas-del-Niou? demanda-t-elle.
— Tu descends par le pré des Bartallienques jusqu'à la fontaine de Lantouï. C'est l'affaire d'une heurette. Tu laisses la fontaine à ta droite et tu remontes par le bois de Négronetch jusqu'aux maisons de Gyrtill-des-Brugues. Là, c'est un village, et il ne manquera pas de gens pour t'instruire.
— Merci, tante; bonne santé à tous.
— Et à toi, ma ûlle. »
CESETTE. l5
Le bateau avait repris le large et Gésette attaquait la montée du Gausse.
C'était raide. Levant la tête, la pastoure écrasée voyait s'ériger au-dessus d'elle la muraille énorme des rochers qui surplombaient en terrasse, cassés droit, entaillés de brèches régulières où accédaient des semblants de gradins, des corniches broussailleuses ombrées de lentisques, résonnantes de cigales.
Le soleil piquait dur; l'air flambait; la rivière incendiée, plaquée d'argent, faisait feu d'en bas comme un miroir, et plus près des étincelles éclataient envoyées par les feuillages métalliques des térébinthes dont les ombres grêles persillaient en bleu la poussière ardente du sentier.
Césette s'étonnait.
Accoutumée aux pentes faciles, aux haleines fraîches, aux perspectives changeantes des prairies et des châtaigneraies de là-bas, un malaise lui venait à l'odeur forte, au rude toucher du
l6 CESETTE.
pays nouveau. Ses pieds regrettaient la douceur des sentiers de sable noir et ses yeux les ondulations infinies des genêtières. Elle comparait ces choses, et, pour la première fois, naissait en elle une idée de son pays.
Triste, elle s'était assise au dernier ressaut de la montée. Et le sentiment d'une grande solitude lui poignait le cœur. Comme celui qui marche dans le bois, inclinant les branches pour se frayer un passage, à peine a-t-il avancé, les rameaux se rejoignent, effaçant ses traces, ainsi Césette se sentait perdue, oubliée dans l'indifférence de la vie qui recommençait derrière elle.
En bas, le moulin de Fontrosal avait repris son train de travail:; on voyait très distinctement le meunier avec ses garçons affairés autour d'une charrette à blé qu'on déchargeait. Tout ce monde avait bien autre chose à faire que de penser à Césette. Le moulin l'avait oubliée, la rivière aussi, et le sentier aui remonte
CESETTE. 17
coupant les genêtières jusqu'à ce creux d'ombre violette où se cachent les Amarines. Les Amarines! la maison, l'unique, l'inoubliable, le nid toujours prêt aux malheureux. Les Amarines! Rien qu'à prononcer ce nom, son âme d'enfant, qu'elle avait laissée là, mêlée à la vie des arbres, des sources, des prairies, lui revenait tout à coup, et, avec elle, la couleur des bois, la senteur des genêts, la douceur des pâturages.
Attendrie, el(e aurait voulu, la pauvre seule, revenir sur ses pas et rentrer au pays. Oui; mais, chez elle, quel accueil lui ferait-on? Dûment chapitrée, sans doute, on la renverrait à Guiral.
Mauvaise idée! Puisqu'elle avait tant fait que d'arriver à moitié chemin, autant valait en finir cette fois et aller jusqu'au bout. Décidée de nouveau, Césette essuyait ses yeux, secouait ses rêves et, détournant la tête, dévalait résolument vers le Causse.
CESETTE,
Un singulier pays!
Des pierres, des pierres, encore des pierres ! en murailles dressées aux bordures des héritages, en pyramides informes tassées dans les clos de vignes, en esquilles frustes posées sur le faîtage des maisons, en strates énormes soulevées au bord des carrières qui béaient çà et là dans les champs. De la terre, le peu qui se laissait voir, calciné, fendillé, bâillait de sécheresse; les herbes flétries criaient la soif et les combes ardaient tout entières, pareilles à d'immenses cuves remplies de soleil.
Au bord, très haut, au-dessus des cultures serties de pierres, des villages noirs, bastionnés, aiguisaient leurs pignons sur le ciel d'un bleu coupant et dur.
« Hé! où sommes-nous? en pays de chrétiens ou de lézards, » s'exclamait la petite.
Le sentier montait, descendait, longeait un mur, franchissait une brèche, et quelquefois coupait à travers un clos tranquille comme une
CESETTE. 19
chambre d'où la senteur acre des figuiers s'en allait avec le parfum léger de la vigne en fleur.
« Oh! ces pierres, se plaignait Césette; la mère avait raison de m'avertir. Voilà mes souliers écorchés. Attention! Ceux-là partis, qui m'en payerait d'autres? On va se déchausser. »
Pieds nus, le carton ballant à une main, les souliers à l'autre, elle repartit.
Des sarcleuses opéraient, tête basse, dans un champ de blé.
(( D'ici au Ramaïrel, combien? interrogeait Césette.
— Quatre heures, quatre fortes heures : tu peux bien en compter cinq des tiennes, fillette! »
Puis ce sont quatre heures simplement, puis quatre petites heures, et Césette marche toujours.
Voici le Mas-del-Niou, une bâtisse noire parfumée de sureaux en fleurs, et le pré des Bartal-
20 CESETTE.
lienques avec un troupeau maigre tondant l'herbe rase; cet œil bleu qui regarde passer la petite, entr'ouvert sous un rideau de frênes, c'est la fontaine de Lantouï, et cette futaie mince habitée par les cigales, Négronetch. Le clocher de Cyrtill-des-Brugues envoie au passage comme un dépêche-toi, pastoure! les six coups fêlés de sa vieille horloge.
Et la pastoure se hâte. Devant elle, le chemin peu fréquenté, mal entretenu, bossue de pierres, hérissé de ronces et d'orties, s'étrécit bientôt, se continue en sentier. Et ce sentier, au bout de quelques pas, mincit à son tour; ce n'est plus qu'une foulée sur l'herbe rase des friches, un tronçon d'ornière perdu dans la solitude des bois.
Quels bois! des cimetières d'arbres, des chênes en quenouille étêtés, rongés de mousse, emprisonnés dans des clos stériles qui se succèdent tout pareils, également mornes, également déserts.
CESETTE. 21
Que deviendrait-elle, la pauvre émigrante, si la nuit la surprenait là, loin des maisons? D'y penser seulement, la peur la gagne. De découragement, de fatigue, elle se sent mourir. Tant pis! Elle s'asseoira sur cette pierre; elle ne fera pas une enjambée de plus.
Mais, tendant l'oreille, une voix lui arrive.
« Are Gui net! »
C'est un bouvier caché par une bordure de jeunes rouvres, qui gourmande son attelage.
« Are ! Are ! »
La voix monte, descend, traîne, s'emporte, s'apaise, et, guidée par elle, Césette sortant du bois arrive en face du bouvier :
« Le Ramaïrel, s'il vous plaît, est-ce loin? »
Sans parler, l'œil au soc de la charrue, l'homme, du bout de son aiguillade, indiquait une bâtisse plantée devant lui sur la crête du coteau. Puis, le sillon fini, laissant souffler ses bœufs :
« N'est-ce pas toi, dis qui viens remplacer la
22 CESETTE.
pauvre Marion au Ramaïrel? Alors, tu te nommes Césette et tu viens des Amarines-en-Ségala.
— Ça se pourait; mais qui es-tu, toi qui baptises si bien les autres?
— Il ne fallait pas être tellement sorcier pour te deviner, petite mangeuse de châtaignes. Le ruban de ta coiffe t'a trahie. Moi je m'appelle Jordi et je suis bouvier au Ramaïrel. » Et commandant les bœufs pour ouvrir un sillon nouveau. <( Si tu as peur de manquer la bonne route, attends-moi un moment. Le jour s'en va. Tout à l'heure, cette raie finie et une autre après, nous monterons ensemble chez nos maîtres.
— Va! je te regarde, répondit Césette.
Les bœufs, tout jeunes avec des figures enfantines de taurins, la corne courte, le mufle rose, tiraient une petite charrue, un araire primitif, mince comme un couteau de pauvre, qui déchirait à grand'peine la glèbe pierreuse d'où la poussière s'envolait à chaque élan. Chantant
CESETÏE.
ou parlant à ses bêtes, les excitant ou les retenant d'un mot, la main prompte à soulever le soc butant contre les pierres ou à écarter les mottes qui chargeaient les versoirs, la tête droite, l'air calme, Jordi gouvernait son outil en subtil et solide laboureur.
La troisième raie menée au but, le toucheur de bœufs se retournant jeta un coup d'ceil satisfait aux sillons frais tracés qui moutonnaient en brun sur la vaste étendue de la jachère couleur d'amadou.
Il avait bien gagné sa journée le garçon, et le soleil plongeant déjà dans les arbres, il lui était bien permis de tourner le dos au labour et de regarder vers le Ramaïrel qui envoyait en l'air l'odeur des soupes rustiques.
Césette et lui montaient côte à côte.
Jordi parla le premier.
« Tu te croyais donc perdue ? Comment avaistu fait ton compte, pastoure?
— Si les cigales parlaient, je leur aurais de-
l!\ CÉSETTE.
mandé mon chemin. Depuis Gyrtill, je n'ai pas rencontré figure humaine.
— Et tu t'ennuyais ?
— Un peu. Des Amarines ici, c'est long. » Curieux, le bouvier s'informait du temps que
la petite avait mis à venir. Il avait suivi jadis le même chemin, allant à Prévinquières. Et même il se remémorait très bien le pays et la belle qualité des pommes, si nombreuses cette année-là, qu'elles faisaient plier les branches. « De ces fruits, continuait-il, vous en avez sans doute tant que vous voulez aux Amarines?
— Assez pour boire du cidre à notre soif.
— Et vous êtes nombreux chez vous?
— Sept nous avons été et six nous restons en comptant la mère.
— Cinq personnes et le bétail, ça fait beaucoup de monde à vivre sur un seul domaine.
— Nos terres donnent. Il y a le champ des Landiers, qui porte de belles récoltes de seigle,
CESETTE. 20
et le long des Herbonnes, les pommes de terre produisent abondamment. Et puis, ajouta la pastoure, nous ne demeurons pas tous à la maison. L'aîné de mes frères y reste seul avec le plus jeune et la petite sœur. Jul, le cadet, gagne sa vie, bouvier à la ferme des Ois, et moi, me voilà dehors à mon tour.
— Quel âge as-tu donc, pour qu'on t'ait mise en condition?
— Seize ans.
— Seize ans! Eh bien les châtaignes ne t'ont guère profité, petite. Seize ans! On t'en donnerait quatorze à peine! »
Césette allait répondre; mais Jordi lui poussant le coude, lui montrait un jupon rouge qui descendait vers eux à travers bois.
« Rouzil, la fille de Guiral! » dit-il.
En jupe de futaie écarlate, la taille libre dans une carmagnole brune, serrée des manches, étoffée du corsage, Rouzil descendait lentement et le seau de cuivre qu'elle portait à vide, fixé
26 CÉSETTE.
du poing sur la hanche, luisait, frappé des rayons obliques du couchant. Le bois poudré d'or flambait, étincelait au-dessus d'elle, et Gésette éblouie s'étonnait de voir pour la première fois le soleil s'en aller à travers les chênes, au lieu de mourir au bout du pré, comme il le faisait chaque soir aux Amarines.
« J'ai trouvé celle-ci, dit Jordi à Rouzil en lui montrant la petite, qui cherchait le chemin du Ramaïrel.
— Tu serais donc celle que nous attendons, dit la fille de Guiral, dévisageant la pastoure. C'est toi qui te nommes Césette? »
Sans doute. Mais qu'avaient-ils donc à grimacer, Rouzil après Jordi et à regarder sur elle?
« Eh bien, puisque te voilà, reprit la ménagère, tout de suite tu vas te mettre en besogne. Hardi, ma fille! prends-moi le seau et va le remplir là, devant toi, à la fontaine de Fréginés. »
CESETTE. 27
Césette obéit.
Le seau rempli, elle se mirait dedans, secouait ses nippes, rechaussait ses souliers et, pour finir de se faire belle, à petits coups de ses doigts mouillés d'eau fraîche, elle aplatissait ses cheveux.
Mais Rouzil l'appelait.
La ménagère et le toucheur de bœufs avaient pris les devants, riant ensemble et parlant haut sans prendre garde à la pastoure, laquelle, un mot par-ci, un mot par-là, les entendait.
« J'ai bien peur, disait Rouzil, qu'elle n'abatte pas autant d'ouvrage que la Marion.
— Pauvrotte! répondait Jordi. Elle peut avales des soupes celle-là avant de charger son sac de blé sur l'épaule, ainsi qu'une autre que je connais. »
Césette n'en entendit pas davantage; mais, stimulée par les mauvais compliments de sa maîtresse, elle se raidit à la montée.
Le Ramaïrel, heureusement, se faisait proche;
28 CÉSETTE.
le toit rouge débordait du rocher, et bientôt l'auvent hospitalier inclinait ses marches sous les pieds lassés de l'arrivante.
« Te voilà, petite? »
C'était le maître en personne : Guiral, un vieux encore vert, sourcils épais, œil vif, à peine courbé des épaules, lesquelles remplissaient l'ouverture de la porte, suffisamment large, cependant.
u Te voilà, petite? » Encore un qui laissait voir de Fétonnement à sa vue, un étonnement marqué dans sa voix, encore plus trahi par son regard, qui de la tête aux pieds enveloppait, toisait et démembrait la nouvelle venue, comme s'il se fût agi d'une agnelle ou d'une génisse en champ de foire — plus attentivement peut-être, l'affaire étant de conséquence et l'usage ne permettant pas de s'assurer autrement que par les yeux des qualités et des tares du bétail humain.
Décontenancée sous le regard du maître, anéantie d'ailleurs, ahurie de lassitude, la pe-
CESETTE. 2g
tite eut tout juste la force de balbutier un bonsoir. Laissant aller le seau sur la pierre de l'évier et le carton bleu à terre, elle se jeta ellemême sur un banc.
Que se passa-t-il ensuite?
On soupait. Peut-être soupa-t-elle? peut-être aussi s'endormit-elle en mangeant. Rêvassant à moitié, les yeux pris, elle répondait tout de travers à Guiral qui s'informait des Amarines. Elle avalait ses paroles et oubliait son pain à la pointe du couteau.
« Oui mère... » répondit-elle une fois à Rouzil, se croyant encore aux Amarines.
Elle n'y était plus.
A son réveil, personne. La porte était verrouillée, tout le monde dormait.
Machinalement, Césette cherchait son lit; une maison de berger hors d'usage dont on avait enlevé le toit et les roulettes et qu'on avait jetée au fond de la salle sous l'escalier.
Et comme, laissant tomber ses hardes, elle se
3o CÉSETTE.
jetait dans ses draps, son geste lui revenait, reflété dans un tesson de miroir pendu au mur. Et tout à coup elle se ressouvenait de la servante inconnue morte deux mois avant au Ramaïrel. Mais ce ne fut qu'un éclair. Ses velléités de peur, ses répugnances cédèrent à la fatigue. Et sur la couche étroite où la Marion avait rendu l'âme, tranquillement, Césette s'endormit.
G-peicnO"1