‹ Ceux qui combattent et ceux qui meurentChapitre 19 sur 49 · LE SERGENT D · texte numérisé non relu

LE SERGENT D

De certains hommes trop jolis on dit: « X...

manque d’allure, de virilité », ou bien: « Z... possède une trop charmante figure pour ne pas rendre envieuse de sa bêtise la plus stupide des huîtres. » Ces gloses malveillantes s’inspirent peut-être d’un sentiment de jalousie, mais tirent prétexte de quelque faiblesse ou d’un ridicule... Jamais on n’entendit le moindre persiflage s’exercer à l’égard du sergent D... ; pourtant il faisait songer au David de Michel-Ange dont l’harmonie merveilleuse couronne la ville de beauté qu’est Florence.

Mais, ni son régulier profil de médaille, ni sa soyeuse chevelure bouclée, ni sa bouche au dessin noble, ne fournissaient un caractère dominant; on le découvrait seulement dans ce regard profond, qui parfois brillait d’un éclat ardent, passionné. On concevait

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que l’enthousiasme des grands drames ajoutât encore à la splendeur dominatrice de cette tête. C’est parce qu’il devenait merveilleux surtout dans l’action que nul ne songea, jamais à plaisanter le sergent D... sur sa beauté.

Ce professionnalisme crée partout une mentalité analogue, sans bienveillance dans les jugements portés sur les camarades et je ne surprendrai personne en rappëlant qu’aux armées on n’est sacré grand guerrier qu’après cent faits d’armes où l’imagination reste confondue. Au bataillon, aucune voix discordante ne rompait l’unanime concert d’admiration- touchant le sergent D... et force était donc d’admettre son héroïsme comme un arartîcle de foi.

Un homme tenu par ses pairs pour le plus beau et le plus brave conquiert des droits à l’admiration. Pourtant personne ne put f entendre parler jamais de son attitude au feu où tour à tour il faisait preuve d’une subtilité déconcertante pour f ennemi ou d’une audace telle qu’il semblait insulter la mort ! A coup sûr le sergent D... était modeste.

Mais la renommée recueille ses exploits:

patrouilleur hors de pair il réalise ce oui parait irréalisable. Il éblouit également par la rapidité de sa décision: travaillant sur un ta-

lus‘il arrêtait un jour du pied une bombe qui dévalait, prête à éclater dans la tranchée pleine de chasseurs; c’est miracle qu’il n’ait été pulvérisé. C’est encore lui que nous verrons avec quelques hommes barrer la route à une compagnie allemande entière dont il ramène le capitaine et douze fantassins boches tandis que les autres fuyent en désordre; c’est lui toujours qui dans une autre attaque, ayant perdu toute liaison avec le bataillon, progresse* sous un déluge d’enfer, dépasse l’objectif indiqué et fait des prisonniers qui témoignent de son incursion folle. Quatre fois blessé, il refuse de dépasser le poste de secours, aussitôt pansé il rejoint sa section dont il fait une unité merveilleuse. C’est une âme impavide dans un corps de fer.

Dans les cantonnements, D... remportait des succès qui satisfaisaient le besoin de logique de notre esprit. Qui donc aurait pu plaire aux femmes mieux que cet être privilégié. Les alcôves gardent- mal leurs secrets et les ardeurs amoureuses du jeune sous-officier étaient commentées, agrémentées peutêtre.

Jadis, en temps de paix, le monde colpor-

RE REPOS

tait les prouesses amoureuses de tel brillant artiste, il est normal qu’aujourd’hui les heureux détenteurs des palmes de bronze, des étoiles d’or et d’argent, captivent l’attention et notre esprit romanesque aime à enregistrer, sur les champs de bataille où Vénus préside, leurs victoires qui succèdent à celles qu’ils remportèrent sous les auspices de Mars.

Les philosophes darwinistes ne manqueront pas de tirer des conclusions fort encourageantes, quant à la sélection des espèces, de semblables faits. J’ai souvent noté, et avec moi tous ceux qui voulurent creuser un peu les apparences, ces précieuses qualités chez des hommes d’un courage individuel surprenant. Il semble que les dons naturels en amour correspondent dans leur essence à une force de réalisation et d’action qui devant le danger se résout en puissance offensive. Il existe une érection psychique qui confère aux artistes une capacité créatrice, et l’héroïsme s’apparente avec le génie. Or le parallélisme se poursuit plus loin encore: chez certains êtres d’exception, le moindre frôlement provoque un désir fougueux, il n’est pas rare que le frôlement du danger détermine chez eux aussi cette érection de tout l’être, qui le transfigure.

EË REPOS

L’acte génital tendait à assurer la perpétuation de la race, et le guerrier dans sa forme abstraite se surpasse, animé qu’il est des forces de la destinée: il n’est plus un homme, il symbolise le droit au soleil d’un peuple, le besoin de vie d’une nation; il devient synthèse de la patrie elle-même qui veut persévérer dans son être.

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