L'ACTIVITÉ COMMERCIALE ET MARITIME DE CETTE
Le développement considérable du port de Cette est la preuve la plus sérieuse de la perspicacité de ses fondateurs.
Jusqu'à ces dernières années, on pensait que l'activité du port était surtout le résultat d'événements récents. En réalité, comme Ta prouvé M. Cazalet, le demi-siècle 1880-1920 semble avoir été plutôt une période d'ailleurs agitée de stagnation dans les hauts chiffres, qu'une ascension ininterrompue.
Comme la ville a été créée pour le port et s'est dévelopée avec lui et par lui, dans les grandes lignes, on peut très bien apprendre et suivre l'essor de Cette par son évolution démographique.
L'ascension lente mais continue du port au XVIIF siècle, la crise révolutionnaire, la reprise d'activité sous la première restauration, la montée accélérée de i83o à 1870, la stagnation de la période contemporaine et ses conséquences, s'y reflètent.
La vie de Cette a été très tourmentée. Cependant, de l'origine au milieu du XVIIP siècle, son histoire nous révèle une ascension constante, contrariée seu-
lement par les grandes crises nationales. Dans la période contemporaine, ce sont les vicissitudes de la vie régionale, de la monoculture de la vigne qui commandent les variations de l'activité cettoise.
Des origines à 1814
Jusqu'à la publication de l'ouvrage de M. Gazalet, il était admis que Cette avait végété pendant le XVIIP siècle. A l'origine, Cette avait été une bourgade, un ensemble de barraques en bois, de hangars et de magasins au milieu desquels les habitants peu nombreux s'occupaient davantage de pêcheries, du séchage des morues arrivant de Terre-Neuve que de trafic international.
En alla-t-il ainsi au XVIIF siècle ? Le dessein des créateurs du port est justifié par le commerce d'exportation des vins du Languedoc qui, auparavant, passait surtout par Marseille et Bordeaux, et par la suite se concentra immédiatement à Cette, Ce résultat fut atteint avant l'achèvement du port. Dès 1670, le mouvement commercial est constaté, alors que le môle est à peine terminé. Par les petites embarcations du canal, les vins et eaux-de-vie n'allaient cesser d'affluer à Cette, pendant tout le XVIIP siècle. Ce commerce présente des caractères soit particuliers à l'époque, soit généraux, dont certains méritent d'être relevés. Le trafic portait principalement sur les vins de choix. Cette était le lieu de transit oij on transbordait des canaux sur les bateaux de mer des fûts, des embarcations.
La plupart des négociants habitaient les environs immédiats, Mèze, par exemple, et plus particulière-
ment Montpellier ; bien peu résidaient à Cette. Aussi le port n'avait-il ni armement ni industries.
On y effectuait seulement les opérations nécessaires à la bonne conservation des marchandises, les réparations de futailles, les transvasements, etc. Nous n'y trouvons pas non plus de tonnellerie, car les futailles venaient de l'intérieur.
Le commerce d'exportation était assez actif et variait quantitativement avec les récoltes elles-mêmes. La moyenne des bonnes années était de S^o.ooo hectolitres, la meilleure ayant été de Ai 7- 1^7 hectolitres en 1755, la moyenne des mauvaises années de 120.000 hectolitres, le minimum absolu ayant été de 90.648 hectolitres en 1751.
L'exportation ne comprenait pas seulement les vins ; d'autres produits régionaux y figuraient par intervalles, le fromage de Roquefort par exemple. A l'importation, Cette recevait des produits divers : salaisons, conserves, qu'il distribuait ensuite dans les différents ports de la Méditerranée.
Ce grand commerce se faisait avec tout le pourtour de la Méditerranée occidentale : Gênes, Naples, Malte, Barcelone d'une part ; Angleterre, Hollande, Hambourg, Danemark, Suède, Russie d'autre part.
De même Cette était en relations très étendues avec nos différents ports de l'Océan et de la Manche : Dunkerque, Le Havre, Saint-Malo, Nantes, Bordeaux. Les vins languedociens gagnaient Paris par Rouen.
Les bâtiments du pays du Nord arrivaient parfois sur l'Est, souvent chargés de bois, de fer, et repartaient avec les vins, eaux-de-vie, verdets de la région. Les bâtiments italiens ou espagnols apportaient des fruits, du liège, des huiles et prenaient des vins, des céréales
diverses, des légumes, des produits manufacturés languedociens et lyonnais. Le Languedoc était alors exportateur de céréales et de produits manufacturés. Les temps sont bien changés...
En fait, ce commerce était surtout de transit, opéré pour le compte des commerçants non résidants dans la localité. Il ne faut donc pas estimer l'activité maritime et l'importance du port au prorata de la population de la ville qui n'est que de six mille habitants en 1786, année où le tonnage de jauge se chiffre à quarante mille tonneaux, où la navigation atteint une telle intensité que les Etats du Languedoc envisagent la création d'un second bassin. En 1791, malgré le déclin économique manifesté un peu partout l'année précédente, en conséquence de l'insécurité générale, Cette reçut douze cents navires de mer.
La croissante prospérité, à la veille de 1789, eut ses répercussions sur Cette où la surproduction vinicole détermine les Cettois à susciter un courant d'échanges vers les Etats-Unis.
Des relations s'établirent et un voyage fut tenté pour écouler les vins et importer des tabacs, des bois merrains, afin d'empêcher les navires d'arriver sur lest, ce qui élevait le prix du fret. En 1786, la Chambre de Commerce de Montpellier dressait un prix courant mensuel des produits languedociens qu'elle envoyait à nos consuls d'Amérique, leur demandant de les porter à la connaissance du commerce. L'inexpérience du marché américain et surtout une concurrence déloyale des Marseillais fit échouer, en 1787, cette expédition et cette intéressante tentative, toute à l'honneur de l'initiative cettoise.
L'hostilité résolue de Marseille pour ce port perdu
dans les étangs et dans les sables ne date donc pas d'hier. Les premières années du XVIIP siècle virent Marseille s'opposer à la fondation d'une fabrique de savon et ruiner très vite une compagnie qui s'était fondée en 1718 pour le commerce du Levant. Marseille était alors, et pour des raisons d'intérêt national, la ville privilégiée qu'elle est aujourd'hui en fait. Pour lui permettre de soutenir les concurrences de Gênes et de Trieste, depuis Colbert, son commerce était libéré de toutes les douanes intérieures de la vallée du Rhône. Cette, au contraire, était grevé de droits de fret établis en 1681, de cinquante sols par tonneau de jauge à l'entrée. De plus, par arrêt d'octobre 1762, les navires ne pouvaient faire leur quarantaine, en cas de mesures sanitaires, que dans les ports et lazarets de Toulon et de Marseille.
La rivalité des villes languedociennes apparaît également dès cette époque. Au XVIIP siècle, des Cettois demandent une chambre de commerce indépendante de celle de Montpellier, sans l'obtenir à cause de l'opposition des Montpelliérains. Ces derniers auraient voulu le port régional à l'embouchure du Lez à Palavas.
Cependant, la situation privilégiée de Marseille mise à part, il ne semble pas que Cette ait eu à se plaindre des administrations de l'ancien régime. Le boycotage administratif se manifestant par l'incurie, ou autrement, est un fait plutôt contemporain. Sous l'ancien régime, le gouvernement semblait constamment préoccupé d'adapter les tarifs de douanes aux besoins du commerce et c'est leur modération aussi bien que l'habile négociation des traités de commerce de 1788 avec les Etats-Unis, de 1786 avec la Hollande, et de
1787 avec la Russie qui expliquent en partie l'essor commercial des dernières années de la monarchie. De même, dans les règlements des conflits d'intérêts, les pouvoirs publics se montrent impartiaux.
La Révolution allait ébranler la prospérité cettoise. L'homme ne travaille et ne produit que dans la paix et dans la sécurité et non dans l'incertitude et le désordre. Le trouble social apparaît. Le commerce cesse et le port est abandonné ; plus de travaux d'entretien, on n'y aborde plus que sous l'empire de la nécessité. Le port finit d'ailleurs par être inutilisable. L'on envoie des délégations à Paris. Elles sollicitent des crédits. Elles rappellent au gouvernement révolutionnaire qu'il fut un temps oii des centaines de bateaux passaient à Cette, 011 les « ci-devants » Etats du Languedoc votaient des fonds pour son entretien. Mais les bureaux étaient déjà trop loin des administrés, et les réclamations furent vaines. La poste ne vient plus à Cette qu'un jour sur deux. Marseille profite d'une disposition d'un édit de 1762, invente à son gré des pestes imaginaires qui obligent les navires à subir la quarantaine dans son port.
D'ailleurs Cette avait perdu son immunité en tailles et ses charges fiscales s'étaient aggravées. Négociants et ouvriers tonnelliers et autres émigrent à Montpellier. On veut rebâtir une manufacture de tabacs pour venir en aide aux chômeurs. Les projets se multiplient et les réalisations sont rares. En l'an V, il y avait encore, à Cette, cinquante-quatre maisons s 'occupant du commerce des vins, dont vingt-huit résidantes et vingt-six foraines, en l'an VII, il n'y en a plus que vingt-cinq, dont douze foraines, qui ne font à peu près rien.
Paris ignore Cette, et les bureaux du ministère de l'Intérieur sont déjà une institution anonyme qui, sous le couvert de Tirresponsabilité des personnes, n'agit que difficilement. Le i^"" Frimaire an VII, le Conseil municipal délibère pour répondre au ministère de l'Intérieur qui demande des renseignements au sujet d'une grande rade qui serait aux environs de Montpellier.
L'ordre napoléonien permettra de recreuser le port, mais le blocus continental annihilera tout commerce.
La ville arme pour la course. C'est pendant le blocus continental qu'apparaît la fabrication des vins d'imitation, des vins travaillés à l'Espagnole. Elle s'industrialise, car jusque-là, elle était faite à la propriété et n'avait aucune importance commerciale. Mais Cette aspirait à la paix et l'on s'explique que les Cettois aient accueilli les traités de i8i5 avec enthousiasme.
La gloire qui appauvrit n'apporte que misère : les Cettois en jugeaient ainsi en i8i4, et la dure expérience du temps présent ne saurait nous porter à la critique de l'opinion des générations passées.
Cette de 1815 à 1876.
La paix extérieure, l'ordre intérieur et de bonnes finances publiques, sont les supports du commerce.
La navigation au long cours reprit après i8i5 et à nouveau le port revit les navires anglais, hollandais, suédois, hambourgeois, qui venaient échanger les bois du Nord, les suifs, les huiles de poisson, contre des vins et des eaux-de-vie.
La navigation extérieure passe de vingt-huit navires en i8i4, à cent soixante-huit en 1816, et à deux cents
quatre-\ingt-deux en 1821. Les navires espagnols apportaient des vins de coupage, des lièges, des anchois, etc. Les Pays-Bas nous achetaient annuellement de 26.000 à 48. 000 hectolitres de vins, dont beaucoup étaient par leurs soins réexportés dans les Allemagnes.
Le commerce cettois avec l'Angleterre diminuait vers i83o, car les vins étaient frappés de droits élevés que seuls, les produits de choix pouvaient supporter. Cette commerçait encore avec le Danemark, l'Italie (Etats Sardes et Toscane), avec l'Argentine.
Le commerce variait d'année en année suivant les modifications douanières.
L'exportation cettoise consistait toujours en vins. Elle suivait une marche ascendante : en 1818, 119.555 hectolitres ; en 1825, 1 49- 91 5 hectolitres ; en i83o, 172.957 hectolitres. Dès i83o, les chiffres se relevèrent très fortement parce que Cette allait pourvoir de vins l'Algérie. 35 % des exportations vinicoles cettoises seront réservées à cette nouvelle France qui lui achète :
en i83i i53.4iA hectolitres
en i833 233.885 —
en i838 321.456 —
Par contre, le prix des vins était allé en baissant de 181 5 à i84i. Si cette chute constante n'amena pas de crises analogues à celles que le Midi connut de nos jours, c'est que le surplus des récoltes abondantes était transformé en alcool (1.280.000 hectolitres sur 2.077.522 par exemple), dans le seul département de l'Hérault. D'ailleurs, à cette baisse des prix, s'ajoutait les effets d'un protectionnisme qui, naalgré ses excellentes intentions, lendait difficiles et onéreuses les importations.
La population augmentait lentement, mais d'une façon continue. Cette aura aussi l'avantage d'obtenir un des premiers chemins de fer français.
Sans la monarchie de juillet, la prospérité suit une marche ascendante. De nouveaux agrandissements du port sont nécessaires. La navigation passe de 1.762 navires en i835 à 4o33 en i844, année où l'exportation des vins languedociens à destination de l'étranger ou de la France atteignit 620.000 hectolitres.
Cette est alors le cinquième port de France et dans les éléments de son trafic, nous voyons figurer comme aujourd'hui : vins, bois, soufres, bitumes, minerais, charbons, grains, sels, peaux et chose à peu près disparue, d'assez grandes quantités de morue.
Les premières années du Second Empire connaissent une crise passagère : l'oïdium fait tomber la récolte nationale des vins de quarante-six millions d'hectolitres en i85o, à vingt-trois millions en i853. Le département de l'Hérault, pour sa part, voit sa production réduite de 3.943.000 hectolitres à 1.629.000. Les contre-coups immédiats furent l'effondrement de l'exportation, la hausse des prix (7 francs l'hectolitre en i85o, 18 fr. 76 en i853 et/î3 francs on 1861), l'abaissement des droits de douanes sur les vins étranglera devenait nécessaire.
La France, qui importait 3.190 hectolitres de vins d'Espagne en i85o, en importe 155.179 en i854 et 628.446 en 1857. La môme année, à Cette, les importations de vins dépassent les exportations : 185.929 hectolitres contre 158.270.
La crise fut vite surmontée. La vigne était sauvée grâce au traitement par le soufre dont les importations augmentèrent graduellement. Cependant cette
crise allait laisser des traces ; elle était comme un présage de la grande crise phylloxérique et des nouveaux caractères que le commerce cettois allait prendre.
La viticulture française, touchée par l'oïdium, aura désormais besoin des vins étrangers, et la crise surmontée, l'exportation augmente tandis que l'importation diminue. Celle-ci ne reviendra plus aux chiffres infimes d'autrefois, les tarifs douaniers et le libre échangisme lui seront défavorables.