‹ Ceux qui s'en vont, 1895-1904Chapitre 28 sur 48 · RAPPORT · texte numérisé non relu

RAPPORT

14 février 1904.

Notre œuvre a pour but de provoquer dans le catholicisme

et principalement dans son clergé un mouvement de réforme évangélique par une étude sérieuse de l’Evangîle et des premiers siècles du christianisme et par un rapprochement des

prêtres avec nos œuvres protestantes et les maîtres les plus

éminents de nos facultés de théologie.

Notre organe est le journal Le Chrétien Français, fondé en 1896 par MM. André Bourrier, A. Vidalot, A. Philippot et quelques prêtres honorablement connus et estimés, dont la démission à cette époque provoqua une profonde émotion dans l'Eglise romaine.

M. l'abbé Houtin, cet écrivain si consciencieux, auquel ses

adversaires eux-mêmes rendent hommage, dit dans son livre

sur l’Américanisme (p. 280) qu’à cette époque 35 prêtres

donnèrent leur démission, dont six allèrent se faire inscrire à:

la Faculté de théologie protestante de Paris (1). Léon XIII en fut lui-même préoccupé et, dans son Ency-

clique sur les études ecclésiastiques, il crut devoir y faire une.

allusion très remarquée.

(1) On lit encore dans ce même ouvrage, page 458 : « Il n’en est

pas moins vrai que les défections sont de plus en plus fréquentes au fur et à mesure que les résultats de la science pénètrent dans un milieu qui nest pas destiné à les recevoir. Et s’il y en a tant à partir, combien plus encore ne sont-ils pas ébranlés ! »

Mor Turinaz, évêque de Nancy, dans sa brochure, Les Périls de la Foi, avoue lui-même que, même en tenant compte des exagérations possibles, la situation révélée par l'œùvre du Chrétien Français « est absolument effrayante ».

Les Jésuites, par la plume du P. Fontaine dans plusieurs ouvrages, dans leurs revues et dans leurs journaux, ont cru devoir dénoncer ce qu'ils ont appelé : « Les infiltrations pro-

.. testantes dans le clergé français. »

L'influence que notre œuvre a exercée dans ce même. clergé est telle que Mer Mignot, archevêque d'Albi, a cru devoir écrire au Chrétien Français une lettre publique pour marquer la différence qui séparait sa cause de la nôtre.

Quiconque suit attentivement les polémiques de l'ultramontanisme en France est convaincu que notre journal est devenu un organe d'une grande utilité pour la propagation de l'idée d’une réforme au sein du catholicisme.

Le Chrétien Français n’a jamais engagé les prêtres à sortir de l'Eglise, de même qu'il n'a jamais préconisé la nécessité de la dénomination protestante. Il a dit, dès la première heure, dans son manifeste, que l’essentiel n'est pas d’être catholique ou ‘protestant, mais chrétien (1).

Cependant, franchement rallié aux principes de la Réforme du xvie siècle, continuée et développée par le progrès des siècles, il lui est souvent arrivé de rencontrer des prêtres que leur conscience jetait hors de leur Eglise et qui préféraient à l'hypocrisie et au mensonge les hasards de l'inconnu, la méfiance et la persécution, peut-être la misère.

38 Notre œuvre leur a ouvert les bras et a contribué à leur … … affranchissement. Dans ce but, nous avons d’abord ouvert une Maison Hospitalière à Sèvres, où une trentaine de prêtres ÉL ont reçu l'hospitalité en attendant qu'ils aient trouvé une position. °

°2 Nous avons, depuis lors, fermé cette maison, par suite de # difficultés paroïissiales (2) et parce que nous avons reconnu

(x) On nous à fait dire « ni catholique, ni protestant », nous n'avons jamais dit cela.

(2) Le directeur du CHrélien Français est en même temps pasteur de l'Eglise réformée de Versailles, section de Bellevue, laquelle comprend avec Sèvres toute la banlieue située entre Versailles et la Seïne, limite du département de Seine-et-Oise.

qu'il y a de très graves inconvénients à cette agglomération de prêtres, souvent encore en pleine crise de conscience et presque toujours meurtris par les luttes dogmatiques qu'ils ont traversées et les oppressions de la hiérarchie cléricale qu'ils ont subies (1). Nous avons alors adressé de préférence nos protégés à des familles chrétiennes, car si l’on croit devoir appeler « Maisons Hospitalières » ces foyers chrétiens où il y a toujours une chambre et un couvert pour les victimes de la conscience et de la sincérité, c'est grâce à Dieu ! par douzaines qu'il faut compter ces sortes de maisons. Le presbytère de Sèvres, sous ce rapport, n'a jamais fermé sa porte aux prêtres persécutés ou sans abri.

Nous avons aidé de même quelques prêtres qui voulaient continuer dans les églises de la Réforme la vocation qui les avait tournés, dès leurs jeunes années, vers le ministère pastoral. Ces prêtres ont fait des études à la l'aculté de théologie protestante de Paris, ils ont passé leurs examens et pris leurs grades universitaires. Douze d'entre eux ont recu la consécration pastorale, dont huit recevaient bourse entière, et ils exercent aujourd'hui le ministère dans des églises luthériennes ou réformées. Le directeur du Chrétien Français a présidé lui-même quatre de ces consécrations, dont deux à Paris, une dans les Cévennes et une dans le Poitou. Nous avons encore aidé quatre évangélistes et un prêtre que ses convictions dirigeaient vers les vieux-catholiques. Nous contribuons actuellement à soutenir quelques anciens prêtres qui étudient pour devenir pasteurs ou évangélistes.

Nous avons cependant toujours cru que la vocation des anciens prêtres au ministère pastoral dans les églises protestantes ne doit être qu'une exception, réservée seulement à quelques sujets d'élite. Pour aider les prêtres à entrer dans la vie civile, nous avons fondé un Bureau de Placement dont le siège est à Paris, rue Vivienne, n° 12, dans les bureaux du Chrétien Français. Ceux qui fréquentent ces bureaux savent combien nombreux sont les solliciteurs. Malheureusement, les difficultés sont grandes pour trouver un emploi à des.

(1) Cette maison était située à Sèvres, rue Brancas, n° 4. Elle avait huit pièces qui, pendant les années 1808 et 1899 ont été presque constamment occupées par des prêtres ou des religieux.

hommes dont le passé et l'éducation ne les ont en rien préparés aux luttes et aux difficultés de la vie civile (1). Nous avons fait appel à toutes les bonnes volontés et usé de toutes les'influences ; nos résultats sont loin d’avoir été en proportion des besoins et des demandes. Convaincus de notre insuffisance sous ce rapport, nous estimons que l'œuvre capitale et la plus pressante à cette heure est d'organiser et d’assurer le placement des prêtres dans la vie civile. C’est par centaines qu'il faudrait compter les démissions si l’on pouvait procurer une position, même des plus modestes, à tous ceux qui demandent à s'affranchir.

Nous n’exigeons de nos protégés l'adhésion à aucune confession de foi, nous respectons leur indépendance religieuse et nous nous contentons de les placer en présence de l'Evangile pour réveiller en eux la conscience et la sincérité. Notre plus grande ambition est de faire comprendre à ces hommes, qui veulent se libérer de la servitude de Rome, que le salut véritable ne se trouve que dans la communion avec le Christ, de telle manière qu'ils puissent bientôt redire avec une absolue conviction la parole libératrice du grand apôtre : Là où est l'esprit du Seigneur, là est la liberté, Ainsi nous voulons les amener à cette persuasion intime de la consciencé qui finit par proclamer aussi que là où est le Christ vivant, là est la véritable Eglise : Ubi Christus, ibi Ecclesia.

C’est pour cette liberté quele directeur du Chrétien Français, d'abord membre du comité dont M. Eugène Réveillaud était le président-fondateur, s'est séparé de cette œuvre lorsque, sous la direction de M. le pasteur I. Picard, elle s'est transformée et organisée sous une forme exclusivement confessionnelle. Convaincus que nous n'avions plus, dans ces conditions, la liberté de parole et d’action nécessaire à une œuvre d'affranchissement religieux, nous sommes allés à la Société nationale d'évangélisation, dont MM. Aug. Mettetal et Eugène Réveillaud étaient les fondateurs. De cette société est sorti plus tard le comité de patronage de l'œuvre. En

(1) Notre expérience nous a appris que les évêques, excepté dans des cas fort rares, détournent les jeunes clercs des grades universitaires, dans la crainte de leur mettre dans les mains un diplôme qui pourrait servir un jour à leur affranchissement.

1900, ce comité a publié, pour nous recommander au public

protestant, un manifeste signé de MM. Eug.de Faye, Ph. Jalabert, Migot, E. Peyre Courant, Philip de Barjau, Franck Puaux, Eug. Réveillaud, J.-E. Roberty, Ed. Stapfer, Victor Van der Becken et A. de Watteville (1).

Notre œuvre n’a pas d'agent collecteur. Elle vit des souscriptions et des dons qui “lui sont spontanément offerts et dont le Chrétien Français publie la liste cinq ou six fois par an. Les secours ne sont donnés par le trésorier que contre un reçu signé par les intéressés et la gestion financière est encore contrôlée par deux censeurs nommés chaque année par le comité (2).

Les fonctions de trésorier ont été remplies jusqu'ici avec un zèle au-dessus de tout éloge par M. À. de Watteville, qui a dû renoncer pour un temps à cette charge pour des raisons de santé, M. Lienhardt a accepté de faire l'interim sous le contrôle des censeurs (3).

À l'heure qu’il est, l'œuvre du Chrétien Français peut rendre des services encore plus importants que par le passé, à cause des événements récents qui viennent de révéler l'étendue de la crise dogmatique que traverse le clergé français.

Travaillés par le besoin de concilier leur foi religiéuse avec le progrès de la science et de la civilisation, un certain nombre de prêtres ont cru pouvoir emprunter au protestantisme son esprit, sa méthode et même ses données scientifiques en histoire ef en exégèse. En face du courant qui désagrégeait le clergé, entraînant les uns jusqu'à l’athéisme et les autres vers les églises protestantes, ils ont imaginé uné sorte de néocatholicisme que M. Harnack lui-même a appelé « une section hors rang pour les catholiques intelligents » et « des protestants secrets ». Sans doute nous préférons cette nouvelle école à ce clergé encore trop nombreux qui semble avoir abandonné toute conviction évangélique et qui remplace la foi aux dogmes par l’ardeur des passions poli-

(1) Voir le Chrélien Français du 1* décembre 1900.

(2) Les censeurs actuellement nommés sont MM. Ph. Jalabert et Frank Puaux.

(3) Pour adresse : 12, rue Vivienne: Paris.

re

tiques. Mais Rome vient de prendre alarme de ces réforma-

teurs et elle les a impitoyablement frappés de ses foudres. Ces rigueurs pourront décourager beaucoup de prêtres savants et pieux, et les jeter hors d'une Eglise qu'ils avaient généreusement crue réformable. Notre œuvre pourra avoir, dans un avenir très rapproché peut-être, de grands devoirs à remplir en face de ces désillusionnés des luttes dogmatiques et de la réforme de l'Eglise romaine. C’est pour travailler à cette réforme que le Chrétien Français fait appel au concours de tous les hommes de foi libre et indépendante. Ils comprendront que cette très moderne méthode d'évangélisation du clergé français est peut-être la plus efficace et assurément la moins coûteuse et la plus pratique. Ils reconnaîtront que c’est la première fois qu’un journal comme le nôtre, unique én son genre, réussit à pénétrer dans un si grand nombre de presbytères et de sacristies, et s'impose si rapidement à l’attention de la presse la plus indifférente aux questions religieuses comme à celle de nos adversaires les plus cléricaux. Ils admettront surtout la réalité de notre action et de nos résultats s’ils veulent bien parcourir toutes ces Semaines Religieuses dans lesquelles les évêques ont cru devoir signaler le péril du « Chrétien Français » et en interdire la lecture.

Malgré cela, ils sont encore nombreux les prêtres qui ont le courage de se procurer notre journal et même de s’y abonner. Il faut que nous arrivions à pénétrer dans tous les presbytères, partout où il y a une victime de l’oppression sacerdotale où une âme angoissée qui cherche. Nous ne sommes pas des sectaires, nous ne voulons pas remplacer le fanatisme par un autre fatanisme. Nous voulons l’affranchissement des consciences parce que nous sommes persuadés que le Christ n’est vraiment que là où il y a la liberté. Que ceux qui nous comprennent nous viennent en aide.

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