‹ Ceux qui combattent et ceux qui meurentChapitre 5 sur 49 · MON COMMANDANT · texte numérisé non relu

MON COMMANDANT

Les chasseurs, avant l’heure de la soupe, faisaient les cent pas. Le commandant, debout devant la mairie, causait avec des officiers; d’un geste il indiquait en passant un béret mal posé ou une bande molletière négligemment roulée. Parfois il appelait un homme par son nom; le garçon désigné rougissait et arrivait en courant pour tomber au garde à vous à six pas. Sur un signe il s’approchait et après quelques mots saluait et 'repartait, la figure épanouie ou préoccupée.

La formule désuète du patriarcat revivait à mes yeux; l’homme investi de l’autorité dans notre collectivité l’exerçait avec une compréhension si juste que par de simples paroles il parvenait à produire chez ses subordonnés toute la gamme des émotions salutaires. Il ne punissait en fait jamais, mais ses yeux perçaient l’âme et la moindre faiblesse, une simple tendance à la lassitude,

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une ombre de nostalgie, tout était prévu, compris et redressé de même que les jolis sentiments de ce petit monde, encouragés d’une tape sur la joue ou d’une poignée de main.

Grâce à la cennaissance individuelle dé tous ses combattants, il réussissait à réaliser la synthèse d’un corps où chaque alpin subissait l’impulsion de sa volonté optimiste.

Ce travail psychologique — un délassement et une joie à son gré —•- constituait la meilleure préparation pour le combat: l’homme qui sait que son cœur est sondé se livre sans restriction au moment du danger, il a confiance.

Certes il pouvait la donner sa confiance, car le commandant détenait le remarquable privilège d’accroître ses capacités critiques et ses facultés d’invention suivant la gravité du péril: à l’encontre de beaucoup d’autres, il devenait d’autant plus lucide que la situation se présentait plus dangereuse. Son courage allait jusqu à la témérité et les chasseurs avaient,coutume de répéter: « S’il n’existe parmi nous qu’un héros, c’est le commandant. »

Bien que ses préférences allassent à la guerre de mouvements, il s’était adapté à la formule actuelle au point que la prise du Su-

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del, qu’il prépara et réussit au début de 1915, le classa comme un des grands précurseurs dans l’emploi méthodique de l’artillerie lourde au moment des attaques. Toutes les vérités aujourd’hui jugées évidentes sur la liaison des armes, sur le double objectif nécessaire de l’artillerie française (destruction simultanée des canons et des tranchées ennemies), utilisation du matériel sur rail et des autocanons, tout cela nous était journellement annoncé comme inéluctable.

A ces dons précieux venaient se joindre une érudition précise et méthodique touchant toutes les branches de l’art militaire: que ce soit en stratégie, en tactique, en administration ou en justice militaire, le commandant avait tout lu, tout compris et tout retenu; il dirigeait son unité aussi bien dans les détails infimes que dans les ensembles, avec une compétence que j’ai souvent admirée. Or notre armée est féconde en officiers pareils. Des qualités qui permettraient à un directeur d’industrie de s’enrichir, à un fonctionnaire d’occuper une situation de premier plan, sont nécessaires à un chef de corps pour mener à bien sa tâche parfois écrasante. Le commandant jugeait cela tout simplement.

— Voyez-vous, mon cher docteur, ce qui

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vous semble admirable reste fonction de notre métier: nous sommes en fait à peu près à l'abri des contingences immorales dans notre milieu, et nous pouvons presque toujours juger suivant des règles de logique ou de justice. Les choses ne vont pas avec cette rectitude mathématique dans le monde des affaires; des qualités de souplesse dont nous pouvons manquer totalement sont nécessaires pour y réussir. Chez nous, les platitudes sont inutiles et nuisibles, les sollicitations constituent -unefaute disciplinaire-, les menées politiques une erreur de goût: nous consacrons tout notre temps au travail. Pour nous bien conduire, il suffit de posséder une conscience qui interdise tout acte dont notre dignité d’officier se trouverait gênée.

On a souvent dit que les réalisateurs restent éloignés de la méditation pour tout ce qui ne prépare pas directement leur action. En d’autres termes les rêves d’artistes ou de poètes seraient jugés comme luxe inutile par les producteurs d’énergie. Malgré une aptitude à la mise en œuvre immédiate difficile à dépasser, le commandant se complaisait pourtant à l’étude des poètes et se sentait très à l’aise et très chez lui parmi la pensée philosophique.

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L’école actuelle de Ribot, où la psychologie des sentiments, des émotions, des inclinations tend de plus en plus à dominer l’étude froide et incolore des idées pures et abstraites suivant les doctrines de Kant, cette école vraiment française par la clarté, l’élégance et la vérité plaisait à l’esprit ardent de cet officier bien doué.

Sa certitude du triomphe, opposait notre équilibre fhental à la folie allemande, si organisée soit-elle; son optimisme irréductible se fortifiant par la réflexion.

Cet homme de bonne compagnie, resté croyant et pratiquant, admettait la controverse et même la provoquait: il était foncièrement tolérant à l’égard des convictions des autres et comprenait même (chose plus rare et plus précieuse encore) qu’on pût n’avoir aucune conviction révélée.

Il appartenait à cette race chic et de bon aloi qui donne à l’officier français un cachet spécial. Chez les peuples où l’armée unit ses destinées, ses tendances, à celles de l’aristocratie, l’autorité ne procède que d’une hiérarchie brutale, l’officier est une émanation, en quelque sorte, de la puissance divine, puisque l’armée croit aux destinées mystiques de son peuple. Il serait inexact de nier que cette for-

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mule, créée par la passion, a chez nos ennemis permis l’organisation d’une armée puissante ; mais l’écueil que l’Europe entrevoit déjà se dresse au moment où la foi en cette suprématie mythique commence à s’ébranler.

Chez nous, l’autorité de l’officier s’impose au cœur et à l’esprit des hommes parce qu’elle est réelle, indispensable. Français, nous qui sommes le peuple le plus frondeur du monde, nous avons assisté à un spectacle paradoxal: plus la guerre dure et plus la confiance des soldats pour les officiers grandit, plus leurs décisions sont admises sans conteste, plus la discipline est volontairement consentie par les troupes qui se battent.

Une semblable évolution est le plus éclatant hommage qui se puisse rendre aux officiers dont le Commandant représentait le type complet et qui s’imposent par l’exemple, l’élévation morale, l’équité, l’érudition, le mépris de la mort.

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