A CETTE
Selon une phrase célèbre «la Révolution emporta tout ». Le commerce francais fut considérablement affecté par les événements qui se succédèrent de 1789 à 1815. Au cours des guerres de la Révolution et de l’Empire, nous eûmes constamment comme adversaire (le tyran des mers », c’est-àdire l’Angleterre, qui s’appliquait à ruiner notre marine.
Le. commerce cettois n’était pas à l’abri des entreprises britanniques, car les croisières anglaises bloquaient étroitement les côtes languedociennes. Toutefois, en raison même de la configuration de celles-ci, il était difficile aux
vaisseaux ennemis, exposés parfois à des vents très vioients, de serrer de trop près le rivage; aussi le blocus ne pouvait-il être strictement continu. Le commerce cettois, qui n’a Jamais manqué d’audace, profita habilement de cette circonstance, pour ne pas laisser perdre complètement ses relations avec les autres ports. S'il est vrai qu’une partie des expéditions prit le chemin de Paris et de Bordeaux par canal où même par voie terrestre, il faut néanmoins retenir que, durant les premières années de la Révolution, le mouvement maritime fut, au dire de Granvent, encore considérable.
Cependant la législation révolutionnaire venait aggraver la pémble situation du commerce; il convient en effet de remarquer que la Révolution n’abolit pas complètement les droits de sortie, dont nous avons traité dans notre première partie. IIS subsistèrent longtemps encore, avec des variations assez fréquentes. Bien plus une loi du 15 août 1793 prohiba complètement, en raison de la guerre, la sortie de France de tous les vins.
Nous aurions aimé pouvoir fixer par quelques précisions statistiques la décroissance du commerce des vins à Cette; inais la documentation est à peu près inexistante, à peine avons-nous quelques maigres indications dans les délibérations du Corps Municipal. Mais 1l est certain que le commerce des vins participa à la décadence générale du commerce de Cette, qui se traduisit d’ailleurs d’une facon évidente par l’état d'abandon du port. En effet celui-ci, par suite de la rupture des relations avec l’Etranger, était à peu près abandonné, à tel point qu’en l’an V on décida d'envoyer à Paris un délégué des Négociants pour se réunir au citoyen Georges Combes, (se présenter au Directoire et au ministère de la Marine et obtenir le recreusement du port, faisant prévoir sa perte totale et celle du commerce de plusieurs départements ». Le danger devait être assez grave pour que, chose rare dans les annales des revendications cettoises, le gouvernement accordàt aussitôt le cecours demandé. Combes annonçait bientôt que la députation du département avait obtenu 100,000 livres,
Le (recreusement du port » voilà certes une expression que l’on retrouve scuvent, au cours de ces années, dans le registre des délibérations. Ainsi le 14 nivôse an VI est présentée une nouvelle demande de fonds pour le recreusement, appuyée des considérations suivants: (€ Des navires de 200 tonneaux avaient la plus grande peine à en sortir chargés (du port), tandis qu'auparavant ceux de 700 tonneaux, des frégates et autres gros bâtiments de l'Etat naviguæuent librement. L’exportation des vins et eaux-devie ne pouvait plus se faire directement pour tous les ports de l’Europe et autres parties du Monde ». Et le rédacteur déplorait amèrement le temps de paix où il abordait des navires de toutes les nations, où l’on chargeait plus de 200 gros vaisseaux pour l'Océan et le Nord, sans compter 300 bâtiments qui faisaient le cabotage dans la Méditerranée. Tout cela était ruiné.
$ 2. — [LES PLAINTES DU COMMERCE CETTOIS: LES QUESTIONS DE LA QUARANTAINE, DE LA BROUETTE; L'ÉMIGRATION DES MAISONS DE COMMERCE.
Toutes les délibérations ultérieures ne sont que l’écho pitoyable de la décadence du commerce. Le 4 pluviôse an VI il est dit que « la cessation presque totale du commerce maritime a réduit le commerce de Cette dans l’état le plus déplorable ». Faut-il s’étonner après cela que les négociants cettois reprissent les vieilles plaintes, que la situation rendait encore plus amères, telles par exemple les plaintes relatives à la quarantaine d’observation ou de précaution à Marseille, imposée à tous les navires venant en Méditerranée, sans patente !. Donnant au mot peste une extension arbitraire et infinie, Marseille décrétait qu’elle avait des craintes sur une partie de l’Europe, et cela suffi-
1 Cons. Mun. Délibérations du 14 floréal et du 24 messidor, en VI |
sait pour obliger tous les bâtiments en provenant d’aller dans son port subir la quarantaine. Les Cettois s’indignaient de ces abus manifestement dirigés contre eux et observaient, non sans ironie: (Pourquoi le bureau de Marseille veut-il faire des malades quand tout le monde se, porte bien; pourquoi tient-il avec tant d’âpreté à de prétendus droits? C’ést qu'il poursuit un ancien système d’accaparement; c’est que par cette mesure il entrave et fait échouer les entreprises de commerce les mieux combinées, qui pourraient s'effectuer dans les autres ports » !.
A ces plaintes, en quelque sorte traditionnelles, venaient s'ajouter des plaintes nouvelles nées de la nouvelle législation. La Révolution avait fait perdre à Cette son immurité en tailles; Frontignan avait en conséquence imposé les champs de la plage et les maisons du quai de la Bordigue pour 4.000 francs ?. Sans doute, de nouvelles charges financières sont toujours mal vues de ceux qu’elles touchent, mais il faut reconnaître que le moment était rien moins que favorable à la nouvelle taxation. Le Commerce cettois se plaignit amèrement et ne manqua pas d’invoquer sa situation pitoyable en face de la prospérité environnante. &« Presque toutes les affaires avee Bordeaux et au-
1 Cons. Mun. Délibération du 29 pluviôse an IX.
2 Depuis les temps anciens, les territoires de Frontignan et de Cette confinaient à peu de distance du canal de Cette; de sorte que la partie de la Ville bâtie à l’est du Canal s'élève sur l’ancien territoire de Frontignan. A cause du privilège royal accordé à la Ville naissante, les propriétés avaient jusqu'alors échappé aux impôts. Cette situation ne pouvait durer sans conflit. Lie 24 nivôse an VII, Cette demandait l’annexion d’une partie des cantons de Marseillan et de Frontignan. Vers 1810, dans une première extension de territoire, la commune de Cette atteignit le pont de la Peyrade; en 1859 (loi du 18 juin), il lui fut attribué une partie de l'étang de Thau (pointe du Barrou, Roquerols, canal des Etangs) ; mais la correction ne figure pas encore sur les cartes, en sorte que la Gare semble toujours être sur le territoire de Frontignan.
UE
tres places de l'Intérieur se font par Lunel, Mèze, Pézenas, Béziers, Agde. Cette dernière commune ne perd presque rien de son commerce avec Marseille, les places d’Italie et d’Espagne; les vins, huiles et autres marchandises destinées pour Toulouse et Bordeaux continuent à y passer. Les communes rurales se sont enrichies depuis la Révolution; ieurs récoltes, particulièrement les vins et eaux-de-vie, se sont vendues le double des plus hauts prix de l’ancien temps; la commune de Montpellier fleurit autant que jamais, Sa population doit avoir augmenté; nos négociants les plus aisés y ont ét6 attirés par les avantages dont on y jouit, il ne nous reste plus de bonnes maisons » !. Cette dernière allégation mérite quelque commentaire. La désorganisation du service des postes était telle que la brouette arrivait à Cette avee un retard constant, souvent même un jour sur deux seulement. Pareille désorganisation était, on ie conçoit, fortement préjudiciable aux négociants cettois ; aussi le Conseil Municipal pouvaitl préciser leurs justes plaintes de la facon suivante: & Nos négociants sont eXposés aux plus grandes pertes, parce que ceux de Montpellier qui connaissent deux jours plus tôt les nouvelles, lorsqu'il en est qui contribuent à la hausse ou à la baisse des marchandises, se rendent à Cette pour opérer selon que leurs intérêts l’exigent ». Voilà qui explique amplement que certains négociants aient émigré de Cette à Montpelher, pour ne pas être en trop mauvaise posture à l’égard de leurs concurrents. Ce déplacement explique en partie la décroissance du nombre des maisons de commerce cettoises, qu’une délibération du 27 messidor an VIT fixe ainsi: «En l’an V, il y avait à Cette 54 maisons faisant le commerce de la vinoterie dont 28 résidantes et 26 foraines, et, en l’an VII, il n’y en a plus que 13 des premières et 12 foraines, les unes et les autres ne faisant presque rian ».
1 Cons. Mun. Délibération du 23 fructidor an VI. j
nine