COLORANTS ARTIFICIELS ET VINS FUSCHINÉS
Ceei est une fin de chapitre douloureuse à écrire, car, dans toutes ces affaires de fraudes, le scandale est plus considérable que le mal et on à presque toujours lieu de remarquer que les mesures protectrices du commece honnête sont longues à venir, quand il serait si facile de trouver, dans l’arsenal de notre législation, de quoi ligoter les malfaiteurs en protégeant les commercants loyaux, qui sont toujours la masse de la corporation.
On a vu, dans cette question, une dernière cause de la chute de nos exportations. Mais il faut bien remarquer que ces histoires de fraudes ont été synchroniques de la
1 Op. cit., p. 53 et sqs.
grande crise phylloxérique et des autres causes qui ont, d’une manière certaine, pesé sur notre capacité d’expcrtation. La fraude est de tous les temps et, comme les champignons, semble éclore spontanément dès que les circonstances de milieu deviennent favorables. Elle affecte d’ailleurs tous les produits. Il y à toujours quelque part à l’affüt des gens capables de tout pour forcer la fortune rebelle. L'occasion se présenta quelques années avant la catastrophe phylloxérique, qui la rendit particulièrement propice en raréffant le vin (minimum de la production française: 23 millions d’hl en 1889, Hérault 2 millions d’hl en 1885), ce qui favorisa les spéculations illicites des aventuriers du commerce.
Mais déjà avant 1870, la multipheation des vins de plaine donnait une grande nnportance à la couleur. Depuis longtemps le commerce de détail recherchait les vins colorés. le gros vin du Midi parcè qu'il paraissait facile au détaillant de l’allonger, à destination, en évitant les frais de transport, les droits, le logement, etc. Ce sont des services de ce genre qu’on a longtemps demandés aux vins d’Espagne ou d’Italie, que la clientèle française n'aurait pu consommer directement. Tandis que lé commerce honnête les employait en coupages avec les vins français, l’autre faisait d’une pièce deux pièces, en recourant à la fois au mouillage et au vinage. Pour faciliter ces opérations, la couleur était le facteur qui importait le plus, et on en arriva à introduire, des vins colorés par des produits végétaux inoffensifs dont il était déjà question vers 1874.
Cette même année, on élevait au Conseil général de l’Hérault des plaintes contre les sophistications du port de Hambourg qui venaient troubler le marché vinicole et menaçaient notre clientèle extérieure, en lui offrant la boisson de nègre que recommandaient ses prix inférieurs aux nôtres. L’abondance des récoltes, qui furent pendant huit ans (1867 à 1874) pour le Département entre 14 et 15 millions d’hl, rendit l’écoulement difficile, à cause des trop nombreux petits vins provenant des plantations nouvelles. La Propriété et le Commerce s’accusaient d’être les au-
teurs du mal. Sur la question des colorants, il en fut de même, et la suspicion atteignit tout le monde. Quant on voulut rempre un marché, on put recourir à l’accusation de coloration artificielle. C’est ainsi qu’un procès de Napoléon Guerre, propriétaire à Félines-le-Haut, contre Henri Manheimer, négociant, donna lieu à un rapport remarquable des chimistes Balard, Pasteur, Wurtz et Chancel qui fit état de tous les produits qu’on pouvait alors supposer utiles à la coloration artificielle du vin’. Le rapport fut d’ailleurs favcrable au propriétaire, dont lé vin fut déclaré pur et naturel par ces hautes compétences scientifiques.
Cependant Cette étant la grande porte par où entraient les vins colorés de l’Etranger ne pouvait manquer d’être mêié à cette grande affaire des fuschines qui avaient éconciquement remplacé les anciens produits: rose-trémière, baies de sureau, hyèble, ete, et que le Nord avait certainement introduites parmi nous. Le Syndicat des eommerçants de Cette demanda au ministre du Commerce (15 septembre 1876) de prendre des mesures pour mettre les négociants à l’abri des responsabilités provenant de leurs achats de vins étrangers ou indigènes, mais la Chambre de commerce plus avisée protesta contre les mesures proposées qui auraient rendu tout commerce impossible. Elle avait une solution plus pratique, la saisie des livres des marchands de colorants. « Ce moyen fut mis en pratique trois ans plus tard; employé en 1873, lorsque la Chambre le recommandait, il eût évité, disait-elle, bien des malheurs et enlevé une arme redoutable aux adversaires de la viticulture méridionale ?. Fidèle à son système de demander des mesures discrètes au Gouvernement, au lieu de provoquer un scandale nuisible à nos intérêts régionaux, elle refusa de prendre part à une réunion provoquée à Nîmes par le Syndicat du commerce des vins et spiritueux de cette ville, en février 1877.
Tandis qu'avaient lieu ces débats passionnés, la vague
1 Bul. de la Soc. centr. d'agr. de l’Hér., 1874, p. 181. 2 Chambre de com., compte rendu de 1876, p. 34.
phylloxérique progressait de l’est vers l’ouest affolant les populations viticoles, secouant aussi les centres commerclaux et atteignant enfin notre clientèle extérieure, qu’on ne pouvait plus servir, même à des prix sans précédents. La partie était belle, dans cet affolement du marché, pour les aventuriers qui n’hésitaient pas à offrir surtout à l’Intérieur des mixtures n’ayant plus du vin que le nom, mais qui pouvaient avantageusement soutenir la concurrence des prix en usage. On voulait du vin, la consommation intérieure était toujours en progrès (moyenne de la consommation taxée 1860-69: 24 millions d’hl; 1870-79: 28 millions; 1880-89: 27 millions), l’exportation atteignait ses plus gros chiffres entre 1866 et 1877 (France environ 3 millions, Cette environ un demi-million); le produit de la vigne étant devenu insuffisant, on recourait aux autres fruits: baies, müres, ete, même dans les pays viticoles, pour avoir à consommer quelque chose qui rappelât le vin. Les industriels préparaient des vins à base de raisins secs, de figues, dattes, ete. La clientèle ouvrière achetait tout, même à des prix élevés, sachant bien que le raisin n’entrait que pour une faible part} ou pas du tout, dans la préparation de la boisson offerte. Son goût se dépravait lentement; elle se faisait aux boissons moins inoffensives qu’on arriva à lui servir sous le nom de vin, en attendant le secours des vins étrangers qui arrivèrent de plus en plus (1878: 1.602.881 hl; 1883: 8.980.793 hl; 1887: 12.282.276 hl; 1900: 5.216.654 hl), Il fallait se garantir, au point de vue de la pureté, contre les vins venus du dehors et on continuait à demander un laboratoire au port de Cette pour éviter les délais trop longs des expertises faites à Marseille ou ailleurs. :
Entre temps, vers 1881, une maison de troisième ordre sur la place de Cette (P. et G.), et qui d’ailleurs sombra bientôt, recevait sous le nom d’ «encre » des bonbonnes venant de Rouen et dont le contenu servait à ses préparations de vins dits fuschinés. En juillet 1883, un fût de vin fuschiné fut mis à l’entrepôt sur l’intervention de la police locale. Il avait été expédié d’Alicante à H. Nicolas, négo-
cant à Cette. Le tribunal correctionnel de Montpellier s’en occupa dans sén audience du 6 octobre 1885. Bientôt les tribunaux eurent à connaître de faits de ce genre, et l’optnion éveillée dans le Commerce et la Viticulture .obligea les tripoteurs à renoncer à leur dangereuse industrie. Le scandale força-til la main au gouvernement? Le Commierce, qui demandait des garanties vis-à-vis des fournisseurs étrangers, finit après plus de dix ans de démarches par chtenir satisfaction . La création d’un poste de chimiste au laboratoire des finances attaché au bureau des douanes de Cette date du 6 décembre 1886 (autorisation ministérielle). Les dispositions relatives à l’installation du laboratoire dans un local provisoire du bureau principal furent prises le 13 décembre 1886, par les autorités douanières qu’assistaient MM. de Luynes, directeur du service scientifique au ministère des Finances, et Dubourg, chimiste en chef du laboratoire des douanes à Bordeaux. Le laboratoire de Cette put fonctionner dès le 15 janvier 1887. Son installation définitive occasionna une dépense totale de 5.122 fr. 39. C’est devant cette misérable dépense qu’on avait trop longtemps reculé, malgré les instances du Commerce. Ce fut le commencement de la lutte qui devait enfin conduire à la loi de 1905 sur la répression des fraudes.
Jusqu'à quel point la clientèle d'exportation fut- ce ViCtime des falsifications de cette époque? Nous ne saurions le dire, mais nous inclinons à penser qu'elle fut moins atteinte que la clientèle de l'Intérieur, car les maisons « faisant l’exportation » étaient parmi les mieux assises
1 Encore le 20 juillet 1881, dans une lettre au ministre de l’Avriculture et du Commerce, le Président de la Chambre de ecommerce de Cette (P. Gautier) faisait connaître au Gouvernement que sa compagnie d'accord avec le Conseil municipal offrait de eréer à Cette un laboratoire officiel de chimie destiné à l’analyse des vins exotiques. Mais le ministre répondit qu'on ne reconnaîtrait pas le caractère officiel à cette institution, et la question en resta là.
ARS et connaissaient l’importance de la loyauté dans les affaires. Mais si la clientèle du dehors redouta de continuer ses relations avec ses anciens fournisseurs, à cause du mauvais renom de nos vins à partir de cette époque, le résultat fut le même: l’exportation diminua fortement, On ne s’en expliqua pas aussitôt, mais la chose devint sensible quelques années après, et l’on dut alors admettre «qu’une des causes de la diminution dans l’exportation de nos vins réside dans le doute qu’a l'Etranger sur la pureté de nos produits. L’Etranger se méfie. Le consul des Etats-Unis au Havre, M. Chancelor, dans un rapport officiel du 24 juillet 1895, dit que la plus grande partie! du hquide fabriqué en France sous le nom de vin, n’a aucun rapport avec le produit de la vigne, et que 1.500 fûts ont été détruits en 1895 par le laboratoire municipal de Paris, l’analyse ayant démontré que le liquide en question n’était qu’un composé d’eau, d’alcool, de plâtre, de glycérine et de matière colorante. L’équivoque ainsi entretenue sur la qualité de nos produits éloigne de nous une nombreuse clientèle. Nous devons donner le témoignage d’un étranger, M. Andrew White, ancien ambassadeur des Etats-Unis. Nous allons citer quelques passages d’une de ses lettres adressées à M. Levasseur: (€..On se méfie un peu partout. À Dijon, dans un des principaux hôtels, on me servit à deux fois différentes du bourgogne frelaté. A Reims, à l’un des meilleurs hôtels, on me servit du champagne qui ne ressemblait en rien au vin pur d’un goût exquis qu’on m'avait offert'autrefois. Je ne fus pas trop surpris par tout ceci par la raison que, il y a quelques années, à Cette, j'avais vu le port rempli de petits vaisseaux, lesquels, me dit-on, rapportaient les vins grossiers du pays méditerranéen. Je vis aussi des wagons de chemin de fer qui étaient chargés de vins falsifiés mis en bouteil-
1 [1 est bien étrange que des personnages officiels, qui devraient peser leurs paroles et leurs écrits, en arrivent à des exagérations pareilles Qu'est-ce que 1:500 et même deux, trois fois 1.500 fûts,
si on pense un instant à la production française ?
les et portant les étiquettes les plus prétentieuses.. Mon opinion est qu’il faut choisir entre l’industrie honnête et l’industrie malhonnête. Si l’on savait dans ce pays (en Amérique) que de telles mesures ! ont été prises par la épublique francaise, que l’industrie viticole honnête est rétablie dans toute son intégrité, je suis sûr que les vins français obtiendraient sur le continent et sur toutes les terres anglaises, leur ancien prestige et plus » ?.
J1 faut done bien admettre que les falsifications, qui ont accompagné la crise phylloxérique et duré plus qu’elle, ont eu leur fâcheux effet sur nos exportations Maïs il convient de noter que dans la lettre de l’ambassadeur il y a deux ordres de faits inégalement appréciés. S'il se plaint avec juste raison qu’on serve trop souvent de mauvais vins, même dans les hôtels pour ambassadeurs, il est moins bien inspiré quand il se prononce sur les vins qui arrivent dans le port de Cette et lorsqu'il appelle vins falsifiés les vins d'imitation destinés à la clientèle démocratique, qui n’en peut aborder d’autres. Il n’y a pas que des ambassadeurs à servir dans le Monde!
Les fraudes ont eu des conséquences désastreuses à l’Intérieur et à l’Extérieur. Maïs, avec un recul suffisant, il est permis de distinguer entre elles. Les sophistications dangereuses pour la santé publique furent criminelles sans doute et méritent toujours la réprobation universelle, mais les fabrications inoffensives qui eurent pour but de fournir des boissons rappelant un peu le vin devenu introuvable appellent quelque indulgence. Des esprits sérieux, amis de notre viticulture méridionale, se sont demandés ce qu'il fut advenu si la clientèle ouvrière de l’Intérieur e’était déshabituée du vin et l’avait remplacé par la bière, le cidre ou d’autres boissons comme le thé, le café, l’alcool étendu d’eau ete. Quel cœur le viticulteur aurait-il ap-
1 Allusion à la loi de 1905 dite de la répression des fraudes.
2 Voir Rocayriès, p. 97, qui cite la Revue politique et parlementaire, juillet 1907.
porté dans la rude lutte contre le phylloxéra ? N'est-ce pas la perspective de fournir encore du vin à la clientèle qui consommait des vins de raisins secs, de figues, de dattes et autres vins de fortune, plus ou moins allongés c’est-à-dire mouillés qui encourageait les espérances de ceux qui défoncaient leurs terres, plantaient les premiers ( clintons », les arrachaient pour recourir à de nouveaux pensionnaires plus recommandables, les jaqueë et autres? Mais, pour cela, il fallait conserver le vin à la mode et faire patienter le consommateur. Sans doute, on mentait au peuple en appelant vin ce qui n’en était que par suite de la complaisance extrême de ce dernier, mais on sauvait le nom, sinon le goût et c’était quelque chose.
Le recours aux gros vins étrangers, utile à ce point de vue, eut aussi ses dangers, tant à l’Extérieur qu’à l’Intérieur. En maintenant le nom, leur usage arriva à pervertir le goût. Nos exportateurs se plaignent encore que la chentèle étrangère préfère, depuis ce temps, les gros vins à nos vins légers et fins. Mais n’en fut-il pas ainsi dans cé pays même? N’a-t-1l pas fallu les années de mévente pour reconquérir le goût français, en mettant à la disposition des consommateurs des vins qu’on lvrait presque pour rien sur les quais de nos gares de l’Intérieur? Si le commerçant français peut aujourd’hui servir la clientèle nationale, il le doit en grande- partie à la Propriété dont les sacrifices ont pu reformer le goût, que les vins étrangers avaient perverti en habituant les consommateurs à cracher bleu, après avoir bu un produit qui raclait langue et palais.
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