I. __ le grand citoyen méconnu
Le hasard l’a fait naître Français, mais il a son sosie en Italie, en Angleterre, même en Russie.
Sa volumineuse personne a fini par attirer les regards de ses concitoyens et avant la guerre, conseiller d’arrondissement, peut-être même conseiller général, il était président de vingt-deux commissions. Il excelle dans l’art de résumer une discussion et peut parler avec abondance de owni ve scibili et quibusdawt aliis. Il roule du matin au soir et s’agite inlassablement. Sa femme prétend qu’il se tue, et qu’elle doit l’obliger à changer de flanelle plusieurs fois par jour. Il sait flatter la vanité des scribes et ses rapports sont toujours préparés par des plumes autorisées ; il est astucieux et parvient à des truchements im-
RE REPOS
prévus entre la chèvre et le chou; il n’a cure d’empêcher les fournisseurs de s’enrichir tant que la forme est conservée et ne se connaît d’autres ennemis que les maladroits qui partent en guerre contre les abus et les paresseux inertes. Il a horreur des « histoires »
qui, en politique comme en administration, sont choses à éviter. Il rendit tant de services à des êtres sans consistance qu’il possède autour de lui toute un cour de délateurs dont il joue avec virtuosité.
A le voir dans la rue bien fréquentée, tantôt seul, la tête rejetée en arrière pour n’être pas entraîné par son gros ventre, le sourcil froncé et la serviette bourrée de dossiers, tantôt confidentiellement appuyé sur le bras de quelque magistrat influent ou d’un diplomate en voyage, on sent un homme d’importance dont l’heure est proche; il fait partie de la réserve de talent dont le pays a besoin.
Et voici qu’au moment de toucher au but, les jeux de la politique et du hasard l’ont brusquement rejeté dans la vie privée... il n’est plus rien que président d’une ou deux vagues commissions.
La guerre fut, en regard de ce cataclysme, un incident contingent; il ne saurait l’envisager qu’au travers de son amertume. S’il n’ose
EE REPOS
s’indigner publiquement, le grand citoyen exhale sa souffrance, de l’oubli injuste et cruel dans lequel il est tombé, en récriminations venimeuses à l’égard des temps et des mœurs :
« Triste époque que la nôtre ! l’avance ennemie en août-septembre 19 14 ne I e surprend pas... nous sommes en pleine décadence, le pays est pourri... » Il ne retient que les mauvaises nouvelles : elles vont à son état d’âme. Il se complaît dans les pensées les plus pessimistes: « l’autorité n’existe plus, les hommes se révolteront contre leurs chefs, ils ne sont pas commandés, nous ne trouverons pas d’argent pendant deux mois encore, les calculs les plus sérieux montrent après ce délai la bail" queroute; les fournisseurs dont il vantait jadis le désintéressement sont des sacripants qui volent l’Etat; les ministres passent leurs nuits à jouer, c’est dans la concussion seulement qu’ils peuvent trouver les centaines de mille francs mensuels que coûtent leurs orgies. Nous allons tout droit à la révolution après la trahison de tous nos grands chefs et le triomphe de nos ennemis ».
Le grand citoyen méconnu pourrait sans doute encore donner d’utiles conseils, peutêtre n’est-il pas trop tard pour sauver une partie du patrimoine bourgeois, mais on
LE REPOS
s’obstine à ne pas faire appel aux hommes de cœur qui seuls pourraient vivifier la France.
Le grand citoyen n’a cependant rien perdu hormis son avenir politique, ses propriétés sont loin, bien loin de l’envahisseur, sa maison restera inviolée, aucun des siens n’est au danger et lui-même, avec ses soixante ans, n’est pas moralement obligé de prendre les armes.
Le jour du triomphe, le grand citoyen méconnu aura peut-être des velléités de se retirer dans ses terres... mais les acclamations populaires le retiendront, leur musique aimée lui fera trouver des gestes sublimes, il se persuadera et communiquera peut-être aux autres la conviction qu’il fût un des grands ouvriers de la victoire.