LA MORT DU COMMANDANT
Le 19 juillet, nous dînions à la popote de l’état-major et je m’efforcais de donner à ce repas de veille d’attaque son entrain traditionnel. Mais notre chef paraissait fatigué; la préparation de l’opération avait été minutieuse et depuis plusieurs nuits il dormait mal. Soudain il prit sa tête dans ses mains et resta immooile quelques instants. Jamais nous n’avions remarqué une semblable attitude de la part de cet homme d’une gaieté inaltérable.
J ai rêvé cette nuit que ma femme et mon fils étaient en deuil !
Les songes sont menteurs, mon commandant, il en faut toujours prendre le contre-pied.
~~ ^ ous avez raison... et puis tout cela ne touche en rien le bataillon qui demain fera
i /attaque
— Vous êtes à l’amende, mon commandant!
— C’est ma foi vrai. Chincholle donnenous du champagne... Si d’aventure j’étais tué un jour — cela peut arriver — il ne faut pas être triste. La mort d’un soldat au combat est naturelle. Elle est autrement belle que la fin dans un lit après une attaque d’apoplexie ou une crise d’urémie. Je souhaite simplement mourir par un beau jour de soleil. La fin dans la boue ou sous la pluie me paraît désagréable.
— Vous savez bien que nous en reviendrons et que le programme des agapes qui fêteront notre retour est déjà arrêté.
— Mon pauvre docteur, vous n’êtes pas plus que moi à l’abri d’un obus !... Si j’y passe il faudra faire sonner la Sidi-Brahim. Je ne veux pas de cérémonies qui amollissent et font fléchir le moral. On aura toute la vie pour pleurer ceux qui disparaissent ; ici, il faut de la gaîté. Quand je retournerai à la terre, honorez le sol français en buvant du champagne en mon souvenir. Et maintenant, notre bridge traditionnel.
Il jouait toujours mieux que nous tous et il ne nous paraissait pas, ce soir-là, que le hasard l’eût particulièrement favorisé. Il parla
i/ATTAQUE
plusieurs fois de sa chance et en se levant il dit en plaisantant :
— J’ai décidément trop de veine, je serai tué demain.
— Demain nous rirons avec vous de tout cela. Bonsoir, mon commandant.
Chacun a, quelque nuit, lorsque la tempête fait rage au dehors, éprouvé une sensation pénible en entendant un conte tragique. En regagnant nos cagnas, nous nous sentions mal à l’aise. Ces sombres présages pesaient sur nous.
Cependant, le lendemain, avant de prendre position, je voulus voir notre chef: il était alerte et dispos.
— Ça va très bien marcher... vous êtes gentil d’être venu me serrer la main... à bientôt.
Dès le début de l’attaque, les blessés affluèrent : un barrage très serré d’artillerie se faisait sur le boyau voisin du poste de secours et j’étais bientôt débordé. Trop absorbé pour me déplacer je demandais à chaque instant des nouvelles de mon chef, sachant qu’en cas d’accident je pourrais être auprès de lui en dix minutes.
i/attaque
J’éprouvai un gros soulagement quand minuit arriva; la journée que nous redoutions tant s’achevait sans que les présages de la veille se fussent réalisés.
Tous les blessés évacués, je me rendis au lever du jour dans le cimetière voisin et sous bois, pour procéder à l’inventaire des morts avant leur ensevelissement. Un gros arbre, coupé par un obus, parmi les tombes faisait penser à quelque colonne grecque brisee; une couronne de chêne accrochée à mi-hauteur donnait plus grand air encore à ce tronc mutilé.
Je rendais à nos morts les derniers honneurs; je notais avec soin l’adresse des familles pour leur écrire cette lettre qu’elles attendent et dans laquelle elles sentent, près de leur cher disparu, une affection. Je croyais obéir de la sorte à un devoir impérieux. Reconnaissant à la destinée de m’avoir conservé un ami, j’apportais à l’exécution de ma tâche professionnelle plus d’émotion que de coutume; c’est maintenant à ceux qui gisaient autour de moi et dont je n’avais pas individuellement redouté la mort qu’allait mon affection: je les connaissais tous, et chacun à tant de titres méritait d’être regretté.
i/ATTAQUER
Ces inventaires étaient terminés et les tombes toutes creusées lorsque mon agent de liaison m’apporta un mot écrit de la main du commandant :
« Mon cher docteur,
« Votre service a admirablement marché, je suis très satisfait. Bravo! »
Ce petit mot me rendit profondément heureux; l’attaque finie, le commandant se portait à merveille, toutes mes appréhensions s’étaient évanouies et je pensai qu’il était enfantin même de m’y être arrêté.
Je décidai de me reposer un peu; la paille du poste de secours, très maculée de boue et de sang, ne me tenta pas: j e m’étendis sur le sol. La sensation voluptueuse qu’on éprouvé à s’endormir lorsqu’on s’est surmené pendant plus de vingt-quatre heures, vaut daller aux armées. Nul lit ne me parut jamais aussi engageant que la terre battue où je me couchai. Je goûtai un sommeil délicieux: je rêvai que la guerre était finie et qu apres une journée où Paris avait fêté nos armees triomphantes nous dînions avec tous es camarades dans un restaurant inondé de lumières, devant une table éblouissante. Les
| 1/attaque
hommes et les femmes qui passaient jetaient des regards d’admiration et de reconnaissance aux ouvriers de la victoire. Des musiciens invisibles jouaient une fantaisie d’après Manon. Nous éprouvions un sentiment d’euphorie complète.
Mais brusquement ce fut la marche funèbre de Chopin que sanglota l’orchestre. Cette tristesse me parut si déplacée en un pareil moment que j’essayai de me lever mais j’étais cloué à ma place. Mes voisins de table, très pâles, psalmodiaient: « De commandant est mort! Le commandant est mort! » D’un effort violent je parvins à me dresser et je me retrouvais dans le poste de secours. Mes hommes chuchotaient comme les officiers tout à 1 heure : « Le commandant est mort ! Le commandant est mort. »
Le 21 juillet, au matin, le commandant songeait aux événements écoulés. Il avait, la veille, poussé le mépris de la mort à un degré paradoxal. Voyant la liaison avec l’artillerie mal établie et les points à atteindre insuffisamment battus, dressé, debout sur la parallèle, il faisait des signes dé-
i/ attaque
sespérés avec son mouchoir. Il semblait vraiment que la mort ne voulût pas de lui. Ce luxe d’héroïsme, lui apparaissait comme un devoir, son bataillon ayant déjà combattu sur les mêmes positions; la psychologie élémentaire montre que les hommes vont au feu en pareil cas avec plus d’appréhensions que sur un terrain neuf. Il voulait remonter le courant et y était parvenu.
Il se promenait cependant très calme devant son poste de commandement, la main gauche dans la poche de sa culotte et fumant une cigarette. Il souriait, attendant de nouveaux ordres.
Le tir des crapouillots commença à se concentrer sur la région du col et on lui conseilla de se mettre à l’abri.
— Je ne risque rien ici et j’ai besoin d’un peu d’air.
On respecta sa volonté et sa promenade silencieuse se poursuivit.
Un cycliste se présenta devant lui.
— Tu as un ordre urgent à me transmettre?
Non, mon commandant, je vous apporte votre courrier.
Et tu as risqué ta peau pour cela?
Je sais, mon commandant, que vous
i/attaqus
avez plaisir à recevoir des nouvelles de votre famille et je n’ai pas voulu que vous en fussiez privé un jour d’attaque.
On rencontre de telles délicatesses chez les hommes qu’il n’y a qu’un moyen de leur témoigner qu’on les a compris. Le commandant sans rien dire, serra la main du cycliste.
Maintenant le chasseur avait les larmes aux yeux.
— Le commandant vient de tomber à la renverse comme une masse!
Il était étendu sur le dos, les yeux fixes; il souriait toujours.
C’est en courant qu’on le transporta au poste de secours avancé.
Hélas, de sa poitrine ouverte coulait un sang rouge! Un éclat de crapouillot avait coupé les côtes à gauche du sternum et l’aorte était sectionnée.
La mort fut instantanée.
Et par toutes les tranchées, tandis qu’un sentiment de découragement brisait les volontés, on chuchotait:
— Le commandant est mort ! Le commandant est mort !
Le bataillon passa encore une nuit aux
i/ATTAQUE
tranchées, durant laquelle le corps de notre chef fut mis en bière.
La griserie du combat dissipée, les compagnies regagnaient d’une allure morne le cantonnement. Le sac semblait pesant à ces hommes épuisés par deux jours et deux nuits de surmenage. A la tension nerveuse qui lutte contre les bourrasques meurtrières et affolantes, succède une lassitude extrême lorsque l’objectif demeure inaccessible et que meurt un chef aimé, réputé invulnérable — de telles croyances existent.
Leur tête bourdonnante encore du bombardement ne pensait plus et c’est à peine s’ils remarquaient les vides laissés dans les rangs.
Ils montaient, les jambes vacillantes, comme prêts à s’endormir. Les gradés criaient, par instants, pour la forme:
— Serrez... voulez-vous serrer, N. d. D.. !
Mais malgré l’énergie de la formule, l’ordre sentait le découragement...
Pourtant la fanfare et les clairons doublèrent la colonne pour sonner le défilé...
Ils se placèrent derrière le cercueil qu’un drapeau tricolore recouvrait.
On attaqua la Sidi-Brahim, les cuivres avaient retrouvé tout leur souffle et les clai-
l'attaque
rons sonnaient farouches: les pavillons traçaient dans l’air de fulgurantes volutes avant que les embouchures ne vinssent s’écraser sur leurs lèvres.
Alors le bataillon fut transfiguré, on savait qu’un exécutait un rite sacré, volonté dernière du commandant. Un vent d’enthousiasme passa, dissipant la fatigue, raidissant les énergies, arrachant des épaules le lourd fardeau qui les courbait. Les chasseurs se redressaient superbes.
Et le défilé commença dans un rythme rapide, sec, nerveux, altier. En passant devant le cercueil chacun avec son sentiment individuel revoyait le chef.
Les doux pensaient à son inépuisable bonté, à l’aide discrète donnée aux familles éprouvées; les aventureux évoquaient le descendant de Cyrano, mêlant le courage chevaleresque d’un preux à une fantaisie étourdissante ; les méditatifs le découvraient plus grand encore, prévoyant tout, grâce à une compréhension presque sans limite et semblant dompter les événements par sa puissance.
Lorsque à notre tour nous passâmes devant le drapeau étendu, il nous sembla que toute notre douleur était secouée et arrachée de notre cœur : dans la buée du matin, l’ombre
i/ATTAQUE
d’une victoire se dressait immense au-dessus du cercueil, indiquant du glaive:
— En avant! (i).
Quand tous les officiers furent réunis autour de la table de l’état-major, l’un d’eux leva sa coupe et dit :
(ï) Quelque temps après la mort du commandant N..., une nouvelle parcourut le bataillon.
« Le commandant M... est nommé, nous l’avons connu dans l’active comme capitaine, il commandait la 5* compagnie à sa sortie de l’école de guerre; il savait se faire aimer et obéir ; il possédait autant de panache que notre pauvre commandant N... »
Il fut salué à son arrivée par une volée de 210 terrible.
Ces messieurs me font bien de l’honneur ! murmura-t-il en continuant tranquillement sa route.
Lorsque je le vis, l’époque du collège repassa devant mes yeux : au temps 'lointain de mon enfance nous portions à l’école Monge un uniforme bleu très foncé, des pantalons courts, une lavallière noire et un béret: le commandant M.„ conservait l’allure élancée du grand adolescent de jadis; une fine moustache noire ombrait maintenant sur sa lèvre supérieure, mais je retrouvai bien la même figure longue et pâle; le costume d’alpin ajoutait encore à la précision du souvenir.
Le commandant M... a continué les traditions du batail on et lui a fait écrire une des pages les plus zlorieuses de la guerre, dans la Somme, à l’est de Mau-
Le 24* possède le chef qu’il méritait.