‹ Ceux qui combattent et ceux qui meurentChapitre 9 sur 49 · UN BAL DEVANT L’ÉGLISE · texte numérisé non relu

UN BAL DEVANT L’ÉGLISE

. Dans un joli village des Vosges, la population civile faisait fête aux premières troupes confiées à ses granges pleines de foin parfumé et de paille fraîche où les membres se délassent

Lne usine prêtait ses douches chaudes et les chasseurs se lavaient - voluptueusement.

Les cuivres de la fanfare avaient beaucoup souffert de la période mouvementée, mais on travaillait fébrilement: les artistes se remettaient en lèvres. Les clairons s’appliquaient à piquer en 1 air d’un geste brusque et martial ie pavillon de leurs instruments à chaque reprise. On voulait être prêt en peu de jours a donner un concert sur la place.

Le soir, les chasseurs coquets circulaient en longues théories bourdonnantes. Des groupes de jeunes filles émoustillées par le frôlement de tous ces hommes auréolés de gloire flâ-

RE REPOS

naient rieuses se tenant par le bras, flattées et rougissantes des galanteries naïves chuchotées sur leur passage. Quelques couples s’égaraient après l’appel virtuel du soir et nul ne songea jamais à s’en formaliser.

La petite église fut bondée le premier dimanche, la messe en musique avait grande allure.. La voix de fort ténor d’un brancafdier du Gard remplit la nef mélodieusement, un violon vibra l’offertoire tandis que l’harmonium, sous les doigts d’un médecin auxiliaire très artiste, atteignit une ampleur d’orgue de cathédrale. Le curé dit les paroles modestes qui plurent : il salua les morts et se sentit tout petit devant tant de héros; il évoqua les grandes heures de l’unité: « Ce que vous fîtes puissiez-vous le refaire et la France continuera à être fière de vous ! »

Et lorsqu’on se rua vers le parvis on trouva la fanfare massée. Le commandant répétait:

« Soyons gais, mes enfants, soyons gais ! »

Une polka célèbre à Nice est soufflée à perdre haleine par tous les cuivres. Le mot d’ordre est de prendre les jeunes filles et de les faire danser; quelques-unes esquissent de timides résistances :

— Oh! ce n’est pas convenable de danser pendant la guerre.

IÆ R£POS

Je serai peut-être tué demain ou dans huit jours, vous ne pouvez pas me refuser une polka.

Avec cette théorie-là je ne pourrai rien vous refuser...

— Une polka... pour commencer! M. le curé vous donnera l’absolution !

Et par le fait le brave prêtre sorti bienveillant et paternel, souriait à toutes ces petites folies.

Ee tourbillon devint bientôt général; ceux qui n’avaient point trouvé de compagne dansaient entre eux sans maladresse; certains couples étaient d’une eurythmie charmante; les officiers s’ébrouaient pareils aux hommes.

Un peu en dehors du nuage de poussière soulevé par cet impromptu chorégraphique, de petits enfants sont gagnés par le besoin de rythmer leurs mouvements. Ee commandant les a unis par la main et leur fait faire une ronde.

Lorsqu’il sentit chez les fanfaristes des signes de fatigue, notre chef prescrivit: « Une farandole, pour finir ! »

Il alla trouver une vieille paysanne très propre, dont les cheveux tout blancs se confondaient avec son bonnet bien tuyauté. Sa figure rose était radieuse.

RE REPOS

— Venez danser avec moi.

— Je suis trop vieille! j’ai six grands fils à la guerre!

— Vous êtes la plus jolie!

Ils prirent la tête de la farandole, la petite vieille se croyait vingt ans de moins ; elle faisait claquer ses sabots vernis l’ufï contre l’autre comme des castagnettes. Et quand la fanfare épuisée s’arrêta, le commandant saisit sa danseuse par la taille, la souleva et l’embrassa sur les deux joues.

Ce joli geste déchaîna l’enthousiasme, les hommes et les femmes voulurent crier leur allégresse, ils sentaient obscurément la beauté symbolique de la scène: un des plus prestigieux officiers de notre armée embrassant devant ses guerriers la paysanne dont l’amour du sol natal a donné à la France des enfants vaillants et forts pour la défendre.

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