A L'ORATOIRE DE PARIS
le 14 avril 1907 (1).
Discours de M. Bourrier.
Tu as changé mon deuil en réjouissance, tu as détaché le sac dont j'étais couvert, tu m'as revêtu de joie.
(Ps sr are) Mes Frères,
Le roi David aimait à célébrer la miséricorde de son Dieu qui l'avait dépouillé de son vêtement de deuil — ce sac sous lequel il avait longtemps gémi et
(1) Ont assisté à cette consécration, ou s’y sont associés par lettre avant la cérémonie : MM. les pasteurs Biau, Bonet-Maury, Bourrier, Cordey, Decoppet, Diéney, Ehrhardt, de Faye, A. Goût, Hollard, Houter, F. Jacot, Samuel Jacot, Keck, Labeille, Lenoir, Lelièvre, Ad. Lods, Ménégoz, Ch. Merle d’Aubigné, Messines, - Gustave Meyer, Th. Monod, J. Monnier, Pannier, Randon, . J. Réville, Roberty, Schaffner, H. Soulier, Stapfer, Nan der Beken, Valez, Vaucher, Viénot, Whelpton, Winter.
C’est M. le pasteur Eugène de Faye qui a commencé le service liturgique.
pleuré — pour le revêtir d'un vêtement de joie. Ah! il avait connu les tristesses des jours de pénitence, mais ces jours avaient fait place à la joie de la délivrance, il n'avait plus son sac, nous pouvons dire son roc, car ce vêtement de deuil ressemblait beaucoup, sans doute, à notre habit monastique — le Prophète était un défroqué et c'est ce dont il remercie le Seigneur dans ce Psaume XXX°.
Voilà pourquoi je me permets de vous l'appliquer, cher collègue, comme je me le suis appliqué à moimême. Le Seigneur nous a délivrés du sac dont nous . étions revêtus, et il nous a donné un vêtement de joie.
Le ministère du Prêtre est un ministère de tristesse et de deuil; le ministère du Pasteur est un ministère de joie.
Le Sacerdoce catholique sert le Seigneur et travaille au règne de Dieu, nous lui rendons cet hommage, mais son ministère est un ministère de deuil :
En Chaire, il porte le deuil d’un Père ;
A l’Autel, le deuil d’un Frère;
Au Confessionnal, le deuil d'un Sauveur.
Telles sont, mon cher collègue, les pensées que je veux rapidement développer.
Lorsque vous m'avez invité à prononcer le discours de votre consécration, j'ai d'abord été surpris. Il me semblait que cette mission de vous ouvrir la porte du ministère pastoral appartenait plutôt à l’un de ces vétérans du pastorat qui vous honorent à cette heure de leur présence, et qui, mieux que moi, pourraient vous dire combien douce et glorieuse est la joie de servir l'Eglise réformée de France. Mais j'ai bientôt compris votre pensée. Vous avez voulu, mon cher collègue, que l'éloquence de ce jour fût toute, non à la parole hu-
maine, mais aux circonstances qui racontent ici la gloire et la puissance de notre Dieu. Vous avez voulu que l'Eglise pût contempler ce rare et éloquent spectacle : dans une chaire de vérité un défroqué d'hier, au pied de cette chaire un défroqué encore, l’un et l’autre proclamant à haute voix la joie de leur délivrance. Oh! oui, ce jour est glorieux pour notre Dieu, mais glorieux aussi pour l'Eglise qui sait donner à la chrétienté et au monde de pareils spectacles et chanter avec nous:
Tu as changé mes lamentations en alléoresse, Tu as délié mon sac et tu m'as revêlu de joie, afin que dans ma gloire je te psalmodie el que je ne me taise point !
En chaire, le prêtre porte le deuil d'un père.
Sans doute, il prêche la Bible, le livre de la révélation. La prédication commence toujours par un texte sacré, dont elle doit être le commentaire. Vous avez peut-être entendu, mes frères, d'anciens prêtres proclamer devant vous qu'ils ne connaissaient pas la Bible, qu'ils ne lisaient pas la Bible, que c’est chez vous qu'ils ont trouvé la Bible. C’est une erreur ! Il y a sans doute un prêtre qui ne lit pas la Bible, c’est le mauvais prêtre.
Le bon prêtre possède la Bible. Son bréviaire, qui lui prend plus d’une heure chaque jour, n’est pas autre chose qu’une Bible. Le Missel est le plus admirable recueil de textes bibliques que je connaisse. Outre ces obligations sacrées, il y a encore les devoirs de piété, et le bon prêtre doit lire trois chapitres par jour de sa Bible,.en plus d’un chapitre du Nouveau Testament, qui coupe le milieu de sa journée. Je n’exagère rien en disant que
le prêtre consacre au moins deux heures de sa journée à l'étude du Livre Sacré.
Et pourtant, il ne le comprend pas comme nous, et ce livre, plein de joie pour nous, est souvent pour lui un livre fermé, un livre de deuil. D'où vient cela? c’est que Dieu, dans sa Bible, ne $e révèle pas comme Père. Auprès de l'orphelin qui cherche un père, l'Eglise catholique a placé une fausse paternité, que j’appellerai d'un mot bien connu dans notre langage moderne, une « remplaçante 5», comme si ce Père n’était pas capable de nourrir ses enfants !
Cette remplaçante, c'est la théologie catholique. C'est cette théologie qui crée une mentalité à part, qui fait que la Parole de Dieu devient la parole de l’homme. Autrefois nous lisions la Bible, nous y cherchions ce que nous avions déjà ; aujourd'hui, nous y cherchons ce que nous n'avons pas encore. Hier, nous étions des rassasiés de vérité, — ou du moins nous croyions Wêtre — aujourd’hui, nous avons faim et soif de justice, et c'est ce que nous trouvons dans la Bible, parce que nous y cherchons la justice. En sorte que ce livre n'est plus seulement pour nous un livre de dévotion, c'est un livre de Vérité, un livre de Vie.
Ah! mon cher collègue, combien il est vrai de dire que dans le sacerdoce nous portions un vêtement de deuil ! Et le sac de notre tristesse est maintenant tombé. Dans la Bible Dieu nous parle, comme un père parle à son enfant, sans intermédiaire, et il n’a pas besoin d’interprète. Il n’a point peur de n'être pas compris, parce que nul mieux qu’un père ne sait se mettre à la portée de son enfant. Que le catholique s’imagine que ce Père ne saura pas s’abaisser jusqu’à Sa créature; nous, nous le croyons, parce que nous ne doutons ni de son
amour, ni de sa puissance. Ah! qu'il fut triste ce temps où nous mettions ce livre entre les mains du fidèle, mais avec mille précautions et en lui disant : «Lis, mais prends garde! Tu cherches la vie là où tu pourrais trouver la mort, Lis; mais, si ton Dieute parle autrement que je ne t'ai parlé moi-même, méfie-toi et ferme ce livre.»
Et voilà comment notre tristesse a été changée en joie, et notre ministère est désormais doux et facile. II consiste à jeter un fils dans les bras de son Père et à lui dire : « Ecoute-le. Et s'il te parle autrement que je t'ai parlé moi-même, sache qu'il t'aime autant que moi, il est ton Père!»
Et combien ceci est encore plus vrai lorsque nous prèchons l'Evangile, c'est-à-dire la bonne nouvelle du Royaume de Dieu ! Nous l’avons prèché ce Royaume, et avec cette sainte et légitime ardeur dont les jeunes lévites du sanctuaire possèdent le secret jusqu’à des dévouements qui tiennent du héros. Mais il fut un temps pour nous où prêcher le règne de Dieu c'était prêcher le règne de l'Eglise. Nous ne savions pas, nous ne pouvions pas distinguer. Or, qu'arrivait-il? C’est que bien souvent nous rencontrions des hommes qui auraient accepté le règne de Dieu, mais qui ne voulaient pas du règne de l'Eglise, parce que c'était le règne du Prêtre.
Et il nous semblait que l’un ne pouvait pas aller sans l'autre, Que de tristesses, que de déceptions nous avons rencontrées dans cette prédication du règne de Dieu pour l'Eglise. Hélas! l'Eglise n’est jamais rassasiée. Jamais assez d’honneurs, jamais assez de richesses, jamais assez de jouissances ! Alors, nous avions recours aux ressources de l'art oratoire et nous représentions l'Eglise toujours persécutée, toujours victime, toujours
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en guerre avec la société. Nous portions toujours en nous l'idéal d'un gouvernement qui n'arrivait jamais. De là encore, nouvelles tristesses!...
Et lorsque nous avons commencé à comprendre le règne de Dieu affranchi de la tutelle de l'Eglise, plus douloureuse encore fut notre prédication. Sans doute, il nous était libre de prêcher l'Evangile et de taire ce qui nous aurait mis en contradiction avec l'autorité ecclésiastique au nom de laquelle nous parlions. Mais c'est précisément ce que nous ne pouvions pas dire qui nous pesait de tout le poids d’un deuil écrasant. Nous avons alors compris combien est vraie la parole de Pascal : « La plus grande persécution, c’est le silence. »
Aujourd'hui, mon cher collègue, vous allez être délivré de ce vêtement de deuil et vous pourrez prècher le règne de Dieu, de l'abondance de votre cœur. Et ce qui sera la force de votre parole sera aussi la joie de votre ministère, parce que vous pourrez dire : J'ai cru, cest pour cela que j'ai parlé.
A l'autel, le prêtre exerce encore un ministère, mais il porte toujours un deuil; cette fois le deuil d’un frère.
C'est pourtant à l'autel, mon cher collègue, que nous avons éprouvé les plus douces émotions de notre vie et, nous semblait-il alors, les plus pures. Il me semble, mon cher collègue, que votre pensée doit nécessairement se reporter, à cette heure, au jour de votre ordination et de votre première messe. C’est de ce jour, sans doute, que date votre consécration à Dieu et au ministère sacré; vous n’avez rien révoqué de ce qui
était vrai dans la solennité de ces jours mémorables.
Et moi aussi cette cérémonie me rappelle avec émotion le jour de ma première messe. Nous apportions alors à notre Dieu le sacrifice de notre jeunesse, nous faisions avec joie ce sacrifice tant était grand le bonheur de nous donner à ce Christ, que nous portions dans nos mains à l’autel et que nous contemplions de nôs yeux dans untabernacle. Nous aimions à comparer notre bonheur à celui de Marie à la crèche, de Magdeleine aux pieds du Maître, du disciple bien-aimé ‘dans les intimités de la Cène ; et notre bonheurnous semblait plus grand encore, car il se renouvelait chaque jour et chaque fois que nous montions à l'autel. Nous pouvions chanter alors avec conviction : «Le Ciel a visité la terre », c'était, hélas! le ciel que nous faisions à la petite image de la terre.
Mais un jour est venu où les voiles grossiers de la chair sont tombés, et alors nous avons connu par l’esprit notre Maître et notre Sauveur. Nous aussi, nous avons entendu la parole dite à Magdeleine : Me me touche plus. Et nous avons alors compris que c’est autrement que par les sens qu'il faut atteindre notre Christ. Alors, nous nous sommes approchés de lui par l'esprit, nous nous sommes pénétrés de son esprit, et nous avons fait mieux que le toucher, nous avons travaillé à l'incarner en nous afin de pouvoir dire. Ce n’est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi.
Et dès lors combien notre ministère est plus facile et plus doux! d'autant plus doux que le Christ que nous apportons aux hommes est plus grand et plus beau.
Le Christ du tabernacle a eu peut-être la beauté plastique, il a ajouté un sujet de plus à l’étalage de marchands de statuettes, il a surtout enrichi le panthéon de l'idolâtrie; le Christ de l'Evangile a seul produit
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la beauté morale, il a fait des héros et des saints. Le Christ du tabernacle n’est pas capable de transformer une société païenne; il peut régner sur les autels, mais autour de ces autels c’est toujours le même orgueil et le même égoisme, la même cupidité, et peut-être y prêche-t-on encore, dix-neuf siècles après le Sermon sur la montagne, la même haine des uns contre les autres, les haines de race et de religion, et même le salut par mulargent!.….
Le Christ de l'Evangile ne vient que par l'amour et la charité, il ne règne que par le sacrifice, il n’est présent que par la vertu. À sa table, on ne connaît pas la faim et la soif de justice et, quand il s'en Va, il emporte avec lui non seulement la sainteté, mais souvent aussi la civilisation et la liberte.
Le Christ du tabernacle ne console pas, car on l’a placé à la fois trop haut et trop bas. Trop haut: on l'a telle- ment divinisé que l’on a perdu de vue son humanité. Quand on me dit pour me consoler qu'il a souffert et qu'il a pleuré comme moi, je ne suis point touché et je . réponds : « Mais il était Dieu ! »
Trop bas: on l’a tellement matérialisé, on en a tellement fait un morceau de pain que mon esprit, se révolte, et je ne reconnais plus un frère pour me consoler et medire : Venez à moi!
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Au confessionnal, c’est encore un ministère de deuil, le deuil d’un sauveur.
Il fut un temps, pour nous, où le péché, ce n’était - pas le mal, mais ce qui est défendu par l'Eglise. Réduit
à ces proportions mesquines, pour effacer ce péché il ne fallait pas autre chose que trois actes très humains: un aveu, un pardon, une expiation.
Et c'est là que, pour ma part, j'ai surtout reconnu combien est triste ce ministère. L'aveu de ses fautes à un homme n'est jamais'complet, jamais compris. Dieu seul peut juger les pensées et le cœur de l'homme. Et. la conscience la plus délicate est toujours celle qui souffrira le plus au confessionnal. J'ai connu des confesseurs torturés par des doutes affreux; j'ai connu des pénitents et des pénitentes qui souffraient de scrupules terribles, qui en étaient malades et même qui en mouraient.
Et je ne parle pas de la honte, honte bien légitime, à tel point que l'homme digne de ce nom consentira à s'humilier devant son Dieu, mais se relèvera avec indignation et refusera le pardon si la condition de ce pardon est de le demander à un homme comme lui.
C’est dans le cœur qu'est la souillure du péché. En vain le confesseur aura parlé, cet homme à genoux n’est pas pardonné si son cœur ne lui à pas dit : Je suis délivré du péche.
Quant à l’expiation, mon cher collègue, celle que nous avons pratiquée au confessionnal était plus qu’un deuil; c'était une parodie ridicule. « Allez en paix, vous direz pour pénitence un Ave Maria.» Sile péché explique seul le mystère de la Croix, où est l’expiation ? Et si la Croix est vraie, combien n'est-il pas injurieux pour la bonté divine de prétendre lui ajouter ce simulacre ridicule d'une ,expiation?
Ah! mon cher collègue, c’est ici surtout que vous allez reconnaître que votre ministère n’est plus un ministère de deuil. Au pécheur, nous n'avons qu'à présenter
l'image auguste de Jésus-Christ, le Juste immolé sur la croix : et l’aveu c’est le Christ lui-même qui l’arrachera au coupable, lequel dira comme le brigand crucifie : « Pour nous, nous l'avons mérité, mais lui, qu’a-t-il fait de mal ? » Voilà, tout à la fois l’aveu, lé pardon, l'expiation.
Combien plus doux et plus facile est le ministère du Pasteur! Il n’a plus qu’à s’effacer, c’est le Christ luimême qui prend sa place et qui dit à l’âme : Va en paix, tes péchés te sont pardonnés.
Et alors encore nous avons compris combien sacrilège est le titre que se donne le confesseur lorsqu'il se dit « père » ou « directeur des consciences ». Il n'y a qu'un seul Père celui qui donne la vie spirituelle et qui peut dire : Je suis la Vie. Il n’y a qu’un directeur, celui qui à dit : Je suis le chemin. Que l’importe? loi, suis-moi !
Voilà, mon cher collègue, le ministère pastoral comme je le comprends aujourd'hui, après quatre années d'expérience et après avoir passé par les mêmes luttes et les mêmes hésitations que vous.
Oui, cher collègue, vous avez beaucoup hésité, la rupture n'a pas été subite chez vous, mais elle a été lente, progressive, et partant plus douloureuse. Certains vous le reprocheront amèrement, d’autres ne vous en estimeront que davantage.
Plusieurs ne comprendront pas que vous n'ayez pas, comme eux, tranché d’un seul coup la difficulté. Pour eux, il est si clair que le protestantisme est la plus parfaite des religions, si évident que ses Eglises ne laissent absolument rien à désirer, si péremptoire que ses pasteurs sont les plus éloquents, les plus vertueux, les plus puissants organes de l’action divine dans le
monde, qu'ils ne comprennent pas que nous, qui n’avons rien de leur supériorité intellectuelle, n'ayons pas vu cela aussi clairement qu’eux.
Eh non, mon cher collègue, vous avez combattu pour en arriver au point où vous êtes aujourd'hui. J'ai été témoin de quelques-unes de vos angoisses. Me permettrez-vous de vous rappeler cette-visite que vous me fîtes au retour du cloître ? Je.vous dis alors, après avoir prié avec vous : « La Faculté de Paris pourra seule dissiper vos doutes et vous mettre sur la voie. » Vous ne l’avez pas compris alors ; ce n’est qu'après d'autres expériences aussi douloureuses que vous êtes allé vous asseoir sur ces bancs où des maîtres vénérés — frappés aujourd’hui d'un deuil qui
n'est pas seulement le deuil d’une Faculté, mais nous :
pouvons dire de l'Eglise réformée de France (1) — ont détruit peu à peu l'empreinte de l'éducation cléricale et vous ont initié à la vie libre et pure des enfants de Dieu.
Aujourd’hui, vous avez retrouvé la paix; cela ne veut pas dire qu'aucun regret, aucun deuil ne subsistera dans votre joie.
Il vous sera permis d’avoir des regrets, et permettezmoi de vous dire que ces regrets vous honoreront vous-même autant qu'ils honorent l'Eglise qui nous les permet.
Vous vous rappellerez avec émotion la piété d'un père et d'une mère qui, malgré des erreurs héréditaires, étaient chrétiens, il faut bien l'avouer. |
Vous vous rappellerez ces amis de votre jeunesse cléricale, auxquels vous unissent des liens d'amitié que
(1) La mort de M, Auguste Sabatier, doyen de la Fague de théologie de Paris.
ceux-là seuls peuvent comprendre qui les ont connus et éprouvés. Dans une démission qui a eu un grand et légitime retentissement ces jours derniers, un prêtre a dit d’une façon éloquente que ce qui l'avait longtemps arrêté c'était, après la piété filiale, le spectacle des saintes amitiés qu'il avait rencontrées parmi ses confrères.
Vous vous rappellerez même la maternité de cette Eglise qui, malgré bien des torts, a eu pour notre jeunesse, il faut le reconnaître, les tendresses d’une mère. Mais vous avez déjà pu reconnaître que l'Eglise dans laquelle vous entrez, a pour vous les délicatesses et les dévouements d’une sœur.
Je n'énumère pas tous les regrets qui peuvent en- coré partager votre cœur. J'en sais quelque chose, moi, qui viens de me retremper dans ces émotions par un séjour dans ma ville natale. Mon cœur s’est vite repris à ces doux témoignages et à ces pressantes sollicitations de tant de voix éloquentes, pour un cœur surtout
privé de la famille! Sous ce rapport vous êtes privi-
légié, mon cher collègue. Vous trouverez dans les dou- ceurs de votre foyer le contrepoids dont le cœur a besoin.
* Oui, nous adhérons de plein cœur à la joie du mi- nistère pastoral, mais nous gardons de notre passé tout ce qu'il a de pur, de grand et de vrai. Notre cœur res- semble à ce temple (1), qui nous abrite en ce moment.
Ces murailles, cette nef, cette voûte, ce sanctuaire sur- tout, toutes les pierres ici prennent une voix pour dire au visiteur qu’elles n’ont pas été bâties pour le culte en esprit et en vérité, 20
ER) L’Oratoire du Louvre, bâti par les oratoriens, est devenu un lieu de culte protestant depuis 18r1.
Et pourtant, depuis bientôt un siècle, combien de glorieux témoignages n'ont-elles pas rendus à la spiritualité de l'Evangile. La jeunesse de ce temple semble en contradiction avec sa vieillesse, et pourtant son présent, relié à son passé, forme un ensemble éloquent qui proclame et la puissance de l'Evangile et la gloire de l'Eglise réformée.
Et nous aussi, mes frères, malgré notre passé et nos lacunes, nous pouvons être de quelque utilité dans le corps pastoral où vous nous faites l'honneur de nous accueillir. Votre Eglise nous a ouvert bien grands ses bras pour nous embrasser et nous donner l’hospitalité sur son cœur. Et nous aussi nous voudrions ouvrir bien grands nos bras pour prendre dans le passé tout ce qui a mérité notre vénération et notre amour, pour prendre dans le présent les trésors de vérité et de piété chrétienne que vous ont légués trois siècles de persécution et de martyre, et pour tresser avec ces fleurs, issues de la sève évangélique, un admirable bouquet que nous déposerions au pied de la croix du Christ, à l'ombre de laquelle tous ceux qui se disent chrétiens viendraient s'embrasser et s'aimer.
Nous savons que ce rêve est aussi le vôtre, mes frères, parce qu'il doit être dans le cœur de tout vrai chrétien, Et la joie qui fait battre ici, aujourd’hui, tant de cœurs s'explique par ce fait que l'œuvre qui nous est chère comptera désormais un ouvrier de plus.
Et si nous aimons à le proclamer hautement, c’est pour imiter le Psalmiste qui déclarait ne pouvoir se taire. «Tu as détaché le sac dont j'étais couvert, dit-il, tu m'as revêtu de joie, afin que dans ma gloire je te psalmodie, et que je ne me taise point. » Nous ne nous tairons pas !
Amen !
Discours de M. Granjon.
Mes Frères,
Il y a treize ans, presque jour pour jour, je mettais ma tête entre les mains d’un évêque pour recevoir la tonsure. — Si j'évoque ce souvenir, lointain déjà, vivant toujours, c’est qu'il me plaît de redire aujourd’hui la parole que je disais alors : Le Seigneur est la part de mon héritage.
D’aucuns de mes anciens confrères crieraient au sacrilège, s'ils m'entendaient ici, moi, ancien prêtre catholique, devenu pasteur de l'Eglise Réformée de France, prononcer au jour de ma consécration la parole sainte du jour de ma tonsure. Hélas ! c’est que les lèvres catholiques n’ont pas encore entièrement désappris les mots fanatiques de renégat, de traître, d’apostat et de parjure.
Oui, je pense aujourd'hui avec tristesse à ces prêtres catholiques, dont le cœur était uni au mien, comme l'âme de David à l'âme de Jonathas, et qui maintenant me maudissent.
Vous ne saurez jamais, vous qui avez eu le bonheur de naître sous le ciel du pur Evangile, ce qu'il en coûte à une âme de briser les liens les plus chers: ces affections de la famille, ces attachements qui datent de l'enfance, toutes ces tiges d'amitié qui ont poussé sur son cœur; vous ne saurez jamais ce qu’il en coûte de faire le désert dans son âme, de s'engager dans les chemins de solitude, pour obéir à la voix de la conscience. — Par cette douleur j'ai passé pour venir à la vérité évangélique; et la parole qui m'a soutenu, c’est la
parole sainte du jour de ma tonsure : Le Seigneur est la part
de mon héritage!
Toutefois, la plus grande des douleurs par lesquelles passe un prêtre qui rompt avec l'Eglise catholique n’est pas ce brisement de son cœur. Ce qui le travaille, c'est le souci de la vérité religieuse, le souci du salut. — Je le sais, d’autres plus beureux ont vu clair, plus vite que moi, dans la vérité évangélique. Pour moi, j'ai lutté pendant près de deux ans. J'ai failli briser mon mariage, tant je craignais, en sortant de -’Eglise Romaine, sortir en même temps de la voie du salut.
« Entrez dans un couvent me disait le vieux prêtre, directeur de ma conscience, séparez-vous de la chair et du sang (comme si, pour Rome, le mariage était un crime et non plus un sacrement !) dans le cloître, vos doutes s'évanouiront. Comme vous aurez rompu des liens sacrilèges, ainsi vous triompherez des doutes qui vous assiègent. Vous cherchez la vérité, vous cherchez le salut ; là-bas dans le cloître, vous trouverez le salut et la vérité. » ;
Et j'eus le douloureux courage de souffrir et de faire souffrir des douleurs qui ne se peuvent exprimer. Et dans cette fuite, que je regrette tous les jours, bien que Dieu sache, Lui, avec quelle sincérité je l’ai accomplie..., dans cette fuite, je voulais me soutenir par cette même parole encore du jour de ma tonsure : Le Seigneur est la part de mon héritage ! ;
J'ai raconté, dans le Chrélien Français, ces angoisses de ma conscience. J'avais marché sur mon cœur. Au lieu de me condamner pour cette erreur, Dieu m'a béni. Il bénit toujours ceux qui le cherchent : au fond, c'était Lui que je cherchais et le Sauveur qui devait me délivrer.
C’est dans la solitude d'un monastère, en effet, qu'après bien des luttes et des souffrances j'ai vu mes doutes s'évanouir, mais non pas dans le sens qui m'avait été prédit. Les clartés de l'Evangile éclairèrent complètement mon esprit, éclipsant les clartés humaines qui m'avaient illusionné.
J'ai vu les lacunes, les infidélités à l'Evangile de cette Eglise qui me possédait depuis mon enfance. J'ai compris sa grande erreur de s'identifier avec le Royaume de Dieu. J'ai saisi combien les superfétations dogmatiques et autres, dont elle se fait un ornement et une gloire, sont en dehors de l'Evangile et contre l'Evangile. Cessant d’être ébloui par ses grandeurs de façade, j'aijpercé la muraille et, comme le prophète, j'ai trouvé de la superstition et de l'idolâtrie dans le sanctuaire du Seigneur.
Mais ce que vous ne saurez jamais non plus, c'est l’angoisse du prêtre catholique, assistant, conscient et clairvoyant, à la débâcle de ce qu'il a cru, dès son enfance, être toute la vérité. La déroute des amitiés est bien douloureuse, plus poignante encore la déroute des croyances, jusqu'à ce que le principe de la liberté chrétienne apparaisse dans sa
sévère beauté, jusqu’à ce que le principe de la justification . par la foi seule rassure la conscience désorientée. Dercatholique, j'étais devenu chrétien. J'étais libéré, mais avec toujours au cœur la vocation d'être un serviteur de Dieu. C’est alors que le Seigneur me mit en rapport avec l'Œuvre du « Chrétien français », la « Société française d'Evangélisation par les anciens prêtres ».
Ici, cher Monsieur Bourrier, je crois pouvoir me faire l'écho de la sympathie qu'ont éveillée de toutes parts votre personne et l'œuvre à laquelle vous avez donné votre vie. Vous, ancien prêtre, vous vous êtes rendu compte de certaines suscepti- … bilités de nos anciens collècues que le nom de protestant, - pourtant glorieux, effarouche de prime abord. Vous, ancien prêtre, vous avez eu l'intuition que les prêtres catholiques, qui étouffent dans leur Eglise, viendraient plus librement vers celui qui aurait lui-même connu leurs angoisses de conscience. L'expérience vous a donné raison : il est grand le nombre de ceux qui sont venus frapper à la porte de votre … demeure qui s'ouvre largement, comme la porte de votre Peur.
Présenté par M. le pasteur Houter, l'excellent chrétien ” qui na jamais douté de moi dans les crises prolongées de ma Conscience, je suis venu moi-même à vous, et vous m'avez donné aide.et bons conseils. À vous, cher Monsieur … Bourrier, à M. le baron de Watteville dont l'amabilité est … toujours égale, et en qui je remercie le comité de votre œuvre, je rends ici un témoignage public de ma gratitude. J'entrai à la Faculté de théologie de Paris ; là encore, j'ai trouvé des amis. Professeurs et élèves m'ont fait le meilleur accueil. Les professeurs se sont révélés à moi comme des maîtres sans tyrannie, les élèves comme des camarades pleins de cordialité. J'ai été heureux dans cette atmosphère de sympathie, où mon esprit s’est plus profondément éclairé, et ma | conscience définitivement ressaisie.
. Sije parle de mon passage à la Faculté, c’est surtout pour rendre un hommage tout particulier à l'homme dont la piété
est connue de tous, au chrétien qui vient de disparaître, à M: le doyen Sabatier, qui m'a reçu et réconforté, comme un père reçoit et réconforte son enfant. Dieu veuille adoucir le chagrin de ceux qu'il laisse dans le deuil.
Et me voici maintenant entré dans le corps pastoral de l'Eglise réformée de France, heureux et fier tout ensemble : heureux, parce que Dieu me donne ainsi de pouvoir suivre ma vocation ; fier, parce que je sais déjà quels hommes, quels chrétiens, sont mes nouveaux collègues.
O Dieu! sois béni, Toi qui me donnes des amis pour remplacer ceux que j'ai perdus, une Eglise plus près de l'Evangile que celle dont je me suis spontanément séparé par devoir de conscience.
Je viens à l'Eglise réformée, parce qu’elle est l'Eglise de la Réforme évangélique.
Je viens à l'Eglise réformée parce que ses pasteurs annoncent aux foules la bonne nouvelle, uniquement : le salut par Jésus-Christ, seul Médiateur, en qui je crois.
Je viens à l'Eglise réformée, parce que, proclamant la liberté chrétienne, elle ne sait pas, comme l'Eglise catholique, recourir aux armes de l’anathème — convaincue qu'elle est, que le drapeau de l'Evangile est assez grand pour couvrir de ses plis tous ceux qui, sincèrement, se réclament du Christ Sauveur.
Je viens à l'Eglise réformée, parce qu'elle est l'Eglise où règne sans partage, sans diminution, sans superfétation, l’esprit du pur Evangile (7).
O Eternel ! Toi qui restes la part de mon héritage et qui m'as fait connaître les sentiers de la vie, exauce tant de prières qui te sont adressées aujourd’hui pour moi, au nom de ton Fils, Jésus-Christ. Donne-moi ta grâce qui suffit à tout. Pénètre mon âme et ma vie tout entière de ton esprit de lumière et de force.
Bénis la petite Eglise de Puy-Saint Martin, déjà bien chère, qui m'attend! Bénis mes amis, et, si j'en ai, mes ennemis! Bénis ton Eglise et ses pasteurs, ceux en particulier qui m'honorent ici de leur présence! Bénis-nous tous, afin que nous restions tous attachés à Jésus-Christ, notre unique Maître, le bon Berger.
Amen.
(1) M. Granjon est aujourd’hui pasteur de l'Église de Puy- Saint-Martin (Drôme).