‹ Ceux qui combattent et ceux qui meurentChapitre 6 sur 49 · UNE AME D’ÉLITE · texte numérisé non relu

UNE AME D’ÉLITE

Le sous-lieutenant B... était un grand garçon de vingt-deux ans, sorti de-Normale et agrégé de lettres. Avec sa figure longue, sans un poil de barbe, ses yeux étonnés de myope, et son air distrait, il donnait peu l’impression d’un guerrier, bien qu’il fût tout à fait inconscient du danger. Il ne parvenait pas à se mettre au .diapason de la gaieté bruyante des camps et s’excusait de son manque d’exubérance. Lors des grandes agapes, dont il voulait être toujours, il riait un peu comme une jeune fille qui au théâtre saisit plutôt le mouvement d’une scène que la portée exacte des sous-entendus.

Je l’aimais pour sa jolie culture informée de tout, semblait-il, et surtout à cause de sa sensibilité surprenante en esthétique. Je saisissais toutes les occasions qui m’étaient offertes pour le mieux connaître et je ne me lassais pas de l’écouter parler. Ce jour-là il m’ouvrit sa pensée.

— La guerre a été pour beaucoup la ré-

LE) RËPOS

vélation d’un sentimentalisme qui s’ignorait, elle a fait disparaître une fausse pudeur qui répugnait à avouer les tendances à 1 envol parmi le culte des splendeurs jetées à. profusion autour de nous. Elle a permis à des hommes qui mettaient leur orgueil à prendre jadis leurs seules inspirations dans le mépris des émotions, pour mieux conquérir la richesse, de rechercher avec ferveur des états d’âme plus sincères. Ceux qui peuvent mourir demain savent qu’il est trop triste d abandonner la terre sans avoir connu la caresse du soleil, sans avoir voulu ouvrir les yeux à l’éternelle beauté des choses, sans avoir laissé battre leur cœur au rythme synchrone d’un autre cœur. Ils sont las d’avoir vécu dans un caravansérail sans personnalité, comme des chemineaux insatiables qui n’ont trouvé nul foyer pour leur être desséché. Ils se révoltent à penser qu’ils ont rejeté d’eux le bonheur comme des damnés au paradis volontairement perdu. Il leur faut posséder à eux, à eux seuls, des émotions, des souffrances, des aspirations, des extases. Leur ruée vers le culte de la beauté est irrésistible, la beauté morale, la beauté physique, la beauté de la nature les appelle; ils s’en -veulent enivrer avant que d’entrer dans la nuit.

EE REPOS

Chez nous ce qu’on appelle le goût procède d’un entraînement irrésistible : nous sommes plus intuitifs que rationnels, nous sentons avec plus d’acuité que nous ne pensons, mais une secrète inspiration dans les grandes crises nous indique la route à suivre...

Ceux qui sont ici trouvent en eux-mêmes la force d’être à leur place : le galon, au feu, confère plus de devoirs que de droits, il impose à celui qui le porte un rôle magnifique de dévouement. C’est si profondément compris qu’au moment du danger tout le monde disparaît dans la volonté du chef. Chaque gradé, si modeste qu’il soit, tient à honneur de devenir le plus brave, le plus réfléchi; il domine, non par l’emprise de la discipline, mais par la puissance de l’exemple, et ceci est du bel individualisme.

Dans les véritables troupes de choc, depuis le plus petit jusqu’au plus grand, chacun a fait de son mieux parce que les petits ont vu tomber proportionnellement plus de gradés que d’hommes. Le sentiment de la responsabilité est devenu si haut que des gens du peuple, des paysans, des ouvriers, ont parfois été révélés meneurs d’hommes; ils faisaient partie d’élites latentes ignorées.

Quant aux privilégiés du talent, de la scien-

EE REPOS

ce, ils ont compris ce qu’ils devaient être; lisez la liste de la "conférence Molé, des logistes des beaux-arts, des prêtres-officiers, des normaliens, des poètes classés, morts à l’ennemi et vous serez fixé.

Et cependant le philosophe, le penseur, le savent, ne sont que de piètres soldats, peu préparés à cet automatisme dont le combat fait une nécessité ; rarement hommes d’action jadis, ils n’ont pas les qualités de décision, de création immédiate, de mordant, qui font les grands chefs. Leurs méditations les préparent mal à dompter les faiblesses passagères et à faire éclater les enthousiasmes dans les moments tragiques. J’y ai beaucoup réfléchi et je pense que leur présence aux armées est féconde surtout lorsqu’ils tombent.

Obscurément, les simples apprécient la valeur des trésors de la pensée. Lorsqu’on célèbre devant un cercueil tout un passé d’étude ou de gloire civile,* nos subordonnés, éperdument épris d’égalité et de justice sont convaincus que la patrie a sans restriction droit à leur vie. Au flambeau qui s’est éteint se sont rallumées mille petites lueurs modestes qui réchauffent la France. Notre mort est nécessaire pour rendre impossibles ou méprisables certaines défaillances.

le; re;pos

D’autres sacrifices furent plus généreux encore. Ceux qui par leur âge ou leur situation étaient en dehors des atteintes du recrutement, dont les congénères et les contemporains sablent le champagne dans les grands restaurants, vont au théâtre, iront aux eaux, gagnent de l’argent; ceux-là pourraient encore demeurer parmi les leurs, abrités contre les velléités même de médisance par leurs fils aux armées, leur barbe grise ou leur fonction jugée nécessaire au pays. Ils n’ont cependant pu résister à la voix qui les appelait où le sang coule. Cette voix était celle d’une conscience altière.

Il y a vraiment dans ce luxe d’abnégation quelque chose de sublime, car eux aussi sont de médiocres guerriers, ils veulent souvent lester humbles et perdus dans la cohorte; mais le jour où un conseiller d’Etat, un préfet, un maître vénéré de plusieurs générations est rapporté au poste de secours, enveloppé dans une toile de tente, alors vous pouvez mesurer la puissance du prosélytisme par l’exemple. Lorsque la destinée frappe ces purs martyrs, c’est à genoux qu’il les faut honorer, car ils ont fécondé vraiment l’âme guerrière de la nation.

Page 1