‹ Ceux qui combattent et ceux qui meurentChapitre 2 sur 49 · OU JE PRENDS L’ESPRIT DE CORPS · texte numérisé non relu

OU JE PRENDS L’ESPRIT DE CORPS

A Gray je figurais parmi la réserve du personnel. Tous les matins j’arrivais à neuf heures au bureau du médecin chef de la place :

— Rien de nouveau!

Je rectifiais la position, je saluai et j’étais libre jusqu’au lendemain.

La petite cité franc-comtoise n’offre pas des ressources très étendues aux désœuvrés et je passais mon temps à lire des romans gais qui me paraissaient tristes. J’avais demandé à servir dans un corps de troupes, j’étais impatient de partir et tout le reste demeurait sans intérêt.

Le douzième jour, le sympathique médecin chef me dit:

— Eh bien, vous avez satisfaction, vous êtes médecin chef de service au ... e bataillon

IÈ REPOS

de chasseurs alpins! C’est très chic pour un territorial, j’espère vous retrouver par là prochainement.

Encore que peu cocardier jadis, on éprouve de l’orgueil à servir dans un corps d’élite et on s’imagine aussitôt posséder un peu du panache de ces troupes légendaires.

Suivant des conseils avisés, je pris le lendemain le R. Q.

Le R, Q. est le train de ravitaillement quotidien.

J’arrivai à Gérardmer à la pointe du jour, trop tôt pour* me présenter chez les grands chefs. Surtout dans les temps où nous vivons il faut respecter leur sommeil. J’allai faire le tour du lac et je remarquai nombre de caissons d’artillerie bien en évidence.

— Peste! si jamais un aéroplane arrivait je ne manquerai pas de m’abriter sous un arbre.

Je m’orientai ensuite du côté de la caserne.

Là j’appris que ... e était descendu la nuit même des tranchées; je fus satisfait de cette nouvelle: j’aurais le temps de faire connaissance avec tout le monde et le passage de la paisible existence de l’intérieur au branle-bas de combat serait amorti.

Une promenade sur les coteaux qui domi-

EE REPOS

nent la ville bâtie autour du lac célèbre, me permit d’enregistrer mon aptitude à grimper sans trop d’essoufflement; la découverte de qualités physiques engendre en-général quelque satisfaction; je n’échappai pas à la règle.

Les premiers Alpins rencontrés après mon retour en ville furent pour moi la révélation d’une vocation : aucune troupe française n’est vêtue avec cette sobre élégance sportive.

J’étais inquiet pourtant en ce qui me concernait: porterais-je comme eux le béret?

Un groupe d’officiers venait de mon côté, j’y démêlai d’abord un petit lieutenant si fluet et si jeune qu’il semblait dans son uniforme presque noir un collégien en pantalons courts coiffé d’un béret d’étudiant. Il .portait sur sa vareuse ouverte une croix de *la Légion d’honneur dont le ruban était éblouissant. Il s’avançait en sautillant comme un oiseau et brandissait une petite badine très fluette comme lui-même. A côté s’élevait colossal un capitaine paraissant deux mètres. Sa barbe noire, ses sourcils noirs froncés, ses yeux noirs lui donnaient un air terrible.

Mon salut poli me laissa quelque déception :

je crus remarquer de l’indifférence dans le geste par lequel on me'répondit : n’étais-je pas moi-même alpin comme eux? A la réflexion

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