DURE
… Je n'ai pas l'intention d'écrire ma conversion. Je n'admets pas qu'un homme qui, dans une heure de sa vie, dans les angoisses d'une crise de conscience ou les douces revélations d’une lumière venue d’en haut, a entrevu une voie nouvelle pour diriger sa vie et élever son cœur vers Dieu vienne entretenir le public de ces drames intimes et étaler au grand jour ce qui doit rester le mystère de Dieu dans les secrets de l’âme humaine. Ma conversion d’ailleurs n’a rien de semblable. Elle
. ne fut ni un coup de foudre ni l’œuvre d’un jour. Né
. dans l'Eglise catholique romaine, engagé dans la cléricature dés mes plus jeunes années, j'ai eu tous les préjugés, toutes les erreurs, toutes les passions du mi-
lieu d'où je suis sorti. C’est par la réflexion et l'étude,
par l'observation et l'expérience,que mes yeux se sont
ouverts. Mais il à fallu pour cela l'âge et les années. J'ai
passé par des hésitations sans nombre, des angoisses inexprimables, des heures de courage et des heures de Î
défaillance. Tantôt mon cœur, tantôt ma raison faisaient entendre leur voix. Celle-ci me disait: « Tu es dans l'e f' reur; tu es un misérable si tu prêches encore, si montés à l'autel, si tu entres dans un confessionnall, tu reçois argent de tes prières, de tes bénédictions, dk ton eau bénite. Tu vends le mensonge et l’iniquité. trafiques de l'ignorance et de la tyrannie de lopinion: L'autre me parlait bien doucement et d’une voix moins persuasive. J'aimais cette Eglise, j'aimais ce clergé, j'aimais ces autels, ces cloches, ces harmon e sacrées. Il me semblait qu’en m’arrachant à tou charmes de ma jeunesse je m’arrachais les entraill
humaine, j'avais vécu heureux et pur; j'avais con tour de moi des âmes saintes, des héros de la et du dévouement. N’était-elle pas divine cette Eglis berçait si doucement l'humanité dans un si re
La critique passait à travers cet échafau de des et m'en montrait le néant après en avoir arra superfétations humaines. Et cette morale, que j'av is d’abord tant admirée dans quelques âmes d'élite,
vais arbre, que les exceptions étaient le rés: l'honneur d’autres principes, d’autres causes;
partout où il a régné, n’a laissé après lui que des mœurs grossières, des ténèbres épaisses, des peuples asservis et corrompus, incapables de s’élever jusqu’à une civilisation où la justice et la liberté puissent cohabiter avec le dogme et la hiérarchie.
Vint le jour où il fallut me rendre à l'évidence. Je n'étais plus catholique. Rome était pour moi l’école du mensonge. Mais j'avais un père et une mère, des frères et des sœurs. J'avais aussi des amis, une paroisse; j'avais charge d’âmes.Il me fallait donner une explication à tous ceux qui m'aimaient, qui avaient confiance en moi, qui étaient en droit de me demander, au nom de mon honneur comme au nom de leur amitié, pourquoi je ne marchais plus avec eux.
Disparaître sans bruit, c'était ce que désirait de ma part l'autorité ecclésiastique. Alors chacun dirait ce qui lui plairait et le dogme était sauf, la hiérarchie intangible. J'étais malade, j'étais en voyage, j'étais fou ou
j'avais enlevé une femme, sinon la caisse de la fabrique: tout cela se serait dit, murmuré, colporté par les échos des sacristies, des confessionnaux, de tous les parloirs pieux dont dispose la congrégation. Les absents ont toujours tort, les disparus laissent le droit de tout supposer. * Je compris enfin mon devoir, devoir amer mais impérieux, auquel il fallait obéir. Le 51 août 1895, quarante-troisième anniversaire du jour de ma naissance et après vingt ans de sacerdoce, j'écrivis :
A Sa Grandeur Monseigneur Robert, évéque de Marseille.
Monseigneur,
En vous remettant ma démission de membre de votre clergé je crois devoir vous donner les motifs qui me font prendre
= -cétte détermination.
et des premiers siècles du christianisme ont trop modifié enseignements et les préjugés dont on a nourri ma jeuness cléricale. Je me vois contraint de reconnaître que je Suis. dans une Eglise où les superfétations et les intérêts de hommes ont dénaturé la simplicité de LES dé ne uis
coup de ses pee et de ses rites, la belle reli Christ.
jusqu’à ce jour.
Vous m'avez alors demandé mon adhésion à la b He de foi de Pie IV. Je vous l'ai donnée, je me suis sou épreuves par lesquelles il vous a plu de me faire n'ai point retrouvé la paix que l’on me promettait. - Vous savez faire souffrir, vous ne savez pas donnér ee C'est loyalement et courag eusement que je me suis eff de plier ma raison et ma “volonté aux exigences de la romaine. J'ai tout fait pour me persuader cette foi, puis foi pour le catholique romain consiste non à croire m croire qu'il faut croire. J'ai aujourd’hui vingt ans de mi et voilà dix ans que je me débats dans cette crise € de cience. Le jour est venu où j'ai cru ai il était aussi ini Si
seul Sauveur et unique Médiateur a IV, 12. ‘21
DS
thée M5): A
ces Fee ont complètement dénaturé Rss mêmes de la foi chrétienne : l'Incarnation et la édemp
Mais ce n’est plus là l'Evangile qui a été révélé, celui que les Apôtres ont prêché aux nations et que je dois préférer à tout autre évangile qui me serait apporté, même par un ange du ciel (Galates I, 8).
Si je pouvais retrouver cet évangile dans le Romanisme, je ne renoncerais pas à une position qui m'assure des honneurs dans le monde avec les avantages matériels d'une vie agréable et facile. Si je ne croyais pas, je pourrais essayer, comme tant d’autres, Le concilier les fonctions de mon ministère avec une conscience rassurée par les subtilités de la Casuistique, et je ne m'exposerais pas aux injures et aux haines qui seront peut-être la conséquence de la sincérité de ma foi. Mais je crois qu'il vaut mieux dire avec saint Paul : « Quæ mihi fuerunt lucra hæc arbitratus sum propler Chris-
- tum detrimenta. » (Philippiens IT, 7.)
En résumé, je suis convaincu que l'Evangile seul sauvera la Société moderne ; convaincu. que l'Eglise romaine ne peut, sans se renier elle-même, remettre l'Evangile dans les mains du peuple ; convaincu que le catéchisme ne remplace pas l'Evangile : tels sont, Monseigneur, les motifs de la détermination que je prends aujourd'hui dans la plénitude de ma raison et de ma liberté.
Fidèle à ma vocation, je consacrerai le reste de ma vie au service de Dieu, trop heureux de pouvoir désormais prêcher mon Sauveur avec fidélité à sa parole et affranchi de la crainte
. des hommes.
* Je vous déclare que je publierai cette lettre dans le cas où
je croirais nécessaire de donner à mes amis cette loyale expli- | cation de ma conduite.
Veuillez agréer, Monseigneur, l'assurance des sentiments
respectueux avec lesquels j'ai l'honneur d'être
Votre serviteur et frère en Jésus-Christ, A. BOURRIER, pr.
Monseigneur ne répondit pas personnellement à cette
lettre, mais il me fit adresser indirectement la réponse
suivante par le vicaire général, supérieur du Sn Séminaire ;
Marseille, le 8 septembre 1805. A
Lu cher Ont Por e
du 31 août.
Elle m'a causé une bien grande peine.
Malgré tout ce que vous pouvez me dire et vous dir vous-même, vous ne deviez pas rompre les liens si forts el chers par lesquels vous teniez à l'Eglise. eu Est- il d’ ailleurs en vopre pouvoir de les rompre ?
votre nr Elle y a attristé Me et, semblablement, on y voudrait, si c'était possible, qu'il fût question nulle part.
Quant à nous, mon bon Monsieur Bourrier, assur rien ne saurait nous rendre même indifrérents à ce qu
et qui n’en sera pas la rétractation. de L’affection que nous vous avons vouée nous fait un x de prier pour votre retour ; elle sera toujours disposée rien s’épargner pour vous y aider, :
Dans ces sentiments, croyez-moi votre bien dévo N.S.
L'évêché a tenu sa promesse. Je n'ai été die cune peine canonique.
Mais le silence créait une équivoque fâcheuse et p vait devenir un sujet de scandale pour plusieurs. pourquoi j'ai livré ma lettre à la publicité. Quelque temps après, j'écrivis dans l'Éclair un ticle qui n'était qu'un développement des pensées primées dans ma lettre de démission. - 154 Cet article suscita de nombreuses polémiques et | sieurs des grands journaux de Paris et dela p
LA VOCATION Fe
commentèrent par la plume de leurs principaux rédacteurs.
On peut juger par là de l'importance de l'idée qui était lancée, et combien le schisme préoccupait les esprits.
Je m'attendais à être discuté par la presse cléricale. Elle préféra dire que j'étais fou. Voici comment s’exprimait le Soleil du Midi :
: Les journaux affiliés à la franc-maçonnerie vont essayer de faire quelque tapage autour d’une lettre d'un ex-membre du clergé de Marseille, lettre dont les termes d'ailleurs ne paraissent pas impliquer la plénitude des facultés du signataire.
Cependant je recevais un grand nombre de lettres de félicitations et d'encouragement de tous côtés de la France, mais principalement de Marseille.
Ces lettres étaient signées parfois de noms très connus, plusieurs par des ecclésiastiques, beaucoup étaient anonymes.
Je n’en citerai qu’une seule. Elle émane d’un laïque de l'Église de Marseille, fort connu par la position qu'il occupe et les services qu'il a rendus à la cause catholique.
Bien cher ami,
Je comprends toutes les inquiétudes, toutes les tortures qui ont dû labourer votre esprit et votre cœur avant de consommer la rupture avec une institution qui a été le berceau de votre vie, mais où l'homme a usurpé à ce point la place du Christ qu'elle a provoqué la révolte implacable de votre conscience.
L'Eglise est devenue un gouvernement, une administration,
un ministère des carrières ecclésiastiques, où s’exploitent toutes les crédulités, toutes les superstitions, faisant recette
de tout, de la joie et de la douleur hits venda parts de paradis, créant des dogmes profilables, RAC chaque concile les conditions du salut.
Elle s'accouple aux grands et dédaigne les humbles qua n ils ne peuvent servir ni son ambition ni son intérêt ; elle crucifie ainsi le Christ chaque jour par de pharisaiques aposs tasies.
Comme tous les gouvernements, elle a sa société secrète qui la mine en opérant dans l'ombre Cette société — jésuites — dont le Père Trullet m'a dit: «Ce sont les hom es qui ont fait le plus de mal à l'Eglise », sont, je c vrais auteurs de notre judéo-machiavélisme romain. D'o conclusion de ma lettre à l'abbé X... : « Ou le catho changera, ou il croulera. » Ù 5
Je crois que j'aurais préféré, à votre place, parcouri France et, dans mille réunions, pr oclamer toutes Fe sans quitter l'E glise.
étendre et généraliser votre action.
Quelle plus grande force si vous pouviez vous éeri: “tout: « Je suis catholique, je reste attaché à TEg Christ, je ne repousse que les inventions humaines à he
ra logique des choses et la petite pierre, tomt [ montagne, serait devenue avalanche.
Réfléchissez, s'il en est temps encore. Je crois q action serait considérable, salutaire... soyez le Sa de le Père X... n'a pas voulu être.
| 12 ou 1805. Signalur ut, À Ja Sue d'une série de conférences, donn dant l'hiver de 1897, dans certains quartiers « : et notamment à Belleville, conférences qui attirère: nombreux public, la Vérité essaya des insin ratio! malveillantes qui furent bien vite relevées.
re Dans un article intitulé : Préfre défroqué pasteur protestant, le numéro du 8 février suivant, sous la signature G. de T., donnait un compte rendu de ces conférences, dont l’auteur constatait le succès, mais en jé dénaturant mes paroles et mes opinions.
L'article contenait, entre autres, cette phrase : & L'abbé Bourrier, comme il ose s’intituler encore, est un prêtre du diocèse de Marseille, qui a subitement quitté l'Eglise catholique pour des faits que nous ne voulons pas qualifier ici. »
Immédiatement j'adressai une réclamation au directeur du journal, mais ce ne fut que dix-huit jours après que j obtins enfin l'insertion de ma rectification.
La Vérilé la faisait suivre de la note suivante :
Eu attendant la réponse du collaborateur, aujourd'hui - absent de Paris, qui nous a raconté la conférence protestante de M. Bourrier, nous ferons une seule remarque : : Comment quelqu'un qui fut prêtre catholique peut-il affirmer qu'en quittant l'Eglise romaine il est resté en pleine possession de son honneur, de sa raison et de sa liberté ?
. Le collaborateur, toujours en voyage, n'a jamais répondu.
Cependant une question se posait: Que devenir? Mon idéal eût été alors une Eglise Catholique Réformée. - Les superstitions du culte, les abus de la hiérarchie, les superfétations du dogme auraient peu à peu disparu et nous aurions fini par avoir une Eglise telle que les premiers siècles nous en donnent l'exemple. Le prêtre n'aurait plus fait de politique et se serait renfermé dans son rôle qui est de bénir, de consoler et de
relever les pécheurs. Aucun gouvernement n'aurait : 1.
jamais songé à prendre ombrage d’un pareil clergé. La prédication surannée du dogme aurait fait place à la proclamation de l'Evangile du règne de Dieu. Et l’on aurait évité de froisser les âmes simples et pieuses par tout ce qui aurait pu ressembler à une révolution pour les uns, à une apostasie pour les autres. :
Une pareille réforme devait sans doute sortir du sein. du catholicisme, et principalement du clergé, car depuis longtemps dans l'Eglise le laïque ne compte plus, rien n'arrive, rien ne se fait que par le prêtre, Mais une pareille Eglise n'existait pas. Je la croyais possible, il fallait la créer. |
Le P. Hyacinthe, avec l'autorité de son nom et de sa parole, l'avait tenté et il avait échoué. Pouvais-je espérer faire mieux et plus avec moins de talent et moins de ressources ? D'ailleurs la tentative des Vieux-Catholiques ne me donnait pas grande espérance. Malgré les. sympathies que j'avais eues d'abord pour ces sortes d'Eglises gallicanes transplantées en Suisse, il me semblait maintenant que cette réforme était fatalement vouée à l'avortement. Remplacer l'infaillibilité des papes par l’infaillibilité des conciles, ce n'était plus une formule répondant à la conscience moderne. Je ne crois pas que l'humanité puisse retourner en arrière pour demander encore à des autorités extérieures le dogme immuable.
Je me tournai donc vers le protestantisme. Je savais
combien son nom est impopulaire en France; jen'igno-
rais ni ses divisions, conséquences nécessaires de la
liberté, ni ses faiblesses, inhérentes à tout ce qui est
humain. Mais là je trouvais d’abord l'Evangile et puis. la liberté religieuse. Là, je trouvais des cœurs largement ouverts à toutes les aspirations de la conscience
vers le Père de miséricorde et d'amour manifesté en Jésus-Christ. Je crus que je pourrais dans ces Eglises accomplir une œuvre de foi et de rénovation religieuse sans abandonner mes rêves de réforme catholique.
En effet, on m'a accueilli comme un frère, on m'a même aidé dans l'œuvre que je voulais faire et l’on a respecté ma liberté. Depuis ma sortie du clergé mes idées ont sans doute progressé, mais je ne regrette rien de ce qui est fait, je suis heureux d’avoir pu consacrer neuf années de ma vie au service de l'Evangile dans l'Eglise réformée de France.
J'étais venu à Bellevue pour aider M. le pasteur Samuel Gout dans l’œuvre des écoles et des conférences populaires. Initié par ce digne collègue à la vie pastorale, je pris goût à ce ministère. Après quelques hésitations je pris mes inscriptions à la Faculté de théologie de Paris. Après deux années d’études je reçus le grade de bachelier en théologie. Nommé pasteur à Bellevue, le 24 octobre 1897, je fus consacré à Paris dans l’église de l'Etoile. Voici en quels termes un prêtre récemment laicisé rendit compte de cette cérémonie dans le Chrétien français sous ce titre :