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que les guerriers actuels dépassent en simplicité et par là en force tragique les fictions -imaginées alors par des dramaturges de génie.
J’aimais me promener à cheval, suivi du fidèle Montalioux, chasseur calme et judicieux, entouré d’une considération méritée pour avoir au début de la guerre servi d’ordonnance au lieutenant-colonel qui commandait le bataillon pendant la -période mouvementée. Je faisais de son jugement le plus grand cas et je me plaisais à formuler devant lui des aphorismes sur fa vie, le monde, la guerre, les femmes. Il m’approuvait constamment avec déférence, ayant profondément ancrée comme un dogme, la croyance en l’infaillibilité de son officier quel qu’il fût.
Cette disposition d’esprit faite de discipljne est un des éléments de force de notre armée. Comment les hommes n’iraient-ils pas bien au feu lorsqu’ils sentent leur chef de section le plus brave, leur capitaine le plus habile à prendre les meilleures dispositions de combat, leur commandant l’officier le plus complet de l’armée française.
Montalioux, propriétaire aux confins de l’Auvergne, ‘aimait la terre.
En cette fin de journée de printemps, des
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travailleurs en groupes se courbaient sur la glèbe. Ils remuaient la terre, bêchaient, labouraient, façonnaient les sillons, charriaient du fumier, avec des gestes lents, tranquilles et souples, sans hâte mais sans arrêt. Ils se mêlaient à des femmes dont l’effort était tendu aussi vers le sol ; tous semblaient familiers a ce travail en commun qui s’effectuait en ordre et j’allais m’étonner que tant d’hommes jeu-. nés fussent restés dans les fermes près de la frontière, lorsque je remarquai des bandes molletières bien roulées et parfois un beret.
— Quels sont ces chasseurs?
Mais, monsieur le major, ce sont les
chasseurs du bataillon.
— Pourquoi travaillent-ils?
— Parce que la terre en a besoin. Apres l’exercice on est heureux d’aider un peu les paysans du patelin dont les enfants sont partis... Cela vaut autant que d’aller au café.
port bien, mais les cuisiniers ne parlent-ils pas d’un départ prochain...
Cela ne fait rien ; le bataillon qui nous
remplacera agira comme nous... en travaillant on s’imagine un peu qu’on est chez soi... on a mal au cœur de voir la culture en retard... nos camarades du 152 seront heureux de retrouver leurs champs bien emblavés et
quand leur blé aura germé il donnera du pain... il en faut beaucoup pour l’armée.
Où donc était le Montalioux n’ayant qu’un avis: « Monsieur le major, vous avez raison ! » le voilà qui brusquement devenait économiste, sociologue, et dont la pensée atteignait des abstractions : il comprenait la pérennité et la solidarité de l’effort.
— Voyez comme ils sont à leur affaire.
Oui certes ils y étaient; ils donnaient la sensation de jeunes hommes qui retrouvent après une longue absence, un voyage périlleux, la maison familiale et en reconnaissent tous les détails intimes avec une joie profonde, ancestrale. Ils tapotaient la terre qu’ils retournaient avec la beche comme un père caresse la, joue de ses enfants.
Ces hommes qui avaient combattu sur î’Yser, en Argonne, devant Verdun, en Lorraine, en Alsace, dont la cohorte s’égrenait partout, échappés au danger des batailles, ne songeaient pas à délasser leurs bras étranglés par les courroies de sac, leurs pieds endoloris par la gelée et la boue, avant d’aller de nouveau essayer d’enfoncer, de leur poitrine tendue, le mur meurtrier de nos ennemis. Non, ces hommes revenaient à la terre, d’un geste affectueux •'et paternel qui semblait dire:
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({ Nous pouvons bien t’aimer encore puisque nous mourons pour toi. »
Et je m’arrêtai pour écouter l’accent musical des Provençaux où un peu d’Orient semble être resté, celui plus dur des Cévenols qui paraît empreint encore des souvenirs âpres de jadis, celui des Ariégeois auxquels un vent d’autan apporta des vibrations de Barcelone, celui du Bellay qui traîne comme si dans ce dur pays l’effort restait toujours inachevé, celui des maraîchers voisins de Paris qui grasseyent gouailleurs comme en un défi, celui des gas du Nord, solide et pesant comme la richesse de leur pays cambriolé par le barbare, celui de toutes les provinces de France, réunis au gré d’une sélection d elites, se mêlant sur cette terre proche d’Alsace.et formant parmi le soir qui tombait le plus bel hymne à la patrie qu’imagination de poète ait pu rêver.