LE COMMANDANT C
Petit, sec, nerveux, tanné, animé d'tin mouvement perpétuel, la parole brève, amoureux du panache, tel était le commandant C , chef du troisième bataillon et le dernier mousquetaire.
A la moindre contrariété son œil s'allumait, son sourcil se fronçait, sa tête brusquement rejetée en arrière pointait en avant une barbiche acérée comme une lance.
Dès son premier contact avec nous, en juillet 1915, au Bois-Brûlé, il nous glaça par la dureté de son regard, par la minutie de ses exigences. Nos travaux les mieux étudiés, il les trouva ridicules, et dégoûtantes nos tranchées les mieux entretenues. Il s'offusquait de deux sacs à terre mal alignés sur un parapet, d'une allumette à demi-consumée, jetée à terre par un fumeur !
Il fut admis, dans tout le régiment, que
« ce pauvre troisième bataillon n'avait pas fait le bon chopin ».
Maïs des hommes de la 12* ayant été blessés, on vit le commandant se précipi-' ter au poste de secours^ prodiquer les encouragements et le Champagne.
Mais qu'un bombardement éclatât, de ces bombardements du Bois-Brûlé qui allumaient le ciel, pétrissaient le sol et éteignaient la volonté au cœur des plus intrépides, et le commandant, sortant de sa çagna, s'en allait par la tranchée :
— Regardez, lieutenant (il enflammait une allumette — Baoum ! boum !) C'est ainsi qu'il faut faire (il allumait sa cigarette — Baoum ! boum !) pbur donner aux hommes l'exemple {il jetait le tison par-dessus le parapet — Baoum! boum !) de la propreté méticuleuse !
Et il y eut La Louvière, et il y eut Têteà- Vache, et il y eut Douaumont, et un grand cœur se dévoila, une âme ardente nous devînt familière, nous connûmes le brave homme et l'homme brave, et quand il nous quitta, blesse gravement devant Verdun dans un héroïque coup de folie, ce fut en nous comme un grand vide : le
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bataillon avait perdu son chef, les soldats avaient perdu un père et les officiers un ami.
Ah ! il Taimait son bataillon ! il en était fier !
Longtemps il caressa Tespoir de le doter d'un fanion spécial, d'un fanion pour lui tout seul, qui eût été comme une réplique du drapeau. Quelle devise avaitil imaginée pour ce fanion, il ne m'en a jamais fait confidence, mais s;il avait osé je sais bien celle qu'il aurait choisie :
« C'est nous les g-as du 3* bataillon, les poilus du commandant C ! »
Il avait une façon de dire : « Mon bataillon » qui signifiait : « Il est à moi, ce bataillon-là, à moi, vous entendez, à moi ! » et quand, au cantonnement, après quelque manœuvre réussie, il rentrait à cheval à la tête de ses hommes, tambours battants et clairons sonnants, un tel contentement illuminait son visage que Napoléon seul et nul autre dut connaître pareil orgueil au défilé des cinq cent mille grognards de sa Grande- Armée !
Mais, Seigneur, quel homme difficile à satisfaire !
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Cette expression académique est mise ici pour une autre, qui s'échappait malgré nous de nos lèvres, dans nos moments d'impatience, expression beaucoup plus concise et beaucoup plus énergique, dans laquelle il était fait allusion à cet instrument qui sert à couper la barbe...
Que. le commandant C me
pardonne, q^i sait la respectueuse affection que je lui ai vouée...
Quand il arrivait dans un secteur nouveau, tout lui était matière à critique.
En a-t-il f îait rectifier de ces créneaux ! et déplacer de ces gabions ! et dessiner de ces pare -éclats ! et creuser de ces puisards ! et approfondir de ces boyaux ! et renforcer de ces caillebotis ! et étayer de ces cagnas !
Sa marotte, je Tai dit, était la propreté des tranchées. Un ami intime à moi, très intime, lui avait prêté cette devise, ' imitée de celle de Joffre : « Tenir !... les boyaux propres. » Boyaux et tranchées, il les voulait impeccables comme un parquet et si, après une pluie, ses belles bottines noires lui revenaient de la promenade maculées de boue, son humeur, eh bien.
dame, son humeur, je ne vous dis que
ça !
Ignorant de la fatigue, il promenait à toute heure du jour et de la nuit, sur le secteur dont il avait la garde, son regard inquisiteur. On le croyait endormi et il se précipitait sur vous comme une tempête ; on l'avait vu se mettre à table, et cinq minutes après il vous dégringolait sur le dos comme une avalanche.
Ce rat qui grignotait dans l'ombre, ce ruisselet qui chantait en suivant la pente de la tranchée, ce paquet de branches mortes qui frémissait au vent, c'était lui !
Et toujours ces sévères « pourquoi ? »
qui fouillaient votre conscience, et toujours cette terrible barbiche prête à vous transpercer !
En vain vous efforciez-vous à ses moindres désirs, en vain reculiez-vous les bornes de la bonne volonté, en vain entassiezvous prodiges sur prodiges : du bout de sa canne il amenait sous vos yeux um morceau de pain traînant dans une encoiignure, ou il vous montrait une tache de rouille sur le fusil d'un guetteur, ou il découvrait, parmi oent gabions correcte-
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ment corsetés, le seul qui n'eût pas son armature en fil de fer.
Et alors, vous étiez prêt à jeter le manche après la cognée et le découragement faisait toc ! toc ! à votre porte.
Et alors, tout soudain, le visage fermé du commandant s'ouvrait au sourire, sa main s'avançait vers la vôtre, large et chaude ouverte, et un inattendu : « C'est bien quand même ! » venait vous récompenser de vos peines...
En même temps qu'il s'occupait de l'organisation des défenses et de l'installation des hommes, le commandant ne s'oubliait pas lui-même. Il ne voulait pas admettre qu'il ne pût pas avoir, en première ligne, le même confort que dans son appartement de Vincennes. Sur les fondations de la vieille cagna jetée bas, il faisait édifier une bâtisse neuve. Nulle ligne irrégulière n'était toisée, nulle faute de goût ou de mesure. Des bois sculptés ornaient la porte. Une élégante et solide inscription indiquait pour les siècles futurs le nom de la villa et celui de Tarchitecte.
L'intérieur répondait à ces promesses.
Un papier peint, aux teintes délicates, cachait le sapin des lambris. Les vitres ne pouvant résister au bombardement, un papier transparent habillait les fenêtres.
Des étagères artistement ouvragées s*ornaient de bibelots. Chaque objet occupait sa place ainsi qu'un soldat discipliné.
Alors, partis les menuisiers, congédiés les peintres, quand rien ne clochait plus dans le bel appartement neuf, le commandant C sortait d'un coffret des photographies et, les disposant^ devant lui sur sa table :
— Maintenant, disait-il. Elle peut regarder : le cadre est digne d'Blle.