‹ Ceux qui combattent et ceux qui meurentChapitre 20 sur 49 · LE GÉNÉRALISSIME PASSE UNE REVUE · texte numérisé non relu

LE GÉNÉRALISSIME PASSE UNE REVUE

« Le bataillon en tenue de campagne sera rendu demain matin à neuf heures à G..., où le généralissime le passera en revue. »

Tout ce qui rappelle le temps de paix est nettement populaire parmi nos chasseurs et ils préparent la revue avec frénésie. Le généralissime est aimé et dans leur for intérieur les hommes se persuadent que si le grand chef a choisi notre bataillon, c’est qu’il en connaît les prouesses et qu’il le considère comme un bataillon type. Tout cela est cru comme la vérité révélée.

Le bruit se répand bientôt que les cinématographes de l’armée seront convoqués et que le défilé, fixé sur un film, servira à démontrer aux pays neutres ce qu’est après de longs mois de guerre un bataillon de chasseurs alpins.

IÆ R£POS

Allez donc après cela n’être pas aveugl par l’évidence: le général Jofifre a distingué dans toute l’armée française le bataillon « de la Garde ».

Une seule chose nous chiffonnait un peu.

Notre fanfare devait pendant le défilé être réunie à celle du bataillon avec qui nous formions brigade, sous la conduite du chef de cette dernière. En y réfléchissant c’était pourtant rationnel puisque chez nous la baguette restait entré lès mains d’un caporal au lieu qu’un vieux sergent-major rengagé dirigeait les destinées musicales de nos camarades.

Le chef de ‘fanfare était un excellent petit homme obèse, qu’une grosse moustache en bataille et une barbiche noire ne parvenaient pas à rendre terrible.

Nous nous promenions après dîner avec le commandant, devant l’église du village ou nous cantonnions la veille du grand jour. Le chef de fanfare vint prendre les ordres:

— Dois-je conduire à 130, à 132 ou à 134 mon commandant ?

— Mais suivez votre inspiration chef, celle d’un artiste sûr...

— Merci, mon commandant, vous êtes aussi bon que votre pauvre défunt père.

— Vous avez connu mon père?

— Oui, mon commandant... c’est à lui que je dois ma carrière artistique. Il était capitaine de vaisseau lorsqu’il me fit entrer dans la musique des équipages de la flotte... supérieure à celle de la garde républicaine, quoi qu’on en dise.

— Cela peut se soutenir, répondit le commandant amusé.

— Votre pauvre défunt père, mon commandant, me dit: « Reste honnête homme mon petit! » Eh bien, toute ma vie j’ai pensé à cette recommandation: je suis resté honnête homme; jamais dans mes pas redoublés, que vous connaissez, je n’ai démarqué les œuvres d’autrui !

— Bravo ! toutes mes félicitations.

— Le dernier, que j’ai intitulé « Reichakerkopf », m’a coûté beaucoup de travail: au plus fort de la bataille j’étais aux aguets, je voulais rendre fidèlement la gradation des éclatements. Pour les pièces lourdes je tâtonne encore... et puis ça donne l’impression de la musique allemande... mais pour le 75 ça y est ! J’ai pu fixer exactement sur les portées ses sifflements, ses éclatements, et cda c’est bien français !

Lorsque le lendemain matin le bataillon est

RE REPOS

déployé avant le défilé, des brosses sortent de tous les sacs pour enlever la poussière des douze kilomètres parcourus et qui avaient mis les chasseurs en forme.

Une sonnerie de garde à vous !

Baïonnettes... on!

Présentez... armes!

La Marseillaise.

Le généralissime suivi du général commandant un groupe d’armées, du général d’armée, du général de division, passe devant le bataillon.

Je ne crois pas que Napoléon ait jamais constaté plus parfaite immobilité... On aurait dit des statues portant une grille de fer aux pointes acérées.

Le général Joffre semblait méditer et s’avançait seul devant les autres officiers ; il sortit de son rêve en parvenant à la gauche de l’unité. Il s’arrêta devant moi et j’eus le loisir d’admirer ses yeux bleus pâles comme la vareuse horizon qu’il portait sur son pantalon rouge...

— Vous êtes médecin chef de service du bataillon ?

— Oui, mon général.

— Ce sont vos brancardiers?

EE REPOS

— Non, mon général, mes infirmiers* les brancardiers sont fanfaristes...

— Bien.

On ne nous avait pas trompés : les cinématographes de l’armée étaient là.

Le défilé commença. Ce fut extraordinaire.

Douze cents hommes, prêts à tous les sacrifices voulurent donner au chef de nos armées la certitude de ce que peuvent douze cents volontés appliquées au même objet.

Au même rythme, dans le même effort dans la même pensée, ces douze cents chasseurs qui venaient de se battre et allaient se battre encore, progressaient à petits pas serres, rapides, nerveux, nets comme le fil d’une epee.

1 S f , de P geait ’ maI § Té !a souplesse de cet ensemble homogène, une impression de méthode et de force prodigieuses. Il semblait que notre bataillon voulut figurer une marche symbolique dont le rythme se hâtait vers la g oire finale, vers l’apothéose du triomphe.

temn 5 '!t amaiS ’ dit Ie comm andant, même en temps de paix, je n’ai vu un défilé pareil ie ■sms fier de mon bataillon. '

Les officiers réunis donnaient un libre cours a leur satisfaction.

EE REPOS

— A propos, dit le capitaine H..., le docteur est à l’amende, il a accaparé l’attention du général Joffre.

— Entendu. Mais n’attendez pas de moi le récit des confidences qu’il m’a faites!...

Je vis à quelque distance le gros chef de fanfare qui semblait des yeux me parler.

— Eh bien, chef, ça a été parfait...

— Vous avez remarqué monsieur le major, vous qui êtes musicien... j’ai commencé à 130, puis j’ai passé à 132 et j’ai même poussé jusqu’à 134!— je ne serais plus capable d’un effort pareil!

Puis ce fut le retour; les populations des villages traversés étaient prises d’enthousiasme comme si nos chasseurs avaient remporté quelque grande victoire. Les enfants venaient toucher les vareuses; de toutes les fenêtres on jetait des fleurs, les jeunes filles applaudissaient et envoyaient des baisers, nous vîmes même des hommes pleurer en se sentant trop vieux pour être parmi ceux qui passaient dans cette auréole, fût-ce pour mourir bientôt.

Page 1