L'TMPORTATION ; LE RENVERSEMENT DU COURANT ÉCONOMIQUE A CETTE
Quelle que soit l’importance du renversement du courant commercial entre Cette et l’Algérie, bien plus important encore est le renversement général du mouvement
1 Notons que les vins de Cette furent concurrencés par les vins exotiques, dont l'importation progressa assez sensiblement. Elle était de 56.367 hl en 1865, de 60.562 hl en 1875, de 80.449 h]l en 1880. Bientôt cependant, la crise étant stabilisée, cette exportation revint à ses anciens chiffres: Toutefois, encore en 1889, la chambre de commerce de Cette se plaignait que nos colonies en général
commercial à Cette, acquis en 1879. En 1878, Cette exporte 34,892 hI de vins et en importe 345.457 hl: c’est encore. l'équilibre. L’année suivante, l’exportation se chiffre par 320.218 hl, l'importation par 735.537 hl: l’équilibre est rompu ét pour toujours !. Dès lors l’exportation des vins du Languedoc passe de plus en plus au second plan; seule l’exportation des vins de liqueur maintient sa vitalité. Cette devient le port importateur des vins d'Espagne, car c’est surtout le priorato, l’alicante, le benicarlo qui vont emplir nos magasins et encombrer nos quais.
Cinquante ans auparavant, quand l’exportation était la seule fortune de Cette et son seul commerce, ces noms locaux et charmants de crus délicieux : Saint-Christol, Frontignan, Saint-Drézéry, Loupian, peuplaient avec tant d’autres, comme avant Ja Révolution, les papiers de douane, allant jusqu’en Hollande, en Meklembourg, plus loin encore: à Rostok, à Riga, porter la gloire de notre commerce Tout ceci était maintenant bien changé: Cette était devenu un prolongement des quais de Barcelone.
Cette rupture d’équilibre au profit de l’importation est sans doute regrettable, mais elle était le résultat inéluctable des causes économiques que nous avons signalées. Nous devons encore remarquer que les transformations de la navigation et l’évolution du commerce maritime contribuèrent à diminuer notre commerce d’exportation. Avec l’extension rapide prise, dès 1860, par la navigation à
vapeur, avec la croissance des tonnages disparaissaient de plus en plus les possibilités de ces relations intimes et directes entre Cette et les divers ports étrangers. Avec des bricks de 200 tonneaux, dont l’armateur était souvent
étaient, en vertu de leur autonomie douanière, trop ouvertes aux vins étrangers. En la circonstance, il s'agissait surtout des vins italiens. Ceux-ci, repoussés de notre marché par des droits de douane élevés, allaient concurrencer nos propres vins dans nos colonies.
1 En considérant la valeur des vins au commerce spécial, le renversement ne se produit qu’en 1880, avec 78.498.000 fr. à l’importation et 15.599.000 fr. à l’exportation,
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négociant ou associé de celui-ci, il était loisible de venir de Hollande, à saison fixe, charger des vins et diverses pacotilles. Le capitaine pouvait séjourner assez longtemps pour faire ses achats, combiner son fret, sans redouter staries et surestaries. Qui ne voit que tout ceci fut impossible désormais, avec des voiliers ou des cargos de 1.500 et 2.000 tonneaux? Bref, les causes du renversement du courant commercial à Cette étaient multiples ; certaines, spéciales à la viticulture; d’autres, générales et relatives aux transformations techniques et commerciales.
Il convient maintenant d'étudier, avec quelques détails, ce mouvement d'importation. Dès 1872, l’importation des vins exotiques à Cette avait atteint ! des chiffres élevés, en raison de la mauvaise qualité des récoltes. Le phylloxéra étendant ses ravages, le commerce cettois et tout le commerce français durent recourir amplement aux vins espagnols et italiens qui, dès lors, affluèrent chaque année en quantités croissantes. L’importation des vins étrangers fut (en hectolitres) :
En 1872 pour Cette de 108.650, pour la France de 518.440 — 18731 — — 236.474, — — 553.801 18140 — 240.615, — — 680.635 .
ht ter 95.237, = __ 291.829 RUES Les 255.585, — — 676.400 Hot — 171.950, — — 707.364 =— 1878 — — 345.457, — — 1.602.881 = 1879 — — 746.626, — — 2.938.111 ASSURE — 1.850.525, — — 7.220.574 ASS — 1.820.314; — — 7.838.757 7 1882 — UNI 867:2890 — 7.536.739 es — 2.614467, — — 8.980.793 —— 1884 — 21:87. — 8.127.874 — 1885 — — 2.240.943, — — 8.183.665 — 1886 — — 3.199.704, — — 11.010.895 — 1887 — 245 3 802 ARTE — 12.282.286 = 1888) — te 9.828 48110 — 12.264.273
1 Voir ei-deséus 2° p., ch. IV, $ 4.
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Ces chiffres, dont on constate le parallélisme constant, suivent les progrès du phylloxéra et sont en rapport inverse du chiffre de nos récoltes. Vers 1876, le fléau atteint nettement la production dans la quantité et la qualité. En 1879, la récolte française tombe à 25 millions d’hectolitres; aussi l’importation saute brusquement, de 3 millions d’hl environ en 1879 à plus de 7 millions d’hl en 1880, sur lesquels 1.850.525 hf entrent par Cette. La crise s’agorave encore pendant les années suivantes, et la production de l'Hérault est éncore plus affectée que la production française. La production de notre département, qui en 1869 avait atteint le chiffre de 15.236.950 hl, avait graduellement fléchi; elle passait à 5.066.000 h} en 1880 et, en 18895, réalisait son minimum avec 2.148.130 hl. Aussi, cette année-là, l'importation des vins étrangers par Cette dépassait la production de notre département, car elle s'élevait à 2.240.943 hl. Le maximum fut réalisé en 1887 avec 3.892.144 hl; cette même année, l’importation francaise atteignait également son maximum avec 12 millions 282.286"h1.
& 5. — LEs ENTREPÔTS DE COUPAGE VERS 1872 Ÿ
Nous avons donné ! pour l'importation les chiffres du commerce spécial et ceux du commerce général; la différence représente le fransit et les entrées en entrepôt de douane. Jusqu'en 1872 cette différence est peu importante, car elle représente un trafic normal sous ces deux rapports. Mais, à cette date, elle acquiert une importance plus grande due, pour une bonne part, à la création des entrepôts spéciaux de coupage.
Dès 1870, en présence de la décroissance des récoltes francaises et de l’infériorité de nos vins, diverses décisions ministérielles, en vue de favoriser le commerce et
1 Voir 2° p., ch. IV, $ 4.
spécialement le commerce d'exportation, avaient, à titre de tolérance administrative temporaire, autorisé en entrepôt le coupage des vins français et des vins exotiques, et leur vinage avec des alcools français. Pareille tolérance était surtout utile aux commerçants qui mettaient en œuvre des vins d’Espagne pour leurs coupages, car si les italies, les portugals, ete, entraient au droit de 30 centimes, les vins espagnols payaient par contre 5 fr, par hl. Or c’étaient ces vins qui occupaient incontestablement, à cette époque, la première place dans nos importations ; il était donc utile de faciliter, en franchise de douane, les manipulations dont ces vins fournissaient la base. Une décision du 6 avril 1872 accorda exceptionnellement des facilités de coupage aux entrepôts .de Cette. Elle établissait certaines conditions de fonctionnement :
1° L’entrepôt, constitué sous clef de la Douane et de la Ville, devra être un entrepôt spécial c’est-à-dire être affecté exclusivement à ces opérations ;
2° Les mélanges ne pourront s’opérer que dans l’enceinte de cet établissement et en présence de deux employés ;
3° Les vins seront escortés par le service actif des douanes à l’entrée jusqu’à l’entrepôt et à la sortie jusqu’au navire exportateur f.
Cette réglementation était souvent gênante: les Commerçants ne se firent pas faute de le signaler à l’Administration. Il répugnait à beaucoup de se livrer en publie à des manipulations dont ils désiraient garder le secret. Aussi un grand nombre de négociants renonça-t-il à cette faculté du coupage en entrepôt et préféra, après avoir acquitté les droits à raison de 5 francs pour les espagnes et de trente centimes pour les italies, entrer ces vins dans leurs magasins et les manipuler en toute liberté. Nous dirons que cette 1é6glementation était sage car elle constituait un minimum destiné à éviter les fraudes et les abus; le Commerce
1 Conseil munie. Délib, du 13 février 1873.
honnête s’y soumit d’ailleurs et profita des facilités nouvelles. à
Dans la pensée du gouvernement, cette faculté de coupage en entrepôt était une mesure purement temporaire, destinée à donner des facilités à notre commerce d’exportation, que la crise avait privé de vins à fort degré. Remarquons cependant que la production de ces vins n’avait pas complètement disparu, puisqu’en 1875 la chambre de commerce de Cette établissait que € dans l'Hérault, sur une pioduetion de 12 à 14 millions d’hectolitres, il y a encore 2 millions d’hectolitres titrant plus de 12°. Dans l'Aude et surtout les Pyrénées-Orientales, la majeure partie des vins dépasse 12° » ; néanmoins le phylloxéra avait altéré la composition de ces vins et dans l’esprit du gouvernement il était nécessaire, tant que durerait la crise, de permettre au commerce de recourir. au corps et à la couleur des vins espagnols. Ce qui dénote à coup sûr le caractère précaire de la faculté de coupage, c’est que chaque année le com merce en demandait le maintien. Il semble même que la faculté fut retirée car la Chambre de commerce mentionne qu'après une visite du ministre du Commerce à Cette et à Mèze, cette même faculté fut « rétablie » *. En 1876, la Chambre demandait encore au Ministre le maintien de la faculté de coupage.
En fait, la tolérance administrative alla même plus loin, puisque l’entrepôt spécial ne satisfit jamais aux conditions de la décision organique. L’entrepôt réel, lui-même, n’était pas constitué conformément à la loi; comme lui, l’entrepôt spécial ne se présenta pas sous forme d’un local unique, présentant toutes garanties. Bien plus, on admit que les opérations de coupage se fissent à l’entrepôt réel et même sur le quai attenant à l’entrepôt. Cette tolérance, qui étonne presque de la part d’une administration, aussi rigoriste que celle des Douares, était pleinement justifiée par l’encombrement des entrepôts et des annexes. Les lo-
1 Chambre de com.: compte-rendu, 1874.
caux n° 8, quai d'Alger; n° 44, quai de la Ville avaient été loués dès 1873 par la Ville et agréés par la Douane, mais ils étaient insuffisants, et il était fort difficile d’en trouver d’autres, alors que la flotille de balancelles espagnoles déversait constamment sur nos quais les vins de la Péninsule. Le développement des constructions ne pouvait suivre aussi rapidement celui du commerce lui-même, qui en vérité n'avait peut-être pas prévu exactement l'intensité lun pareil mouvement. La Ville, qui mettait toute sa bonne volonté en jeu, ne crovait pas également à la durée de ce trafic. «& Viennent de meilleures récoltes, disait-on au Conseil municipal, et on n’aura plus recours aux vins d’Espagne » !, Dans l'intention de favoriser le commerce cettois, la Ville allait fort loin quelquefois. Elle n’avait pas hésité à permettre à M. Caffarel d'installer des foudres à l’entrepôt réel, pour faire ses coupages. Un négociant de Narbonne, M. Albrand, demanda une concession identique que le Conseil municipal s’empressa de lui accorder. Le Conseil était prêt d’ailleurs à étendre libéralement ce régime de concessions, car 1l pensait ainsi ( permettre à de grandes maisons de commerce de renoncer à faire en Espagne ce qui peut être fait en entrepôt, à Cette. J pensait aussi que, par suite des facilités que l’on accorderait aux grandes maisons d’exportation pour leur commerce, la plus grande partie de leurs travaux de tonnellerie et soutirages se ferait à Cette »° Tout ceci était bien pensé, mais le Ministre consulté par voie Mérarchique s’opposa à l’installation de foudres de coupage à l’entrepôt réel. Il fit remarquer que pareil privilège était contraire à l’esprit même des décisions ministérielles qui, depuis 1870, avaient permis les coupages à titre de tolérance, puisqu'elles y avaient mis la conditions expresse que ces opérations seraient effectuées dans des locaux spéciaux. De plus, du fait qu'il s’agissait de foudres d’une
1 Cons. mun., délib. du 13 février 1873.
2 Cons. mun., délib. du 31 mars 1879.
contenance moyenne de 150 hl, il était fort difficile à la Douane d’exercer un contrôle efficace, alors qu’un même local était ouvert à des opérations diverses. Enfin le Ministre faisait remarquer que le coupage en entrepôt n’était que tolérance due à un état de choses € purement temporaire, destiné à prendre fin avec la cessation de la crise viticole. L’Administration ne pouvait donc laisser engager l’avenir par les arrangements des communes avec les partieuliers » !, En conséquence, M. Caffarel dut retirer ses foudres de l’entrepôt réel et la concession ne fut pas accordée à M. Albrand. En 1888, Ja Chambre de commerce devait d’ailleurs demander la suppression de la faculté de coupage en entrepôt, en arguant de la reconstitution de notre vignoble et faisant prévoir le retour aux récoltes abondantes d’autrefois ?.