NANTES SOCIÉTÉ DES BIBLIOPHILES BRETONS
ET DE l'histoire DE BRETAGNE M.DCCC. LXX.VII
27^, , gC . 5".
INTRODUCTION
iLiviER Maillard, aujourd'hui fort oMiép surtout peut^tre en Bretagne, est une des figures les plus remarquables et les plus ori" ginales que notre province ait produites au XV* siècle.
Né vers 1480, très'probablement dans le pays de Nantes, il entra Jeune dans l'Ordre de Saint François, fit à l'université de Paris de fortes études théologiques, et, après y avoir conquis le grade de docteur , il commença le cours de ses prédications vers 1460 \ Depuis lors jusqu'à sa mort, advenue le 1 3 juin i5o2, il ne passa pas , pour ainsi dire, un jour sans prêcher. Il évangé^ Usa tour à tour toutes les provinces de France, les Flandres , une partie de V Allemagne et de l'Espagne, au milieu des multitudes attirées par la puissance de sa parole, entraînées par l'ardeur de son !{èle, convaincues par sa charité et sa vertu.
Il remplit les plus hautes dignités de son Ordre, cinq fois provincial , trois fois vicaire
< V. d-dessoos , p. 90, note 2.
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général en deçà des monts, charge dont lajuri^ diction s'étendait sur toiis les couvents des Cor'deliers de France, d'Espagne, d'Angleterre et d^ Allemagne. Il reçut du Pape les missions les plus importantes , il entra avec autorité dans le conseil des rois.
Mais il n'acheta cette influence par aucune concession de doctrine ou de conduite. Sa vie fut un combat incessant, ardent , acharné contre les vices de son temps, contre les mauvaises mœurs de toutes les classes, des plus basses aux plus hautes. Il n'épargnait point, quoi qu'on ait dit, les humbles, les laboureurs et les ouvriers; mais il frappait de préférence sur les rangs plus élevés, dont la responsabilité est plus grande, les devoirs plus étroits, les scandales plus connus et plus funestes. Usuriers, marchands, bourgeois, avocats et gens de justice, conseillers au Parle-' ment et officiers des finances, clercs et prélats , nobles et gens d'armes, seigneurs et dames de la cour, tout passe sous sa verge, sans en excepter les rois, dont les exactions fiscales l'indignent.
Menacé par Louis XI d'être jeté à l'eau, il répond par un sarcasme. Sous Charles VIII, en dépit du Parlement, il est tout près d'obtenir le rappel de la Pragmatique-'Sanction, et malgré le
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Conseil du roi, il impose à ce prince, par raison de conscience, la restitution du Roussillon, pro^ pince, aux yeux du moine, mal acquise sur P Aragon par la fourberie de Louis XL Charles VIII mortj il prêche dans Paris, avec une force indomptable, contre V annulation du mariage de Jeanne de France, demandée par le mari de cette princesse, le roi Louis XIL Cette audace le jette en exil, il passe en Flandre, mais cette disgrâce ne fait pas baisser d'une ligne la liberté de sa parole; on le peut voir par V apostrophe qu'il lança, en iSoo, dans la cathédrale de Bruges, à V archiduc d'Autriche , comte de Flandre , duc de Brabant, fils de l'empereur d'Allemagne, et que Von trouvera plus loin (pp. 12 et i5) dans une des pièces que nous publions.
Ses contemporains d'ailleurs le proclament:
quand il s'agissait de combattre les vices, Mail' lard ne redoutait personne , il reprenait , atta^ quait intrépidement qui que ce fût. Il n'en avait pas moins près des rois, des princes j des prélats, des religieux, des prêtres, des gens de toutes classe, plus de crédit qu'aucun autre prédicateur , parce qu'il n'était pas de ceux-là qui ne font pas ce qu'ils disent. Il prêchait de parole et d'exemple; tous vénéraient en lui un fervent, un austère.
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mn incorruptible héraut de la parole divine, ut ayant d^ autre passion que la vérité K
En un mot, if était un apôtre. On lui croyait le don de prophétie; après sa mort il fit des mira^ des, on bâtit en son honneur une chapelle, son Ordre lui décerna le titre de Bienheureux. Mais son rôle avait été trop ardent, trop militons, pour qu'il f(y eût pas quelque part des infiuen^ ces opposées à sa canonisation. Bientôt on n'en parla plus.
Il a laissé derrière lui, comme monument de ses travaux évangéliques, plus de cinq cents sermons, mal reproduits, il est vrai, par des analyses latines (lui, orateur populaire, il les avait prêches en français), mais où, sous ce mauvais latin,
* f Habuit is pre ceteris nostri evi predicantibus &astam gratiam apud reges et principes, prelatos, religiosos atque lacerdotes, utriusque etiam sexus personas... Cum intrépide vitia mundaiia increpitaret, que ore âibatar opère quoque adimplere videbatur. Idcirco nullum extimescebat, sed acriter, fortiter, cunctos arguebat , obsecrabat , increpabat, in omni patientiaet doctnnsL,9{SermonesMaillardiy ééxt, de Jean de Vingle, 1498, préface.) — « Novimus enim omnesquam fervens, quam severus, quam incorruptus divini verbi predicator fuerit : qui, unius veritatis amicus, nullique parcens, angustam illam , que ad beatitudinem ducat, yiam et verbo docuit et exemplo. Non enim erat exillorum numéro qui dicunt et non faciunt... » (Sermo' nés de Sanctis, édit. de iSoy, préface.)
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on troupe beaucoup de science *^ nou'^eulement de théologie et de scolastique, de droit civil et de droit canon, mais aussi de science du ccmr humain, — beaucoup de détails curieux pour l'histoire des mœurs, souvent beaucoup de feu, de verve, d'imagination, parfois une haute élo» quence, mêlée ou avoisinée de trivialités, de traits plaisants ou de subtilités dialectiques, qui donnent au style une couleur, une originalité particulière.
Ces sermons se réimprimerait souvent jusque vers i53o ; ils se soutinrent même au delàpen^ dant près de quarante ans : le pamphlétaire pro* testant^ Henri Estienne, les citait encore avec honneur en 1 566,
Le XVIP siècle les ignora^
Le XVIIP, sans les connaître, s'en moqua.
Voltaire traita Maillard et autres sermon^ noires du XV^ siècle d^ arlequins en soutane ou en Jroc. Les abbés Goty'et et d'Artigny (fan" sénistes) ne virent dans leurs sermons que des « farces spirituelles. »
De nos jours, sans les avoir asse^ étudiés, sans avoir déterminé leur caractère, leur valeur, on a cependant commencé de leur rendre un peu plus justice.
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Mais nous n'insistons pas sur ce point. Nous pourrons y revenir dans une autre circonstance. Ici, nous ne voulons nous occuper que des œuvres françaises de Maillard.
Car il a aussi laissé des oeuvres françaises , — bien rares, hélas! auprès de V énorme masse des œuvres latines, — trois ou quatre sermons, cinq ou six pièces de vers , sept ou huit petits traités de religion. Cest tout. Seulement , la qualité compense en partie la quantité.
D'abord , les cinq ou six petits volumes qui contiennent ces œuvres sont d'une insigne rareté; trois au moins n'existent que par unité. Puis, au point de vue littéraire, les opuscules de Maillard ont un mérite réel. Le style est clair, la phrase est généralement bien faite, la composition ne manque pas d'originalité. Il y a souvent de la couleur, du mouvement, de la vie. Bref, c'est, pour son temps, un écrivain d'un mérite très-appréciable.
Or save^^vous combien la Bretagne du XV* siècle compte d'auteurs ayant écrit en français ? Je n'en vois pas plus de trois ou quatre : le poëte Meschinot , — l'historien Le Baud, — et Maillard. Car on ne peut guère mettre dans le XV^ siècle ce naïf chroniqueur Alain BoU'chart, qui publia son livre en 1S14 et mourut
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vers i53o. En tout cas, cela en ferait quatre.
N'ayant que quatre écrivains pour un siècle, est^il permis aux Bretons d'en laisser perdre un ? Non évidemment. Or Maillard est comme perdu, car le seul de ses ouvrages français un peu accessible au public lettré , rHistoire de la Passion de Jésus-Christ , réimprimée par Pei" gnot che^ Crapelet en 1828, est le moins bon de ses livres; et l'éditeur, non content d'avoir mal choisi, s'est acharné à faire disparaître, par une mutilation singulière, le caractère original de cette composition \
Au point de vue bibliographique, littéraire, historique et breton, les œuvres françaises d'Oli-' vier Maillard sont donc très-dignes des honneurs de la réimpression. Il y a même là, ce semble, de la part de la Bretagne, une dette à payer à l'un de ses fils qui Vont le plus honorée dans le passé et dont elle a trop laissé le souvenir ^effacer dans Vindifférence et dans l'oubli.
La Société des Bibliophiles bretons l'a jugé ainsi : elle a admis notre requête en faveur de Maillard. Usant avec discrétion de son bon voU" loir, nous ne présentons ici qu'un échantillon des
' Voir notre Bibliographie Maillardine, au chapitre des Œuvres françaises en prose, section D.
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Œuvres firançaises du fougueux orateur — le$ Sermons et les Poètes , — et nous laissons de côté pour V instant les petits traités de religion, au il y a pourtant des choses curieuses.
Maillard est avant tout prédicateur: il faut produire iï abord ses sermons, surtout ses ser* mons français qui, mieux que les analyses latines, peuvent donner idée de ce qu'il était en chaire^ Ceux que nous publions le montrent sous deux aspects divers. Dans le sermon de Bruges (p. 6 et 55) — célèbre par le hem hem hem, dont on à fait tant de bruit, — il foudroie de son éloquence les murs de Jéricho, la ville maudite, la cité du vice et du péché ; il interpelle , il reprend avec une liberté sans pareille les grands , les riches , les puissants. Shakespeare lui eût dit: Bien rugi, lion ! — Dans les sermons de l'Ascension et de Iff Pentecôte (p. 25 et SiJ le lion ^ est fait agneau. Il ni est plus devant la cité dn diable, mais dans la première enceinte de celle du Seigneur. Il parle des âmes d'élite â des religieuses : il leur montre Jésus montant au ciel pour en faire descendre VEsprit^Saint, qui doit conforter les coeurs, vivifier le monde; il les exhorte à parer « Vhùs* tel de leur conscience » pour y héberger digne-ment le suprême Consolateur. Le dernier sermon
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surtout , (tune mysticité discrète et fleurie , d'une couleur douce et rieMe, est iffi petit chtfm Pauvre : on dirait un de ces tryptiq^es du XV^ siècle, oô les anges, les vertus théologales, volent du ciel à la terre et de la terre au ciel dans 4^ nimèes dfor. r^ Le sermon de jRfii tiers, dont nous donnons des fragments qui m sont pas sa^i éloquence, a le mérite d'être entièrement inédit. -Les poésies de Maillard donnent en quelque sorte la conclusion de ses sermons. L^ Chaa<^o^ et. la Ballade sont de rudfis épfertissements ^ux pécheurs, d'est le glasfmèbre du jugement qne U moine impitoyable sonne dans leurs oreilles. Les deux Chants toyaux (inédits), d'un style piMs alambiqué , plus entortillé, qui tient ofi genre, nous montrmt, sous une nouvelle formç^ les défauts et les qualités de Maillard.
Nous espérons du reste que la Société .4es Bibliophiles bretons voudra ultérieurement ^fiom^ pléter la présente publicatiim, en réimprimant un choix des petits traités religieux 4e notre auteur. A cette seconde partie de ses Œuvres françaiç^, nons pourrions joindre une étude complète smt sa vie et ses ouvrages. Car ici nous n'avons dit sur son compte que l'indispensable. Ppur rendre. c^ notion^ moins incomplètes, nous allons toift à
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l'heure reproduire une notice intéressante et peu connue du marquis du Roure. Avant de lui céder la parole, il nous reste à donner quelques renseignements nécessaires sur la présente publia cation.
En reproduisant les textes de Maillard , nous en avons religieusement respecté l'orthographe, sans même nous permettre de remplacer xieti consonnes par v et ]. Nous n'avons pu garder la ponctuation ancienne, absolument défectueuse et qui rend souvent le sens très-'Obscur ; nous avons de même ajouté, pour la facilité de la leC' ture, des accents, des apostrophes y des alinéas. Mais, nous le répétons, le texte proprement dit est resté tel quel. Là où nous avons cru voir des fautes typographiques nécessitant quelque correC'^ tion, nous avons donné en note la version origi^ nale considérée par nous comme fautive.
Nous avons mis en note les variantes, les éclair^cissements utiles à l'intelligence du texte. Mais, suivant la méthode recommandée par les vrais bibliophiles, au lieu de placer les notes en bas des pages, nous les avons rejetées à la fin des Œuvres françaises de Maillard, avec une série de chiffres de renvoi pour chacune des pièces.
Les^ux notices que nous publions après ces
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notes, ont été composées sur le désir exprimé par la Société des Bibliophiles bretons. La première est une étude sur le Carême prêché à Nantes par Maillard, qui se compose de 5y sermons latins. La seconde est la bibliographie de toutes les Œuvres de notre auteur.
U étude sur le Carême de Nantes permettra d'apprécier avec justesse et en connaissance de cause la manière du vieux prêcheur breton , par l'analyse d'une de ses œuvres capitales, qui a avec la Bretagne un rapport direct.
Quant à notre Bibliographie Maillardine , nous sommes loin de la croire complète, nous avons essayé de la faire plus méthodique, moins défec* tueuse que les notices analogues déjà existantes ; nous espérons qu'on voudra bien au moins y reconnaître le résultat de recherches très^cons^ tiencieuses.
Arthur de la Borderie.
Vitré, 5 août 1877.