‹ Ceux qui s'en vont, 1895-1904Chapitre 25 sur 48 · À MES ADVERSAIRES · texte numérisé non relu

À MES ADVERSAIRES

Il y a des choses que l’on aurait voulu ensevelir dans l'oubli et laisser sous le regard de Dieu seul, celui qui sonde les reins et les cœurs. Mais il y a des heures, des circonstances, où l'on est obligé de parler. Je crois que je suis arrivé à une detceshheures te

Comme saint Paul, je parlerai donc, non pour me glorifier, mais pour manifester la toute-puissance de sa grâce. Non expedit quidem... Veniam autem.

Il est faux que'je sois jamais rentré dans l'Eglise romaine. Par un tour habile de langage, on a confondu les expressions « reprendre la soutane » avec « rentrer dans l'Eglise romaine ». Le peuple ne comprend pas la différence énorme

de ces deux métaphores et l’on se sert ainsi d’une subtilité pour calomnier un frère auquel on veut jouer un mauvais tour;:

Je suis sorti de l'Eglise romaine le 3r août 1805. J'ai alors donné ma démission à mon évêque et j'ai adhéré au protestantisme. Jusqu'à cette époque, j'ai cherché, j'ai hésité, j'ai traversé une douloureuse crise de conscience qui a duré dix ans.

Pendant la période de cette longue évolution, je puis dire que j'ai été entouré de l'estime, de lasympathie et du respect de tous, catholiques et protestants. Mon évêque lui-même s'était incliné devant ce travail de ma conscience et il m'a confié des postes et des missions qui témoignent de l'estime dont il m’honorait malgré mes idées qui pouvaient paraître plus qu'avancées.

On peut parcourir la feuille officielle du diocèse et l’on verra que chaque année, j'ai été appelé dans les chaires les plus importantes de Marseille. J'ai prêché trois stations quadragésimales, dont une dans l’église cathédrale, trois Avents, quatre Mois de Marie, et presque continuellement des Retraites, des Triduums, des Dominicales et des Sermons de circonstance. Les protestants venaient m'entendre, même des pasteurs; mon confessionnal a été installé dans les principales églises et, je puis dire, des plus fréquentés.

J'ai été en rapport, à Marseille, avec des protestants laïques bien connus. Je citerai parmi les morts MM. Grosclaude et Meyer, et le vénérable M. Schlæsing. Parmi les pasteurs, je dois rendre hommage à MM. Richard et Lenoir qui ont connu quelque chose de mes luttes et de mes angoisses.

S'il en est d’autres qui n’ont pas su répondre à mes difficultés et apaiser mes troubles de conscience, ceux-là devraient s’humilier devant Dieu et reconnaître leur insuffisance au lieu de chercher à me nuire.

Pour m'éclairer, je puis dire que je n'ai rien négligé. Je suis allé à Paris, à Genève, à Rome, à Louvain, j'ai consulté ceux que l’on disait être les célébrités des diverses écoles. M. Sabatier m'a reçu plus d’une fois. M. le pasteur Jean . Monnier pourra dire que j'ai fait un jour le voyage de Marseille à Saint-Quentin dans le but unique de m'éclairer et de m édifier. À Lausanne, je suis allé m'asseoir sur les bancs de

la Faculté de théologie. M. le professeur Porret a peut-être gardé souvenir de nos discussions.

À Marseille, ma maison était le. rendez-vous de certains protestants de marque. M. Eugène Réveillaud et M. le pasteur Samuel Robert, de Neuchatel, M. Arthur de Rougemont pourraient dire combien j'étais heureux de leur donner l'hospitalité.

Durant ces dix années, j'ai été successivement vicaire à Notre-Dame-du-Mont, vicaire à Saint-Lazare, vicaire à Saint- Ferréol et, au moment où j'ai quitté, je venais d'être nommé à Saint-Martin.

J'avais de plus une Salle de Conférences que je dirigeais avec M. l'abbé Bourcier, et j'ai été aumônier. de Dore Cercles Catholiques, même du Comité Central.

Lorsque l’anarchiste Sébastien Faure vint provoquer le clergé marseillais à des conférences publiques et contradictoires, l'Evêché fit appel à mon concours pour répondre au célèbre orateur, et l’on a gardé à Marseille le souvenir des conférences du théâtre Chave. Je me rappelle encore la parole de mes supérieurs lorsque je leur dis : « Ce n'est pas l'Eglise, mais l'Evangile que j'irai défendre. » Mon évêque me répondit : « Allez et fermez la bouche à nos ennemis, c'est tout ce que l’on vous demande. »

Pour se venger, les anarchistes firent alors paraître un pamphlet diffamatoire dans lequel eux, les anarchistes, me reprochaient mes relations avec les protestants! Ce pamphlet tomba dans le ridicule et sous le mépris public. Son auteur ayant été découvert me fit une déclaration écrite et signée de sa main, reconnaissant ses torts et me suppliant de ne pas le poursuivre. Je possède encore le document. C'était le neveu d’un cardinal.

Quand je suis sorti de l'Eglise romaine, en 1895, ma lettre de démission a eu un grand retentissement. Personne n’a pu produire alors une accusation contre mon honneur.

Ma consécration pastorale a été précédée de {rois entre-

tiens préalables, dont un, chez M. le pasteur Jacot, eut lieu.

en présence d'une quinzaine de pasteurs ; l’autre dans les dépendances de l'église de l'Etoile devant huit ou dix pas-

teurs. Jamais personne n’a songé à me reprocher d’avoir :

cherché et lutté pendant dix ans. Ceux-là seuls qui n'ont

jamais cherché la lumière ou dont la prière a toujours été écoutée du premier coup auraient le droit de me lancer la première pierre.

Ma consécration pastorale a été célébrée à Paris, dans l'église de l'Etoile devant plus de cinquante pasteurs et devant une assistance que les murs de cette église n'ont pu toute contenir. Personne à cette époque n’a songé à m'accuser.

Le gouvernement a hésité à me reconnaître le droit d’appartenir à l'Eglise réformée. Trois enquêtes ont été faites sur ma vie privée sous les trois ministères Méline, Dupuy et Waldeck-Rousseau. Ces trois enquêtes m'ont été favorables. La demande ayant été repoussée pour des motifs politiques, le Consistoire auquel j'appartiens m'a fait l'honneur de renouveler trois fois sa demande, qui a été tout dernièrement acceptée. |

J'ai eu un procès contre un diffamateur, qui était en même temps le diffamateur de tous les noms dont le protestantisme s’honore. Devant la première Chambre du tribunal civi de Paris, mes adversaires dans de longs débats auxquels rien de ma vie privée n’a échappé, ont solennellement déclaré que « mon honneur était intact et qu'ils étaient les premiers à rendre hommage à mon passé sacerdotal ». On se souvient encore de l'impression que produisit une pareille déclaration sur le tribunal et sur l'assistance.

Mon nom est sans cesse lancé dans la presse de toute nuance, discuté, critiqué en tous sens. Jamais on n’a songé

aux accusations dont on veut m'atteindre aujourd'hui dans

un certain milieu.

Laissons donc ces procédés à ceux qui S'en sont fait une triste spécialité, procédés qui ont déshonoré une certaine école, mais qui ne sont pas dans les mœurs de ceux‘qui ont hérité des glorieuses traditions de loyauté et de sincérité pour lesquelles les huguenots sont morts aux galères ou en exil.

J'avoue simplement que je n'aurais jamais cru devoir dire ces choses un jour en public et qu’il m'en coûte de les écrire. Mais mon nom désormais ne m'appartient plus, il est lié au sort d’une idée à laquelle j'ai déjà assez sacrifié pour que je sois capable de ‘sacrifier encore et de tout souffrir pour elle.

Je compte sur mes amis, connus et inconnus, pour déjouer les manœuvres de cette dernière tentative de l'envie. S'il ne s'agissait que de ma personne, il y aurait longtemps que j'aurais abandonné à nos ennemis la proie qu'ils convoitent et j'aurais trouvé, dans le calme de ma chère petite église et dans les amitiés qui m'honorent, une douce et facile consolation. Mais les personnes sont désormais peu de chose, la cause que nous servons nous dépasse infiniment. C’est pour Dieu et pour son évangile, c'est pour le salut de nos frères, pour l’avenir de la France.

Saint Paul a su et dû défendre son honneur, lorsque sa mission spéciale auprès des gentils était si violemment attaquée. Moi aussi je saurai défendre ma mission et je ne reculerai pas.

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