DANS LA NUIT
lle est partie, la bergère, vite comme si le ciel lui pesait sur les épaules; vite, comme si la terre lui brûlait les pieds.
Inatlentivc aux pierres du chemin, aux branches retombantes des bordures, elle marche tendue en avant dans l'effort d'une résolution inflexible. Elle a déjà dépassé le Pré-Raïnal; elle touche au fond de Combescure; et voilà, comme elle commence à longer les herbages,
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une voix d'enfant partie à l'improviste d'un buisson de viorne, qui la tire du pays des songes.
« Et tu vas au pays, Césette?
— J'y vais.
— Tu arriveras tard, alors.
— Aussi je me presse.
— Bon voyage, Césette.
— Bonsoir, Quicoumet. »
Le petit pâtre, accoudé à la claie de la prairie, la suit des yeux jusqu'au sommet de Frégines.
De là, en se retournant, on voit encore un morceau du Ramaïrei, un coin de jardin audessus des vignes et un peu de mur blanc avec des vols de pigeon planant autour. Dix pas plusloin, tout avait disparu. Plus de Ramaïrei! La bâtisse, le jardin, le pigeonnier et les pigeons, tout avait plongé dans les bois.
Et des deux côtés du chemin, des prés défilaient, puis d'autres, rapidement encadrés dans
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l'ouverture de la claie; de petits prés de paysan, soigneusement fermés, clos d'arbres ou de pierres, très longs, très étroits, chacun avec son petit troupeau et son petit pâtre, sifflant aux ouailles ou bien en train de causer avec la voisine, un pied à l'échalier du mur. De l'intimité descendait sur eux avec la tombée du soir, avec l'obscurité qui sort, dirait-on à cette heure, de la lisière humide des grands bois.
La pastoure se hâte.
<( Bonsoir, Gésettc.
— Bonsoir, Ségur.
— Tn vas loin, bergère?
— Aussi loin que tu montes haut, Ségur.
— Méiie-toi de te perdre, petite.
— Prends garde de tomber, toi! »
C'est un émondeur juché à la cime d'un peuplier. Echelon par échelon, il descend, abattant la verdure, et, au-dessus de lui, l'arbre nu montre ses cicatrices blanches et son bouquet de feuilles tout en haut, frissonnant à l'air frais.
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Le sentier tourne, la combe s'assauvagit, s'étrangle en un bois montucux. Le jour meurt sous les cépées immobiles. Un rayon, le dernier, tombé on ne sait d'où, brisé à travers les feuillages, luit un moment jaune comme de l'or, à la pointe des mousses. Il s'efface et le bois s'obscurcit.
Des gens qui viennent de faire de la feuille passent tout embroussaillés dans leur fagot et envoient le bonsoir à la pastoure sans qu'elle ait pu les reconnaître.
Il fait nuit.
Césette avait ralenti le pas. Son courage tombait avec la grande flambée de sa colère, insensiblement éteinte. Elle s'attendrissait. Comme celui qui a pris un mauvais coup au travail, dans le chaud de l'action, il sent à peine sa blessure; mais, à la fin, les forces lui manquent; n'en pouvant plus, il se couche à terre et, la main sur sa plaie, il lui semble qu'il va mourir, ainsi Césette s'était accroupie au pied d'un
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chêne, et, n'étant plus maîtresse de le garder, elle laissa couler son chagrin.
Le hasard l'avait conduite à l'entrée du bois, au bord de la clairière où Jordi, menant sa charrue, lui avait enseigné, le soir de son arrivée, le chemin du Ramaïrel.
Quatre mois, pas plus, étaient passés depuis ce jour. Quatre mois! Tant de peine peut-elle tenir en un si petit espace ! Ah ! Jordi ! Jordi ! que fais-tu? Où es-tu maintenant? Avec Rouzil, sans doute. Ah! traître bouvier! ah! lâche pastoure! Hélas! elle l'aimait encore. Elle, si pressée tout à l'heure de gagner les Amarines, le cœur lui enflait à l'idée de l'avoir quitté pour toujours.
Il faut s'éloigner pourtant. Allons, lève-toi, petite! Cherche ton chemin dans la nuit!
Une nuit bien noire. Le vent souffle et les bois se lamentent; le vent s'apaise et le silence, plus effrayant encore à entendre, habite seul l'immense étendue. C'est triste, la nuit! Ces
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yeux qui regardent là-haut, ces yeux perçants, innombrables, gênent celle qui s'en va. Plus rassurante, elle cherche l'étoile d'en bas, la lueur de la lampe qui clignote près de terre, au ras de l'horizon.
Césette marche, et l'étoile, un moment cachée par les arbres, reparaît plus proche. Bientôt, appelés par son désir, les pignons aigus sortent du vague des bois. Voici le mur du jardin et la petite cour avec la fenêtre au fond, toute blanche de lumière, sur laquelle passent des attitudes : le coude levé d'un buveur, le dandinement d'une mère berçant un marmot dans ses bras. Après la cour, les étables; on entend le ruminement des animaux qui tirent sur leur chaîne; un chien jappe et d'autres, très loin, lui répondent, faisant vivre un moment des fermes, des villages perdus on ne sait où dans l'inconnu.
Les écoutant, Césette se trouvait moins seule. Mais les chiens se taisaient, et bientôt les lumiè-
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res s'éteignirent. Plus d'étoiles rouges en perspective; plus de vitre flambant dans l'obscur; les maisons fermées, barricadées, regardaient passer Césette avec des visages de mortes.
Le chemin, d'ailleurs, quittait la lisière des bois pour couper à travers les friches plates d'Igueprionde. Là, pas de maisons, pas d'arbres; un désert de pierres sur lequel la bergère se dressait en pied, et jamais elle ne s'était vue si grande!
Que de pas à faire en cette solitude, avant d'atteindre Argydal! Inquiète, la petite frissonnait au cri grinçant des outardes, qui nichent là parmi les pierres, et dont la chanson imite à s'y méprendre le gémissement d'un chariot. Les cris se déplaçaient, voyagaient à droite, à gauche, entourant la pastoure d'un cercle de lamentations.
Césette marchait, et, à deux pas d'elle, tout à coup, avec un tintement étouffé de sonnette, une clôture de branchages sortait de terre,
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enfermant la maison roulante et l'entassement confus d'un parc à moutons. Surprise, la passante demeurait clouée sur place, n'osant avancer ni reculer, tremblante, angoissée de peur jusqu'à ce qu'un bêlement d'agneau léger comme un souffle la jetât en avant à travers pierres et genévriers dans l'effarement d'une fuite que précipitait encore le bruit du pâtre sortant hors de sa maison.
Le pâtre était rentré chez lui; l'agneau avait repris son somme et Césette courait toujours.
Elle s'arrêta cependant, et, retenant son souffle, prête à repartir, elle épiait. Un pas, semblait-il, venait sur ses talons. Elle marchait, se reposait, le pas se pressait, faisait halte après elle. Un écho, sans doute. Mais cet écho, d'où viendrait-il? Pas un arbre à perte de vue; pas un mur; rien.
Alors, c'est quelqu'un.
Et voilà la peureuse repartie. Elle s'entravait aux racines, se piquait aux genévriers, buttait
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aux rochers, et le galop derrière elle se rapprochait; un bruit d'abord, puis une main qui la cherchait étendue dans l'ombre.
« Jordi! appelait-elle d'instinct, comme implorant un secours.
— Eh! oui, Jordi, répondit le bouvier très essoufflé. Et ayant fait une pause : Tu peux te vanter de m'avoir fait allonger les jambes, toi, ajouta-t-il. Depuis une heure, je te suis.
— Et dans quelle idée galopais-tu après moi? demanda Césette rassurée, mais tout de même méfiante.
— L'idée de te voir, pardi!
— Tu as mal choisi le moment. Enfin, c'est fait, n'est-ce pas? et puisque tu as contenté ton envie, rien ne t'empêche plus de reprendre le chemin du Ramaïrel. Sans toi, tes bœufs s'ennuieraient.
— Tu es bien pressée de me congédier, Gésette! T'imagines-tu que je sois venu de là-bas uniquement pour chercher un adisias?
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— Je t'en donnerai deux, et laisse-moi. Je ne suis pas de celles qui se lèvent la nuit pour rejoindre leur galant.
— Je pars, mais pas avant que tu ne m'aies accordé... oh! presque rien, une chose qui me fera grand plaisir et qui ne te coûtera pas un liard. Veux-tu? »
Ils étaient adossés tous les deux à un mur de pierre, et, pour s'assurer de la pastoure, Jordi gardait sa main prisonnière dans la sienne.
<( Si je le peux, je le veux, répondit-elle. Parle, je t'écoute.
— Ne te fâche pas, au moins, Césette; je n'affirme rien; mais, supposé que tu m'aies jeté un charme, comme on le dit, pour te divertir de moi et m'empêcher d'avoir mon plaisir avec Rouzil; eh bien, à cette heure, puisque tu t'en vas et que le jeu ne peut plus t'amuser, tu devrais bien défaire ce que tu as fait et m'oter ce que tu as mis sur moi et qui m'oblige à t'aimer.
— Et si je ne pouvais pas? Si tout ce que tu
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me reproches n'était qu'une invention de ta maîtresse?
— Si, si... que de paroles! Tu sais bien ce qui en est! Allons, dépêche-toi. Il y a trop longtemps que je souffre. Tout de suite, il faut en finir. Guéris-moi! guéris-moi! »
Il ne plaisantait plus, le bouvier. Secouée par sa rude poigne. Césette le suppliait à son tour :
— Tu te trompes, Jordi! devant Dieu, je te le promets. Je ne peux rien pour toi ni contre toi. Rien. Ne me fais pas de mal, Jordi; je ne peux pas, je ne peux pas!
— Les bœufs se prennent par les cornes et les hommes par des paroles! Mais je ne suis pas si facile à tromper. Tu mens, Césette, tu mens!
— Ne me serre pas si fort. Ce n'est pas moi, Jordi, je ne t'ai rien fait. Laisse-moi ou je crie. Le grand courage à toi, de t'attaquer à une enfant. Ecoute; réfléchis un peu. Veux-tu que je le dise une chose? Eh bien, si quelqu'un t'a
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charmé, ne m'accuse pas, prends-t'en plutôt à la fille de Guiral, ou mieux encore à son argent, qui t'a tourné les esprits. Et maintenant, si la conscience te reproche, si tu t'ennuies, si tu languis de moi, à qui la faute? Tu te plains de m'aimer ne le voulant pas, laisse-moi partir et tu verras que tu ne souffriras pas longtemps. M'oubliant un peu chaque jour, tu guériras vite et tu pourras prendre du bon temps avec Rouzil. Oh! je t'en prie, je t'en supplie, bouvier, laisse-moi m'en aller.
— Menteuse! menteuse! tu cherches à m'engluer. Malheureusement pour toi, on a vu certaines choses. Si lu ne jettes pas des sorts, explique-moi pourquoi, fuyant pastours et pastoures, tu gardais tous les jours au pays des sorcières, au Moulin-Rompu?
— N'ayant pas le cœur à rire, il est vrai que je me déplaisais dans la compagnie des autres et que je cherchais l'endroit le plus tranquille du pays pour y ruminer à l'aise et y cuver mon chagrin.
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— Et les méchantes agaces qui te suivaient, que leur racontais-tu? loi caquetant, elles jacassant au long des bordures?
— Un lourd secret me pesait, et ne me fiant à personne, je lui donnais de l'air parfois, devant ces bestioles. Faisais-je mal?
— Des chagrins, des secrets, toi, bergère! tu m'en contes.
— Plût à Dieu!
— Mais quoi! enfin? parle donc.
— Quelle honte! Non, non tu ne sauras pas... »
Sa voix s'étrangla brusquement; tout son corps tremblait et des sanglots la secouaient de la tête aux pieds.
Effrayé, Jordi avait lâché prise.
<( Césette? Gésette? qu'as-tu? interrogeait-il. »
Elle tordait ses bras.
<( Oh! que je suis malheureuse! balbutiaitelle; et, plus bas, : Je t'aime! je t'aime, Jordi! »
Retourné, attendri subitement, îe bouvier
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cherchait la main de la pastoure, et doucement il la caressait comme pour en ôter les marques. de sa brutalité.
<( Allons! tais-toi; ne pleure pas, petite! lui disait-il. Mes torts, je les confesse; oui, j'ai péché envers toi. A la foire d'Anglar, j'ai parlé et agi comme un pas grand'chose. Pardonne-moi; je n'étais plus mon maître; le vin, malgré moi,, me poussait. »
Jordi jeta un soupir; puis, la pastoure se calmant un peu, il continua :
« Alors, la Rouzil m'a dit que tu m'avais jeté un charme, et je ne savais qu'en penser. Je souffrais tant! Une langueur affreuse, et le sangtourné qui me travaillait; tiens, touche : les ongles de la main droite me sont tombés. Et puis hier, cette affaire des ouailles. Elle veut s'en aller, qu'elle s'en aille, pensais-je; un bon débarras. Toi partie, il me semblait que ma peine allait me quitter. Hélas! tu n'avais pas tourné les talons que je ne pouvais plus me supporter-
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seul au Ramaïrel. Qu'elle m'ôlc mon mal ou qu'elle m'emmène avec elle, ai-je dit, et j'ai couru après toi.
— Que Dieu nous assiste, murmura Césette, nous sommes bien à plaindre tous les deux
— Bien à plaindre, répétait Jordi. »
Ils s'apitoyaient, ils s'attendrissaient l'un sur l'autre. Abîmée de courir, brisée de pleurer, Césette laissait le bouvier passer un bras autour de sa taille, et, confiante, elle s'abandonnait à cette caresse.
Elle soupirait :
« Pourquoi es-tu venu me chercher au Pré- Raïnal? J'étais si tranquille.
— Et moi? répondait l'autre, avant que tu n'arrives au Ramaïrel, je ne savais pas ce que c'est que de se chagriner. Et maintenant! »
Tout en parlant, sans y penser, il repliait le bras qui soutenait la pastoure et resserrait son étreinte.
« Va-t'en! ordonnait-elle alors, brusquement
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encolérée; ne me touche pas! Va retrouver l'autre, ta brune. Elle t'attend sous le rucher.
— Elle? je la hais, je la renie. C'est toi que j'aime, toi, rien que toi! Oh! pardonne-moi, ma charmante, je te veux. »
Ses gestes, à l'unisson de ses paroles, caressaient, enveloppaient, attiraient Gésette qui se débattait, très troublée, haletante, écartant du coude les lèvres du bouvier qui embrassaient au hasard sa coiffe, ses habits.
« Non! non! » faisait-elle, et tout à coup, au moment où ses forces commençaient à défaillir, .Tordi lui-même la laissa glisser dans ses bras.
Ils n'étaient plus seuls. Une lumière venait sur eux comme un regard. La lune, qui envoyait, depuis un peu, de la pâleur au bord des bois, passait le fin bout de sa corne entre les cépées frangées de noir.
Il faisait blanc.
Trahis, semblait-il, épiés par quelqu'un, les amoureux se regardaient avec la mine de gens éveillés en sursaut.
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Après un silence :
« Adieu, dit Césette. Il faut nous quitter. La lune marque deux heures et tu as un bon bout de chemin à faire avant de toucher au Ramaïrel. Rentrant après le soleil levé, on se méfierait de toi, et si Rouzil soupçonnait avec qui tu as passé la nuit, tes affaires iraient mal.
— Eh! qu'elle l'apprenne, tant mieux! Un peu plus tôt, un peu plus tard, il faudra bien nous séparer, elle et moi. Je t'aime, Césette, et je n'aurai de contentement en cette vie que le jour où, l'anneau au doigt, je te conduirai dans ma maison. Ne tardons pas trop longtemps, petite, et ne nous faisons pas inutilement languir. Tiens puisque j'ai fait la moitié du chemin du Ségala, laisse-moi t'accompagner jusqu'aux Amarines. Là, je parlerai à ta mère et nous finirons nos arrangements. Qu'en penses-tu? »
Elle avait bien envie de dire oui, la pastoure. Mais elle se ravisa. Etait-il bien prudent de se lier au bouvier? Ne valait-il pas mieux l'éloi-
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gner d'abord et mettre sa promesse à l'épreuve?
« Ce Jordi! répondit-elle, une fois lancé, rien ne l'arrête. Et qui touchera les bœufs de Guiral? Tête légère, tu as donc oublié qu'on entre demain en semaisons! Fais ton devoir, bouvier. Tu t'es loué au père et tu t'es donné à la fille : tu vois bien que tu n'es pas le maître de me suivre en Ségala. Pauvre garçon! Il t'en cuit maintenant de rester avec Rouzil. Que veux-tu? ce qui est fait est fait. Tu l'aimeras plus tard, une fois tienne, et tu me remercieras de t'avoir donné le bon conseil. L'amour s'en va, comme on dit, et l'argent reste... Allons! toutes ces paroles ne servent qu'à nous ôter le courage. Adieu, Jordi?
— Oh! toi, le courage ne te manque pas, on le sait. Si tu m'aimes comme tu le dis, ton amitié ne te tourmente guère. Eh bien, non; je ne veux pas te laisser! »
D'amour, de colère, il blêmissait, le Jordi.
(( On ne te refuse pas, bouvier, reprit Césette. Si vous vous quittez, Rouzil et toi, les semences
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faites, viens me trouver aux Àmarines. Facilement, tu tomberas d'accord avec ma mère et nous trouverons bien le moyen de nous louer ensemble à la Saint-Martin dans quelque borie des environs. Je t'attendrai, c'est dit. En signe de consentement, donne-moi ta main. Adieu, maintenant. »
Mais Jordi ne voulut pas l'abandonner avant de l'avoir remise dans la bonne route. Fuyant Irebouvier, elle s'était dépaysée, et, pensant gagner Argydal, elle avait dévié bien au levant, vers Saint-Jean-des-Décades. Ils coupèrent à travers bois et retrouvèrent bientôt le chemin d'en haut, qui, longeant la falaise, descend en droiture vers l'Aveyron.
« Quand tu trouveras une croix de pierre, recommanda Jordi, tu tourneras à droite; le gué est en bas, au bout d'une allée de pommiers. »
Ils se quittèrent. Au rebours l'un de l'autre, ils s'enfoncèrent dans la nuit.
Césette allait d'un bon pas, et devant elle,
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tantôt s'aplatissaient des friches, tantôt se levaient des vignes et des bois où un peu plus de nuit s'épaississait sous les branches.
Enfin, comme elle approchait d'un hameau, de la clarté montant entre les bras d'une croix de pierre lui montrait le chemin du pays.
Le jour pointait. Les herbes raidies blanchissaient au gel de l'aube, et la corne des bouviers, éveillant les maisons closes, envoyait un appel prolongé dans le ciel calme où bleuissaient des fumées.
Quittant les maisons, le sentier affranchi des murs de pierre descendait vers les prairies et en face, reflété dans le clair miroir de l'Aveyron, la montagne du Ségala surgissait comme dressée vers la pastoure.
Le Ségala! En trois sauts, Césette, franchissant le gué, touchait la montagne; et une fois là, avec la terre natale sous ses pieds, les châtaigniers sur sa tête, le chantonnement familier des sources à son oreille, il lui semblait avoir
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rêvé sa vie du Ramaïrel; choses et gens, le Pré- Rainai, la cabane aux feuilles, Jordi, Rouzil, Guiral, tout ce monde, subitement éloigné dans un recul infini, pâlissait, se fondait, mêlé aux brumes de l'horizon.
Déjà les Amarines étaient en vue.
Les champs, dépouillés des seigles et des maïs, montraient à nu leurs entrailles brunes remuées par les labours. Sur les pentes, aux bordures des enclos, les files de pommiers portaient du rouge et du jaune à travers leurs feuilles menues. Bonne récolte. Les pommes se touchaient; un jeune arbre en avait en chapelets jusqu'au bout des branches.
Donc, on aurait de quoi boire l'hiver prochain; de quoi manger aussi, les châtaignes commençant à blondir sur les arbres, et les choux déjà montés portant haut sur tige leurs cœurs flétris par les premiers gels.
Ces choux en disaient à Gésette, à jeun depuis la veille et dont l'estomac, excité par la
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marche, commençait à crier la faim. Et, comme attendrie au souvenir des bonnes soupes maternelles, elle levait les yeux vers la maison, une fumée en sortait, grasse, savoureuse, chargée d'arômes et de sucs.
C'était jour de soupe aux choux aux Amarines.
La mère, à pleines écuelles, servait ses fils assis sur le banc, autour de la table de chêne.
« Ça embaume, ici ; bonjour, monde, fît Césette en entrant. »
Les frères saluèrent sans se déranger, attendant que la petite leur portât ses joues à embrasser. Quand ce fut fait :
« Nous ne t'attendions pas sitôt, dit la mère. Qu'y a-t-il de nouveau au Ramaïrel? »
Elle ne se pressait pas de répondre.
Et la mère la regardant de plus près :
(( Tu as fait quelque maladie, petite! Oh! quelle.piètre mine! Ta chair, où l'as-tu laissée? Tu ne nous portes que ta peau. C'était bien la
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peine de manger du pain de blé pour engraisser au rebours! Ah çà, mais, il ne te nourrissait donc pas, ce Guiral? »
Et apercevant le carton bleu :
« Tu viens pour quelques jours, paraît-il?
— Pour toujours, si vous me voulez, mère.
— Pour toujours? Que se passe-t-il donc? » Toute tremblante, Césette dit comment la
maladie, là-bas, avait touché le troupeau, et à quelle occasion son maître lui avait mis le marché à la main.
« Et tu as eu raison de le prendre au mot, répondit l'aîné, déjà chef de famille, quoique la barbe commençât à peine à lui noircir le menton. Laisse-nous faire, ajouta-t-il; au prochain marché d'Anglar, je lui en dirai quatre, à ce Guiral.
— Puisque l'aîné t'approuve, je n'irai pas contre vous deux, dit la mère. Pauvre petite! Pour toi comme pour nous, il aurait mieux valu peut-être endurer l'affront de rester au Ramaï-
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rel. La fierté, vois-tu, c'est bon pour les riches. Mais, quand on a ça dans le sang, c'est plus fort que tout; il faut que ça sorte. Allons, n'en parlons plus. L'année est jalouse; la gerbe n'a pas rendu et les châtaignes ne sont pas pleines. Tant pis! Où il y en a pour quatre, il y en aura bien pour cinq. Assieds-toi là, ma fille, et mange. Partie hier du Ramaïrel, il doit te tarder de mettre quelque chose sous la dent. »
Césette s'était assise et mangeait, rassurée, mais triste. Il lui semblait qu'elle était de trop chez elle, et cette idée lui coupait l'appétit.
<( Mère, où est ma sœur Cathinelle?
— Elle garde à Bartelongue.
— A Gerbique, ils vont bien? »
De question en réponse, elle faisait le tour de la paroisse pendant que ses frères, coudes sur table, parlaient entre eux de travaux.
Le dîner fini, ils fermaient leurs couteaux à manche de corne; l'ancienne enveloppait le pain dans la serviette; et la pastoure demeurait
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seule à table, l'estomac fermé, le cœur mécontent.
Et tandis qu'immobile, les bras pendants, elle regardait sa mère aller et venir dans la salle, quelque chose de chaud et d'humide toucha sa main.
Se penchant alors, elle vit Loubette, la chienne de la maison, qui l'avait reconnue et la léchait.