‹ Césette, histoire d'une paysanneChapitre 2 sur 10 · LES HERBES DE LA SAINT-JEAN · texte numérisé non relu

LES HERBES DE LA SAINT-JEAN

Ievenant avec ses bœufs de labourer la jachère de Querbes- Longues, Jordi avait rencontré ceux de la Vigairie, Bièbe, Alari, Nadal, qui s'en allaient, la bêche à l'épaule, sarcler le maïs de Peïralade.

Chemin faisant on se mit à parler.

« Dis, bouvier, interrogeait Bièbe, celle qui conduisait vos ouailles hier, c'est la nouvelle pastoure?

— Justement. Une appelée Césette.

— Ce morceau de nom va bien avec ce brin de fille, dit Alari. Pauvrette! Elle n'a pas trois pans sur terre.

— Moi, intervint Nadal, je la trouve ressemblante de visage avec l'aînée des Améliès, la blonde.

— Bien trouvé, Nadal! répliquait Bièbe. Une belle autant que la sainte Vierge; l'autre, la pastoure, laide comme le péché mortel.

— Jordi, qu'en dis-tu? insista Nadal. Est-elle vraiment si iaide, votre Césette?

— Lui, riposta Bièbe, je parie un sou contre un liard qu'il ne connaît pas seulement la couleur de ses yeux. »

Jordi hésita un moment comme qui se recueille, et secouant la tête :

« Par ma foi, c'est vrai, répondit-il; je n'y ai pas fait attention. »

Personne d'aussi simple et d'aussi peu réveillé pour l'âge que le bouvier. Grand comme père et mère, avec ses trois poils de barbe au

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menton, il n'avait pas plus de malice qu'une fille. Tout son plaisir il le prenait à s'évertuer aux besognes des champs, ou bien encore à faire au plus fort avec ceux de son âge et même de ses aînés; car, à ce jeu-là, il n'en craignait aucun du pays. Mais, pour l'amour, c'était une autre affaire. Habitant depuis deux ans déjà sous le même toit que la Rouzil, dans la familiarité grande qu'engendrent les travaux en commun de la campagne, le toucheur de bœufs n'avait pas une petite fois attaqué en paroles ni en gestes, la fille de la maison. Soit qu'à l'issue de ces veillées d'automne où, sous prétexte de dépouiller des noix, garçons et filles s'amusent ferme et se le disent de près quand ils peuvent, il la reconduisît par les chemins seule à seul; soit qu'aux réjouissances des vendanges il jouât à qui des deux barbouillerait de raisin la figure de l'autre, jamais il ne s'était départi avec elle de son calme habituel.

Il était ainsi fabriqué le Jordi, plus attentif

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aux merles qu'aux jupons, et l'arrivée de la nouvelle pastoure ne l'avait pas converti.

Avant de rentrer au Ramaïrel, il avait laissé tomber de sa mémoire le propos que Bièbe et Nadal avaient tenu sur son compte, et une fois à table, tout entier à son affaire, il avait oublié de regarder la petite assise à côté de lui.

Peu de jours après, cependant, on était à faner au Pré-Raïnal, à l'ombre des bois de Frégines. L'herbe abondait, sèche à point, blonde et odorante. Debout sur la charrette, enfoncé jusqu'au genou dans la litière, Jordi recevait à brassées et tassait par couches, de manière à équilibrer la charge, les meulonnées de foin que les gens lui envoyaient d'en bas à la pointe de leurs fourches.

« A toi, Jordi! Eh bien, que fais-tu? » criait Césette.

Ce qu'il faisait? Il regardait les yeux levés vers lui de la pastoure. Quels yeux! deux gouttes d'azur à azurer, figurez-vous!

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Eh! songeait le garçon, Nadal n'a pas si mauvais goût; Bièbe radotte; elle n'est pas laide, cette fille; une idée plus rouge et plus grande, il ne lui manquerait rien.

Telle quelle, il la dévisageait en conscience et la regardait évoluer pieds nus, en jupe courte, la chemise de toile bise bouffant à gros plis sur sa poitrine, un fichu d'indienne violette noué lâche autour du cou. Menue un peu, mais pas du tout chétive, très brave à la besogne, elle piquait de la fourche et soulevait lestement de gros paquets d'herbe, et, plaqués à chaque geste, ses vêtements moulaient en une rapide ébauche les contours fermes et délicats de son corps.

Etait-ce ceci ou cela, son visage ou sa tournure, sa vaillantise ou sa gentillesse, le fait est que Césette portait un quelque chose sur elle qui plaisait. Et quand on avait une fois commencé de faire attention à elle, tout ce qu'on découvrait de ses façons d'agir, de son honnêteté, de

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son savoir de ménagère, attachait davantage à sa petite personne.

Rude à la peine, entendue à la besogne, pour soigner le bétail, pour ranger la maison, pour raccommoder le linge, en tout et pour tout, elle excellait.

En un tour de main, sans y prendre garde, Jordi s'était laissé charmer.

Un jour où le travail plus pressé le retenait à labourer le chaume de Naucoulourgue, le bouvier la vit arriver légère et prompte, longeant l'ombre des bordures et portant toute chaude sous son tablier la soupe du matin.

<( Très succulente, cette soupe au safran ; grasse, nourrie, onctueuse! s'exclamait Jordi plantant la cuiller dans la soupière. Mon compliment, pastoure, car c'est toi qui l'as faite.

— Moi; c'est vrai. A quoi l'as-tu compris?

— A un certain goût quelle a. Qu'y mets-tu donc de plus que la Rouzil?

— Rien. Ah! si; peut-être un brin de basilic pour parfumer; une odeur que j'aime.

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— Et que tu portes sur toi ?

— Souvent.

— Ce n'était donc pas malin à deviner. La soupe avait goût à Césette. »

Ils riaient tous deux.

Humant la pitance, guignant la fille, un coup de fourchette par-ci, un coup d'œil par-là, Jordi prenait d'un côté comme de l'autre et faisait durer son plaisir. La soupière nettoyée, la blonde partie, le garçon s'attendrissait, et, tandis qu'il menait sa charrue, des rêves gais, appétissants cheminaient en son sillon.

Celui-là, soupirait-il, ne sera pas à plaindre qui prendra Césette! Ah! si nous étions tous les deux plus riches d'âge et mieux fournis d'écus, on aurait pu faire affaire ensemble. Oui; elle avec moi et un peu de terre à cultiver, on aurait eu du plaisir! Ah! Césette! Césette!

Si Jordi en tenait un brin pour la pastoure, la pastoure, de son côté, n'était pas tout à fait indifférente aux faits et gestes du toucheur de bœufs.

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Un bel enfant et pas tout à fait pauvre qui plus est; pas assez pour elle, hélas! pour Césette la désargentée. Ainsi fait et pourvu, le garçon, sans aucun doute, ne chômait pas d'amoureuses.

Et il tardait à la petite d'être au dimanche, jour désiré des promis et promises, qui s'accostent — l'usage le permet — à la sortie de la messe ou des vêpres paroissiales et se font un bout de conduite, le long des haies, en se tenant par la main. Si le bouvier se trouvait en pouvoir de maîtresse, elle le saurait bien ce jour-là.

Et le dimanche venu, tout en priant le grand saint Ongé, un saint du Causse, très riche, hauî en couleur, doré sur toutes les coutures, Césette, un peu émue, attendait impatiemment Vite missa est. On sortait enfin; jacassant haut, riant clair, des brochettes de filles s'en allaient bras-dessus bras-dessous avec des mines décidées. La pastoure ne regardait pas celles-là.

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mais d'autres, tête inclinée, qui se parlaient avec leurs galants.

Jordi n'en aborda aucune. Saluant d'un mot les amis et connaissances, il traversa la foule sans s'arrêter et vint joindre ceux du Ramaïrel.

Donc le bouvier était libre, et rien ne l'empêchait, s'il le voulait, de se déclarer à Césette. Oui; mais aussi novice qu'elle et quelque peu indécis, il serait indéfiniment resté là planté devant elle sans partir du pied droit ni du pied gauche, si personne ne lui avait enseigné le chemin.

Lz vieux Guiral, lui, ne s'avisait pas de ces histoires. L'amour! il s'en souciait autant, voyez-vous, que d'une fiole qui a rendu l'âme. Une seule et unique chose au monde l'intéressait, l'amusait, le ravissait, l'ancien : le travail. Il n'avait d'yeux ni d'entrailles que pour la culture. Hors de là, néant; plus de Guiral. Que la pastoure gardât bien les brebis, il la tenait

quille du reste et la laissait se garder toute seule risques et périls.

Rouzil, heureusement, y voyait un peu plus clair. Femmes ou filles flairent l'amour d'une lieue; celle-ci surtout, parfaitement instruite et qui, depuis longtemps, sans le lui laisser voir, avait pris goût pour cet endormi de bouvier. De le dégourdir elle-même, elle s'en souciait peu: mais il ne lui déplaisait pas qu'il fût éveillé par une autre, comptant bien qu'une fois les yeux ouverts, le garçon saurait faire la différence en ce petit rien-du-tout de Césette, une servante à quinze écus de gages, et la fille Guiral, l'héritière du Ramaïrel.

Plaisantant le bouvier, taquinant la pastoure, elle ne perdait pas une i ' Q de les pousser

l'un vers l'autre.

Un jour que Jordi, tête basse, suivait les marques imprimées par les pieds nus de Césette dans l'argile mouillée du chemin de Querbes- Longues :

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« Eh! eh! l'interpellait Rouzil, quelque hase a donc rodé par ici? Une rousse, n'est-ce pas? mal coiffée, l'oreille courte. Dépêche-toi, si tu veux la prendre; je la vis naguère gîtée au bord de la vigne de Ségoli. »

Jordi riait; Rouzil encore plus.

Cependant, au bout de quelque temps, voyant que son tour n'arrivait pas et que nos deux simples s'en allaient déjà tout seuls, la ménagère commença de déchanter.

« Voyez l'imbécillas! soupirait-elle. Comme elle vous l'a retourné cette pastoure, avec sa figure de chat maigre. C'est si nigaud, ce bouvier. »

Et un peu par charité pour lui, pauvre innocent, un peu par goût, l'envie lui venait de désentortiller le malheureux.

L'occasion lui parut bonne un dimanche qu'ils allaient tous les trois cueillir les herbes de la Saint-Jean, les euphorbes, les sauges et autres plantes très précieuses que l'on fait se-

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cher et que l'on conserve dans les maisons à cause des vertus qu'elles possèdent pour guérir les blessures et les maladies.

Une jolie récolte, celle-là, et qui ne gâte nullement les habits. Aussi Rouzil avait-elle gardé sur elle ses hardes et ses afîlquets de fête; sa chaîne d'or au cou, épaisse d'un doigt, son fichu d'indienne pincé sur la nuque, sa coiffe blanche à palmettes bleues partagée d'un large ruban rose, et ses quatre ou cinq jupes et jupons superposés à la mode des filles riches du pays. Très étoffée, extrêmement cossue, elle marchait d'une allure ferme, la figure épanouie, l'œil humide, le sourire à fleur de lèvre, laissant traîner derrière elle une bonne odeur de roses fraîches cueillies qu'elle portait écrasées sur la peau.

Césette ne lui arrivait pas à l'épaule. Fine comme un jet d'osier, fournie de chair à peu près autant qu'un oiseau, elle cheminait alerte et vive sous ses habits de pauvresse, la taille

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prise dans la bure, les pieds à l'aise dans de gros souliers, les cheveux aplatis sous un chiffon d'indienne, et, entre les mèches échappées, ses yeux luisaient sauvages et candides, aussi candides qu'un peu d'eau dans les bois.

Jordi guignait Tune, reluquait l'autre, et tout et les regardant, il chantonnait :

Viens, viens!

Sève nouvelle.

Viens ! viens !

Trois notes douces, lentes, comme engourdies de tiédeur printanière que jettent en celle saison les pastoureaux frappant à petits coups du manche de leurs couteaux sur l'écorce juteuse des coudriers qui leur servent à fabriquer des

sifflets.

Viens, viens !

Le chemin raboteux, bordé de pierres moussues et d'épine noire, tombait à pic dans la combe de Frégines.

Déjà les prairies s'annonçaient.

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Des risées d'air frais venaient d'en bas, portant avec la bonne odeur des plantes fleuries le bruissement cadencé des sauterelles et des grillons.

(( Le long du ruisseau de Frégines, nous trouverons des menthes, disait Rouziï.

— Et les bardanes pour le remède des quatreherbes ne manqueront pas à la Pradette, ajouta Jordi. Ceux de la Vigairie n'ont pas encore fait les foins. »

A droite, à gauche du chemin, les clos d'herbages s'étalaient entre les bordures. Les fleurs abondaient; ici, des îles violettes de sauges, là, des traînées d'angélique blanche ou d'oseille pourpre s'éparpillaient dans le vert.

Agenouillées dans l'herbe, Césette et Rouzil cueillaient à pleines mains, à pleins tabliers, ennuyées par les abeilles qui tournoyaient affolées au-dessus de leurs têtes et butinaient les fleurs coupées jusque dans leurs mains.

La moisson faite,

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(( Allons-nous au Riol chercher les lis d'eau? proposa Rouzil.

— Des lis d'eau? Pourquoi faire? demanda le bouvier.

— On les dit souverains pour guérir ceux qui souffrent du mal d'amour, répondit en riant la ménagère.

— Un mauvais mal, répliqua Jordi; mais quelle triste médecine! Moi, j'essaierais plutôt pour me guérir d'embrasser ma bonne amie. Ça fait tant de bien... et de plaisir! ajouta-t-ii en coulant ses yeux vers la pastoure.

— Si tu méprises les lis d'eau, montons à Cantagrel, reprit Rouzil dépitée. Là, nous ferons ample provision de mélites et de citronnelles. »

Les citronnelles cueillies, le jour déjà commençait à baisser. Frisés d'or par la lumière du soir, les buissons de cornouiller et les chêneteaux allongeaient un peu d'ombre sur les pelouses maigres, mangées de mousse, écorchées de pierrailles.

« Ici, dit la fille de Guiral, nous serons bien pour trier les herbes. »

Elle et Jordi s'assirent à la bonne place, au pied d'un chêne; Césette à côté d'eux, les pieds au soleil et ce qui restait d'ombre sur sa tête.

Et le travail commença.

Aucun n'avait l'humeur à parler; Rouzil moins que personne. Elle était mécontente de sa journée, la fille de Guiral; son plan manquait; pas moyen de mettre à jour ses charitables intentions; ne se doutant de rien, là, sous son nez, ouvertement, le toucheur de bœufs mangeait des yeux sa pastoure. Le malhonnête! comment lui faire comprendre?...

Rouzil cherchait, et pendant qu'elle suivait son idée, en face d'elle au revers de Combescure, un petit pâtre, un Estiennou, un Pierriliou de par-là s'était mis en train de chanter. On n'entendait pas de paroles; d'air pas davantage; rien que des tu tu, des la la, flûtes, ramages à l'aventure; puis, sur une cadence incertaine,

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s'enlevait un air de bourrée très gauche, très naïf, qui s'en allait tout de travers trop haut ou trop bas, plus d'une fois interrompu d'un coup de sifflet ou d'un appel au troupeau.

En entendant la chanson, Rouzil avait subitement levé le nez comme une pouliche au bruit que fait l'avoine roulée et secouée dans le crible. Soulevée sur le coude, elle marquait la mesure avec la tête et fredonnait les paroles de la bourrée qui disent :

J'avais trois maîtresses Aucune à présent; Une de l'A u verge, L'autre du Quercy Et l'autre, pécaïre, Elle était d'ici.

<( Ah! si le vielleur de Marcuer venait à passer et qu'il en voulût moudre quelqu'une! soupirait-elle.

— Qu'avons-nous besoin de son outil? répartit le bouvier. Nos gosiers sauront bien montrer la mesure à nos jambes. Toi, Rouzil, je

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vois assez que les pieds te démangent. Et toir la blonde, veux-tu ? »

Plus d'une fois, le dimanche après les vêpres , Césette avait figuré la bourrée avec ses frères; plus d'une fois aussi, à la fête votive de San- Vensa, dans un coin du r)ré communal où gratuitement pastoureaux et pastourelles sautent au son de la musique de la vote, elle s'était évertuée des jambes, et même le soir de la dernière fête, entre chien et loup, quand l'heure du souper fait déserter la danse et que les derniers couples tournent à la lueur des premières étoiles, elle s'était risquée parmi les grandes et avait pris place vis-à-vis de la futaille du vielleur. Mais là, devant ce grand garçon de Jordi oui la regardait dans les yeux avec un visage tout singulier, une timidité la prit et se sentant hors d'état de montrer son petit savoir-faire, elle baissa la tête en faisant non.

<( Eh! dit Rouzil, heureuse de reprendre sa revanche et de soulager sa rancœur, ne vois-tu

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pas qu'elle n'en sait pas plus qu'une qui vient de naître? A peine si ça marche et tu veux que ça danse! »

Et comme la bergère confuse ne trouvait pas mot en bouche :

« Tu ferais mieux, petite, ajouta la ménagère, au lieu de perdre ton temps avec nous, de ramasser une poignée de gouet pour les cochons qui n'en tâteront pas aujourd'hui si tout le monde les oublie. Tiens, prends ces paquets d'herbes dans ta jupe et va-t'en.

— Je m'en vais, » obéit Césette.

Mais elle ne se décidait pas à quitter la place et restait là, un pied en l'air, à regarder sauter Rouzil et Jordi.

Un beau danseur, le bouvier! Moins leste peut-être que les marjolets du Ségala qu'elle avait vus baller chez elle, celui-ci montrait en revanche plus de carrure et de solidité. Très calme, sobre de mouvements, modeste d'attitudes, sans ornement, sans fioriture aucune des

bras ni jambes, il tournait juste, avançait, reculait en mesure, et frôlant sa danseuse, il jetait en sourdine ce hou! hou! qui coupe d'une note si sauvagement étrange l'air de la bourrée.

Rouzii, elle, emportée au plaisir, y allait des bras, des jambes, de la belle façon.

L'un pas plus que l'autre, ils n'avaient l'air de porter la moindre attention à la pastoure.

Pauvre Césette! son temps était fini déjà.

Fâché de s'être occupé d'elle, le Jordi la reniait sans vergogne et se donnait du bon temps avec la brune.

Essoufflée, la figure en braise, celle-ci maintenant faisait une pause. Plantée devant son danseur, elle se donnait de l'air avec son tablier, et le vent à chaque coup soulevait les cheveux échappés sur ses tempes.

Ils jouaient ensemble tous les deux, ils se prenaient les mains; pour un rien ils se seraient embrassés.

Que faisait-elle là, Césette?

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Honteuse pour eux qui ne l'étaient guère, le cœur un peu gros, elle les quitta enfin et, droit devant elle, se baissant seulement pour cueillir çà et là quelque touffe de gouet, elle revint au Ramaïrel.

Les paquets de simples posés sur la table de la salle, elle se mit à préparer la pâtée aux cochons; et pendant qu'assise au bord de l'auge de pierre elle répandait le son dans l'eau chaude et coupait les feuilles, lentement, comme une de ces gouttes d'ambre qu'on voit perler aux blessures des fruits mûrs, une larme longtemps retenue, sa première larme de fille, pointait entre ses cils et roulait dans l'auge avec la ver-

dure.

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