RETOUR A L'ARRIÈRE
Sans doute parce que mon tempérament ne s'accommodait pas de la quantité d'eau reçue depuis novembre, je dus, vers le milieu de mars, songer à l'évacuation. Tenaillé par les rhumatismes, il m'arrivait d'être obligé de rester étendu pendant des journées entières. Dans ces conditions, je ne pouvais plus rendre de services et je devenais un embarras.
C'est ce que le médecin-chef me fit comprendre.
Il m'en coûtait beaucoup d'abandonner la vie active du front pour l'existence stagnante du dépôt. J'ai tout lieu de croire que les Huit me regrettaient aussi, vu les attentions et les phrases affectueuses qu'ils me prodiguèrent. D'avoir partagé tant de fatigues, supporté en commun des privations, affronté le danger ensemble, cela créait entre nous un lien que j'avais peine à rompre.
Encore, je ne l'ai pas rompu. Je me souviens d'eux tous avec attendrissement et j'ai plaisir à
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rappeler ici l'exemple qu'ils me donnèrent, pendant près de cinq mois, par leur courage, leur endurance, leurgaîté, leur esprit d'abnégation.
Il fallut donc me rendre, l'impotence me menaçant. De plus le mauvais temps tenace ne permettait pas d'espérer une accalmie par où mon malaise aurait pu s'atténuer.
Je fis donc mon sac en soupirant. Après de vigoureuses poignées de main et des souhaits de se revoir, après avoir reçu, avec gratitude, les recommandations amicales du médecinchef, je m'embarquai pour Marseille.
Le voyage ne présenta aucun incident notable sauf qu'il fut très long, surtout sur le réseau de l'Est où l'on nous garait constamment pour faire place à des trains chargés de renforts et de munitions.
A l'arrivée, il faisait un temps splendide. Un soleil glorieux rutilait sur Marseille. Malgré l'ennui que j'éprouvais de mon retour, la chaude atmosphère d'or, le ciel bleu me ravirent et me vivifièrent. Il y avait si longtemps que je n'avais reçu les caresses d'un vrai soleil !
Là-bas, il ne s'étail montré qu'à peine, à deux ou trois reprises, et combien pâle à travers les brumes et les nuées pluvieuses !...
Au Rouet, le médecin-major qui m'examina me mit au repos complet pour quinze jours. Je n'eus pas à subir l'épreuve de la couchée à la maison d'école. Autorisé à loger en ville, je fus hospitalisé par une œuvre de guerre que le saint abbé Fouque avait fondée. De charitables infirmières, que je ne saurais trop remercier, me donnèrent leurs soins. J'y rencontrai aussi le sergent Soleilhac, prêtre des Cévennes, dont les entretiens me furent profitables à l'àme.
Bref, grâce à la bonne chaleur et aux secours dont je fus favorisé, le rhumatisme fit trêve et mes forces revinrent un peu.
Retourné à la visite, après mes deux semaines d'exemption de service, je demandai à repartir pour le front. Mais le docteur ne méjugea pas apte à entreprendre une nouvelle campagne. J'en ressentis du désappointement ; j'avais espéré rejoindre, à bref délai, mon ambulance.
Je sollicitai alors mon envoi, comme infirmier, dans un hôpital de la région. La chose était aisée car, le 15 avril, je fus expédié à l'hôpital d'Aix-en-Provence. Là, je tombai en pleine organisation de baraquements sanitaires, destinés à abriter des tirailleurs africains souffrant de maladies contagieuses.
Les contagieux, cela me connaissait, puisque j'en avais soigné à l'hôpital Paradis.
Je m'offris donc pour les baraquements et je fus imité par deux volontaires : le territorial Roume et l'abbé Ferrier, curé des Alpes-Maritimes et récupéré du dernier conseil de revision. Nous fûmes acceptés sans difficulté ; il y avait, paraît-il, pénurie d'amateurs pour le genre de besogne qui nous attendait. On nous adjoignit un infirmier civil, Lortier, dévoué mais un peu trop enclin à lever le coude. Et l'on nous plaça sous les ordres de la bonne Sœur Clotilde qui vivait parmi les turcos moribonds depuis le commencement de la guerre.
Nous avions à soigner de cas de scarlatine et de rougeole, des maladies de peau hideuses et surtout des tuberculeux.
Véritables sauvages, véritables gosses, ces Kabyles, ces Marocains, ces Tunisiens nous donnèrent pas mal de fil à retordre. Beaucoup ignoraient le français et, quoique notre religieuse nous eût fourni un petit vocabulaire des mots arabes les plus usuels, nous avions de la peine à nous faire entendre d'eux. Ceux qui parlaient notre langue en profitaient pour se révéler fertiles en exigences baroques. Aussi, nous avions bien de la difficulté à leur inculquer l'urgence des précautions antiseptiques et à réparer leurs perpétuelles incartades.
Les plus maniables, c'étaient les tuberculeux. Minés par la fièvre, épuisés par la toux, ils gardaient d'habitude le lit et les surveiller était assez facile. Ils nous occasionnaient pourtant du souci à cause de la nourriture. Tout aliment leur répugnait. Nous avions beau varier le menu de leurs repas, leur procurer des douceurs, ils refusaient presque tout. Ils se mettaient en boule et, imbus du fatalisme musulman, se laissaient mourir sans souffler mot.
Il n'en allait pas de même avec les tirailleurs dartreux, herpétiques ou peut-être lépreux. Ingambes, pour la plupart, ceux-là ne rêvaient que d'escalader les clôtures pour piller les jardins fruitiers et potagers du voisinage. Il fallait avoir, sans cesse, l'œil sur eux. Nous ressemblions à des bonnes d'enfants obsédées par d'indomptables marmots.
Trois de nos malades nous donnèrent surtout du tintouin.
D'abord Barka, nègre gigantesque et couleur de cirage. Par antiphrase, nous l'avions surnommé Blanchette.
Le matin, vers cinq heures, l'abbé Ferrier allait dire sa messe et la sœur l'accompagnait. Pendant ce temps, Roume et Lortier se rendaient à la cuisine — éloignée d'un kilomètre — pour y chercher le lait et le café de la première distribution. Ils les attendaient, en gé-
néral, assez longtemps — à moins qu'ils ne profitassent du déplacement pour s'offrir une tournée chez un troquet prochain. Je restais donc seul, environ trois quarts d'heure, pour la surveillance des quatre pavillons occupés.
Naturellement, je ne pouvais être partout à la fois. Barka saisissait le moment où je me trouvais retenu dans le baraquement à côté du sien, pour sortir de son lit et aller faire un petit tour dehors.
Je le revois, avec sa chemise trop courte, vacillant sur ses longues jambes noires où la rougeole mettait des taches grises. Cette particularité de son pigment me faisait dire qu'il était atteint non de rougeole mais de grisolle. Il s'asseyait, dans la prairie, sur une grosse pierre tournée vers le levant et, là, il se mettait à brailler des choses incompréhensibles, d'une voix de tonnerre, jusqu'à ce que j'accourusse pour le relever et le ramener de lorce à son lit.
Accomplissait-il un rite religieux? Nous n'avons jamais pu le savoir. Il parlait un jargon sénégalais où les Arabes ni nous n'entendions goutte.
Le second, Maklouf, montagnard du Maroc, tatoué de plaies chancreuses, était fou. Deux idées fixes le possédaient : démantibuler la ferraille de sa couchette et mettre le feu au baraquement. Celui-ci, construit en planches de
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sapin, couvert de toile goudronnée, était éminemment inflammable. Or, plusieurs fois, je surpris Maklouf en train d'assembler des copeaux et du papier et d'en approcher une allumette. Ses camarades, qui n'avaient pas envie de griller, le rossaient quand ils le prenaient sur le fait. Quand je le saississais au cours de sa besogne insensée, je le rabrouais violemment, cela va sans dire. Mais il ne me répondait que par un rire saccadé comme s'il se félicitait d'une excellente farce.
Heureusement, sur notre rapport, on nous débarrassa de lui. On l'enferma dans une cellule spéciale où sa raison tînit de sombrer.
Le troisième, Bel-Kassem,varioleux, prenait en outre des attaques de nerfs épouvantables — particulièrement la nuit. Très souvent, vers minuit, ses voisins venaient me réveiller dans ma chambrette pour que je lui fisse prendre une potion calmante, très énergique, qu'on m'avait remise, avec recommandation de la tenir sous clef dans l'intervalle. Cette précaution était fort nécessaire car plusieurs de nos malades avaient coutume de vider, avec sérénité, tout flacon qui leur tombait sous la main. Ils pensaient, sans doute, que n'importe quelle fiole pharmaceutique contenait une panacée efficace pour la guérison des maux les plus divers.
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Les crises de Bel-Kassem étant fréquentes et prolongées, on devine que je dormais peu.
Ce qui achevait de rendre pénible le contact avec nos sauvages, c'était la difficulté de leur parler. Nulle conversation suivie n'était possible, la plupart ne sachant que quelques mots de français, comme je l'ai dit. Parmi ceux qui le comprenaient et le parlaient un peu, les plus atteints gardaient un mutisme farouche et se détournaient lorsque, aux heures de souffrance extrême, nous tentions de les encourager. Les plus valides causaient assez volontiers, mais pour se plaindre de désagréments imaginaires, quémander, en pleurnichant, du sucre, du vin, ou du tabac, multiplier les mensonges afin qu'on leur accordât une sortie. Quand nous déconcertions leurs ruses, ils nous chargeaient d'invectives. Je crois qu'au fond, ils nous méprisaient profondément.
Un seul faisait exception : Yaya-ben-Bakta, métis d'arabe et de négresse, né à Aïn-Salah. Elevé par des colons, il était assez doux de caractère, ne mentait pas trop et s'exprimait avec facilité. Intelligent, il sut, un jour où je l'interrogeais sur son pays d'origine, me décrire, d'une façon frappante, l'oasis et le Grand- Désert.
Mais, à part lui, rien que des durs-à-cuire rébarbatifs.
Soignant des blessés ou des malades de notre race, on peut les entretenir de mille choses, recueillir, avec intérêt, leurs confidences, les consoler, leur parler de Dieu. On trouve souvent soi-même du réconfort aux propos de ces braves gens car il n'est pas rare de rencontrer, parmi eux, de belles âmes, sous des formes frustes.
Mais chez nos enfants incultes d'Afrique, nulle ouverture vis-à-vis de nous. D'abord, mahométans, ils tiennent notre religion pour une diablerie. Ensuite, comme nous ne pouvons pas nous empêcher de les traiter avec mansuétude, tant ils nous font pitié, ils considèrent notre douceur comme une faiblesse qu'ils cherchent à exploiter. L'Arabe ne connaît, n'apprécie, ne vénère que la force. Menez-le rudement, il vous respectera. Ménagez-le, vous serez moins que rien à ses yeux.
Mais comment aurions-nous pu traiter avec dureté des malheureux dont les uns agonisaient de tuberculose, dont les autres tombaient presque en lambeaux?
Notre stimulant c'était de regarder la Sœur Clotilde à l'œuvre. Gaie, infatigable, très entendue à ses fonctions, ingénieuse à découvrir des expédients pour les cas difficiles, égale d'humeur, ferme quand il le fallait, elle administrait son petit royaume à la perfection. C'é-
tait merveille que de voir cette sainte fille gouverner ses quatre infirmiers et son lot de tirailleurs comme si c'était la chose du monde la plus aisée et la plus agréable.
Les turcos lui obéissaient bien mieux qu'à nous.
J'ai connu pas mal d'infirmières laïques. Certaines, irréprochables, soignent du même cœur et sans distinctions, tous les malades et les blessés que la ligne de feu leur envoie. Mais il y en a d'autres chez qui le plaisir de parader, sous les insignes de la Croix-Rouge, tient plus de place que le dévouement à l'humanité souffrante. II y en a aussi qui se prétendent impropres à soigner d'autres hommes que les officiers. Sans do te queleurs blanches mains se gerceraient si elles effleuraient de vulgaires poilus.
La religieuse ne connaît point ces coquetteries ni ces répugnances. Aimant Jésus-Christ, die aime son prochain en Lui. Qu'il s'agisse d'un « trois galons » ou d'un humble soldat de deuxième classe, tous sont égaux devant son grand cœur qu'inonde une lumière surnaturelle.
M'accusera-t-on d'être un esprit sectaire si j'avance que, pour le soin des malades, nulle laïque ne surpasse les bonnes sœurs — ainsi que le peuple les désigne avec tant de jus-
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tesse? C'est pourtant l'avis que j'ai recueilli de la bouche d'un grand nombre de troupiers, même quand, par ailleurs, ils s'affirmaient incroyants.
Le séjour au baraquement acheva de me délabrer. Le rhumatisme me laissait assez tranquille mais je fus pris d'anémie. En outre, des troubles de la vue me gênaient fort dans mon service. Mon devoir me devenait de plus en plus difficile à remplir. L'àme voulait tenir bon ; le corps regimbait.
Les forces me firent défaut toujours davantage. Quoique parfois j'allasse, le soir, dans une famille très chrétienne de la ville où j'étais l'objet des attentions les plus délicates et de qui je ne saurai jamais assez reconnaître les bontés, ces récréations brèves n'arrivaient pas à compenser les fatigues dues à mon labeur quotidien.
Je me sentis bientôt surmené au point de me rendre à la visite du médecin-chef. Celui-ci estima que je n'étais plus bon à grand'chose.
Vers la mi-juin, je passai le conseil de réforme et l'on me reconnut définitivement inapte à la vie militaire.
Je retournai au Rouet et je n'y restai que le temps de poser l'uniforme. J'eus bien quelque
regret de ce dénouement car j'avais espéré tenir jusqu'à la fin de la guerre. Mais Dieu sait mieux que moi ce qui me convient. S'il a permis que je fusse assez longtemps malade, par la suite, il a permis aussi que je retrouve de la santé pour écrire ce livre où je m'efforce de servir encore la Patrie.
J'aurais voulu le rendre plus éloquent. Du moins, s'il suggère à quelques-uns que la confiance en Dieu, la prière, la résignation, selon les préceptes de la sainte Eglise nous procurent la paix intérieure à travers la tempête qui pèse sur notre pays, ce me sera la preuve que Notre Seigneur a daigné user, une minute, dm très pauvre instrument que je suis. Je ne demande pas d'autre récompense.
Gloire et louanges à Dieu seul !...
CONCLUSION A Paray-le-Monial
Petite ville, si grande par la merveille de charité divine que tu abritas, j'ai voulu te visiter pendant que la guerre alïreuse sévissait encore. Ce n'était plus le temps où de grands pèlerinages t'amenaient des foules ferventes. Je t'ai trouvée paisible et recueillie autour de la chapelle où Notre-Seigneur Jésus-Christ dévoila son cœur incendié d'amour à la Bienheureuse Marguerite-Marie; j'ai suivi tes rues silencieuses, ne croisant, de loin en loin, que quelques blessés convalescents. A peu près seul dans l'humble sanctuaire, je me sentis pénétré par les flammes du brasier miséricordieux qui s'alluma entre ses murs. Leur action — persistante depuis deux siècles et demi — ne se manifestait pas avec violence. Dans une atmosphère de paix souveraine, comme je n'en ai point connu de plus sanctifiante, elle s'insinuait en moi ; elle dissolvait les glaces et les neiges qui engourdissent mon âme, qui la font si tardive à bien servir le Maître unique.
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La grâce me fut accordée d'une oraison de repentir et de bon propos pour le présent et le futur. Ainsi consolé, fortifié par la réception de la Sainte Eucharistie, éclairé par le Sacré- Cœur, je pus méditer, avec une lucidité plus grande, sur les maux dont souftre notre Patrie. Je sentis la main de Dieu étendue sur nos têtes et je compris à quel point nous étions protégés contre les assauts du Barbare germanique.
J'ai donc voulu terminer ce volume par quelques-unes des réflexions qui me furent suggérées ce jour-là.
On ne saurait trop le répéter : le péril qui nous menace est formidable; il s'agit pour nous d'être absorbés par l'Allemagne ou de la réduire à l'impuissance.
Nous nous trouvons en lutte avec une race brutale, arrogante, orgueilleuse de sa force jusqu'à la démence. Elle exalte sa culture et son sens de l'organisation. Mais, pour elle, culture signifie jouissance matérielle et organisation, mise en coupe réglée de l'univers au profit exclusif de la voracité allemande.
Chez eux, ïa masse —bourgeoise ou prolétaire — obéit volontiers aux dirigeants qui firent d'elle une horde de bêtes carnassières au service de leurs appétits.
En temps de paix, il arrive quelquefois a cette foule de se plaindre un peu du carcan à pointes de fer par où l'on maintient sa docilité, de soupçonner que l'instinct de conquête, qui lui dilate la mâchoire et lui aiguise les crocs, oftusque toute civilisation. Alors, elle clignote, avec une stupeur éblouie, vers les peuples qui conçoivent un idéal plus élevé que celui d'une mangeaille sans cesse accrue. Elle tente balourdement de les imiter ; elle acquiert, pour un moment, la perception confuse des ténèbres où elle piétine et elle grogne, en tournant la tête avec mélancolie du côté de la lumière latine.
Mais quelques coups de fouet, appliqués au bon endroit, la ramènent bien vite au chenil. Et ses chefs — hobereaux, soudards, professeurs — lui montrent l'étranger comme une proie savoureuse qu'elle a le droit, le devoir et la mission de mettre en pièces et de dévorer sans merci. Aussitôt, revenue à son vrai tempérament, la foule hurle d'allégresse et bave de convoitise.
La supériorité de la race allemande, tel est le Credo immuable que le pangermanisme dominateur inculqua sans trêve et sous toutes Informes aux tribus teutonnes. Or quand un peuple guerrier s'estime supérieur à tous les autres, il est impossible qu'il n'ait point pour préoccupation essentielle de les asservir.
Certains naïfs prétendent que les pangermanistes ne représentent point les sentiments fonciers de l'Allemagne.
Allons donc ! S'il en était autrement, nous ne verrions pas les Boches réduire en esclavage, torturer, dépouiller, comme ils le font, les pays qu'ils occupent momentanément. C'est là que s'affirment leur gloutonnerie et leur cruauté naturelles. C'est le sort qui nous attendrait si nous nous laissions prendre aux propos hypocrites de leurs diplomates.
Ne nous livrons pas à la chimère d'une Allemagne bonasse et dévoyée par quelques frénétiques. Au plus intime d'elle-même, elle pense comme ses maîtres. Et ce que ceux-ci pensent le voici.
En 1913, M. Georges Bourdon fit une enquête auprès des intellectuels allemands touchant la possibilité d'un rapprochement entre leur patrie et la nôtre. Son livre, rédigé d'une façon très consciencieuse, révèle bien des illusions. On imagine que la guerre a dû l'amener à modifier son point de vue et qu'il n'en retient aujourd'hui que les menaces formulées, sans trop d'ambages, par le plus intelligent, le plus franc et le plus net de ses interlocuteurs : M. Alfred Kerr, directeur d'un périodique considérable et apprécié, la revue Pan.
Enregistrons donc les propos tenus, un an
avant le conflit, par cet homme véridique. Comme M. Bourdon lui rapportait les amabilités de quelques-uns des personnages notoires interrogés précédemment, M. Kerr lui répondit : « Ils ne vous ont pas dit la vérité. Entre vous et nous, il n'y a que du mensonge !... Ils vous ont parlé des sympathies de l'Allemagne pour la France, mais ils n'ont pas osé ajouter que ces sympathies n'excluent en aucune manière la possibilité d'un conflit. Dansl'esprit de tout Allemand coexistent ces deux faits : d'une part, l'attrait exercé parla France, d'autre part, l'acceptation de l'idée de la guerre. Voilà ce que les Allemands ne disent ^pas aux étrangers... Cela fait partie du bagage des idées communes. La perspective d'une nouvelle campagne ne rebute personne. On s'en entretient sans émoi; on en suppute le profit: l'anéantissement de la France, une indemnité de guerre de vingt-cinq milliards, car on se rappelle que la dernière fois, vous avez vraiment payé trop facilement. Et l'on se frotte les mains... Vous souriez? C'est que vous ne connaissez pas l'Allemagne d'aujourd'hui. Ce qui y domine, c'est l'amour du gain; gagner de l'argent, être riche, il n'y a pas d'autre idéal... Ce n'est donc pas une querelle personnelle que l'on vous chercherait. Il va l'intérêt, le profit. Toute l'Allemagne est hypnotisée par le profit : c'est tout
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dire. Vous, Français, vous êtes riches, donc nous convoitons vos biens... L'argent gagné nous en a donné ie goût et le bien-être conquis a accru les appétits... » Puis M. Kerr, après quelques phrases où il déclarait que l'heure de la domination germanique était venue et formulait Téloge de l'intelligence française, conclut : « Mais qu'est-ce que ces choses ont à faire avec la réalité? La réalité, c'est la menace permanente de la guerre. Qu'elle sorte d'ici, d'Angleterre ou de France, elle est en puissance au fond de tout incident. Vous êtes en France aveuglés d'illusions. Vous rêvez. Vous vous donnez le luxe d'idées humanitaires. Vous dites : La guerre, la violence, la conquête^ tout cela est bien démodé, bien vieux jeu. Moi, je vous réponds : La guerre n'est pas démodée et ce sera demain /... >> (1)
Les faits ont prouvé que ce Boche sincère ne divaguait pas. Aussi je refuse toute discussion avec quiconque rêve la solution du conflit autrement que par la défaite totale de l'Allemagne. Vouloir amadouer la bête féroce serait trop stupide ! Nous n'avons à envisager qu'une chose : la guerre et encore la guerre. L'homme du moment, ce n'est ni le pacifiste, ni le négociateur. C'est le soldat.
(1) Georges Bourdon : l'Enigme allemande, chapitre X. pages 216-226.
J'ai tenu d'abord à rappeler que, dans la bataille contre le pangermanisme, la questio pose pour nous de la façon suivante : être ou ne plus être.
J'essaierai maintenant de répondre aux nombreuses personnes qui, depuis mon retour du front, me demandèrent quel était, selon moi, l'état d'àme de nos soldats au point de vue religieux.
Il faut noter, avant tout, que ce qui caractérise l'armée en campagne, c'est la simplicité qu'elle montre dans l'accomplissement de son devoir. Elle sait qu'il s'agit de conjurer le plus terrible danger que la patrie ait jamais couru et, précisément parce qu'elle le sent d'une façon intense, elle n'éprouve pas le besoin de déclamer à ce propos. La pensée en demeure implicite; aussi, serait-il mal reçu celui qui croirait opportun de l'étaler en des phrases à plumets et à grosse caisse.
Ce sera l'un des plus beaux souvenirs de la guerre que cette dignité calme du combattant pour la France. Elle frappe d'ailleurs même les étrangers. UnAméricain qui suivit de près nos soldats, depuis la Marne, dit, dans un livre récemment traduit sous le titre Amis delà France : « On n'observe partout que peu ou point d'em*
phase. Les hommes s'exposent à la mort comme d'autres prennent le métro ou descendent en ville pour leurs affaires. 11 n'y a pas de fanfares, pas de grands gestes, pas de belles phrases sur la gloire... »
Telle est, en effet, la réalité.
Je puis ajouter que chez beaucoup de ces tranquilles héros, l'esprit de sacrifice se fortifie par la confiance en Dieu. Interrogez-les, comme je l'ai fait maintes fois, ils vous diront que le sacrement de pénitence et la sainte communion leur créèrent un cœur plus robuste pour l'attaque comme pour les longues heures d'inaction et de souffrance dans les tranchées. Au repos, ils se rendent volontiers à la messe et leur attitude prouve qu'ils y prient. Enfin, plusieurs qui, avant la guerre, ne songeaient qu'à réjouir leurs sens et qui, à présent, ne saisissent pas encore les bienfaits d'un retour intégral à Dieu, ont recours à la prière dans les moments périlleux. Ils n'en conviennent pas toujours mais, pourvu • que l'on soit doué de quelque perspicacité, on découvre facilement en eux les eflets de cette pratique salutaire.
Enfin, au front, et dans les hôpitaux, on n'entend guère de blasphèmes ; les propos antireligieux sont rares ; les Sœurs sont traitées avec déférence et les prêtres-soldats avec amitié. Il ne faudrait pas se hâter de conclure de
ces remarques que la France en armes s'est définitivement convertie. Mais de cet ensemble de faits, l'on a le droit d'inférer que l'incroyance et l'hostilité à l'égard de l'Église ont diminué. Au surplus, voici un document qui démontre que le réveil de l'esprit religieux dans l'armée n'est pas un mythe.
Il y a peu, un certain Bouveri, député socialiste de son métier, demanda au ministre de la guerre « pourquoi les aumôniers aux armées, qui étaient au nombre d'un par division, au début de la guerre, ont été mis plus tard un par régiment puis un par bataillon. »
Le ministre lui répondit : « L'institution des aumôniers divisionnaires ayant été reconnue insuffisante dès le début des hostilités, ces aumôniers ont été doublés par un certain nombre d'aumôniers volontaires. » {Journal officiel du 11 mars 1018.)
Il est évident que si l'on a toléré l'augmentation du nombre des aumôniers, c'est parce que les soldats réclamaient des prêtres. Le ministre, en leur donnant satisfaction, ne goûtait peut-être pas beaucoup leur état d'àme mais enfin, il a compris que priver les soldats de secours spirituels, ce ne serait pas le moyen d'accroître leur endurance. Rivant son clou à ce Bouveri effervescent, il a montré du bon sens. Et il faut lui en tenir compte.
Et maintenant, regardons aux choses invisibles.
Pendant que nos soldats contiennent le flux des Barbares, les catholiques de France ne cessent de prier pour le salut de la Patrie en danger, car ils savent que, selon le mot sublime de Jeanne d'Arc, « les hommes combattront et Dieu donnera la victoire ».
S'ils ne priaient, s'ils n'avaient tant prié, depuis le début du drame horrible, se figure-t-on que notre pays n'aurait pas été submergé à jamais sous le déluge immonde qui déferla par-dessus ses frontières?
Le Boche avait longuement préparé son guet-apens; sa supériorité en artillerie et en effectifs semblait écrasante. Il avançait, plein de superbe et de confiance dans sa férocité. Nous, nous n'étions point prêts et même beaucoup souriaient, incrédules, dès qu'on leur parlait de la guerre imminente. Quand elle vint, il fallut tout improviser dans la tempête. Ah ! Ton pourra dire un jour quelle était notre pénurie en canons, en munitions, en matériel de toutes sortes. On pourra dire également le mal produit dans trop d'âmes par les rêveries humanitaires de certains, par l'antimilitarisme agressif de quelques-uns.
Et pourtant, malgré tant de causes de désastre, la France se leva, en un élan magnifique. Et tandis que, prosternés dans les églises, des faibles, des femmes, des enfants, des vieillards s'offraient en holocauste réparateur au Dieu de justice, l'armée, qu'imprégnait le feu surnaturel entretenu par tant d'âmes ferventes, fît reculer les puissances de ténèbres.
Certes, le triomphe du bon droit n'éclate pas encore. Nous avons encore bien des angoisses à subir. Mais nous prierons d'un cœur infatigable et nous obtiendrons du Dieu de miséricorde la paix par ia victoire.
Et toi, Seigneur Jésus, qui montras, dans cette chapelle, à une humble fille de France, « le cœur qui a tant aimé les hommes », nous savons que ton sang ruisselle sur le monde avec le nôtre. Heureux d'être en croix à ta droite, heureux de ressembler à ce Bon Larron qui, par ta grâce, reçut le repentir et le pardon de ses fautes, nous te crions comme lui : « Seigneur, souviens-toi de nous dans ton royaume. »
Nos fils, nos frères, nos morts, nos blessés, nous-mêmes, nous t'offrons tout pour que l'épreuve se termine. Accepte notre expiation. Délivre-nous du Barbare. Allume dans nos cœurs un foyer qui ne soit pas trop indigne des flammes de ton Cœur adorable. Apprendsnous à te rendre amour pour amour. Et enfin,
que, par tes mériles, elle redevienne notre devise la phrase qui résuma jadis la force, la gloire et la beauté de notre patrie : Les gestes de Dieu se font par les Français !...
Commencé à l'abbaye de Lérins, te 19 septembre 1917, terminé à Messeysur-Grosne, le 22 mars 1918, fête de Notre-Dame des Sept-Douleurs.
Î45 - Inipr. Art. " Lux ', 131, boul. St-Michel, Pari*
La Bibliothèque Université d'Ottawa
Echéance
UHrn qni rapporte an volume après la ûère date timbrée ci-dessous devra er une amende de cinq sens, pins nn pour chaque jour de retard.
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Date due
For failure to retnrn a book on or before tbe last date stamped below there will be a fine of five cents, and an extra charge of one cent for eacb additional dav.