CHAPITRE VI
LA GROGNE
En attendant, V « esprit de Farrière »
fait des siennes. La mauvaise humeur des hommes, née du manque de pinard, s'exaspère de toute la pluie qui s'entête.
Il faut, pour calmer l'orage, la nouvelle qu'un repos complet de huit jours est accordé au régiment.
Qui a répandu cette nouvelle ? Qu'importe ? Elle fait plaisir, donc elle est vraie.
Mais bientôt, à la joie succède la stupeur quand une autre nouvelle arrive, officielle celle-là, que dès le lendemain matin, toute la journée, et toute la journée du surlendemain, le bataillon en entier procédera au nettoyage à fond et à la remise en état des armes, des effets et du cantonnement !
. Tels sont les ordres formels du chef de bataillon, le commandant C
Quelle désillusion dans les yeux !
Quelle amertume au coin des lèvres !
Comme il est froissé profondément en tous ces hommes le sentiment de la justice !
Si le Ciel prêtait l'oreille aux malédictions humaines, nul doute que le commandant C et tous ses officiers ne soient incontinent précipités dans le plus profond des Enfers !
De cette mauvaise humeur des échos assourdis me parviennent :
— Combien qu'ils touchent de Guillaume, les officiers, pour nous em... ?
■^— Je voudrais qu'on lui foute le balai dans les mains au commandant : il verrait si c'est rigolo.
— Le balai ? penses- tu ! qu'on l'oblige à ramasser la boue avec ses pattes : c'est tout ce qu'il mérite !...
Que la censure ne s'offusque pas de ma franchise ; ces propos, il était nécessaire de les recueillir ; eux seuls donnent leur véritable physionomie aux poilus de "Verdun.
Les soldats de cette guerre, à qui des efforts surhumains sont demandés, ne sont que des hommes... On est tenté de
l'oublier parfois, à l'arrière ; on a tendance à les considérer comme d'une essence spéciale, et d'instinctives ingratitudes s'en autorisent pour leur dénier une part-de la reconnaissance qui leur est due.
J'ai pensé — me suis- je trompé ? — que ces soldats se dresseraient d'autant plus grands à vos yeux dans la bataille, d'autant plus, admirables dans leur héroïsme, qu'il vous apparaîtraient, au courant des heures, plus simples, plus himibles, plus soumis aux misères de leurs frères les hommes...