‹ Ceux qui combattent et ceux qui meurentChapitre 10 sur 49 · LES SURPRISES DU LIEUTENANT BONNEL · texte numérisé non relu

LES SURPRISES DU LIEUTENANT BONNEL

Le maréchal des logis Bonnel, du f dragons, s’est très bien conduit lorsque son escadron a pris la tranchée, il vient d’être nommé sous-lieutenant à titre temporaire et rejoint notre bataillon au repos à C... Il descend du camion de ravitaillement à l’heure où la fanfare joue sur la place. Il est revêtu d’un costume hybride, composé d’un képi bleu foncé de sous-officier, d’une vareuse bleu horizon manifestement empruntée à un magasin d’habillement d’infanterie et d’une culotte rouge de dragon où la bande noire a été cousue précipitamment II se promène un peu mal à l’aise parmi tous les hommes sévèrement engainés dans leur tenue presque noire et coiffés de leur joli béret d’alpin.

Il croise un groupe d’officiers aussi élé-

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gants que dans leur garnison. Des galons montent en V élancés sur leurs vareuses bien taillées et fermées par neuf boutons ; ils portent tous le béret comme les chasseurs et leurs jambes sont moulées dans des leggins fauves.

Le capitaine d’O... aborde aimablement le nouveau camarade:

— Vous êtes nommé au bataillon?

— Oui, mon capitaine.

— C’est une unité extraordinaire... ne vous étonnez de rien et quant aux traditions si vous êtes embarrassé consultez-moi.

— Merci, mon capitaine.

— Allez vous présenter au chef de corps immédiatement, il est très pointilleux.

— J’y vais de ce pas.

Ayant ajusté son monocle, le capitaine s’éloigna dignement.

Le lieutenant se présenta un peu ému devant le commandant, il prit un garde à vous impeccable.

— Ah! Ah! jeune homme! dit l’officier supérieur à la barbe rousse taillée en éventail, a 1 œil noir étrange sous ses cils d’un blond pâle; savez-vous qu’il vous est fait un grand honneur ! officier au bataillon des chasseurs de la garde!

— Je tâcherai d’en être digne.

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— Votre tenue me déplaît, nous avons horreur du rouge ici !

—'Je vous prie de m’excuser mon commandant, je n’ai pas eu le temps...

— Il fallait vous présenter nu.

— Enfin, vous avez vingt-quatre heures pour être habillé comme tout le monde.

— Bien, mon commandant.

— Vous savez que notre discipline est de fer.

— Je m’y plierai, mon commandant.

— Je vous jugerai à l’œuvre. C’est seulement lorsque vous aurez exécuté avec brio des patrouilles où vous devriez être tué que je saurai si vous êtes un véritable alpin...

Entrez! Ah! c’est vous, Dubray?

Un médecin aide-major très voûté, les cheveux gris et les yeux papillottants derrière un binocle d’or, se glissa par la porte entrebâillée.

— Vous n’en faites jamais d’autres... je vous donne une mission de confiance... je vous prie d’aller examiner la femme du maire et vous abusez d’elle, vous vous livrez sur cette malheureuse aux pires violences... Vous êtes victime de votre tempérament exubérant...

à votre âge c’est inconcevable... J’étoufferai

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l’affaire, mais que cela ne se reproduise pas... Je vous présente le sous-lieutenant Bonnel, né le débauchez pas, allez!

Bonnel sortit un peu ahuri de ce mélange de sévérité et de bienveillance. Be vieux docteur ne représentait pas pour lui le type du fameux Babobine, et il était au fond, scandalisé qu une affaire de mœurs aussi grave se solutionnât avec cette mansuétude.

Bes nouveaux promus prennent leur premier repas à la table de l’.état-major et le récipiendaire avait fait merveille ; en une heure il s était procuré auprès de l’officier d’approvisionnement une tenue d’alpin mal ajustée mais où il se sentait moins gêné. Il vit arriver le médecin-major chef de service qui malgré sa moustache grise semblait un carabin débordant de vie, puis un aumônier militaire; ce saint homme barbu, d’une myopie de taupe était devenu, disait-on, très sourd à la suite d’un éclatement d’obus à proximité; l’officier chargé des détails, le mitrailleur, l’officier adjoint, le médecin aide-major complétaient la table. Be capitaine d’O... était invité.

— Je vous rappelle, messieurs, que les discussions politiques sont interdites et que tous les calembours et les erreurs touchant nos traditions sont frappés d’amendes.

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Le programme de ce soir était heureux.

En effet, mon cher d’O..., l’avez-vous goûté, Bonnel?

Oui, mon commandant, vous avez une excellente musique.

— La cloche! la cloche!

Et la cloche rapportée d’une récente attaque heureuse retentit.

— Veuillez requérir, monsieur le chef de popote.

Attendu qu’il est connu depuis les temps les plus immémoriaux, par tous les habitants du territoire français et de ses colonies, depuis les enfants qui marmottent quelques mots à peine, jusqu’aux vieillards quasi gâteux, que les bataillons de chasseurs possèdent une fanfare; attendu, d’autre part, que le fait de leur attribuer une « musique »

constitue une atteinte grave portée à la suprématie indiscutable de ces corps d’élite et tendrait a les confondre avec des unités de moindre valeur.

« Condamne le lieutenant Bonnel à la rétractation publique et aux dépens qui seront soldés par une bouteille de champagne. Les décisions du chef de popote sont sans appel : j’ai dit! »

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Le pauvre garçon est si penaud qu’un grand éclat de rire parcourt la table.

— Messieurs, dit l’honorable aumônier, je ne sais pas si j’ai bien entendu mais cela m’a paru un peu décolleté...

— Tenez, mon cher aumônier, buvez un coup pour remettre vos esprits.

Etl ! ’on versait d’abondantes rasades au digne ecclésiastique qui se congestionnait visiblement. Il se mit alors à citer des textes hétéroclites et absurdes.

Il faut l’excuser, il est tellement sourd qu’il n’entend pas ce qu’il dit.

Le capitaine d’O... cherchait à persuader à Bonnel que l’Edit de Nantes ne fut pas ce qu’on suppose mais bien un projet de Louvois pour réaliser le trust des blés venus d’Amérique.

— Vos yeux s’ouvrent à la lumière, lui disait le vieux carabin, votre esprit commence à saisir la réalité des choses, plus tard vous comprendrez. Vous êtes tel un géomètre habitué au système cubique et qui brusquement se trouverait projeté parmi l’hyper espace dans un monde à quatre dimensions.

— Que parlez vous, docteur ! d’un monde à quatre dimensions, reprit le commandant, vous savez bien que les derniers travaux de

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Poincaré ont réduit à deux dimensions seulement le monde extérieur et que seule la science allemande ignarde conserve les grossières erreurs d’Euclide.

— Par grâce, messieurs, épargnez mes oreilles, suppliait l’aumônier.

— Au nom de tous nos camarades et comme le plus ancien, permettez-nous de vous demander une chanson, mon commandant, une des vôtres bien entendu.

Il faut vous dire, continua à mi-voix le capitaine d’O..., que le commandant avant d’entrer à Saint-Cyr passait ses nuits au caveau des Innocents, un repaire de bandits des Halles, où il était connu sous le nom de « Grand Maurice ».

Pendant le prélude, le mitrailleur s’approcha de Bonnel et lui dit:

— Je m’éloigne du médecin aide-major car c'est un inverti sexuel qui me répugne.

— Mais il a violé la femme du maire cet après-midi !

— Il a tous les vices.

— C’est curieux, il n’en a pas l’air.

— Méfiez-vous. Chut! écoutons le chanteur.

D’une voix aigrelette, le capitaine d’O... annonça :

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Te vous demande beaucoup de silence car nous avons la joie et le plaisir de posséder dans nos murs le bon poète chansonnier qui fit mourir de jalousie M. François Coppee. Un accident en fit un militaire mais ses lauriers guerriers ne sauraient lu. faire oublier a palme d’or que lui décernèrent les muses de la butte sacrée. Que ceux qui ne se sentent pa capables des supra-béatitudes, des extases surnaturelles, sortent pour ne point troubler l’inspiration de notre Homère national... La parole passe au poète Maurice... dans ses œu-

Et, s’accompagnant lui-même, le commandant chanta:

Il est bien doux de s’embrasser Et quand ta bouche en un baiser Sur ma bouche vint se poser Ton âme à moi s’était donnée.

Quand je me mire dans tes yeux Je vois la profondeur des deux bans ce regard mystérieux Où luit l’ardeur passionnée.

Tes cheveux soyeux sont si noirs Qu’ils semblent faits des désespoirs Des hommes pleurant tous les soirs Leur existence empoisonnée.

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Mais hélas tout meurt et tout passe La fleur, le papillon, l’espace L’homme, les mondes, tout s’efface La mort seule existe toujours.

J’ai vu l’autre nuit dans un rêve Mon corps étendu sur la grève Mon cœur était rongé sans trêve Par des chacals et des vautours.

Mais viens aimons-nous ma mignonne Car l’existence est encore bonne Qu'importe après, que l’heure sonne Nous avons aimé quelques jours.

Acclamations, double banc, rien ne fut ménagé au <c bon poète »...

L’aumônier, perplexe, se pencha vers Bonnel :

— Je ne peux pas arriver à déterminer quel est ce cantique, aidez-moi donc cher monsieur...

Cependant une violente discussion mettait aux prises l’aide-major et l’officier d’approvisionnement.

— Je vous dis que je suis l’inventeur de la machine à refouler les créanciers brevetée dans le monde entier.

— Et moi je vous dis que vous m’avez volé cette idée...

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— Vous m’en rendrez raison.

— Quand vous voudrez.

Le commandant reprit aussitôt sa sévérité de chef de corps :

— C’est bien, messieurs, vous vous battrez dès demain au revolver d’ordonnance à six pas avec marche à volonté, en avant bien entendu. D’O... et Bonnel seront témoins de M. le médecin aide-major, quant à M. l’officier d’approvisionnement, il prendra ses témoins habituels. Voici son 27 e duel depuis quinze jours au bataillon. Donc entendu pour demain, à dix heures, après le rapport.

Le pauvre Bonnel était affolé, toutes ces histoires étranges dansaient dans son cerveau, il commençait à se croire victime d’un cauchemar. On l’avait d’ailleurs amené à boire par mal de champagne et lorsqu’il se coucha sa tête lui donnait la sensation d’une ruche d’abeilles en émoi.

Le lendemain, quand il reconnut le vieux carabin sous l’aspect d’un commandant, il crut à une mystification, il croisa le commandant chansonnier devenu médecin chef de service, il rencontra l’aumônier sourd transfiguré en fringant capitaine. Alors il comprit que la farce s’était jouée la veille: le duel n’aurait pas lieu, le médecin aide-major de-

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