Ceux qui combattent et ceux qui meurent
Sans autre but que celui de rappeler aux camarades des heures joyeuses ou émouvantes, j’avais recueilli quelques notations.
A vivre loin de tout, parmi les bois et sous la bourrasque guerrière, de chaudes amitiés se nouent, les hommes isolés des sociétés se serrent les uns contre les autres par un besoin affectif que ne ternit nulle arrière-pensée.
Mais à peine s’est-on connu, là-bas, à peine a-t-on découvert quelque beauté dans une âme de soldat, qu’on se quitte pour ne plus se revoir... Presque tous ceux avec qui nous pensions fêter la victoire, sont morts. Ils sont partis simplement, sachant'bien que la destinée les avait marqués pour bientôt, et que les projets conçus s’effaceraient au soir d’une bataille. Le sacrifice d’eux-mêmes était fait et les rêves caressés témoignaient d’une coquetterie délicate à ne vouloir jamais paraître songer à une mort prochaine. Jusqu’au bout ils sont restés gais, fantaisistes. Les ultimes folies d’une génération qui ne veut pas sacri-
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fier une minute de bonheur sont émouvantes aussi. J’ai cherché à les rappeler.
Il ne nous reste pas meme le droit de pleurer ceux qui ne sont plus: les héros doivent être honorés seulement. Si chaque disparition meurtrit douloureusement, nous devons lutter contre les larmes: le culte des soldats de la délivrance nous incombe, il faut qu’on sache demain, non par des affirmations mais par la seule relation des faits, de quoi notre beau peuple de France fût capable. Il n’est besoin, pour provoquer le frisson, d’aucun artifice, d’aucune technique prestigieuse, la sincérité suffit; j’ai cru qu’à ce titre un homme habitué à Yobservation scrupuleuse pouvait se permettre de grouper des récits où, presque à son insu, les faits prennent parfois une allure d’épopée. La matière est si belle que l’ouvrier n’a que faire de talent. Les symboles éternels surgissent des moindres anecdotes et le patriotisme, l’amour du sol, le besoin de prosélytisme par l’exemple, le sacrifice de l’individu pour la collectivité et sa descendance, l’ardeur héroïque animant le guerrier comme une fièvre d’amour, se rencontrent a chaque pas. Nulle époque ne connut plus admirable floraison de sentiments surhumains.
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Ceux qui, moins exposés ou plus heureux, conservent avec la vie le privilège del’ enthousiasme, crieront leur admiration pour les héros, les mutilés et les disparus. U hommage qu'on adresse aux pionniers de la victoire va aussi aux pauvres êtres qu’ils ont quittés pour toujours: il faut que les endeuillés sachent qu’on n’oublie pas.
Mais c’est aux combattants qu’on doit demander les paroles dignes d’ouvrir le livre qu’ils ont composé eux-mêmes avec leur sang.
Un chasseur m’écrivait récemment le résultat d’une attaque sur la Somme et terminait de *la sorte:
« Douze officiers furent tués et presque tous les autres blessés, mais le bataillon a dépassé les objectifs prescrits dans un élan splendide, presque sans chefs. Je suis sûr que vous regretterez de n’avoir pas été parmi nous pour vivre de pareilles heures! »
Ainsi ce simple chasseur ne songe après l’attaque qu’au résultat militaire obtenu, à la gloire de l’unité, à la splendeur d’un combat triomphant. De pareils hommes la France peut être fière et ils sont légion.
A un officier un jour l’on dit: a Ne pensezvous pas qu’il sera triste de mourir au dernier combat, de la dernière balle ennemie égarée?
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— Qu’importe, reprit-il, nous avons combattu pour la victoire: seuls ceux qui ont pu en douter sont à plaindre. Bile est certaine désormais... Après, la vie ne vaut plus la peine d’être vécue... nous aurons accompli notreœuvre.