LES PROMIS
peine arrivée d'hier, Césette trouvait déjà la journée longue aux Amarines, et elle s'en étonnait grandement. Que lui manquaitil? Ne menait-elle pas la même vie qu'ancien temps? Ne tenait-elle pas la même place, au repas au bout de la table, la nuit auprès de Cathinelle, sa petite sœur, dans le grand lit, si grand que la mère et les filles y couchaient toutes les trois sans se gêner? Sa quenouille, ne l'avait-elle •pas trouvée pendue au manteau de la cheminée,
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les étoupes attachées du même ruban jadis bleu, et ne filait-elle pas de même, gardant aux pacages accoutumés ses quatre brebis qu'elle connaissait bien et qui l'avaient reconnue?
Les choses étaient pareilles, mais Gésette avait changé.
Les idées n'ont qu'un temps; celles-là s'en vont, d'autres poussent; on ne recommence rien. Quand on a été servante à quinze écus de gages, bergère d'un grand troupeau, on n'aime pas revenir simple pastourellette avec quatre brebis à mener.
L'amour-propre de Césette souffrait de cette chute; son bon vouloir se décourageait aussi, voyant qu'il n'y avait guère à s'employer aux Amarines, où, la besogne étant courte, on se serait bien passé de son renfort.
Césette s'ennuyait.
<( Qu'as-tu enfin? lui demandait Cathinelle, un jour qu'elles gardaient ensemble à Bartelongue. Si c'est pour nous montrer cette figure
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que tu es rentrée au pays, tu aurais aussi bien fait d'y rester, à ton Ramaïrell Jamais un mot; bonjour, bonsoir; il faut te chatouiller si l'on veut te voir rire. Une agréable compagnie que la tienne!
— Je ne t'ai pas cousue à mes jupes.
— Heureusement; je m'en vais là-bas parler avec celle de Gerbique. »
Le lendemain, la petite recommençait :
(( Est-ce que tu récites ton chapelet en dedans, Césette?
— J'ai sommeil; laisse-moi; tu vas réveiller la mère. »
Elles causaient à voix basse, lumières éteintes, dans le grand lit.
<( Prends garde, insistait Cathinelle, que je ne te fasse jaser tout endormie, en te posant la main sur le cœur. Ah! si je peux une fois tenir ton secret!
— Chut !
— Dis-moi au moins à quoi tu penses? Tu ne
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veux pas? Alors, je vais le deviner. Pardi, croistu que ce soit bien difficile? Quelque amoureux que tu regrettes! un Pierre? un Arnaud? Nenni;. un Saviè, peut-être? Ah! j'y suis; comment s'appellait-il, le bouvier du Ramaïrel? Jordi; un joli nom, Jordi, Césette Jordi; ça va bien ensemble. Et vous épousez, quand? n
Envoyant un baiser dans le cou de sa sœur.
<( Figure-toi que c'est ton galant, » lui criaitelle dans l'oreille.
Elle ne se trompait pas, Cathinelle; la pastoure languissait du bouvier. Ses regards, en quête du Ramaïrel, allaient souvent, par-dessusles genêtières noires, vers le grand pays clair qui blondissait à l'horizon.
Que faisait-il là-bas, Jordi?
Elle s'imaginait bien, la pauvrette, qu'unefois seul, crédule et maniable comme il l'était, le garçon n'avait pas tardé à se reconsoler d'elle avec Rouzil. Les coqs du Ramaïrel, sans doute, avaient chanté plus de trois fois, depuis que le
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bouvier avait trahi. C'était fini entre eux; elle le pensait et malgré tout, à de certains jours, elle espérait encore. Si quelque étranger, porteballe ou porte-besace, passait sur la route, c'était Jordi.
Elle le voyait, elle le rêvait partout.
Cependant sa mère et ses frères, qui cherchaient à la mettre en condition dans le pays, lui avaient trouvé une place de bergère à la Ginestié.
« On t'attend aujourd'hui même! lui dit la mère.
— On m'aura », répondit Césette.
Sans perdre une minute, elle plia ses hardes dans le carton bleu, et partit.
« Et si ton Jordi vient te chercher ici, que veux-tu que j'en fasse? interrogea Cathinelle,. qui l'avait accompagnée jusqu'à la grand'route.
— S'il te gêne, tu l'enverras à la Ginestié.
— Et pour me récompenser tu me prendras avec toi, quand vous serez ensemble?
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— Je te prendrai. »
ïl n'était guère probable qu'il vînt la relancer à la Ginestié, le bouvier. L'endroit était si loin de tout! Pour y arriver, pas de route; un chemin vague, herbeux, coupé de fondrières et de sources : le chemin du désert. Jamais cheval ni voiture n'avaient laissé leurs marques sur ces boues; tout au plus un sabot de pâtre, une fourche de brebis. A droite, à gauche, des étangs, des genêtières, des pâturages; d'autres pâturages, d'autres étangs, d'autres genêtières; des corbeaux dans le ciel, des loups dans le bois, de pauvres gens dans les maisons. Un triste pays.
Tel quel, on y vivait cependant et la pastoure y prenait bientôt ses habitudes. Ici ou là, peu lui importait. A la Ginestié du moins, elle n'était à charge à personne et gagnait sa vie en travaillant, Si ses gages avaient baissé en argent, de dix francs moins forts qu'au Ramaïrel, en revanche, le fermier lui laissait deux hivernes,
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c'est-à-dire deux ouailles à elle appartenant et qui, pâturant avec les autres et agnelant en leur saison, lui devaient porter en laine comme en croît d'honnêtes profits.
Des profits! Ah! si Jordi l'eût voulu, elle en aurait facilement trouvé l'emploi : une belle armoire de noyer à deux ouvrants et du linge pour la garnir, de la toile rousse où le pain se tient frais, de la toile fine pour les chemises, de la toile vieille pour emmailloter le poupon.
Un projet manqué! Enfin! on amasserait l'argent tout de même; on empilerait les écus, et puis si Jordi n'arrivait pas, on verrait.
Depuis son aventure du Ramaïrel, l'idée du mariage trottait dans la tête de la pastoure. Très innocente assurément et très chaste, elle en avait gardé cependant comme un trouble. Des désirs nouveaux la tourmentaient, des envies de chez soi, des images de maison crépie à neuf, avec de petits bonnets séchant au soleil.
Elle rêvait accordailles; et, comme si ses pen-
sées transparaissaient sous sa peau, les garçons de la Ginestié, les bouviers et les pâtres, commençaient à tourner autour d'elle; un surtout, le fils cadet du fermier, Gervâsi, lequel, moins faraud que ses camarades et n'osant pas l'attaquer de trop près, usait ses yeux à la regarder.
<( Césette, hep! à quoi penses-tu? Là, sous tes pieds, tu en laisses quatre. »
On était à la cueillette des châtaignes : filles,, garçons, jeunes, âgés, tous, jusqu'au vieux grand-père, un ancien, cassé en deux, le menton dans la poitrine, et qui n'avait pas grand'chose à faire, le pauvre homme, pour se baisser sur les sillons.
Les jeunes gens, juchés sur les arbres, gaulaient les fruits mûrs qui tombaient par grappes aussitôt amassés et empilés dans des sacs.
Deux charrettes suivaient les cueilleurs et les cueilleuses avec leurs attelages de vaches rouges dont les gros yeux en saillie miraient le vert jaunissant des ramées et le ciel où le vent, d'automne tissait ses étoupes grises.
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Une laide journée et une récolte de pauvres!
On riait cependant; on parlait haut sous les arbres; on s'amusait; Gervâsi lui-même, excité par la bonne humeur des autres, envoyait, le malicieux, des châtaignes dans le cou de Césette. Une caresse! À force de s'escrimer l'un contre l'autre, ces deux-là s'étaient si bien mis sur le chemin de faire amitié ensemble, qu'au retour, la pastoure se trouva, sans savoir comment, assise sur la charrette qui menait le fils du fermier.
Mais quand on fut pour descendre, et que son nouvel ami, sous prétexte de l'assister, la prit à bras-le-corps, la serrant un peu plus que le nécessaire et l'attirant vers lui, au lieu de se laisser faire et d'écarter le galant après coup, ainsi qu'on en use en pareil cas, elle vous le rembarra d'un revers de main si solide et si exactement appliqué, que toute la troupe se mit à rire en même temps.
Non, décidément, elle ne pouvait pas; bon gré
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mal gré, elle en tenait encore pour celui du Ramaïrel, et tant qu'elle ne le saurait pas marié à une autre, elle ne consentirait jamais à s'accommoder avec aucun.
Or, tandis qu'elle attendait toute languissante en ce quasi-veuvage, le garçon rebuté par elle cherchait et trouvait à se consoler ailleurs. La pastoure le rencontra quelques jours plus tard qui poursuivait Mette, la porchère, et du train dont elle courait, il devait l'attraper, bien sûr.
D'autres que ceux-là s'appareillaient à la Ginestié; Françon, la ménagère, avec le bouvier Cyprien; Jean Bru, l'aîné du fermier, avec Finette, la vaisselleuse; une épidémie d'aimer avait gagné la maison, et partout, sous les pas de Césette, les couples se nouaient comme pour la narguer.
Novembre était venu.
Un soir, rentrant à son habitude, à l'heure où les brumes d'en bas rejoignent les grisailles d'en haut, la pastoure trouva installé au coin
de l'âtre un grand diable, un inconnu, jambe longue, nez rouge, lequel se chauffait les mains tendues vers une flambée de genêt. L'homme avait posé à terre sa besace de pauvre, toute gonflée et bossuée de chanteaux de pain dur, et assis sur le coffre au sel, une bouteille de cidre à portée de la main, posément, avec des gestes calmes, il buvait.
Un mendiant; ça se voyait de reste, mais un vrai, un honnête mendiant; ça se voyait aussi et non pas un de ces passants, de ces étrangers à qui on envoie les chiens aux talons pour leur enseigner leur chemin. Le nom de Donat, Donat dit Bécudel, sonnait honorablement dans le Causse comme dans le Ségala, où le brave garçon exerçait depuis plus de vingt ans sa profession, voyageant sans cesse et, selon un invariable itinéraire, de l'un à l'autre pays, de telle façon que son passage y marquait aussi sûrement les époques de l'année que la pousse des feuilles ou la cueillette des raisins.
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Très bien reçu partout, il remplissait l'office de messager, délivrait ceux ou celles qui l'en chargeaient des vœux faits à Notre-Dame-des- Misères ou à Saint-Amadour, et portait, logés en un coin de sa besace, des simples à l'usage des ménagères : pour celles du Ségala, les euphorbes des plateaux nécessaires à la composition de l'eau rouge; pour celles du Causse, les digitales de la montagne, qui sont apaisantes,
nme on le sait, et salutaires aux maladies du sang.
Là où il n'avait rien à laisser, le mendiant colportait des histoires. Il en avait de toutes les couleurs et pour tous les goûts, légendes miraculeuses et scandales villageois, contes de revenants et propos de cabarets, le crime d'hier, le charivari de demain, de quoi frémir, de quoi rire, de quoi pleurer.
Et on riait, on pleurait, on frémissait. Le bouvier, la ménagère, les valets, les servantes, tous écoutaient bouche bée, aussi goulus de ses
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contes qu'il était lui, le conteur, friand de cidre nouveau.
Faim d'un côté, soif de l'autre, on pouvait s'entendre. Mais l'heure du souper l'interrompit.
« A table, monde, rappela la fermière, et toi aussi, Bécudel, si le cœur t'en dit. »
Le cœur lui en disait. Il y avait, répandu dans la salle, un parfum de lard rance, mais rance à point : ni trop, ni peu; Bécudel était curieux d'en tâter. Pour être mendiant, on n'en a pas moins le nez fin. Soupe et lard, tout était en perfection; l'invité s'en convainquit à plusieurs reprises, assuré qu'il était de n'être pas en reste avec ses hôtes et de payer largement son écot en récits.
Césette, placée à côté de lui, au bas bout de la table, le regardait opérer, plus ébahie peutêtre de son appétit que de sa langue, jusqu'au moment où l'homme en cours de narration vint à parler de Saint-Ongé-de-Quézac.
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Ce mot fit dresser l'oreille à la pastoure, qui commença tout de suite de prendre un vif intérêt aux almanachs du mendiant.
Il racontait à cette heure un cas fort étrange advenu récemment au pays de Guiral et de Rouzil. Un homme de là, connu de tout le monde, grand riboteur, ivrogne s'il en fut, était allé, chaud de boire, frapper une nuit à la porte du presbytère, requérant et sommant le curé de se lever au plus vite pour administrer un de chez lui, en danger de mort.
(( Attends-moi, dit le curé, je te suis. »
L'un portant son vin, le misérable, l'autre portant le bon Dieu, l'ivrogne et le prêtre firent route ensemble.
Arrivés :
« Où se tient-il ton malade? demanda le curé.
— Là fit l'autre avec une risée, montrant la loge du cochon, qu'on devait tuer en effet le lendemain. Et dépêchez-vous, ajouta-t-il, car il n'a, le pauvre, que quelques heures à vivre.
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— Entre, je l'accompagne », dit le saint homme en baissant la tête pour pénétrer dans l'étable.
Une fois dedans, que se passa-t-il?
Le pâtre qui couchait près de là, dans la bergerie, vit le curé sortir seul, tirer le verrou et partir. Quant à l'ivogne, il ne reparut plus ni ce jour-là qui était un samedi, ni le dimanche, ni les jours suivants, et un grand mois s'est déjà passé depuis sans que sa femme, la Romondette, ait reçu de ses nouvelles.
« Qu'est-il devenu, le scéiérat?
— Où est-il passé, le païen? fut-il demandé.
— Attendez un peu, répondit Bécudel, et, ayant englouti coup sur coup une douzaine de bouchées pour prendre de l'avance : Figurezvous donc, continua-t-il, que le lendemain au jour, entrant dans l'étable, la Ramondette fut toute saisie et quelque peu effrayée d'y trouver deux cochons au lieu d'un, tous les deux exactement pareils, marqués de même, l'oreille fendue au même endroit, deux jumeaux.
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— Et alors?
— Alors, — un coup de cidre, bouvier; quoique bien nourris de graisse, ces choux ne veulent pas descendre, — alors, on suppose que l'âme du païen habite en l'un des deux animaux. Mais lequel? Interrogé, supplié par la malheureuse Ramondette, le curé a fait celui qui ne sait rien. Et voilà une femme bien en peine et très ennuyée avec son mari à quatre pattes. Crainte de se tromper, elle n'ose tuer aucun des deux animaux, et par trop grande abondance de porcs, elle se trouve finalement en disette de jambon! »
Des hi! des ho! des ha! il en partit une volée. « Allons donc! pas possible, ricanait le bouvier, tu l'as tirée de ta besace, ton histoire.
— Encore une miette de lard, réclama le conteur; de ma vie je n'en connus de plus juteux. » Puis, se tournant vers les incrédules : « Et si je vous disais que j'ai vu les deux cochons, moi qui vous parle, et que la Ramondette elle-même m'a confié son embarras.
— Quand donc? interrogea Césette.
— Lundi dernier a fait quinze jours. » Césette n'écoutait plus. Cet homme arrivait
de Saint-Ongé; sans doute il avait quêté son pain au Ramaïrel; il avait vu Rouzil et Jordi; il savait peut-être...
— Oh! j'en aurai le cœur net, murmurait la pastoure.
Mais au moment d'articuler sa question, elle se trouva si émue, qu'elle laissa le mendiant quitter la table et prendre le chemin de la fénière, où il devait gîter la nuit, sans avoir eu le courage de l'aborder. Demain matin, je serai plus hardie, pensait-elle.
Le lendemain, levée avant tout le monde, Césette trouva le mendiant déjà en route et le rejoignit qui longeait le mur du jardin.
« Qu'y a-t-il pour ton service, petite? demanda l'homme.
— Ce chanteau de pain, répondit la pastoure, tirant de sa poche le morceau coupé pour son
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déjeuner; la ménagère m'a dit de te le donner.
— Dieu la récompense, et toi aussi, ma fille. Qu'il vous donne un beau galant et riche, à chacune, si vous n'êtes déjà pourvues, eh? »
Ayant fait le signe de la croix, le pauvre jeta le morceau de pain dans la besace.
<( Allons bonjour, conclut-il, en soulevant l'épaule pour équilibrer le fardeau. C'est aujourd'hui la fête aux Trémoulades, et je tiens à étrenner les fouaces nouvelles, des fouaces épaisses d'un doigt et avec ça légères! Plus on en mange, plus ça donne envie d'en manger. Adieu, petite! »
Mais comme il s'en allait, Césette le tira par la manche.
« N'as-tu pas dit hier que tu venais de Saint- Ongé-de-Quézac? C'est que je connais du monde par là, au Ramaïrel...
— Les Guiral ? De braves gens et qui font de bon pain. Quand je sors de chez eux, la besace me tire un grand peu de plus sur l'épaule. Et
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toujours une bonne parole avec. Le Guiral vaut beaucoup d'argent.
— Et Rouzil?
— Superbe plante; un peu fiérotte, un défaut qui marche souvent avec les écus; plus regardante que son père quand elle me coupe le pain. Brave enfant tout de même. Ah! très contente, je l'ai laissée l'autre semaine; on dit qu'elle épousera tantôt.
— Avec qui ?
— Avec le bouvier; un bel enfant! Je les vis ensemble le matin, qui revenaient de gauler les noix; bien d'accord tous deux, serrés l'un contre l'autre; facilement on les eût couvert du même coup d'épervier. Pardi! quand on doit épouser dans huit jours! Et en avant le vielleur! »
Se redressant une idée sous la besace, le mendiant fît claquer le doigt, et levant un pied, puis l'autre en mesure, il chevrottait :
J'avais trois maîtresses, Aucune à présent.
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Toujours sautant il s'en allait, et Césette navrée écoutait craquer sous ses sabots les herbes, durcies par l'hiver. Elle s'était adossée au mur du jardin, et d'un geste machinal elle arrachait feuille à feuille une touffe de scolopendre poussée là entre deux pierres.
Devant elle, la première flambée du soleil dorait les brumes où les fantômes d'arbres montaient confusément. Les branches humidess'égouttaient et tout à coup, du faîte d'un châtaignier voisin, une feuille amollie par le dégel se détachait, après celle-là une autre, puis dix, puis vingt. Par grappes, à la débandade^ elles essaimaient comme des abeilles, et, bercées un moment dans l'air calme, glissaient sur les sillons.
Une, en tombant, froide et morte, frôla le visage de la pastoure, qui, brusquement éveillée, courut — l'heure était passée depuis longtemps- — larguer son troupeau.
Où elle le mena, ce qu'elle fit durant les Ion-
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gués heures de cette journée d'hiver, elle eût été bien en peine de le dire. Elle marchait, elle s'asseyait, elle repartait, absente d'elle-même, les pieds ici, l'esprit ailleurs. Elle songeait. Une ou deux fois, des jappements lointains la firent penser à ses ouailles qui l'avaient laissée seule plantée en terre comme un arbre, tenant à la main son fuseau qui ne tournait plus.
Vers le soir, le vent s'était levé; une bise rêche, cinglante, qui bramait sa chanson monotone à travers les rameaux en deuil.
Le froid piquait. Enfermée dans sa cape brune, les mains sous le tablier, Césette cherchait un abri, quelque surplomb de granit, une cache de pâtre, et sans y penser, conduite par l'habitude, elle allait se gîter, non loin du chemin, dans le tronc d'un châtaignier fendu.
Un reste d'espoir l'avait amenée là chaque jour depuis qu'elle habitait la Ginestié, épiant malgré elle les rares piétons qui coupaient par les bois de Fontmérelle pour gagner la route de
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Mirols : un colporteur, un meunier en tournée ou quelqu'un de la Boutiqette rentrant du marché de la Gabaèly.
Elle les voyait sortir des houx au bas de la côte; ils disparaissaient ensuite dans les fondrières, réapparaissaient à dix pas de son arbre, lui envoyaient le bonjour et se perdaient à gauche sous la retombée des châtaigniers.
Et cela faisait chaque fois comme une montée d'espoir et une chute dans l'âme dolente de la pastoure.
Ce jour-là, personne; pas de huchement de pâtre, pas de piaulement d'oiseau; un silence noir, et, par bouffées, arrivant de loin, du fond du ciel, le sifïîment de la bise à travers les bois décomposés en fumées.
Césette écoutait et, dans le vent, un carillon venait jusqu'à elle, léger, ténu comme un rêve. Tantôt plus aigu, tantôt plus sourd, le tintement se rapprochait et, secouée de sa torpeur, elle reconnaissait bientôt à l'entrée du chemin
CESETTE.
les plaques de cuivre et la musique ambulante d'un collier à bœufs.
Un homme le portait passé à son bras; un bouvier sans doute, à en juger par l'aiguillon qui voyageait avec lui.
Un bouvier, lequel? Tout à fait réveillée, la pastoure regardait venir l'homme. Sans doute un de Gary-le-Pauvre, qui a conduit du bétail au boucher de Lantajoul, le cadet de Panatié, peut-être. Allons donc! Celui-ci avait la tête de plus. Alors, Bcrgadel, des Cloutiers. Pas davantage.
L'homme, probablement, n'était pas du pays. Cherche, cherche bien, Césette. Voyons, ce visage sans barbe, ces joues lisses, ce menton en avant, bien découpé, ce balancement des épaules. Mon Dieu! si c'était... Aïe, je m'étouffe! Lui! lui! le mari de Rouzil.
Arrivé à cent pas de Césette, toujours enfoncée dans son arbre, le passant hésitait; un sentier de charrettes s'embranchait là avec le chc-
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min et tournait vers la Ginestié. L'inconnu le suivit un moment, visiblement peu sûr de lui et ralentissant sa marche. Puis, ayant tourné la tête du côté où passait le troupeau, il prit son parti et vint droit aux ouailles en coupant par les genêts.
Quand il se crut à la portée d'être entendu de la pastoure, dont il apercevait seulement un peu de cape et les sabots en dehors du châtaignier :
« Hé! pastoure, interrogea-t-il, pour aller à la Ginestié, s'il te plaît? »
Oh! quel choc elle reçut, Césette, reconnaissant la voix de son galant. Jordi! c'est toi, ô mien ami! voulut-elle crier, mais son gosier refusa de la servir et ses jambes, au lieu de la soulever au-devant du bouvier, la laissèrent au fond de sa cachette.
Et Jordi attendait la réponse.
« Ah çà, grognait-il, châtiant du bout de son aiguillon Brunette, qui jappait dans ses
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jambes, est-ce que les chiens seuls ont la parole dans ce pays? Es-tu sourde ou innocente, bergère? Le chemin de la Gincstié, s'il te plaît? »
Gésette avait réfléchi. Son galant était là; sans doute; mais venait-il pour elle? Le mendiant l'avait faite si certaine du mariage de Jordi avec Rouzil, que la présence même du bouvier la laissait incrédule. Qui sait si, fiancé de quelques jours, il ne venait pas à la Ginestié acheter du jeune bétail pour remonter son étable. Sans ça, se serait-il embarrassé du collier et de l'aiguillon?
« Tu es entré tout à l'heure dans le domaine, Jordi, répondit-elle d'un air calme, et, comme elle avait retrouvé les jambes avec la voix, elle sortit de sa cache et fit deux pas vers le bouvier.
— Césctte! fit celui-ci reconnaissant la pastoure. Mais il retint son élan, refroidi par la tranquillité de son amie, qui le regardait d'un air indifférent.
— Eh bien! reprit-il, mordant sa lèvre; quand
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tu auras fini de me contempler! M'aurait-on changé de figure en route, ou bien aurais-tu perdu la mémoire en rentrant au Ségala? Toi, la blonde, je te remémore de pied en cap et je te trouve pareille, sauf tes joues un peu plus rouges et tes yeux plus brillants. »
Le fait est qu'elle tenait un peu de fièvre la pastoure.
(( Je ne t'ai nullement oublié, et je t'ai reconnu de loin, Jordi de la Colombarié.
— Avoue que tu ne t'attendais pas à me voir, repartit tristement le bouvier, à qui l'idée venait que Césette, ne l'espérant plus, avait pris un nouveau galant.
— Ça se pourrait bien, acquiesça la bergère. Après le temps...
— Sois franche, tu ne t'en souciais pas trop, insista Jordi. Tu dis si et tu penses non. Oh! je le vois sur ta figure, et je le reconnais trop tard. Tu me hais, Césette; si, si, tu me détestes. Tu mentais, tu faisais le semblant de m'aimer la
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dernière fois que je t'ai vue. La peur te faisait caler doux, et moi, je me suis laissé prendre à tes paroles. Pauvre Jordi! On te gracieusait alors; on te rudoie maintenant! Ah! si j'avais su ce qui devait m'arriver ici, je ne me serais pas mis en chemin.
— C'est donc pour moi que tu venais? interrogea Césette, étouffant de bonheur.
— Et pour qui donc? Que veux-tu dire?
— Quoi? ce n'est pas vrai ce que le mendiant me récitait ce matin, ton mariage...
— Mon mariage?
— Eh oui, puisqu'il vous avait rencontrés tous deux, Rouzil et toi, serrés l'un contre l'autre comme des promis.
— Un conte! Ali! si c'est à cause de la Rouzil que tu m'as fait mauvais accueil, tu perdais bien ton temps. Rouzil! Tu n'étais pas partie depuis un mois, c'était fini entre nous. Quand on est deux à marcher à reculons, c'est bientôt fait de se quitter. Bonsoir ! L'Estienné lui parle
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maintenant. Histoire de compléter la douzaine. »
Jordi riait; Césette ne soufflait mot.
« Eh bien, qu'en dis-tu, toi? continuait le galant. Çà, qu'as-tu? Que fais-tu? Des larmes à présent. Est-ce que tu plaindrais Rouzil, par hasard! »
Et Césette :
<( Laisse-moi, ça va passer, mien; encore un peu. Vois-tu, ça voulait sortir depuis ce matin et ça ne pouvait pas. Oh! je suis contente, bien contente ! Te croire avec Rouzil et puis te voir là, près de moi, le coup a été fort. Oh! Jordi, mon Jordi! moi qui t'accusais! »
Ils se tenaient l'un devant l'autre, les doigts mariés en une solide étreinte.
« Que tu as tardé à venir! murmurait Césette.
— Le vieux Guiral a pris les fièvres et je ne pouvais pas le quitter avant d'avoir fini ses semaisons. Le dernier grain jeté en terre, je lui ai souhaité le bonjour, j'ai pris le collier et l'aiguillon, et vite vers ma Césette. »
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Il avait passé un bras autour de son cou et l'attirait vers lui. Mais elle, se dégageant un peu :
« Attends que ma mère y consente. Quand elle aura dit oui, je te répondrai à coup sûr.
— Tu peux donc parler tout de suite; j'ai vu ta mère en venant.
— Et que t'a-t-elle dit, notre ancienne?
— Que nous ferions bien d'épouser avant la Noël.
— Et si je le voulais, comment gagnerionsnous notre vie?
— Très aisément; écoute : ta mère te donne ce qui te revient de ton père défunt : le cinquième du pré des Bioules, la friche de Grézals et la grange où nous ferons une chambre et une étable pour les brebis. Toi, tu garderas; moi, à la borie des Ois ou à la Couderquié, je gagnerai de bonnes journées, quand nos terres ne me donneront pas de travail. L'armoire et le lit, ne t'en mets pas en peine, mon père nous les
donne et deux cents pistoies avec. Tu vois que nous ne serons pas tant à plaindre.
— Et, demanda Césette avec un peu d'inquiétude dans les yeux et un soupçon de malice au coin des lèvres, tu n'as plus peur d'épouser avec une sorcière.
— Une sorcière comme toi, oli! certes, non! Charmé j'étais, charmé je reste. Sois tranquille, ma Césette, pour toujours tu m'as guéri de la peur. Laissons cela et dis-moi quand il te plaira que nous allions à l'église.
— La Noël, c'est bien près.
— Tu le trouves, toi. Demande conseil à ta soeur. Elle est toute prête à danser, celle-là; tu connais ses projets?
— Peut-être.
— Si Césette te veut, m'a-t-elle dit, vous me prendrez avec vous: c'est convenu, et tu ne sais pas ce qu'elle a ajouté?
— Pour voir?
— Pendant que vous travaillerez aux champs, moi je garderai les enfants à la maison. »
CÉSETTE. 2 25
Ils restèrent un moment sans paroles, confus tous deux; Césette tremblait et Jordi riait bien fort pour se donner l'air brave. Césette reprit :
« Quelle espèce de brebis tiendrons-nous aux Amarines? Celles du pays, tu les vois; beaucoup de corps, mais la laine est bien commune.
— Tirées des pâturages maigres de chez nous, les brebis du Causse ici profiteraient vite.
— Oui, si les herbes trop grasses ne leur donnaient pas la maladie.
— Et celles du Ségala, combien en veut-on? interrogea Jordi.
— Nous ne les aurons pas à moins de deux pistoles.
— Deux pistoles! répéta Jordi très sérieux, pour une brebis, c'est beaucoup d'argent. »