LE POSTE DE SECOURS
Notre poste de secours de l’Altmatt se construisit pendant les deux nuits qui précédèrent l’attaque et fut terminé sous le bombardement allemand.
Les blessés y affluaient dès le matin du 15 juin. Ceux qu’on retirait des décombres de tranchées éboulées semblaient ivres; ils titubaient et leurs membres tremblaient, secoués par instants d’un frisson, leurs yeux restaient fixes comme si la scène lamentable du bombardement intensif se fût encore poursuivie ; des commotionnés légers, après un repos, revenaient à eu^c, remettaient leur équipement et tranquillement s’acheminaient de nouveau vers la fournaise ; un chasseur de la classe 13, légèrement blessé repoussait la carte d’évacuation tendue par le sergent infirmier et repartait en disant : « Et puis, zut, j’y retourne. »
Vers midi, le médecin d’un bataillon de réserve vint nous offrir sa collaboration.
— J’amèïie peu de monde avec moi, mais, dans le boyau, quatre brancardiers sont morts, tués par un obus malencontreux; enterré moi-même je m’en tire à bon compte.
Cette arrivée orageuse laissait entière l’activité de notre camarade qui se dépensait avec un entrain splendide. La guigne le poursuivait: un peu plus tard un obus lui broya le pied.
Dans les attaques qui ne progressent pas, le rôle du service médical est particulièrement aride car on ne peut recueillir les blessés et les morts qu’en arrière de la parallèle de départ.
Sur un glacis aussi découvert que celui où l’opération avait été tentée, la relève entre les lignes était vouée à un insuccès irrémédiable. Cependant le médecin auxiliaire B... voulut être sûr qu’il ne demeurait aucun vivant devant nos fils de fer. Malgré le bombardement il se rendit à la parallèle de départ et y resta jusqu’à la nuit tombante.
La plupart des hommes à terre étaient criblés de balles et leur mort ne faisait pas de doute ; il en distingua deux cependant qui remuaient faiblement.
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Informé, je demandai des volontaires pour cette expédition périlleuse, tous les brancardiers s’offrirent à la tenter; je désignai six hommes parmi les meilleurs, et ils partirent dans l’obscurité.
La tranchée franchie il fallait s’orienter parmi les fils de fer, les trous d’obus et s’aplatir à chaque fusée éclairante. Le malheureux, ramené après une demi-heure de recherches, mourut en arrivant à la tranchée. Le médecin auxiliaire B... partit alors de nouveau avec deux hommes à la recherche du second blessé. Il avait changé de place, voulant regagner les lignes; on désespérait de le trouver quand on l’entendit gémir. Il était très mal en point. Deux bras vigoureux le ramassèrent et l’emportèrent. Il prit, d’un geste d’enfant bercé, le cou du brancardier et se serra contre lui en disant :
— Maman!
Puis il mourut tout doucement.
Le 16 juin, vers vingt heures, un agent de liaison m’apporta l’ordre suivant:
« Le médecin chef de service se rendra immédiatement avec six équipes de brancar-
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diers dans le boyau de l’Altenhof où il se joindra au poste de secours y fonctionnant déjà pour oîférer la relève des blessés du bataillon qui a progressé dans la région du Braunkopf. »
Le jour baissait lorsque tout le monde fut prêt et nous évoluions dans les boyaux de l’Altmatt avec, à gauche, la vallée de la Fecht que nous dominions.
L’usine de Steinabruck, en aval d’Altenhof et de Metzeral, flambait. Les poutrelles de fer de la toiture se tordaient comme les bras convulsés*de victimes consumées par un bûcher; au-dessus du brasier rouge une fumée lourde éclairée par l’incendie, se perdait dans le ciel sombre. Nous avancions lentement dans les boyaux encombrés de corvées portant du matériel pour organiser les positions conquises et de blessés en quête comme nous du poste de secours. Exténués, certains s’étendaient à terre et il fallait les enjamber pour passer.
— Emmenez-nous! gémissaient-ils.
— On va venir vous chercher.
Nous avons dû traverser la route qui serpente autour de l’Altmatt et où, avec une régularité mathématique l’artillerie allemande envoyait un obus toutes les minutes.
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Nous gagnons un repli de terrain qui abrite de l’ennemi. A tâtons, dans les ténèbres, lentement nous montons.
Il fait maintenant si noir qu’on ne distingue pas un mouchoir à un mètre devant soi. Une mince bande lumineuse nous sert de point de direction : nos mains tendues en avant soulèvent une couverture qui laisse filtrer la lumière. Nous entrons dans la petite cuisine d’une ferme très délabrée, éclairée de plusieurs bougies et d’une lanterne à acétylène.
Un homme repose sur un brancard. Il paraît presque tout.blanc tant les bandes couvrent de blessures. Le sergent infirmier inscrit, sous la dictée, le diagnostic sur la fiche d’évacuation et lorsque le travail est terminé le médecin serre la main du blessé êt dit simplement :
— Enlevez!
Deux brancardiers entrent en se frottant les yeux et emportent le brancard. On voit alors la terre jonchée d’ouate et de linges maculés de sang ; des pansements variés forment derrière le porte-brancard une haute pile; si nombreux qu’ils soient nous en manquerons cependant car plus de 800 blessés passèrent par cette petite salle.
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Plusieurs casques boches sont accrochés à (les clous et témoignent de la réussite de l’opération. Les vainqueurs ont rapporté tant de trophées qu’ils en ont abandonné.
La fumée de tabac, la vapeur échappée des infusions qu’on fait chauffer, l’odeur fade du sang et des vêtements mouillés composent une atmosphère à.laquelle il faut quelques minutes pour s’habituer.
Tout le monde semble exténué; comme nous, nos confrères travaillent depuis trentesix heures et n’en peuvent plus. Le service médical d’un bataillon de renfort qui relève le nôtre, se présente.
Il est impossible que tout le monde opère en même temps.
J’obtiens à grand’peine que mes camarades aillent se reposer, je leur promets de les réveiller dans deux heures et j’organise avec les équipes de trois bataillons la relève des blessés en plusieurs étapes.
Le défilé de ce que l’imagination d’aucun sadique n’inventa comme plaies, comme arrachements, comme écrasements, se poursuit durant toute la nuit.
Les mutilés encore assommés par la commotion se plaignent assez peu. Nous avons pu réséquer presque tout un humérus dont les
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fragments multiples et acérés risquaient de blesser l’artère; le bras n’était plus attaché que par quelques lambeaux de muscles et le paquet vasculo-nerveux : le malheureux n’articula pas une plainte.
Un chasseur, porteur de vingt blessures par éclats d’obus, se réveille une fois pansé; un papillon de nuit, ébloui par la lumière, vient chatouiller sa figure: il l’écrase.
—■ En voilà un qui a encore moins de chance que moi !
D’autres conservent encore la griserie du combat, l’un d’eux a perdu tous les doigts de la main gauche et souffre d’autres blessures plus graves:
— Il me reste encore ma main droite pour écrire à mes frères, sur le front, qu’ils me vengent !
Un brave chasseur du bataillon, que son bégaiement m’avait fait remarquer, une fois sa jambe fracturée maintenue dans un store enroulé, articula de façon très intelligible :
— Je vais me dépêcher de guérir pour revenir : j’ai été blessé deux fois et je m’ennuie loin des copains !
Un engagé de la classe 16 avait reçu une profonde blessure de la face, très souillée de
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terre, il fallait la déterger avec le tampon imbibé de teinture d’iode:
— Si je te fais trop de mal, tu peux le dire, je m’arrêterai un instant.
— Faites votre travail, monsieur le major, vous n’avez pas de temps à perdre avec les douillets.
Il n’émit pas une plainte.
Un jeune aspirant fut porté sur un brancard, il gémissait doucement.
— Je remue encore un peu les bras, mais je souffre horriblement dès qu’on me touche.
La balle est entrée à l’angle de la mâchoire et a dû ressortir dans le dos.
Ses bras étaient légèrement spasmodiques et les mouvements de la tête très difficiles.
Déshabiller un semblable blessé est chose ardue; les coups de ciseaux dans les vêtements mouillés provoquaient d’intolérables douleurs; il fallut les découdre. Après une heure d’efforts le sous-officier était pansé : la quatrième vertèbre cervicale avait été intéressée dans son arc postérieur et la moelle probablement touchée superficiellement. Il essaya de saluer tandis qu’on l’emportait :
— Je vous demande pardon, monsieur le
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médecin major d’avoir causé du désordre dans votre poste de secours !
Aux premières lueurs du jour, après un quart de café, je voulus prendre l’air.
Les blessés pansés, mis à l’abri dans la grange, se serraient sur du foin mais les malheureux qui attendaient, donnaient une vision horrible de la guerre. Ils gisaient là près de cinquante, grelottant la fièvre, mal protégés contre la fraîcheur du matin, par des toiles de tente. On les entendait appeler lamentablement :
— J’ai froid! Je souffre! Donnez-moi à boire !
Quelques-uns frappés à la tête déliraient ou étaient agités de convulsions; d’autres, touchés au ventre, les yeux caves, les traits tirés, le teint terreux, se sentaient perdus : ils agonisaient.
Les médecins auxiliaires et les infirmiers allaient de l’un à l’autre, les soulageant de leur mieux. Un vieil aumônier militaire me demandait :
— Quels sont ceux dont il faut s’occuper d’abord?
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— Pour celui-là, vous n’avez que le temps.
Il mourut en recevant l’extrême-onction.
P’écho semblait répéter, par instant:
— Brancardiers! Brancardiers!
Le caporal fanfariste B... me dit:
— On dirait un blessé'qui appelle.
— Prends deux hommes, un brancard et va voir.
Il ramena, au bout d’une heure, un chasseur égaré dans les bois que nous dominions et que des éléments ennemis occupaient encore la veille.
Un Allemand, la bouche déchirée jusqu’aux oreilles, suivait.
— J’ai été amoché dans les bois et j’ai perdu connaissance. Quand je suis revenu à moi, j’ai trouvé ce boche à mes côtés, il gueu- Jfrit comme un âne. Il était si vilain que j’ai eu pitié de lui, j’avais deux pansements individuels, j’ai bandé son bras avec l’un et ma jambe avec l’autre.
Le médecin du bataillon qui relevait le nôtre me rejoignit et je comptais lui passer le service aussitôt que tous ces pauvres bougres auraient été soignés. Il me tira à part:
— Vous voyez cette scène d’horreur!
— Que voulez-vous, c’est la guerre.
— Vous entendez ces obus qui arrivent?
— Ils tombent au-dessus, dans le bois, vous n’avez rien à craindre, la chance me suit partout.
— N’en croyez rien, c’est sur moi qu’on tire!
— Vous n’avez pas assez dormi, mon cher camarade, reposez-vous encore, je peux tenir.
— Du tout! je vous le répète, je suis condamné à mort pour n’avoir pas fait mon devoir: ces pauvres hommes souffrent par ma faute, je suis un misérable. Faites emporter tous ces malheureux et laissez-moi seul ici car on va tirer sur la ferme pour exécuter la sentence qui me condamne.
Un accès de délire survenant la bataille terminée, alors que les combattants en présentent si rarement, ajoutait à la tristesse de ce lever du jour blafard.
Lorsque tous les blessés furent évacués, j’éprouvai le désir de changer mes idées. Une vaste clairière s’étendait derrière la ferme; l’herbe, très haute, y poussait. Je m’y avançai et mes yeux se reposaient au spectacle de la vaste nature; un calme immense succédait aux clameurs sinistres; le soleil commençait à se montrer au-dessus des crêtes de l’Ilien-
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kopf. Une légère buée enveloppait d’une ombre chatoyante la vallée de la Fecht. Les coteaux, au delà de Munster, s’infléchissaient et moutonnaient, allant se perdre à l’infini dans le ciel bleu pâle. La plaine d’Alsace chatoyait comme une immense opale et semblait s’être faite plus belle, plus attirante, pour récompenser les chasseurs de leur effort splendide.