LARGEUR CHRÉTIENNE
Notre directeur, M. Bourrier, est maintenant pasteur de PEglise réformée de France. Dimanche 24 octobre, il a solennellement reçu l'imposition des mains dans l'église de l'Etoile, à Paris.
Jamais, dit l'Eglise Libre, même pour les funérailles du grand Bersier, ce temple n'avait vu pareille foule de peuple se presser dans sa vaste enceinte. Le Signal dit que cette cérémonie a été un événement. Il a raison, car elle marque un grand pas fait par le protestantisme dans la voie du cafholicisme idéal, vers lequel doivent s’acheminer toutes les Eglises chrétiennes.
Cette grande manifestation de sympathie, qui a salué notre. directeur dans cette circonstance, nous a particulièremen: réjoui, non pas seulement à cause de la personne qui en ét it l'objet, mais pour notre œuvre, pour les anciens prêtres. affranchis du joug de Rome, pour tous ceux de nos confrère qui nous ont confié leurs doutes, leurs angoisses, mais. qi n’ont pas le courage de faire le dernier pas vers l'Evangile.
Plus de quarante pasteurs appartenant à toutes les nuances de la grande famille protestante, s'étaient rendus à li tion. Parmi eux, on remarquait surtout M. Paumier, pr dent de la commission exécutive du Synode de Paris, sieurs professeurs des deux Facultés de théologie parmi les=" quels M. le doyen Sabatier et M. Matter, doyen honoraire. Le pasteur consacrant, M. Aug. Gout, a donné le sérmo sur ce texte : Nous remplissons la fonction d'ambassad ur. pour Jésus-Christ. :
Le discours de M. Rourrier a été écouté avec une profon e émotion et il fera peut-être couler les larmes de plus d'un. nos lecteurs qui ont cessé de croire aux dogmes pontil mais qui demeurent encore attachés à l'Eglise catholiq toutes les fibres de leur cœur. C’est sans doute cette cat cap gorie d'auditeurs que M. Bourrier avait surtout en vue. Ceux-là seuls l’auront pleinement compris et apprécié mé l'expression de ses sentiments à cette heure solennelle. sa vie.
Voulez-vous savoir à quel point M. Bourrier ne atta à l'Eglise catholique sa mère? Soyez spectateurs ave d’une scène touchanté, à laquelle il m'a été donné d’assiste
C'était au sein d'une réunion pastorale, quelques jou avant la consécration, dans ce qu'on appelle l'en QE je lable.… Ra Les pasteurs présents interrogèrent M. Bourrigr sur Sa et sur ses tendances ecclésiastiques. M. Messines,’
larmes, M. Bourrier répondit : « à suis heureux &ær cordial que me fait l'Eglise réformée de France et pitalité qu'elle veut bien me donner; mais je suis et j
KM
Le
CA
toujours un exilé; comme tous les exilés j'aurai sans cesse mes regards tournés vers la patrie, et mon plus cher désir sera dé pouvoir un jour rentrer dans l'Eglise catholique, le jour où elle serait assez évangélique pour reconnaitre en moi. un fils digne d'elle et respecter la liberté de ma conscience. »
Vous pensez peut-être que cette attitude a fait tort à M. Bourrier aux yeux des protestants? Détrompez-vous. Les protestants d'aujourd'hui mettent l'Evangile au-dessus des questions secondaires d'Eglises, La réponse de M. Bourrier
! n'a fait que provoquer l'approbation enthousiaste des uns et désarmé les oppositions des autres.
Sans exagération, je puis dire que le catholicisme libéral et le protestantisme se sont donné l'accolade, dimanche 24 octobre, dans l'église de l'Etoile.
Il m'est doux, à mon tour, de rendre hommage aux protestants les plus éclairés et les plus animés de l'Esprit de Dieuycest avec émotion que nous les avons entendus nous dire :
.« Nous voulons vous aider dans votre œuvre, mais nous ne vous demandons pas de vous faire protestants. Nous aimons mieux vous voir prêcher l'Évangile aux catholiques. »
Aujourd'hui donc la parole est aux catholiques libéraux. Je
. viens leur poser une question : « Comprenez-vous que vos
prêtres, ceux qui ont la charge de vos âmes et qui façonnent les âmes de vos enfants, sont condamnés de par l’absolutisme
… pontifical à choisir entre ces deux alternatives : ou prêcher
‘Je mensonge, ou briser leur carrière? Aiïdez-les à sortir de
cette impasse; encouragez de vos sympathies ceux que tor-
ture l'hypocrisie romaine, et ouvrez largement votre bourse pour leur permettre de prêcher l'Evangile, non plus aux protestants, mais aux catholiques dans le catholicisme même. »
A. PuniLipporT.
Après la cérémonie de l'imposition des mains, je montai en chaire et je rendis témoignage de ma foi dans
les termes que voici :
L’Eternel est mon partage et mon calice:
C’est toi qui m’assures mon héritage, (Ps: xVE 5)
Mes Frères,
Telles sont les paroles que l'Eglise romaine place dans la bouche de ses jeunes lévites lorsqu'ils s'engagent dans la cléricature. Telles sont les paroles que je répète aujourd’hui pour exprimer l'engagement que je prends de servir le Seigneur dans l'Eglise Réformée de France.
La consécration de ma vie entière au service de Dieu ne date pas d’aujourd’hui. Je me considère comme irrévocablement engagé depuis le jour où, agenouillé dans un sanctuaire et au pied d’un autel, ma main dans la main d'un évêque, j'ai prononcé le serment solennel : L'Éfernel est mon partage et. mon calice.
Or, il y a vingt-six ans que j'ai fait ce serment et, je puis en ce jour le déclarer en toute sincérité, malgré les faiblesses. inséparables de la fragilité humaine j'ai fidèlement servi mon Dieu avec le dévouement que je lui avais promis dans l'élan. de mon ardente jeunesse.
L'acte que je viens d'accomplir n’est donc pas nouveau pour moi. À quarante-six ans, j'ai renouvelé le serment que j'avais fait à vingt ans, mais je l'ai renouvelé avec les expériences et les lumières que la vie m'a apportées.
C'était alors dans une autre Eglise et avec une autre confession de foi. L'Eglise romaine a été ma première mère,une mère tendre et dévouée. Elle m'a élevé avec un soin jaloux, elle m'a honoré de la plus haute de ses dignités, elle ma donné la consécration sacerdotale.
Le 23 mai 1875, j'étais prosterné sur les dalles de la cathédrale de Marseille et je recevais l’imposition des mains de celui qui a été, depuis, Son Eminence le cardinal Place, et d’un nombreux clergé.
Le lendemain, 24 mai, je montais à l'autel pour la première fois et je célébrais le sacrifice de la messe. Quelle fête inoubliable! Tout était joie autour de moi et je ne pouvais retenir les larmes qui me brülaient les paupières. Je ne rêvais alors que sacrifice, dévouement, le martyre même pour une Église qui me confiait un si grand honneur.
LA VOCATION j 15
Cette Eglise je l'ai servie avec amour et fidélité, je l'ai aimée avec passion. Je lui ai donné ma jeunesse avec ses bouillantes ardeurs. Pour elle, je suis resté ignorant des joies que le monde considère comme les plus pures et les plus légitimes.
Mes premiers débuts dans le sacerdoce furent marqués par un épuisement qui, après dix mois de ministère, m'obligeait à abandonner ma paroisse et à me confiner dans la retraite.
Je repris mon service dès que ma santé me le permit et je me lançai avec ardeur. dans toutes les œuvres de zèle dont l'Eglise romaine est si richement pourvue et avec une si savante organisation : cercles catholiques, patronages, œuvres de jeunesse, associations... Confondant la gloire de mon Eglise avec celle de Dieu, j'ai cherché cette gloire par- - tout où j'ai cru la trouver.
Et dans ces fonctions de mon ministère, je le proclame, j'ai constamment trouvé la joie, la paix, des consolations ineffables. Je faisais du bien, j’accomplissais mon devoir, j'étais heureux.
Le monde m'eût offert la plus enviée de ses couronnes en échange de ma couronne sacerdotale, je l’aurais repoussée avec indignation.
En retour, l'Eglise m'imposait certaines obligations : le célibat, le bréviaire, l'obéissance.
Le célibat. Je l'ai accepté librement et joyeusement. Mal- gré des luttes déchirantes dont Dieu seul connaît les secrets, je n’ai point de révolte contre l'Eglise qui a imposé à ma généreuse et ignorante jeunesse ce qui devrait être accepté et gardé librement, je le reconnais.
Mais je ne parle ici que pour ce qui me concerne ; après les ardeurs de la jeunesse, à l’âge où l’on sait et où l’on peut parler, je ne trouve dans mon cœur ni blâme ni révolte contre l'Eglise de mon enfance et de ma jeunesse.
J'ai vu autour de moi des scandales et des hontes; j'ai entendu des plaintes trop légitimes, des malédictions sanglantes, j'ai reçu des confidences épouvantables, j'ai vu des victimes; mais j'ai vu aussi des heureux, j'ai entendu des voix reconnaissantes qui bénissaient, j'ai connu ceux qui voulaient joyeusement à cause du royaume des cieux. Ils comprenaient
parce.qu'ils étaient de ceux qui peuvent con Le r de ceux qui ne protestent pas.
Le bréviaire. Je l'ai récité chaque jour de ma vie et. che jour avec bonheur. J'y ai toujours trouvé, à part quel
siasme, qui m'élevaient au-dessus des misères de la vie: transportaient dans les plus suaves contemplations | d prière, ; Ce riche écrin est d’ailleurs formé en grande parti : trésors de la Sainte-Ecriture. Aujourd’hui, il m'arrive sou de l'ouvrir avec émotion -et d’aller y puiser les alin ue ma prière. | L'obéissance à mon évêque. Et j je veux encore le pro du haut de cette chaire chrétienne, l’autorité épisco Fe toujours été douce et paternelle pour moi, tant que orthodoxie n’a pas été soupçonnée. Le De même, autour de moi, je l’ai toujours vue p modération et de sagesse. Elle m'est toujours apparue, une institution salutaire pour la paix et la bonne. adm Lie tion de l'Eglise. ES Dans le ministère FEU al, que j'ai exercé pendan vi
qu'il me semble qu'on n’en trouve point. ailleurs monde. .
père et d’une mère bien-aimés. ar Et Et cependant un jour est venu où je n'ai pe, la pa Des doutes avaient envahi mon esprit. Mon Église me dait de douter et je ne pouvais pas ne pas douter. Toute mon histoire est là. RO
aveu : « Mon Père, je m'accuse d’avoir eu des doutes contre Ja foi: » On s'accuse de douter, parce que douter c'est désobéir. Leur foi ne vient ni du cœur ni de l’esprit, elle doit être dans la volonté qui s'incline devant l’absurde.
Et voilà mon crime comme prêtre : j'ai cru que le doute $e repoussait par la lumière de l'intelligence et non par la violence de la volonté J'ai demandé la lumière à ma raison, Je seui flambeau que Dieu ait donné à l’homme pour le diriger. Et comme je connaissais l'insuffisance des forces humaines, j'ai cherché cette lumière dans la Parole de Dieu.
… = Jlai ouvert l'Evangile. Cet Evangile, l'Eglise romaine
- m'avait appris à le vénérer comme un livre divin, et telle-
ment divin qu'une simple intelligence humaine ne peut en Hrpénétrerile secret.
Et j'ai cru, moi, que ce livre n'avait pas été écrit seulement
pour des pontifes qui rendent des oracles. En tête de chacun
- de ses écrits, j'ai vu qu'ils étaient adressés à des hommes,
à des pécheurs comme moi, à des ignorants comme moi, à
__ des juifs et à des païens, et à des hommes libres et à des esclaves.
: Et je me suis dit que, si les chrétiens du premier siècle y avaient trouvé la lumière et la vie, moi aussi je pourrais à > mOn tour y trouver la paix, dont avait soif mon âme altérée. . Etalors jai ouvert cet Evangile que j'avais lu et relu tant de fois, je l'ai ouvert encore une fois, mais cette fois sans parti-pris, sans théologie, sans préjugé, avec l'humilité d'un . petit enfant qui demande à son père de l'instruire, Et parmi beaucoup de paroles qui ont été une révélation pour moi. il en est une qui a été mon phare de salut : Un … seul Médiateur entre Dieu et les hommes : Jésus-Christ. Un seul Sauveur. —- Point d'autre nom qui ait été donné aux à hommes pour étre sauvés que le nom de Jésus.
Oh! quelle lumière et quelle force le jour où ÿ ’ai compris “cette parole! Entre le Père céleste et moi, je n’ai plus vu qu'un seul intérmédiaire : Jésus-Christ.
- | JC: seul pour prier; J.-C. seul pour monter au ciel; J.-C.
- seul pour faire descendre le pardon et la paix; J.-C. seul
pour sauver!
ï Et alors plus de prêtres, plus de messes, plus d'œuvres méritoires, plus d’indulgences, plus de reliques, plus de sca-
pulaires, plus de chapelets, plus de vierges miraculeuses, plus de saint Antoine de Padoue..., plus même de Sacré-Cœur!
Entre le ciel et la terre une croix, rien qu'une croix, assez divine pour atteindre les hauteurs du ciel, assez humaine pour descendre dans les profondeurs de ma misère et m'apporter le pardon et la paix.
J'avais désormais au cœur la saïnte jalousie de J.-C., et c'est par cette porte de la jalousie de mon Sauveur que je suis sorti de l’Eglise romaine.
Sans doute, la lumière n’est pas venue d'un seul coup. Il y
a eu des luttes et des déchirements, des alternatives de vic-
toire et de défaite... Finalement, la victoire est restée à la.
conscience.
Un jour, j'ai eu la force de briser les liens les plus forts et les plus doux de la chair et du sang. Le 37 août 1805, j'ai remis ma démission à mon évêque. C'était l'anniversaire de ma naissance. Inutile de vous raconter mes angoisses et mon martyre. Je suis allé m’agenouiller une dernière fois dans le sanctuaire où j'avais dit ma première messe et qui se trouvait
sur mon chemin pour aller à la gare. Là, j'ai prié, j'ai pleuré,
et soudain un grand calme s’est fait en moi. J'ai cru entendre une voix qui me disait : « Marche! fais ton devoir; je suis avec toi ! »
Et je suis sorti.
Mais ce n'était pas tout de sortir, il fallait une patrie à ma conscience, une famille à mon cœur chrétien : il me fallait une Eglise.
J'ai cherché une Eglise, je l’avoue, ailleurs d’abord que dans celle où j'ai l'honneur d'entrer aujourd'hui. J'ai cherché une Eglise qui fût pour moi l'image la plus fidèle de celle que j'avais perdue.
J'aurais voulu y trouver l'illusion du cœur et croire, si c'était possible, que je n'avais point changé tout en rejetant quelques erreurs et quelques pratiques superstitieuses.
C'était une chimère inspirée sans doute par un reste d’affection filiale pour l'Église d'hier. J'ai vainement cherché, j'ai même regardé par delà les frontières, ce n’est que peu à peu et par des étapes successives que je suis arrivé à l'Eglise réformée de France.
Là, j'ai trouvé les deux grands principes qu'il faut. mettre à