CROQUIS DU FRONT
Avertissement
Dans les lignes qui vont suivre, on trouvera peut-être que les récits de bataille font défaut- C'est qu'un ambulancier divisionnaire n'est pas un combattant. Par fonction, il travaille hors des tranchées, son rôle étant de seconder le médecin-chef et les aides-majors pour le pansement sommaire ou le traitement provisoire des blessés et des malades. Ceux-ci sont apportés par les brancardiers ou gagnent isolément le poste de secours. En principe^ l'ambulance devant toujours être prête à se déplacer, ils n'y séjournent pas : dès que la chose est possible, des autos les emportent vers les hôpitaux de l'arrière.
Nous nous tenions en deçà des boyaux de communication avec la ligne de feu. On s'installait comme on pouvait dans une maison en ruines ou dans un pli de terrain et l'on arborait le pavillon de la Croix-Rouge. Cet insigne ne
constituait d'ailleurs qu'une sauvegarde très relative. En effet, il arrivait assez souvent que des balles ou des obus vinssent jusqu'à nous, soit au cours d'une attaque de l'ennemi, soit que repérés par un taube nous subissions le bombardement d'une batterie allemande adroitement camouflée.
On le sait de reste : en cela comme en d'autres choses, les Barbares foulent aux pieds, d'une façon délibérée, les conventions admises par les peuples civilisés.
Ne connaissant donc que par ouï-dire la lutte armée contre le Boche, n'ayant jamais tiré un coup de fusil, je ne parlerai que d'après mes expériences personnelles.
Je ne m'attarderai pourtant point à des descriptions de blessures quoique j'en aie vues d'horribles. J'estime superflu de faire pleurer les mères et il me répugne de procurer des sensations violentes aux blasés qui — bien à l'abri — ne détestent pas le petit frisson égoïste que leur vaut la peinture des souffrances physiques. C'est comme s'ils mêlaient un peu de sang humain à leur potage.
La tâche que je me suis fixée, ici comme aux chapitres précédents, c'est, surtout, de rendre des états d'âme. Dans ma pensée, ceux qui saignent, ce ne sont pas seulement les braves que des projectiles estropièrent. Ce sont aussi cer-
tains civils perdus dans la zone des armées et broyés par les cruautés de l'invasion. Ce sont encore tant de soldats que le sacrifice quotidien de leur existence n'empêche pas de songer, le cœur en lambeaux, aux êtres chéris qui espèrent leur retour en pleurant. Ceux-là connaissent parfois des angoisses qui les torturent plus que ne le ferait une plaie sanguinolente : ceux-là, au même degré que les mutilés de l'affreux conflit, je les aime et je les vénère. Tous sont les favoris de Notre-Seigneur en croix, parce qu'ils souffrent pour le rachat des péchés de la France. Pensez-y, gens de l'arrière qui vous lamentez à cause du haut prix des nouilles ou de la pénurie de brioches...
Les Huit
Le médecin-chef a eu l'idée de former un petit groupe de huit infirmiers désignés une fois pour toutes et qui constituent le noyau de l'ambulance. Ils sont toujours de garde et bivouaquent à l'endroit même où elle s'installe. Ils reçoivent les malades et les blessés qu'on y dépose en attendant leur évacuation.
Il faut croire que notre supérieur se montra perspicace dans ses choix, car il obtint ce résul-
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tat essentiel que les Huit, tels qu'il les avait élus, se complétèrent à merveille, emboîtèrent, sans heurt, les uns dans les autres, les angles et les rentrants de leurs personnalités et remplirent leur fonction de manière à lui faire rendre à peu près tout ce qu'elle pouvait donner. Si l'on note qu'ils vivaient sans cesse côte à côte, qu'ils veillaient, dormaient, mangeaient ensemble, qu'ils subissaient constamment les mêmes vicissitudes, qu'ils partageaient des fatigues considérables et des responsabilités graves, le tout sans se quereller ni se prendre en grippe, on reconnaîtra que notre chef fit preuve de coup d'œil en se les adjoignant.
Voici le portrait sommaire des membres de l'équipe.
Broussel, pharmacien dans le civil, caporal, maigriot de taille minime, blond aux yeux bruns et ronds, doux de caractère, avisé, plein de sang- froid dans les circonstances difficiles, d'une rare habileté pour les pansements, expert dans l'art de remonter les éclopés les plus effondrés.
Friquet, petit patron imprimeur dans le civil; noiraud sautillant, il porte bien son nom car c'est un vrai moineau parisien. 11 est spirituel, gai, farceur, actif, avec de courtes crises de flemme, fécond en expédients subtils lorsque la situation s'embrouille.
Ambérieux, chauffeur de locomotive dans le civil; géant d'une force herculéenne, il porte à bras tendus les blessés les plus massifs; il a conquis de l'expérience au Maroc où il fut déjà ambulancier. Signe particulier : chérit le balai et commence toujours par approprier de son mieux les locaux souvent... bizarres où cantonne l'ambulance.
Guyot, dans le civil, employé à la manutention de la petite vitesse en une gare du P. L. M
II apprit de Broussel à réussir des pansements compliqués et il montre de la maîtrise pour la pose des ventouses. Il chante volontiers des romances sentimentales, valse avec Ambérieux dans ses moments de loisir, soigne son physique, cire ses moustaches et, à la traversée des villages, décoche des regards langoureux aux belles.
Rascasse, dans le civil, peintre en bâtiments de Marseille. Laid, grêlé, chevelure broussailleuse qui nargue le règlement, mains énormes. Comme Guyot, il apprécie la musique mais il mugit de préférence des airs d'opéra tirés de la Favorite ou du Domino noir, et avec quel accent formidable ! Il excelle à combiner de* fricots savoureux. Il n'a pas son pareil pour allumer un feu avec des raclures de rencontre. Pas mal chapardeur, il fournit les Huit de salades dont la provenance reste mystérieuse.
Son plus grand plaisir, c'est de bafouer la prévôté. Un litre tic pinard le console de tous les ennuis du métier. Très serviable, il lave le linge mieux qu'une lavandière professionnelle; j'en sais quelque chose.
Palpitère, dans le civil, instituteur d'école libre à Blidah, second secrétaire à cause de sa calligraphie, long, très pieux, flegmatique, ratiocineur. Sa tâche terminée, il développe des considérations infinies touchant la politique ottomane ou la diplomatie des empires centraux. De tempérament courtois, il ne se fâche un peu que si on le blague sur les lettres copieuses qu'il écrit journellement à sa femme. Au surplus, exact à la besogne, charitable aux blessés dont il fait la correspondance. D'un calme imperturbable dans le danger.
Carillonac, déjà nommé, zélé pour soigner les mâchoires de la division. J'ai dit sa tournure d'esprit railleuse sans aucun fiel. Il est en outre sujet à des sautes d'humeur qui m'ont fait le gratifier de ce surnom : la pluie et le soleil. Qu'un déboire nous assaille, il se récrie aussitôt, fulmine des imprécations bouffonnes, annonce qu'il va déserter et s'enfuir aux Etats- Unis pour y connaître la paix. Une minute après, il crible de plaisanteries réconfortantes sa clientèle anxieuse, condamne, avec d'impayables boniments, maintes molaires cariées
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à l'éviction. Quand son davier chôme, il chine les camarades affairés. Ce qui ne l'empêche pas de leur donner un fort coup demain à l'occasion, mais toujours en gouaillant.
Enfin, le sieur Ego, premier secrétaire mais surtout factotum de l'ambulance. Vu son écriture monstrueuse, il dicte les rapports et autres paperasses à Palpitère. Il réveille tous les matins le médecin-chef, lui relate les événements de la nuit et transmet ses ordres, pour la journée, à toute la section, y compris les aides-majors. Il tient la caisse, ravitaille le groupe en éclairage et en chauffage. Il discute avec les fournisseurs, fait la navette entre l'ambulance et l'état-major, court le pays pour stimuler les scribes des bataillons et des batteries, en retard dans leurs états d'évacuation des blessés ou de paiement des indemnités. Il tranche, en premier ressort, les litiges entre civils et infirmiers. 11 improvise des solutions à toutes sortes de problèmes urgents. Force Faseurs le dérangent pour lui soumettre des vétilles. Entre midi et minuit, et parfois entre minuit et midi, il interroge des évacués afin d'établir leur position dans le secteur. Bref, il subit cent tracas et, à travers tout cela, ne prend guère de repos.
Autour des Huit, évoluent Gignol, cycliste, engagé à dix-huit ans, insoucieux et jacasseur,
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qui porte çà et là les plis administratifs et Fantocci, corse, ponctuel et geignard, scribe du médecin principal, un « grosse légume » qui plane dans les hauteurs majestueuses de l'étatmajor. Tous deux ont remarqué que, dans l'intérêt des blessés, l'ambulance occupe, en général, les locaux les moins délabrés et que, grâce aux talents de Rascasse, on y trouve, d'aventure, de bons morceaux. C'est pourquoi, étant du reste, en relations continuelles avec nous, ils quémandent volontiers un abri pour dormir et part à notre gamelle. On les leur accorde avec aménité.
Non loin de nous, deux infortunés souffrent, comme teneurs de livres et expéditionnaires, sous l'officier-comptable dont j'ai mentionné ci-dessus l'esprit tatillon et la bouffissure. Mais comme le médecin-chef lui défendit formellement de s'immiscer dans les affaires des Huit, il se contente de se surgonfler, à propos de virgules, quand l'un de nous est obligé de comparaître devant son bureau pour lui faire timbrer une pièce. On l'a surnommé : Monsieur de la Baudruche.
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Des rapports entre civils et ambulanciers en campagne
Nulle part plus que dans la zone du front, on ne s'aperçoit que le civil et le soldat sont deux êtres fort différents l'un de l'autre.
Ceci aurait presque l'air d'une maxime de La Palice s'il n'était évident, pour quiconque observe un peu, que leurs intérêts immédiats divergent en maintes circonstances. Comme, d'autre part, leurs besoins sont identiques, il en résulte des escarmouches où l'avantage reste nécessairement au soldat.
C'est ainsi qu'un soir, l'ambulance manquait de luminaire. Les rares boutiques du village où nous faisions étape étant closes et la plupart des habitants ayant pris la fuile, j'allai à la mairie et je requis le secrétaire, qui paperassait à la clarté de deux lampes, d'avoir à m'en prêter une. Il se récria d'abord; on aurait dit que je lui proposais quelque énormité.
Mais, d'un ton calme, je l'aplatis sous ce raisonnement décisif :
— Deux lampes pour un seul homme, en temps de guerre, c'est exagéré. Vous allez donc me laisser prendre la plus grosse et me remercier du service que je vous rends, car la lumière
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trop vive qui rayonne de vos fenêtres pourrait attirer un avion boche et vous valoir une jolie bombe sur le crâne.
Il faisait encore des difficultés, mais je repris plus sèchement :
— Si vous ne cédez pas de bonne grâce, je réquisitionne en plus votre provision de pétrole.
Il guigna du côté d'Ambérieux et de Rascasse qui m'accompagnaient et qui sont des gaillards d'apparence peu commode et de mine résolue. Et il finit par s'exécuter en grognant de vagues menaces.
J'ai su qu'il s'était plaint à des officiers qui, comme il convenait, l'envoyèrent — à dache.
— Crois-tu, disait Rascasse, en nous en retournant, ce troun de l'air de civelot, il aurait voulu qu'on panse les blessés sans camoufle !
Ambérieux grommelait des promesses de momifies à faire encaisser par tout fonctionnaire désobligeant. Tous deux parlaient de confisquer la seconde lampe, mais j'apaisai leur courroux.
Une autre fois, nous étions dans un patelin médiocre qui ne possédait aucun puits. L'ambulance était campée dans une maison vide que tlanquait une citerne. Or, malgré la pluie qui tombait depuis plus d'un mois sans interruption, le réservoir se trouvait totalement à sec.
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Ce phénomène nous intrigua tant que nous n'eûmes pas découvert que les tuyaux d'adduction en étaient bouches.
La chose la plus indispensable pour une ambulance, c'est de l'eau. Et l'eau, on ne pouvait l'obtenir que d'une fontaine unique, d'un débit assez pauvre et située à l'autre bout du pays, à quinze cents mètres environ. Dans ces conditions établir un va-et-vient, remplir la citerne avec les quatre seaux de toile dont nous disposions, c'était une chimère. Cependant des blessés allaient venir des tranchées, pareils à des blocs de boue. Comment les nettoyer?
— Battez la bourgade, me dit le médecinchef, tâchez de découvrir un récipient convenable que vous ferez apporter ici par une corvée.
En quête d'une futaille, j'errais, assez perplexe, par les rues désertes lorsque, levant les yeux, je lus au-dessus d'une porte cochère, cette inscription : Etablissement de Bains. La porte étant large ouverte, je repère, au milieu de la cour, un engin cylindrique, juché sur quatre roues, d'une capacité de quatre cents litres environ et destiné à porter les bains à domicile. Quelle aubaine !
Du seuil de sa cuisine, une grosse dame rubiconde surveillait mes mouvements avec inquiétude. Je l'aborde et je lui déclare, avec poli-
tesse, que je réquisitionne son tonneau. Sur quoi, elle pousse des cris de pintade, et semble convaincue que nous l'emporterons plus loin — sans doute pour le lancer sur les Boches en guise de torpille. J'ai beaucoup de peine à lui enlever cette idée baroque. J'essaie alors de l'apitoyer sur nos blessés fangeux; je jure de lui restituer, le jour même, son bien-aimé cylindre. Éloquence perdue : elle va verser des larmes et se désespère.
Il faut que je la menace de la prévôté pour obtenir gain de cause. Enfin je propose de lui donner un reçu tout à tait explicite. Alors, elle capitule en soupirant à faire éclater les baleines de son corset.
Je ne perds pas de temps, je cours chercher un de nos tringlots avec deux mulets. Nous attelons, nous filons à la fontaine et, l'appareil plein, nous regagnons l'ambulance en triomphe. Quatre voyages remplirent la citerne. Les vivats des copins et les félicitations du médecinchef me récompensèrent. Pour la dame affligée, quand je lui ramenai l'objet intact, je crus qu'elle allait m'embrasser. Horrible perspective qui me fit prendre la porte avec célérité!
Mais où certains indigènes me mirent le plus en rogne, ce fut dans une petite ville dont la sortie à l'est se continue par une route que de splendides peupliers avaient bordée. Je dis
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avaient; en eflet, lors de la retraite sur la Marne, les Anglais en firent un abattis afin d'entraver la poursuite de la cavalerie allemande. Ces beaux arbres écroulés, gisant dans la boue, me causaient de la peine car, à mon avis, les peupliers comptent parmi les princes du règne végétal.
Cependant, nous avions besoin de feu et le charbon manquait dans toute la région. Il fallut bien mettre en pièces les cadavres des géants humiliés.
Nos hommes sciaient donc, jouaient de la hachette, et liaient des fagots, quand je remarquai deux vieillards, vêtus de houppelandes ouatées, culottés de molleton et chaussés de galoches fourrées. Appuyés sur des cannes cossues, ils se tenaient à quelques pas et semblaient vitupérer notre travail. Je m'approchai d'eux et j'entendis le plus âgé, un goutteux à barbiche verdâtre, à petits yeux rosses dardant des regards froids comme bise, dire à l'autre :
— Quel malheur! Ces gredins d'Anglais ont massacré nos arbres et maintenant, voilà ces gouapes de militaires qui nous en volent le bois!...
A ce coup, la moutarde me monta au nez et je ne pus me tenir d'apostropher ce vieux nigaud en des termes dont j'adoucis la virulence par urbanité envers mes lectrices.
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— Espèce de débris, lui dis-je à peu près, lu aimerais mieux que les Allemands, installés chez toi, se chauffent avec ces arbres. A cette heure, tu lécherais leurs semelles si ces soldats que tu outrages ne risquaient leur vie pour que tu digères en repos. Veux-tu que nous fassions cuire notre soupe avec tes meubles? Ils nous fourniraient un bois plus sec que celui de ces branches encore vertes!... Décampe ou je préviens le poste, pour qu'on te coffre comme insuïteur de l'armée.
L'absurde personnage ne demanda pas son reste. Il se ratatina dans sa carapace, puis s'éloigna cahin-caha, entraînant son ami qui, d'ailleurs, me parut le blâmer.
J'ai appris par la suite, que ce vieillard était un rentier de l'endroit, notoire pour sa pingrerie et possesseur d'une provision de combustible accumulée depuis longtemps. Qu'on brûlât les peupliers ou non, cela ne pouvait donc en rien l'affecter.
Pour être complet, je dois ajouter que le populaire, mis au courant par nous, le hua chaque fois qu'il risquait le nez dehors. Il finit par se tapir dans sa cambuse jusqu'à la fin de notre séjour...
Puisque j'évoquai l'importante question de la soupe, je rapporterai, à ce sujet, un exemple de rapacité paysanne qui nous amusa longtemps.
Un jour, dans un village, copieusement bombardé et où il ne restait que des ruines, nous avions dû établir notre popote en plein air et dans l'angle de deux murs branlants. Refrain obligatoire quand on parle de cet hiver calamiteux, il pleuvait sans trêve et un vent taquin prenait plaisir à rabattre la fumée sur la marmite dont, par surcroît, Rascasse avait égaré le couvercle. Nous pouvions nous préparer à déguster une soupe à la pluie et à la suie.
Rangés autour du foyer minable, nous échangions des propos navrés quand Rascasse, à quatre pattes pour souffler le feu, se redressa soudain et nous dit comme s'il s'agissait de la chose la plus simple : — Il n'y a plus de sel.
Plus de sel!... Comble de misère! On tient conseil. Friquet propose de fouiller les ruines. Idée peu pratique, car que découvrir sous ces gravats piles et repilés par les obus? Carillonac lève les bras vers le ciel inclément puis, affirmant qu'il va déserter illico, jette son képi dans la boue et s'assied dessus. On le prie de se taire.
Broussel, observateur réfléchi, nous révèle alors qu'il a remarqué, à quelque distance du village, une chaumine intacte, par miracle, et qu'elle semblait encore habitée. On pourrait y aller voir.
Aussitôt fait que dit. Je l'accompagne et nous arrivons bientôt à la maisonnette. Nous frappons à la porte. Personne ne répond. Sans plus de cérémonie, nous entrons et nous voyons, accroupie sous le manteau d'une vaste cheminée, une aïeule quasi-centenaire qui écume un pot-au-feu dont l'odeur assez appétissante nous flatte les narines. Accrochée auprès de l'àtre, il y a une boite à sel !
Nous exposons notre requête. Ridée comme une vieille pomme qu'on oublia dans une soupente mal aérée, pointant sur nous un regard aiguisé d'astuce, la grand'mère nous répond :
— Mes fis, j'ons point d'sel...
Nous insistons, nous montrons la boîte. Un mouvement de tête opiniâtre nous dit toujours non.
A la fin, je sors quelque monnaie et j'offre de payer.
Après un long débat silencieux avec ellemême, la vieille se soulève; de la main gauche elle puise un peu de gros sel dans la boite — juste de quoi se garnir la paume — et elle me tend d'abord la droite en chevrotant :
— C'est dix sous.
Le caporal et moi nous nous regardons et nous partons à rire. Mais la vieille conserve un sérieux implacable et nous saisissons qu'elle n'en démordra pas.
Je paie sans commentaires.
Notre soupe fut salée, mais c'était tout de même un peu cher.
Suite, moins arrière, du précédent
Il est, je pense, permis de relater, sans subir le coup de ciseau de la censure, qu'au commencement de la guerre, les ambulances étaient fort démunies. C'était, entre autres, le cas de la nôtre. Dans ces conditions, l'on devine qu'il nous était assez difficile d'établir des pansements ou de les renouveler, car nous ne possédions ni ouate, ni bandes, ni compresses (1 . Quand nous sommes entrés en campagne, nous avions, comme remèdes, un flacon de teinture d'iode et environ un kilo de sulfate de soude.
(1) Ce n'était pas seulement le matériel qui faisait défaut. Les méthodes aussi étaient défectueuses. Voir, à ce sujet, dans le Mercure de France du 1" mars 191 S, l'article du docteur J. Jullien : la guerre et les progrès de la chirurgie. Il y est démontré, que trop souvent, pour les opérations, « à Charleroi, c'était la mort, parfois évitée par une opération hâtive ; en Champagne, c'était la résection et une impotence définitive, après un an de soins; aujourd'hui, c'est V aseptisa tion en lojours puis les greffes et les sutures et, en 3 ou 4 mois, la guérison et le retour au front. » Très bien, mais n'aurait-il pas mieux valu organiser les choses avant la guerre ?
lïest seulement à la fin de février 1915 que nous avons reçu le nécessaire.
Pour parer à cette pénurie, nous sollicitions la charité publique et c'est ainsi que nous réussissions parfois à obtenir du vieux linge que nous dépecions suivant les besoins les plus urgents.
Un jour, nous stationnions dans une petite ville, non loin de la ligne de feu et nous nous trouvions, comme d'habitude, fort en peine pour panser quelques blessés de manière à ce qu'ils pussent supporter, sans trop de risques, le trajet d'évacuation vers l'arrière.
J'allais donc de rue en rue, entrant dans les maisons et déployant de l'éloquence pour obtenir du linge. Les gens qui me recevaient s'apitoyaient volontiers sur le sort de nos éclopés ; ils s'indignaient contre l'incurie de l'administration qui nous laissait dépourvus des choses les plus essentielles. Mais, après avoir bien gémi, on se déclarait hors d'état de nous rien fournir. De sorte que ma récolte s'annonçait des plus maigres. Cependant, en plusieurs endroits, on m'engagea à voir une certaine madame L.,dont on me vanta le bon coeur et l'esprit de ressources. Alléché par le renseignement, je me fis indiquer sa demeure. C'était, tout au bout de la ville, une étroite maison à un étage, antique et branlante et dont la façade, lasse, sans doute, de supporter le toit chenu, faisait ventre sur la
rue. A mon coup de sonnette, madame L. vint ouvrir elle-même. De taille exiguë, maigriotte et passablement voûtée, elle pouvait compter une soixantaine d'années. Elle portait une robe de deuil tournée au roux; un bonnet de crêpe cachait ses cheveux. Son teint jaune semblait indiquer une maladie de foie; un grand nez aquilin lui partageait la figure. Mais la disgrâce de sa physionomie était corrigée par de larges yeux noirs dont 1 âge n'avait point amorti l'éclat. Il y régnait une flamme douce dont s'illuminait toute la figure. On se sentait devant une âme de mansuétude et de dévouement, oublieuse d'elle-même, secourable à autrui — digne du Crucifix qui ouvrait ses bras au mur du salon très propre mais très pauvre où elle me fit entrer.
Encouragé par ce que je voyais et par ce qu'on m'avait dit, je lui exposai notre embarras. C'est à peine si elle me laissa finir. Les yeux pleins de larmes :
— « Ah! les pauvres enfants, les pauvres enfants ! » s'écria-t-elle.
Et sans plus de phrases, elle ouvrit un placard d'où elle tira deux paires de draps qu'elle me remit en ajoutant :
— Ils sont usés, vous les découperez, car, n'est-ce pas, c'est ce qu'il y a de meilleur pour les blessures !
Je la remerciai avec effusion. Mais elle ne m'écoutait pas. Elle ouvrait déjà un autre placard et elle en extrayait un vaste pot de marmelade d'abricots qu'elle me fourra dans les mains malgré mes protestations.
— Chut ! disait-elle, prenez vite, vous en ferez des tartines pour vos blessés.
Il fallut bien accepter.
Ce ne fut pas tout. Lorsque j'eus pris congé, elle se mit en course par la ville et se montra si persuasive que, le soir même, elle nous apportait à l'ambulance six autres paires de draps usagés.
J'ai appris par la suite que madame L., veuve depuis dix ans d'un débauché qui la malmenait et l'avait presque ruinée, employait son existence et les débris de sa fortune à secourir les malheureux. Malgré les habitudes de dénigrement si chères aux petites villes, tout le monde ici faisait son éloge. Même un savetier, à qui je donnais à recoudre un de mes croquenots et qui s'affirmait hostile aux calotins, me déclara :
— Quoique dévote, madame L., c'est une femme comme il n'y a pas la pareille.
Je ne pus me retenir de lui répondre :
— C'est peut-être justement parce qu'elle est dévote qu'elle se montre aussi charitable.
Oui, cette sainte créature aimait les pauvres en Jésus-Christ; elle prouvait, par ses actes,
que c'est la meilleure manière de les aimer. 0 sectateurs de la déesse Raison, comment vous y prendriez-vous pour lui démontrer qu'elle avait tort?...
Je pourrais mentionner d'autres occasions où de belles âmes vinrent en aide à notre dénuement. Je n'en citerai qu'une, parce que les femmes douloureuses qui nous firent l'aumône celle fois-là soutiraient, elles-mêmes, d'une façon atroce. Pourtant, au lieu de se confiner dans leur peine, de s'endurcir par la souffrance, comme le fait l'égoïste, elles s'élargirent le cœur aiin d'y admettre le malheur d'un étranger. Par elles, Seigneur Jésus, vous me fîtes comprendre quelle solidarité unit, devant vous, ceux qui saignent à cause de l'abominable guerre.
11 nous était venu à l'ambulance un brigadier de dragons dont le mal obscur inquiétait le médecin-chef. Celui-ci, fort bon — avec des colères brusques et souvent motivées — fort attentif à ses valétudinaires, tenait à se rendre compte de son état avant de l'expédier à l'arrière. C'est pourquoi nous le gardâmes plusieurs jours.
L'homme était pris, tous les soirs, d'une fièvre violente qui le faisait délirer pendant la nuit entière. De plus, émacié, totalement épuisé, il aurait eu besoin de réconfortants.
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Mais il ne pouvait presque rien prendre et son estomac rejetait une fois sur deux îe peu d'aliments qu'on lui présentait. Nous nous efforcions de lui procurer une nourriture moins grossière que la gamelle et nos tentatives n'obtenaient guère de succès. Le médecin-chef conjecturait qu'il couvait une typhoïde. Peutêtre, mais il y avait encore autre chose. Le malade ne parlait presque pas; il demeurait, tout le jour, roulé dans sa couverture, les yeux fixes, le visage contracté comme s'il se cadenassait en une pensée obsédante dont il ne pourrait s'évader jamais plus. Quelques phrases échappées à son délire me firent comprendre qu'un chagrin énorme lui broyait l'àme et aggravait à coup sûr le délabrement de son corps.
Je n'osais trop l'interroger car le sombre silence où il se retranchait me donnait la crainte d'aviver par une question maladroite la plaie qui saignait sans cesse au-dedans de lui.
Cependant, un matin où j'avais insisté pour lui faire goûter la marmelade de l'excellente madame L., comme je lui représentais que le défaut presque total d'alimentation finirait par accroître son mal, il sortit de sa réserve farouche pour me répondre d'une voix sourde et saccadée :
— Tant mieux et plus tôt je mourrai, meilleur ça vaudra...
Je sentis que j'étais en face d'un désespéré de la vie et je me rappelai le pauvre Bordin de qui j'ai noté l'histoire au commencement de ce livre. Mais le cas du brigadier était encore plus tragique, comme je n'allais pas tarder à l'apprendre.
En effet, lui ayant dit que me confier sa peine le soulagerait et qu'il pouvait être assuré de ma discrétion, je vis un vague sourire mélancolique s'esquisser sur ses lèvres et il reprit :
— Oh ! il n'y a pas de secret. Si je ne parle pas de mes affaires, c'est que personne n'y peut rien. Ecoute plutôt...
C'était un cultivateur des environs de Cambrai; il avait été mobilisé dès le début de la guerre. Il possédait quelques champs et une petite maison où étaient restés ses vieux parents, sa femme et ses deux enfants. Après l'invasion boche, toute la famille avait disparu et depuis les premiers jours de septembre, l'infortuné restait sans aucune nouvelle des siens. Etaient-ils morts? Avaient-ils été déportés en Allemagne? Toutes ses démarches pour obtenir quelque lumière sur leur sort étaient demeurées sans résultat. Parmi les réfugiés comme dans les ministères et les ambassades, nul n'avait pu lui apprendre ce qu'ils étaient devenus.
— Et maintenant, conclut-il, je suis comme
si l'on m'avait coupé bras et jambes et comme si on m'avait taraudé le cœur. Ça me fait mal d'en parler, ça me fait mal d'y penser, si bien que je souhaite de m'endormir pour ne plus me réveiller.
Sa désolation extrême me causait de l'angoisse. Je tâchai de le remonter. Mais il ne m'écoutait pas. Il avait fermé les yeux et deux lourdes larmes glissaient lentement sur ses joues pâles. Comme honteux de cette faiblesse, il se tourna vers le mur, et je respectai son silence.
Je rapportai l'entretien au médecin-chef.
Celui-ci me répondit :
— Je me doutais que chez ce malheureux garçon une blessure morale s'ajoutait au mal physique, mais que faire?... Le premier des remèdes pour lui ce serait la nouvelle que sa famille existe encore. D'autre part, il faudrait l'alimenter, car il s'affaiblit d'une façon continuelle. Essayez donc de vous procurer du lait : on le lui fera prendre par demi-tasses.
11 réfléchit quelques minutes, cherchant encore quelque expédient. Il ne trouva rien et il écarta les bras en un geste d'impuissance navrée. Puis il s'éloigna en soupirant :
— Àh ! la guerre, l'affreuse guerre!... Sans perdre de temps, je me mis en route
pour trouver du lait. On m'indiqua une ferme
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où l'on m'en vendrait peut-être. C'était à deux kilomètres, à la corne d'un bois dépouillé par l'hiver. Un chemin creux m'y conduisit. J'entrai dans une cuisine assez grande, très nette et où des casseroles bien fourbies luisaient alignées au mur. Sur la cheminée, une statue de Notre Dame de Lourdes.
Deux femmes s'y tenaient assises. L'une, la plus vieille, épluchait des légumes. L'autre marquait environ vingt-cinq ans; elle avait près d'elle un berceau où dormait un nourrisson. Elle ne faisait rien.
Ce qui me frappa tout d'abord, ce fut la proionde tristesse empreinte sur ces deux visages. La plus jeune surtout effrayait par sa pâleur. Elle était si blanche qu'on aurait dit qu'il n'y avait plus une goutte de sang dans ses veines. Elle restait là, immobile, perdue dans une stupeur infinie qui donnait à ses traits la rigidité du marbre.
Certes, il y avait en elle une douleur indicible. D'instinct, je baissai la voix en faisant ma demande, comme si je me trouvais dans une chambre mortuaire. Ensuite, tout préoccupé de notre dragon, je leur dis que le lait était destiné à un soldat plus malade de chagrin que d'autre chose et je leur confiai les motifs de sa détresse.
Mais alors, la plus âgée fondit en larmes et,
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comme je m'étonnais, elle me narra, en quelques phrases entrecoupées de sanglots, que sa belle-fille et elle avaient à supporter une torture du même genre. Son fils avait disparu du côté de Charleroi. On ne savait s'il était mort, blessé ou prisonnier. En vain, elles avaient écrite son corps, au ministère de la guerre, aux différents comités de recherches, personne n'avait pu leur donner le moindre renseignement sur son compte.
— Voilà, dit-elle, en terminant son récit, nous ne savons rien, rien, rien. S'il vit encore, il ignore même qu'il a un enfant, car ma bru est accouchée aux premiers jours d'octobre.
Tandis qu'elle parlait, la jeune femme demeurait muette, raidie dans son tourment. Il semblait qu'elle eût atteint le fond de la douleur: rien ne pouvait plus l'émouvoir. Pendant que la mère allait me chercher du lait à J'étable, je cherchai quelque consolation à lui donner. Comme, dans ces cas-là, on sent l'insuffisance des raisonnements ordinaires! Enfin, je lui montrai la statue de Notre Dame de Lourdes et je lui demandai si elle ne la priait pas. « J'ai grande confiance dans son intercession » dis-je. A ces mots, la jeune mère s'anima; ses paupières battirent; sa figure se colora un peu. Elle joignit les mains et me répondit:
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— Oh! oui, je prie ! ..
Puis elle eut un geste violent vers la fenêtre et, me désignant le puits au milieu de la cour, elle reprit:
— Si je ne priais pas, il y a longtemps que je me serais jetée là-dedans...
La mère rentrait, tenant une terrine de lait. Je tirais ma bourse pour payer, mais la bru s'écria :
— Non, nous ne voulons pas d'argent, n'estce pas, maman ?
La vieille femme confirma :
— C'était bien mon idée de donner le lait pour l'amour de Dieu, ça portera bonheur à mon fils, s'il n'est pas mort.
— Vous reviendrez chercher du lait tant que vous en aurez besoin pour le pauvre dragon, poursuivit l'autre, et ce sera gratis... C'est le moins que puissent faire les malheureux que de s'entr'aider; si mon mari est prisonnier et malade, peut-être qu'il se trouvera une veuve en Allemagne pour lui faire aussi l'aumône. S'il est mort, — ici ses pleurs jaillirent — Dieu nous tiendra compte de ce petit sacrifice.
Je remerciai brièvement, car à quoi bon discourir? Sans guère de paroles, ces femmes affligées et moi, nous nous étions compris. Je saluai très bas et je sortis.
Retournant à l'ambulance, je cherchais le
moyen de rendre un peu de force au brigadier.
Du lait, c'était bien, quelque marque d'affection intelligente, ce serait mieux. Et, tout à coup, la pensée me vint de lui amener madame L. Quelque chose — ou plutôt quelqu'un en moi me disait que cette âme dévouée trouverait les mots pour le ressusciter à l'espérance.
Je soumis mon projet au médecin-chef.
Comme je l'ai dit, il était très bon, et n'avait rien de commun avec ces charcutiers scientifiques qui ne voient dans les blessés et les malades qu'une viande à opérations ou à expériences. Sans hésiter, il m'approuva.
J'allai donc, sur-le-champ, trouver madame L. Je lui dis l'état du dragon et je ne lui cachai point que je comptais sur elle pourle consoler. Tout de suite, elle enfila ses galoches. Pendant qu'elle ajustait son châle, je lui expliquai combien l'estomac du malade acceptait difficilement le lait, même pris par petites doses.
— Eh bien, dit-elle, nous lui ferons un lait de poule.
Et aussitôt, elle met dans son sac un œuf frais, du sucre en poudre, un brin de vanille.
Nous fûmes bientôt rendus à la cahute où nous avions tant bien que mal, installé l'ambulance. J'allumai un feu de sarments et ma-
dame L. se mit aussitôt à confectionner' le lait de poule dans une petite casserole qu'elle avait apportée. Couché sur la paille, la tête posée sur un las de vieux sacs à farine découverts par Rascasse dans une soupente, le brigadierla regardait faire avec une sorte d'ébahissement. Tout en cuisinant, madame L. lui reprochait en termes amicaux, de se laisser aller. Il ne répondait'pas mais je voyais peu à peu sa physionomie morne se détendre. On aurait dit un enfant que sa mère gronde pour son bien.
Quand il eut absorbé le lait de poule, madame L. s'assit à côté de lui, à même la paille, et commença de lui parler tout bas. Que lui dit-elle? Je n'entendis pas, m'étant retiré dans un coin d'où j'admirais, en priant, cette vieille femme, si frêle et si énergique qui infiltrait la parole de vie dans cette âme épuisée par l'excès de la souffrance. Il me paraissait que de la lumière flottait autour d'elle.
Quand elle se retira, après avoir embrassé le brigadier sur les deux joues, comme si c'était son fils, le malade était transformé — non au physique, mais au moral. Sur ce visage où je n'avais lu jusqu'alors que le désespoir le plus sombre, il y avait maintenant de la résignation mêlée d'un rayon de confiance en Dieu.
Le lendemain, oh forma un train d'évacua-
lion et le médecin-chef décida qu'il emmènerait, le dragon. Je l'y menai. Comme, au moment de le quitter, je l'encourageais de mon mieux, il me répondit :
— Je sens que je tiendrai, puisque j'ai promis à madame L. de prier. Je l'ai fait depuis hier, et je continuerai. Il n'y a que ça de vrai ! . . .
Ah ! qu'il avait raison. La prière, il n'y a que cela de vrai. Sans elle, soldats de cette guerre atroce, nous ne serions que bétail traîné à la boucherie. Sois bénie, humble et tendre femme, pour avoir allumé cette étoile dans une âme qu'environnaient les ténèbres de la mort sans espérance !...
Visiteurs mal appréciés
Lorsqu'en décembre 1914, on apprit au front que le Parlement allait se réunir, ce fut, dans les tranchées comme dans les cantonnements, un cri unanime:
— Ah! malheur, les bêtises vont commencer!...
Observateur fidèle, je rapporte le fait sans en analyser les motifs. L'histoire dira si les harangues infinies qui jaillirent aussitôt, en cataractes, au Palais-Bourbon sauvèrent la Patrie,
ainsi que M. Deschanel crut devoir l'affirmer par la suite à ses collègues pleins d'approbation, ou s'il n'aurait pas mieux valu refréner les discoureurs et placer a la tcte des affaires des hommes d'action, ceux-ci n'eussent-ils jamais brigué le mandat de députa.
Quoi qu'il en soit, dans notre secteur, et je pense aussi dans les secteurs voisins, nul ne saisit l'opportunité de rendre la parole à des personnages qui, tandis que les Boches organisaient leurguet-apens, s'absorbaient clans le roman-feuilleton sanguinolent perpétré par le ménage Caillaux.
Au surplus, tous ceux qui furent personnellement à même de comparer l'esprit du front à celui de l'arrière ont pu vérifier à quel point ils diffèrent l'un de l'autre. On désire admettre qu'ici comme là, règne cette préoccupation majeure : conquérir la paix par la victoire. Mais au front, la consigne c'est d'agir beaucoup en discutant le moins possible. A l'arrière, c'est de discuter beaucoup et de ne passer aux actes que quand les langues n'en peuvent plus.
Il en résulte que d'une part on obtient des résultats probants quant à l'efficacilé de la méthode : la Marne, l'Yser, Verdun, la Somme. De l'autre, on bâcle, parmi un déluge de vocables mous, des lois et des règlements dont il faut sans cesse modifier l'application.
Ah! si lesbien-aimésélus du suffrage universel s'étaient rais une bonne fois dans la tête la maxime de l'Ecclésiaste : « Il y a temps pour parler et temps pour se taire, » les Boches auraient peut-être déjà repassé le Rhin.
Mais où les choses prennent un aspect comique, c'est quand un contact momentané se produit entre délégués de l'arrière et combattants du front. Alors, on découvre à vif l'abîme qui les sépare. Voici un exemple.
Un matin, l'un des régiments de notre divivision remontait des tranchées où il venait de passer une semaine sous des pluies continuelles. De l'ambulance nous étions trois, le cycliste Gignol, Guyot et moi qui l'attendions à un carrefour près du village, afin d'emmener tout de suite au poste de secours les éclopés que leurs chefs nous désigneraient comme trop souffrants pour attendre la visite du lendemain. Fatigués par une nuit employée à peu près tout entière à recevoir de grands blessés, nous n'échangions que des propos vagues et je crois que si la route avait été moins fangeuse, nous nous serions accroupis sur le sol pour sommeiller un peu.
Un incident anormal nous tira de notre engourdissement : notre général arrive, flanqué d'un officier d'ordonnance et de deux civils qui pérorent avec abondance pendant qu'il tord
sa moustache d'un air agace. L'un, coiflé dune casquette de chauffeur, engoncé dans un imperméable couleur moutarde, était gras, fleuri Ae teint, avec des yeux de bœuf qui roulaient lourdement entre des paupières flasques. L'autre, vêtu de gris-souris, surmonté d'une galette molle, en feutre noir, était long, maigre et exhibait, en guise de jambes, deux flûtes précieusement embobinées de laine pelucheuse. Il avait la figure verdàtre, avec un nez en lame de serpette et une expression miel et vinaigre dans le regard.
Quelques mots surpris, pendant qu'ils défilaient lentement devant nous, nous apprirent que c'étaient deux bavards patentés qui avaient jugé le moment propice pour venir encourager les poilus à bien faire leur devoir.
Le groupe s'éloigne et Gignol me grogne à l'oreille :
— Qu'est-ce qu'ils viennent fiche ici, ces olibrius? Est-ce qu'on a besoin d'eux?
Je lui réponds :
— Tu n'as pas entendu ? ils viennent t'apprendre à gonfler d'héroïsme les pneus de ta bécane.
Guyot ne dit rien mais il hausse les épaules à s'en démancher l'articulation.
Or voici que le régiment commence à déboucher du boyau qui mène aux tranchées. On
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sait dans quel état se trouvent les soldats en cette occurrence ! On les a définis : « des blocs de boue qui marchent. » Et ces six mots les représentent mieux que ne saurait le faire la peinture la plus réaliste.
Sales au delà du possible, trempés jusqu'à la moelle des os, harassés, pliant sous le sac et le fusil, les traits tirés par une fièvre de lassitude, ils se montrent pourtant joyeux d'avoir échappé, une fois de plus, à la mort et ils rient à la pensée que bientôt ils pourront se nettoyer, se sécher, manger en repos et dormir — ah ! surtout, dormir. Vite, qu'on rompe les rangs pour leur permettre de goûter cette délente !
Mais point du tout: à peine issus du boyau, on les aligne afin qu'ils reçoivent, en bel ordre, une averse de rhétorique parlementaire. Certes la pluie opiniâtre ne fut pas agréable à supporter mais combien ils la préfèrent à la bourrasque intempestive qui s'abat maintenant sur eux !
Car le gros parle. Je n'entends pas très bien son discours; seul le commencement des périodes me parvient d'une façon distincte :
— Vous devez faire ci, vous devez faire là, vous devez, vous devez... et caetera pantoufle!
Et Guyot, tout bas, scande d'une phrase judicieuse les monitions du raseur :
— Toi, mon gros, lu devrais te taire.
Il est évident que nos poilus partagent cette opinion. Outrés d'être retenus là par un fâcheux qui ne perçoit pas l'inconvenance de son bavardage, ils commencent à murmurer et fixent sur lui des regards si terribles qu'il ne tarde pas à se troubler. Il s'emberlificote dans ses métaphores; il balbutie; il s'arrête, la patte en l'air, la bouche béante, comme pétrifié.
L'autre, doué d'un organe au verjus, veut reprendre le fil. Mais alors le régiment se met à piétiner en cadence et, de la section la plus proche, jaillissent ces mots répétés à dents serrées et avec rage:
— Ta gueule ! Ta gueule!
A ce coup, le maigre sent que cela se gâte. Il rengaine sa faconde et, prenant le bras de son partenaire, il s'en retourne piteusement au village. Le général les suit. Je remarque qu'il s'est abstenu d'imposer silence aux mécontents et il me semble bien avoir vu quelque chose comme un sourire approbateur frétiller dans sa moustache.
Je me garderai de commenter cette scène. Je laisse au lecteur le soin d'en tirer la conclusion qui lui paraîtra le plus à propos.
Dans la bergerie
Ce soir-là, les circonstances voulurent que la section complète dût s'arranger pour passer la nuit dans une petite bergerie, veuve de ses moulons mais où un restant de litière dégageait une odeur ammoniacale dont il n'y eut pas lieu de nous réjouir.
Tout le jour, nous avions pataugé sur une route défoncée pleine de cailloux pointus, d'ornières collantes aux pieds et de flaques boueuses. Pour comble d'agrément, il avait plu sans arrêt. A peine une éclaircie venait-elle de se produire.
Recrus de fatigue, plaqués de boue, nos capotes changées en éponges suintantes, n'ayant que quelques vivres froids à consommer, sans espoir de soupe et avec la perspective de nous étendre sur un pavé raboteux dont une mince couche de paille humide et souillée ne masquait guère les aspérités, nous faisions assez triste mine.
Il y avait aussi le fracas tout proche d'une furieuse canonnade. Mais de ce tapage on ne s'inquiétait pas beaucoup.
Habitez-vous près d'une gare de grande ligne où les trains se succèdent jour et nuit? Dans
ce cas, vous avez fait l'expérience qu'on s'habitue vite au sifflet des locomotives, au roulement monotone des wagons, au claquement des plaques tournantes. Au bout de peu de temps, ces rumeurs ne réussissent plus à troubler votre sommeil.
De même près du front. Depuis deux mois, nous nous étions familiarisés avec le tintamarre des artilleries en duel incessant. Je crois que si ce bruit nous avait fait défaut, il nous aurait manqué quelque chose pour dormir, Restait l'éventualité d'une marmite boche nous dégringolant dessus. Mais cela, c'est un des risques courants du métier; mieux vaut n'y point penser d'avance.
Cependant, un certain nombre de sybarites faisaient remarquer que la baraque manquait d'ampleur et que nous y serions serrés comme des sardines dans leur boîte huileuse.
— Nous aurons plus chaud, affirma le sage Broussel.
« Les délicats sont malheureux, rien ne saurait les satisfaire » a dit Jean de Lafontaine. C'est pourquoi un ami de ses aises se mit à gémir parce qu'il n'y avait point de porte et que le toit, troué comme une écumoire, donnait entrée aux rafales du vent nocturne.
— Tant mieux si nous sommes aérés, reprit
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le caporal, cela dissipera la puanteur qui règne en ce local exquis...
— Mais s'il recommence à pleuvoir? pleurnicha l'autre.
— Ah ! si, si, si !... Il ne pleut pas en ce moment, n'est-ce pas? Il sera temps de te plaindre quand une averse descendra te débarbouiller le museau. Je te le souhaite car on jurerait que tu ne t'es pas lavé depuis trois semaines.
Sans s'émouvoir de ce dialogue, la section cale ses sacs contre le mur du fond, déploie sur la paille crottée ses toiles de tente imperméables. Un à un, nous nous enfournons dans la bergerie et nous nous affalons côte à côte. Evidemment, l'on est serré, non moins évidemment la literie pourrait être plus confortablemais, ainsi que le fait encore observer le philosophe Broussel, nous sommes tout de même mieux que les brancardiers qui, à cinq cents mètres environ , s'offrent les délices d'un bivouac en plein air et en pleine fange, avec défense d'allumer du feu.
Immédiatement les trente-huit essaient de dormir. Plusieurs n'y réussissent pas trop mal, puisque de l'alignement confus que forment nos corps allongés s'élèvent bientôt de puissants ronflements qui brodent des fioritures sur la basse profonde du canon perpétuel.
Or Fantocci, homme nerveux, ne supporte
pas qu'on ronfle auprès de lui. Il s'agite, soupire, puis sa voix montée au suraigu perce l'ombre fétide où nous gisons :
— Friquet, tu ronfles!...
Pour réponse, il reçoit un mot bref que je n'ose écrire quoique Waterloo l'ait rendu immortel.
Fantocci se tait une minute puis, de plus en plus lamentable, il reprend :
— Ambérieux, tu ronfles !...
Le même vocable lui arrive, aussi prompt qu'une grenade.
Puis les copains grouillent et protestent :
— Un bouchon à Fantocci!... Dehors, Fantocci !
Il ne se le fait pas dire deux fois. Poursuivi des malédictions de ceux dont il froisse les tibias, il ramasse son bataclan et va s'accroupir à l'extérieur delà bergerie. Il y prendra le frais mais cela le regarde.
Le calme s'est rétabli. Je repose entre Carillonac et l'abbé Gilbert. Je ne dors pas. Un des trous du toit bâille juste au-dessus de ma tête et me laisse voir un morceau de ciel limpide, encerclé de gros nuages, mais où scintille une délicieuse étoile. J'éprouve une grande douceur à l'admirer. Il me semble que, par elle, Notre Père qui est aux cieux veille sur nous et nous protège. Je pense aussi à l'astre qui guida
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les Mages vers la grotte de Bethléem. Je pense au dénuement de Notre Seigneur dans sa crèche et je prie Sa Mère de me rendre digne de Lui oftrir, en esprit de pauvreté, nos tribulations passées, présentes et futures. Puis je lâche de m'assoupir.
Tout à coup, Carillonac qui se tournait et se retournait, depuis un bon moment, sous sa couverture, se dresse à demi et me pointant son coude dans les côtes me pose, d'une voix vibrante, celte question au moins imprévue :
— Quelle est ton opinion sur Raphaël?
Ahuri, je lui réponds :
— Quoi? Quoi ? Quel Raphaël? Il ne compte pas à la section...
— Mais non, vieux sot, riposte Carillonac, je te demande ton appréciation sur le peintre Raphaël, l'élève du Pérugin, l'auteur de la Vierge à la chaise. As-tu saisi maintenant?
En vain je lui objecte que ni l'heure ni l'endroit ne sont bien choisis pour entamer une discussion d'esthétique. Toujours de primesaut, il ne m'écoute pas. Il me bredouille à la galope qu'il médite d'écrire, après la guerre, un livre sur Raphaël et il me somme de lui en faire la préface.
Afin d'avoir la paix, je me hâte de la lui promettre. Cela ne m'engage pas à grand'chose car qui sait si nous reviendrons de la guerre?
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Mais Garillonac, difficile à calmer, insiste pour que je lui expose sur-le-champ les idées que je compte développer dans ce préambule hypothétique.
Connaissant l'individu, pressentant qu'il ne me laissera pas tranquille tant que je ne l'aurai pas satisfait, je me résigne :
— Vois-tu, dis-je, je n'aime pas beaucoup Raphaël...
— Pourquoi donc? interrompt l'abbé Gilbert qui ne dort pas, lui non plus.
Je reprends: — Quand je dis que je ne l'aime pas beaucoup, il faut faire une distinction...
Brouf ! Avant que j'aie pu sortir le premier de mes arguments, une bordée de jurons éclate au fond de la bergerie. C'est Rascasse qui s'indigne : — Non mais, hurle-t-il d'une voix enrouée, entendez-vous ces trois toqués? Vous n'avez pas fini de nous embêter avec votre Raphaël?
D'autres l'approuvent et, de toutes parts, on nous crible d'épithètes violentes.
Comme ils ont raison ! Comme ils ont donc raison !
Prenant Carillonac à l'épaule, je le force de se recoucher et je lui chuchote : — Ferme ça. Dors et laisse les autres dormir puisqu'ils ont cette veine. Demain, pendant la marche, nous causerons peinture.
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Le lendemain, Carillonac, girouette modèle-, avait oublié son projet. Mais c'est égal, si l'on m'avait prédit, quelques mois auparavant, qu'échoué, par un janvier pluvieux, dans une bergerie nauséabonde de la Champagne pouiileuseje serais sommé de fournir à un dentiste, ami des arts, un avis motivé sur le peintre favori de Léon X, je pense que je serais demeuré fort incrédule.
Les croquenots de Palpitère
Xotre ami Palpitère a été gratifié, par la nature, de pieds considérables qui, à cause de leurs dimensions, l'ont fait beaucoup souffrir depuis le commencement de la campagne. Les godillots dont on l'avait pourvu à la hâte, lors de son départ pour le front, étant trop courts et trop étroits, il en résulte que la marche lui devient de plus en plus pénible et que les durillons se multiplient sur ses orteils meurtris. Il s'est plaint, faisant valoir, du ton paisible dont il a coutume, que si ce supplice se prolonge, il sera bientôt incapable de suivre la section dan? ses déplacements.
Comme Palpitère est un bon soldat, exact, soigneux et fort brave ; comme, par suite, on serait fâché d'être privé de ses services, sa ré-
claraation fut trouvée légitime. On a écrit au dépôt, afin d'en obtenir des souliers où ses extrémités pussent s'épanouir à l'aise. Mais il paraît que sa pointure excessive n'a pas été prévue par l'administration militaire, car le dépôt a répondu qu'il ne fallait pas compter sur lui pour chausser un personnage vivant sur un pied aussi anormal.
Palpitère reste donc captif de ses instruments de torture, bien que la difficulté qu'il éprouve à les traîner avec lui aille en s'accroissant. Le médecin-chef lui a proposé de faire les étapes sur le siège d'un de nos fourgons. Mais, stoïque, il a déclaré qu'il marcherait tant que l'effort lui serait possible et que d'ailleurs il se présenterait, peut-être à bref délai, une occasion pour lui d'acquérir les amples boîtes à violon dont ses rêves sont hantés.
Quelle occasion? Comme il ne s'explique pas sur ce point, on respecte son secret et l'on se contente de le prendre en pitié quand on le voit par trop souffrir.
Le matin qui suit notre pause dans la bergerie, nous cheminons sur une route dont le délabrement ne le cède en rien à celui des voies que nous avons arpentées les jours précédents. Cène sont que crevasses, silex aux arêtes vives, éboulis gluants, mares limoneuses où l'on enfonce jusqu'à mi-jambes. Selon son habitude,
la pluie est revenue avec l'aube. Morne, lente, implacable, elle ruisselle d'une voûte de nuées fuligineuses qui annonce que nous en avons pour toute la journée à nous faire largement imbiber.
Cependant on marche, on avance tant bien que mal, même Palpitère qui clopine, boitille. va presque à cloche-pied mais garde intrépidement sa place dans le rang.
A intervalles réguliers, des bornes jalonnent la roule ; elles portent des chiffres, des noms de localités — dont nous n'avons cure, puisque nous ignorons où l'on nous mène — et deux grandes lettres peintes en noir : I. C.
Leur répétition, d'un kilomètre à l'autre, intrigue et courrouce Carillonac qui finit par s'écrier :
— Qu'est-ce que cela veut dire ce rébus : I. C. qui s'entête à nous agacer l'œil?
Friquet, fumiste émérite, lui répond : — C'est un terme de mépris à l'adresse des insensés qui parcourent cet abominable pays sans y être obligés. I. C, cela veut dire : Ignoble Crétin !
On rit mais l'abbé Gilbert, qu'une longue résidence dans une paroisse de campagne initia au mystère des abréviations relevant du corps des ponts et chaussées, rectifie :
— Cela signifie simplement : Intérêt Com-
inun. Nous suivons, en ce moment, un chemin dit d'intérêt commun. Voilà tout.
Alors Carillonac joue la stupéfaction et, enveloppant d'un geste railleur le paysage à la ronde, il dit :
— Ah! non, il n'est pas commun, l'intérêt que présente cette aimable contrée. Pige-moi cet aspect!...
Quoiqu'il fasse volontairement un quiproquo, son observation ne manque pas de justesse. La route, en remblai, s'allonge, toute droite, à travers une lande lugubre, parsemée de bruyères rousses et d'ajoncs noirâtres. Çà et là, des fossés crayeux où de l'eau sale croupit sous une écume couleur de bile. Pas une chaumine en vue, rien, sinon, là-bas, vers le nord, un malheureux petit bois mis en charpie par les obus et dont les fûts mutilés se hérissent comme les dents inégales d'un peigne hors d'usage.
Cependant quelque chose arrive qui va rendre la situation plus ... intéressante.
Un obus boche passe, en reniflant la chair fraîche, au-dessus de nous, s'enfonce dans le sol mou à quelque cent mètres, éclate sourdement et soulève un jet de terre qui fuse dans la pluie et retombe avec un bruit mat.
Comme toutes les fois qu'elle fut en danger, la section fait bonne contenance. Il y a de la pâleur sur quelques figures, chacun devient
sérieux, mais personne ne bronche. On se demande s'il s'agît d'un projectile égaré ou si l'ennemi, nous ayant repérés, se prépare à nous arroser méthodiquement.
Cette dernière hypothèse doit être la bonne, car d'autres marmites s'amènent, éclatent à droite et à gauche, mais, par la grâce de Dieu, toujours assez loin de nous. La batterie allemande ne précipite pas son tir; elle se contente de nous canarder avec une lenteur réfléchie : un obus par minute, environ.
Le médecin-chef, contenant son alezan que le tapage émoustille, promulgue : — Si l'averse augmente, vous descendrez de la route à mon commandement, et vous vous coucherez à plat ventre le long du talus.
C'est compris. Mais, en attendant, nous continuons d'avancer. Devant nous, à trois cents mètres, progresse aussi la section des brancardiers.
Tout à coup, un obus tombe juste au milieu de leur groupe. Quand la fumée s'est dissipée, nous découvrons que trois corps gisent sur la route. Leurs camarades s'empressent autour d'eux, puis, constatant qu'il n'y a pas à les secourir, ils se remettent en mouvement car il est dangereux de stationner lorsqu'une batterie règle son tir sur vous.
Cependant les Boches, ayant sans doute re-
connu qu'ils gaspillaient leurs munitions sur un fretin sans importance, cessent le feu.
Nous arrivons à l'endroit où les morts sont étendus. Ils dorment, solitaires et horribles, dans une mare de sang. L'un a la poitrine écrasée, l'autre, le ventre ouvert, le troisième, la tête en bouillie. Mais ce qui retient nos regards sur ce dernier c'est qu'il possède des pieds énormes que chaussent d'immenses godillots. Et alors la même pensée vient à tout le monde; un cri unanime nous part :
— Palpitère, voilà des croquenots pour toi!...
Le médecin-chef rit, approuve et arrête la colonne.
Palpitère, plus calme que jamais, déclare :
— C'est l'occasion que j'attendais.
Puis il compare sa pointure à celle du défunt, s'assied, le déchausse, se déchausse, enfile les croquenots macabres, se relève, fait quelques pas et conclut : — Ils me vont parfaitement.
Friquet, mi-sérieux, mi-goguenard, lui dit :
— Prends garde, tu connais le proverbe : chausser les souliers d'un mort, cela porte malheur.
Palpitère n'est pas superstitieux. Il ne s'émeul pas mais, très croyant, très satisfait aussi de se sentir enfin les pieds à l'aise, il répond de sa voix tranquille :
— Je dirai de bien grand cœur un de profundis pour le pauvre garçon qui me les procura.
La section, en majorité bonne catholique, s'engage à l'imiter. Nous repartons, laissant les morts à leur repos. Un kilomètre plus loin, on parle déjà d'autre chose...
Certaines personnes, un peu trop sentimentales, trouveront peut-être que cette aventure témoigne de notre insensibilité. Le reproche tomberait à faux.
L'habitude de voir couler le sang, le contact perpétuel avec des blessés dont il importe de remonter le moral, la rencontre fréquente de cadavres aussi affreux à regarder que ceux-ci, la pensée que nous risquons, à toute minute, de subir un sort analogue nous ont conféré du sang-froid. La sensibilité profonde n'y perd rien. Mais que vaudrait une section d'ambulanciers où l'on perdrait le temps à gémir sur les horreurs de la guerre? Pas grand'chose.
En campagne, celui qui s'attendrirait avec excès sur les infortunes d'autnii, ne tarderait pas à s'apitoyer démesurément sur soi-même. Résultat probable : un lâche qui se dérobera au moment du péril.
C'est pourquoi le vrai soldat , ferme sur l'adage : aujourd'hui à toi, demain à moi, confiant dans la protection divine, réprime ses
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émotions et vaque à son devoir sans s'énerver au spectacle de la mort.
Dans la tranchée
Un malin de février, on nous amène un blessé qui ne porte ni plaque d'identité, ni livret, ni rien qui puisse le faire connaître. A ce que nous saisissons des quelques phrases qu'il balbutie, il est resté pris dans les fils de fer barbelés de l'adversaire, lors d'une patrouille. Criblé de balles, il a été, en outre, dévalisé par un maraudeur. La nuit venue, il a réussi à ramper jusque dans nos lignes. Puis, il s'est évanoui et n'a repris connaissance qu'en arrivant, porté par les brancardiers, au poste de secours.
Ayant dit, il meurt.
Le médecin-chef me désigne pour aller à la tranchée qu'occupe sa compagnie. Je tâcherai d'y obtenir quelques renseignements sur son état-civil. Je pars aussitôt.
Après trois kilomètres à travers des champs d'éteules labourés par les obus, j'arrive à l'entrée du boyau d'accès. Je montre aux gendarmes de garde l'ordre écrit dont je me suis précautionné, puis je file entre deux murs de
glaise hauts de deux mètres cinquante à trois mètres. Ce couloir est assez étroit pour que je doive m'effacer si je rencontre quelqu'un venant en sens contraire.
Ledit boyau décline, en pente douce, vers la tranchée; un ruisseau bourbeux y coule, formé par les pluies , de sorte que je patauge et m'éclabousse de la façon la -plus copieuse. Heureusement, mes godasses, bien imprégnées de dégras, sont à l'épreuve de l'humidité.
Je ne vois rien, sauf la terre grise et suintante des parois où, çà et là, des touffes d'herbe sèche frissonnent, pareilles à des chevelures jaunes de Boches ensevelis, et un ruban de ciel trouble au-dessus de ma tête.
A cette heure, l'artillerie, ayant vociféré toute la nuit, fait silence. A moins que le feu reprenne subitement, je ne cours donc pas le risque d'un obus s'esclaffant sur mon passage et mettant fin à mes aventures.
Je dois mentionner que la pensée de cette occurrence ne m'est pas venue un seul instant. Gomme c'est la première fois que je vais aux tranchées, je me préoccupe, d'abord, de tout regarder avec attention afin de me fixer dans la mémoire ce que je jugerai susceptible d'être retenu. Ensuite — on me croira si l'on veut — j'ai toujours gardé une sorte d'intuition que
Dieu me ramènera, indemne d'anicroches graves, à l'arrière.
Une marche d'une heure, au cours de laquelle je ne rencontre que trois ou quatre cuistots revenant de porter le jus aux combattants, me conduit à l'orifice qui débouche dans la tranchée.
Là encore, il n'y a pas grand'chose à voir du premier abord . C'est une rainure fangeuse entre deux talus assez abrupts, dont celui qui regarde l'ennemi est percé de créneaux où guettent des factionnaires. Dans l'épaisseur de l'autre, les bonhommes ont creusé des cavités pour y remiser leurs sacs et y entreposer les cadavres des copains tués en attendant que les brancardiers les enlèvent (I). Ils ont aussi pratiqué, de loin en loin, des banquettes dans la glaise. On peut s'y asseoir pourvu qu'on aime les bains de siège.
Une bordée de quolibets m'accueille; mon brassard d'ambulancier non -combattant me vaut cetle bourrasque anodine. C'est une tradition : quiconque ne séjourne pas aux tranchées doit s'attendre aux plaisanteries des
{1) J'emploie le mot bonhommes pour désigner les troupiers. C'est, en effet, le nom qu'eux-mêmes se donnent le plus souvent. Le terme de poilus est surtout à l'usage des civils. Pour être tout à fait exact, on doit dire bonhommes et non pas bonshommes.
habitués de ces cloaques héroïques. Mais les poilus savent bien qu'une ambulance de combat n'est pas un bouge à embusqués et qu'il y eut, dans nos rangs, des morts par blessure, certains jours de marmitage intense. S'ils me blaguent, c'est donc sans fiel et pour obéir à la coutume. D'ailleurs, beaucoup me connaissent, dont nous avons percé les furoncles, ventouse les bronchites ou anéanti les totos.
Un sergent, délivré, l'avant-veille, d'une dent malade par Carillonac, me demande :
— Qu'est-ce que tu veux, grand'père? (C'est un surnom amical dû à ma barbe grise et adopté par toute la division.)
J'explique le motif de ma visite. Par chance admirable, je suis tombé précisément sur la compagnie où comptait le défunt. Plusieurs, qui l'ont vu revenir à quatre pattes du fil de fer boche, rappellent l'incident. A peine ai-je décrit sa physionomie, qu'ils s'exclament :
— C'est Forestier, le limousin... Ah! il est claqué le pauvre bougre? Tant pis, c'était un costaud.
Cependant, j'ai besoin de renseignements plus détaillés et je m'enquiers du sergentmajor. On me répond que je le trouverai, avec le capitaine, dans une cagna où ils sont en train de confectionner le rapport de la nuit. Je remercie et je prends congé.
La marche maintenant est difficile. Pour remédier à la boue permanente qui englue le fond de la tranchée, on a éparpillé sur le sol des fagots de branches de bouleaux et de sapins.Mais le tout a pourri, de sorte que cela casse sous les pieds. On s'enlise, on trébuche, on barbote. Je comprends très bien pourquoi les eamarades ressemblent à des las de fange lorsqu'ils remontent au repos.
Chemin faisant, je pense à divers journalistes imaginatifs qui crurent devoir décrire les tranchées comme des lieux de délices où les bonhommes, chaussés de galoches fourrées, vêtus de pelisses épaisses, réchauflés par d'innombrables braseros, se félicitent de l'hygiénique cure d'air dont l'agression boche leur procura les bienfaits. Je ne sais si, à l'heure actuelle, les soldats jouissent de ce confort fabuleux, mais je certifie que, pendant l'hiver de 1915, il n'y avait, dans notre secteur, ni galoches, ni fourrures, ni foyers. Quant à la cure d'air, elle consistait à grelotter, cinq ou six fois vingt-quatre heures, sous un vent glacial et des cinglées de pluie plus propres à rendre perclus les rhumatisants qu'à fortifier les anémiques. Ajoutez que, pour comble d'agréments, la soupe et le café, cuisinés fort à l'arrière, ne parvenaient aux tranchées que froids et figés.
Estimez, à présent, le crédit que méritent les
racontarsdes publicisles dont je viens de parler C'est du « bourrage de crâne » destiné à épargner des remords aux «inaptes » (?) qui se dorlotent, à la douillette, dans des bureaux situés très loin de la ligne de feu.
Mais je dois prévenir les rédacteurs de ces balivernes que s'ils étaient tombés entre les mains des poilus qui lurent les journaux où ils divaguaient de la sorte, ils auraient passé un douloureux quart-d'heure. Je laisse à deviner les adjectifs. . . énergiques dont on les qualifiait .
On ne saurait trop le répéter : c'est accomplir une mauvaise besogne que de tromper les gens de l'arrière sur les conditions d'existence de nos soldats du front. Il faut, au contraire, inculquer aux civils que leurs souffrances ne sont rien au regard de celles que les lutteurs des tranchées endurent. Quand ils se seront bien casé cette idée juste dans la tête, ils accepteront, sans piper mot, les restrictions dont quelques-uns se plaignent tant. Et tout le monde s'en trouvera mieux.
Nos soldats n'ont pas besoin non plus que des gens de lettres, battant des marches guerrières sur le couvercle de leur poêle, les aspergent de tirades épiques et vantent l'endurance de notre armée, tout en buvant de la camomille. L'approbation mesurée de leurs chefs suffit aux poilus.
Au front règne un esprit de sacrifice qui ne se manifeste ni par de vaines déclamations ni par des forfanteries. Au front chacun tient la guerre pour ce qu'elle est : une catastrophe laide, bête et sale.
N'essayez donc pas de la leur peindre en beauté! Vos clameurs absurdes les font sourire de mépris. Ils se passent très bien de vous pour comprendre que s'ils se livrent à la besogne sinistre de tuer, c'est afin d'empêcher le Barbare de détruire la Patrie.
De ce devoir austère ils ne parlent pour ainsi dire jamais. Mais ils en gardent au fond de l'âme la notion vivante.
Bourrus et frondeurs — car le soldat français sera toujours un grognard — ils récriminent très souvent contre les ennuis du métier. Mais, que le Boche ne s'y fie point. Dès qu'il s'agit de le combattre et de le vaincre, une joie magnifique les illumine et ils courent au feu comme à une fête.
Repliez donc vos rhétoriques, ô bavards trépidants, ô scribes matamoresques de l'arrière, et asseyez-vous dessus. Séchez vos plumes et taisez-vous. C'est le plus grand service que vous puissiez rendre au pays...
Je prie qu'on excuse cette digression — pas du tout inopportune — et je poursuis.
Au passage, les sentinelles des créneaux me
jettent un regard négligent, puis reprennent tout de suite leur guet. Je dépasse parfois un poilu qui, adossé au talus, fume sa pipe en somnolant ou, assis sur une banquette, pratique des fouilles dans son sac.
J'arrive enfin à la cagna. C'est une sorte de hutte, assez pareille, en plus grand, à celles que bâtissent les castors. Contre les projectiles ou a blindé le sommet avec des rondins. Mais ce n'est pas une garantie bien efficace, car si un obus tombait droit dessus, j'imagine que tout s'en irait en capilotade. On s'introduit à l'intérieur par une ouverture ogivale qui sert à la fois de porte et de fenêtre. Le réduit est meublé d'une façon plutôt sommaire : une table et deux chaises en noyer ciré, prises, sans doute, dans une maison veuve de ses habitants, une cantine d'ordonnance, une paillasse avec des couvertures posée sur un tas de fougères qui furent sèches, quelques pierres noircies faisant foyer et où s'éteint de la braise.
Le sergent-major griffonne sous la dictée du capitaine, petit homme doué de fortes moustaches blondes et d'yeux bleu-pàle, pleins de bonhomie. Il me demande, avec un accent alsacien, ce que je viens f. . .abriquer dans la tranchée. J'expose l'objet de ma mission et j'ajoute que, renseigné par ses subordonnés, je sais déjà qu'il s'agit d'un certain Forestier.
Ali! Voreslier? reprend le capitaine d'un air chagrin, c'est tommage, il a fait du cran. N'est-ce pas, touble?
Le double, c'est-à-dire le sergent-major, approuve. Puis, consultant un registre, il me donne des indications que je reporte sur le carnet de notes qui ne me quitte jamais.
Cette formalité remplie, le capitaine me met sous le nez son poignet droit où fait saillie un monticule rougeoyant.
— Qu'est-ce qui mebousse là?
J'examine, je tàte :
— C'est un furoncle, mon capitaine. Il y en a beaucoup en ce moment. Si vous voulez bien venir à l'ambulance dès qu'il sera mûr, le médecin- chef vous le percera d'un coup de lancette.
Une appréhension comique se dessine sur cette physionomie martiale. Suit une question anxieuse :
— Est-ce qu'il me fera drès mal avec sa tiaple de lancette?
Je le rassure, mais, à part moi, j'admire qu'un héros, qui s'exposera, peut-être tout-à-1'heure, à la mort sans sourciller, se montre si craintif à l'énoncé d'une opération des plus brèves et des moins douloureuses.
J'ai eu souvent lieu d'observer des contrastes du même genre; j'ai vu, maintes fois, des poilus,
cités à l'ordre du jour pour des actions d*éclat accomplies à travers des périls innombrables, trembloter, pâlir et geindre lorsqu'un de nos majors leur ouvrait un abcès ou lorsque Carillonac brandissait sa pince devant leurs mâchoires. Ainsi de ce bon capitaine dont la compagnie vante, avec raison, la froide bravoure -
Tel qui se montre grand dans les grandes occasions, se montre petit dans les petites. L'homme est un composé bizarre de force et de faiblesse.
Eclairé sur feu Forestier, je salue et je me retire. N'ayant pas de motif pour m'atlarder dans la tranchée, je me dirige vers le boyau quand vient à ma rencontre un sous-lieutenant imberbe et binocle, haut de taille, rose de teint, qui fredonne, la mine insouciante.
Je le connais. C'est un agrégé de lettres, féru, par surcroît, de musique allemande, que nous avons soigné, naguère, pour une forte contusion provenant d'un coup de crosse à la hanche. Nous avons causé littérature et remué des souvenirs sur les concerts Colonne et Chevillard.
— Tiens, s'écrie-il en m'apercevant, voilà le grand- père !
Et tout de suite, il entonne une ariette du Pré-aux-clercs :
Les rendez-vous de noble compagnie
Se donnent tous en ce charmant séjour!...
Nous nous abordons ; nous nous serrons la main. Je lui demande si c'est à cause de la guerre qu'il a délaissé le goût de la symphonie wagnérienne pour les lurlututus du juifHérold.
— Pas du tout, proteste-t-il, j'aime toujours Wagner. Et il chante : « Sein reiter ich bin Lohengrin genani (1) ! » Est-ce que je n'ai pas raison. Parce que les Boches actuels sont de sales brûles, spoliatrices et sanguinaires en majorité, devons-nous cesser d'admirer les quelques gens de génie que leur race produisit jadis ?
— Je suis de votre avis. D'autant plus que les musiciens de grande envergure, comme Beethoven, Schumann, Wagner ne présentent rien de commun avec le peuple allemand tel que l'ont modelé les Hohenzollern voraces et leur clique. Et puis les Boches se sont abrutis de la sorte surtout depuis 1870. Les artistes du XIXe siècle nés chez eux, bien avant cette date, auraient honte de leurs compatriotes. Depuis... ah ! depuis, les choses ont bien changé. Tenez, écoutez ceci.
Je tire mon carnet de ma poche et je lis : « Forcer tous à subir l'obéissance, c'est tuer le génie et le talent. Qui a passé des années au
(1) « Et Lohengrin, son chevalier, c'est moi. D Voir l'opéra de Lohengrin, dernier acte.
CEUX QUI SAIGNENT 2l3
port d'arme, à la façon prussienne, est mort pour des œuvres fines. Aussi l'Allemagne, depuis qu'elle s'est donnée tout entière à la vie militaire, n'a plus de talents. » J'ajoute :
— C'est une phrase de Renan, dans ses Souvenirs de jeunesse. En général, je n'aime guère ce sceptique doucereux. Vous savez pourquoi. Mais, dans le cas présent, il faut convenir qu'il a touché juste.
Le sous-lieutenant acquiesce et il entonne déjà les premières notes du merveilleux prélude de Parsifal lorsqu'un bruit singulier détourne mon attention.
Dzing ! Dzing ! Dzing! Pouf! — Cela vibre dans les fils de fer du réseau planté devant notre tranchée ; puis un choc bref dans la terre du talus.
— Ce sont des balles boches, m'explique mon ami, ces messieurs s'amusent. Voulezvous voir l'endroit d'où viennent les pruneaux en question?
— Volontiers, mais si je montre ma tète audessus de ce rempart, j'ai des chances de me faire amocher, ce qui n'est nullement nécessaire.
— Attendez!
Il trotte à la cagna et en rapporte une boîte oblongue, peinte en vert sombre et dont je ne
3l4 CEUX QUI SAIGNENT
vous expliquerai pas le mécanisme parce que je n'y connais rien.
— C'est un périscope, dit le sous-lieutenant. Il l'applique contre le talus de façon à ce que
l'extrémité supérieure dépasse très légèrement le sommet.
— Regardez par là, continue-t-il en m'indiquant un petit trou, près de la base de l'appareil.
J'y mets docilement un œil et je découvre la plaine qui s'étend entre les Boches et nous. C'est une lande stérile et déserte ; elle ressemble tout à fait à celle que notre section traversa le jour où Palpitère conquit ses croquenots. A cinq cents mètres, la tranchée ennemie, parallèle à la nôtre, creusée dans un sol crayeux, dessine une ligne blanchâtre d'où s'élève une mince fumée que le vent disperse.
Cependant, de noire côté, des 75 se mettent à tirer. Les obus passent, siffleurs invisibles, très haut sur notre tranchée, et vont éclater chez nos peu désirables voisins. Du point de chute s'élève parfois un petit nuage de terre pulvérisée. Et c'est tout ce qu'on distingue.
Je me redresse un peu déçu.
— Il n'y a rien d'autre à voir?
— Mon Dieu, non!... C'est toujours ainsi. sauf pendant les attaques. Alors, par exemple, cela mérite d'être regardé. La nuit, aussi, on
lance quelquefois des fusées. Cela fait d'assez jolis feux d'artifices. Mais, entre temps, l'existence, dans cette rigole, est aussi plate que la musique de Gounod.
Je reprends :
— Je ne serais pas fâché d'assister à une attaque, ne fût-ce que pour me rendre compte. Mais c'est impossible, puisque mon devoir m'attache à l'ambulance; et pourtant j'aimerais assez combattre un peu.
— Bah ! il vous dégringole aussi des marmites quand l'ennemi allonge son tir.
— Sans doute, mais ce n'est pas la même chose. Prendre part à un assaut, voilà qui me tente.
— Ne le souhaitez pas. Si vous réussissiez à satisfaire votre envie et que les Allemands vous capturent, ils vous fusilleraient bellement pour avoir enfreint les conventions de la Croix- Rouge.
— Avec cela qu'ils se gênent, eux, pour les enfreindre !
— Ce n'est pas une raison pour les imiter. Notre supériorité sur ces sauvages consiste justement en ceci que nous appliquons les mitigations à la guerre admises par les peuples civilisés, — du moins, nous ne prenons jamais l'initiative de les violer. La doctrine « l'Allemagne par -dessus tout » ne comprend pas
2l6 CEUX QUI SAIGNENT
qu'on atténue le massacre. Gorgés de ce poison, les Boches se tiennent pour des surhommes et ils nous tiennent pour un bétail inférieur à réduire sous le joug par tous les moyens. Mais ce ne sont que des surpunaises que nous écraserons.
Je donne mon adhésion à celte parole véridique et je le quitte, car il se fait l'heure de rejoindre l'ambulance.
Telle fut mon expédition à la tranchée. Je pourrais vous relater, par ouï-dire, des combats et des bombardements. Mais je ne connais que les blessures qu'ils font — et c'est déjà passablement atroce. De plus, tu sais, lecteur, que je me suis fixé la règle de ne transcrire, dans ce livre, que ce que j'ai vu de mes propres yeux.
Le Cafard
Ce que les troupiers nomment le cafard, c'est un violent accès de mélancolie produit par le surmenage.
Bien des causes contribuent à l'aggraver : un long séjour dans les tranchées, le manque de repos, l'inaction après une période de combats intense, la mort de quelqu'un qui nous fut cher, le souvenir d'un massacre auquel on prit part,
le retard d'une lettre de l'arrière anxieusement attendue, la persistance du mauvais temps.
Le corps plie sous l'étreinte continuelle d'une existence anormale; l'âme, ballottée par un flux de pensées moroses, ne trouve plus la force de réagir contre cette dépression d'origine purement physiologique.
Si le cafard sévit sur tout un groupe, les caractères s'aigrissent; certains s'enferment dans un mutisme boudeur; d'autres se querellent; les plus faibles tombent malades; ils font de la neurasthénie aiguë et il n'y a plus qu'à les évacuer.
Heureusement, pour le plus grand nombre, l'esprit d'endurance et de sacrifice à la Patrie, par où l'âme française se révéla si belle depuis la guerre, ne tarde pas à reprendre le dessus.
D'ordinaire, quand le cafard commençait d'intoxiquer le personnel de l'ambulance, Broussel et moi nous prenions à tâche de le combattre chez nos amis. Quoique nous en souffrions nous-mêmes, nous n'en laissions rien voir et nous réussissions assez vite à remonter le moral de tous. Il y eut pourtant, une circonstance où les huit, sans exception, fléchirent sur toute la ligne.
Nous avions passé plusieurs nuits de suite à recevoir des blessés et des moribonds que des fourgons automobiles nous apportaient vers
onze heures du soir et que d'autres venaient reprendre vers deux heures du matin pour les mener aux hôpitaux. Dans la journée, pas une minute de repos. Par surcroît, un temps exécrable, dans une région ravagée et changée en océan de boue, une pluie quotidienne qui nous faisait redouter que le mois de mars où nous entrions nous maintînt dans le cycle d'intempéries où nous étions emprisonnés. C'est dur, vous savez, de ne jamais voir le soleil !
On estimera peut-être qu'au cours de ce livre, je parle trop des sévices de la température. Mais qu'on veuille bien considérer qu'en novembre, sauf deux jours de gelée blanche, il plut sans cesse; en décembre, pluie jour et nuit; en janvier, trois semaines de pluie et une de brouillard; en février, quinze jours de pluie, trois jours de gelée, le reste, temps couvert et froid humide. On comprendra que j'aie gardé mémoire de l'hiver 1914-15. Nul de ceux qui le vécurent au front ne prétendra que j'en exagérai la malice.
Retenez aussi que personne d'entre nous n'avait été accoutumé, par sa vie antérieure, à vivre parmi les cris de souffrance, les plaies et les ruisseaux de sang. De plus, nous n'avions pas l'excitation du combat pour nous endurcir touchant le sort de ceux qui mouraient entre nos mains. Nous avions acquis une certaine
accoutumance mais, aux heures de tristesse, elle ne nous voilait plus les horreurs qui ne cessaient de défiler devant nous.
Or, en ce commencement de mars, nous campions dans une maison isolée, aux murs vétustés, aux planchers branlants et dont le mobilier avait déguerpi. Ce qui lui donnait de l'imprévu, c'était des fresques stupéfiantes ornant le vestibule et l'escalier. Dues, nous dit-on, au pinceau du défunt proprié taire, elles représentaient, d'après une imagination cocasse, des paysages tropicaux où bondissaient des tigres poursuivis par des chiens. Le tout, d'une perspective, d'un dessin et d'une couleur à faire s'évanouir de jalousie les plus délirants futuristes.
Au début, ces images grotesques nous valurent quelque gaité. Louant leur incohérence, Carillonac avait improvisé une apologie dont j'aurais aimé à recueillir le texte pour le communiquer à M. Guillaume Apollinaire, apôtre du cubisme.
Mais, ce soir-là, nous n'étions guère à la joie. Nous nous tenions réunis dans une pièce sans feu et si humide que le papier des murailles se décollait et qu'une carte de géographie, produite par des infiltrations, se découpait au centre du plafond. Les volets clos, à cause des taubes nocturnes et des carreaux cassés, nous n'avions, pour nous éclairer, qu'une lampe cras-
seuse, découverte dans un placard par Rascasse. Elle ne contenait presque plus ue pétrole, la mèche charbonnait et elle puait comme une charretée de démons. Notre souper avait été un peu trop frugal : du pain mouillé, du singe sans assaisonnement. Pour boisson, de l'eau claire, car il y avait pénurie de vin, de gnole et de café. Ce n'était point un repas de cet acabit qui pouvait nous rendre du ressort.
Mes camarades, assis sur des caisses empruntées aux fourgons, faisaient le cercle autour d'une table vermoulue, trouvée dans le cellier où elle avait été mise au rancart par le dernier locataire. Pour moi, travaillé de rhumatismes depuis quelques jours, extrêmement las, je ruminais des idées noires sur une paillasse moisie provenant de la cave où elle pourrissait à l'abandon. Chacun m'a\ait donné sa couverture afin d'améliorer ma couche, mais cette bure avait reçu trop d'averses pour me réchauffer beaucoup. Ce qui me fit un peu de bien ce fut une tasse de tilleul brûlant que le fourgonnier Blanchard, venu partager notre misère, avait réussi à me confectionner, je ne sais trop comment.
Blanchard et moi, nous étions fort amis. Par l'ordre du médecin-chef, lorsque les cantonnements où j'avais souvent à me rendre pour les affaires de l'ambulance étaient trop éloignés, il
attelait sa voiture et m'y conduisait. Nous avions fait ainsi pas mal de kilomètres côte à côte sur le siège.
Cependant, autour de la table, tout le monde se taisait, la tête basse. Les copains arboraient des mines lugubres et le nez de Fantocci, très long par nature, semblait s'allonger encore davantage.
La pluie résonnait sur les tuiles du toit comme sur un tambour de funérailles. Par intervalles, moins drue, elle imitait le grignotement agaçant d'une souris. Quelque part, dans le jardin, une gouttière engorgée râlait et gargouillait en se déchargeant dans un tonneau. Le vent hurlait par rafales lourdes, faisait craquer les volets et grincer d'une façon sinistre la girouette puis il tombait tout-à-coup ou s'enfuyait tordre, un peu plus loin, des ormes dont les branches cliquetaient sourdement comme les os d'un squelette en proie à la danse de Saint-Guy.
Dans une chambre du premier étage nous avions improvisé un grabat où gisait un malheureux fantassin pneumonique, échoué à l'ambulance la veille. Le bruit de sa toux haletante, venant jusqu'à nous, n'était pas pour nous égayer.
Cette nuit-là, on n'attendait aucun blessé. Mes camarades auraient pu essayer de dormir
mais il ne semblait pas que personne y songea l . Ils se disaient sans doute qu'il n'y avait pas urgence à grelotter, les uns contre les autres, sur le plancher nu.
— Malheur, s'écria soudain Rascasse, je n*ai plus de tabac et voilà huit jours qu'on se brosse pour la distribution!...
Il faisait une moue hideuse en agitant son brûle-gueule tout carbonisé. Sans rien dire, Broussel lui tendit sa blague où s'émiettait un reste de maryland. Il n'y avait pas de quoi remplir la pipe à moitié. Aussi Racasse l'alluma en soupirant : — Dèche générale pour les bonhommes !
Constatation que Friquet, très décavé à cette époque, souligna d'une phrase piteuse :
— Les trois P sont de sortie; nib de pèze, nib de perlot, nib de pinard (1).
— Et dire qu'on n'ira même pas à Constantinople! gémit Carillonac.
Il faut mentionner que, la semaine précédente, la division s'étant imaginée qu'on allait l'envoyer aux Dardanelles, notre dentiste avait échafaudé force projets d'aventures, dignes des Mille et une Nuits, sur les rives du Bosphore. Mais c'était un de ces bruits chimériques comme il en court sans cesse dans les secteurs.
(1) Argot : — pas d'argent, pas de tabac, pas de vin.
CEUX QV\ SAIGNENT 223
Personne ne releva son exclamation. Le silence retomba, pareil à un couvercle de plomb. Puis Guyot, qui se tenait la figure enfouie dans ses deux mains, se prit à murmurer d'une voix lamentable :
— Quand cette maudite guerre est venue, j'allais me marier...
Son grand ami Ambérieux le regarda de travers et gronda d'un ton bourru :
— Tu te marieras après. En voilà-t-il une a flaire !
— Ma fiancée ne m'attendra pas, reprit Guyot presque en pleurant.
— Le fait est qu'elle n'aura pas de peine à trouver un museau mieux tourné que le tien, ricana méchamment Gignol.
II n'était pas dans ses habitudes de se montrer hargneux. Du reste, comme je l'ai dit plus haut, entre nous une affection réelle s'était établie. II fallait que le cafard rongeât bien Tort l'équipe pour entamer de la sorte la bonne entente coutumière.
Guyot se mit à injurier Gignol. Palpitère, ennemi des querelles, tenta une diversion. Il fit miroiter l'offensive imminente. Ah ! cette offensive du printemps 1915 qui devait amener la paix à bref délai, comme on y comptait alors !
Mais Palpitère n'était pas en verve. Il se tut bientôt et retomba dans sa songerie. Le regret
de sa chaude Algérie et de son école paisible le torturait.
— Quel sale métier nous faisons ! reprit Friquet.
Sur quoi, Broussel s'enflamma :
— Aimerais-tu mieux être brancardier? demanda-t-il avec brusquerie, il me semble qu'ils en voient de plus rudes que nous.
— J'aimerais mieux être chez moi.
— Pourquoi t'es - tu engagé, chiasse de mouche ?
Friquet le traita de sale potard. En même temps Guyot et Gignol recommençaient un duo d'invectives. Fantocci et Blanchard, que Carillonac excitait par ses sarcasmes, se disputaient à propos du service des colis postaux. A la vérité, il fonctionnait assez mal et de là notre dénuement ; mais ce n'était pas une raison pour qu'ils s'appelassent réciproquement « mal blanc » et « tête de veau ». Broussel — le sage Broussel — vociférait qu'il était sans nouvelles d'un de ses enfants malade mais que cela ne l'empêchait pas de faire son service sans rouspéter et qu'il conspuerait quiconque aurait le toupet de se plaindre. Rascasse accusait Ambérieux de dissimuler à la communauté une réserve de tabac. Ambérieux lui mettait le poing sous le nez, en beuglant qu'il allait assommer ce calomniateur éhonté.
Le cafard montait — montait. L'atmosphère se chargeait d'orage.
Faisant effort pour surmonter mon accablement, réprimant la mauvaise humeur qui me tourmentait, moi aussi, je jugeai nécessaire d'intervenir. J'élevai la voix de manière à dominer le tumulte:
— Est-ce que vous devenez fous, tous tant que vous êtes? Y a-t-il le moindre bon sensu se chamailler pour des vétilles pareilles? Comment, hier encore tout le monde s'entendait bien. Et pourtant ni les colis postaux ni les lettres n'étaient arrivés; nous avons mangé du singe le matin, de la morue infecte le soir; nous n'avions pas plus de tabac qu'aujourd'hui ; Gignol admirait la beauté de Guyot; faute d'aller à Constantinople, Carillonac faisait sa malle à destination de New-York. Personne ne cherchait noise aux voisins. Aujourd'hui, parce que le cafard vous asticote, vous voilà sur le point de vous dévorer les uns les autres. Moi, d'abord, si l'on devient des cannibales, je réclame une tranche de Blanchard — c'est le plus gras.
Un rire général accueillit ma harangue.
— Le grand-père a raison, dit Broussel revenu à lui-même, serrons-nous la main et allons nous coucher.
Ainsi fut fait. Ils passèrent dans la pièce à
2f>6 CEUX QUI SAIGNENT
coté; Ambéiïeux, bon cœur, monta s'installer près du malade qui toussait de plus belle. Je îestai seul.
Maintes fois, le calme et le recueillement dans l'obscurité de la nuit m'avaient été salutaires. Il était rare que le sommeil me prît tout de suite. En l'attendant, je priais, je méditais quelque passage du petit Evangile que j'avais eu soin d'emporter. Peu à peu, l'oraison me faisait sentir la présence du Bon Maître. Je m'entretenais doucement avec Lui. Je lui dénombrais mes fautes et il me rappelait sa miséricorde. Je lui demandais la grâce d'être éclairé sur mes imperfections et il portait une lumière abondante dans les replis de ma conscience. Je le suppliais de m'octroyer l'amour de la Croix et il la dressait, un moment, toute lumineuse, devant moi. Une joie céleste m'inondait alors. Un courant radieux, auquel il m'aurait été impossible de résister m'emportait toujours plus près de Notre-Seigneur. Il me semblait que je pénétrais dans un Paradis débordant de floraisons aux nuances d'arc -enciel ; de leurs calices s'élevaient des flammes d'une entière blancheur et je convoitais de me fondre, avec elles, dans ce soleil unique, flamboyant au centre du jardin : le Sacré-Cœur.
Bienfaits de la prière ! Qu'ils sont à plaindre les infortunés qui les ignorent ! Plus à plaindre
encore les égarés qui, les ayant connus, s'en détournent sous prétexte que l'infirme science humaine leur prodigue des fruits plus savoureux que les fruits de la Charité divine.
Atome roulé dans les remous du sanglant cataclysme où les peuples se débattent, que serais-je devenu sans la prière ?
Cependant, cette nuit-ci, je ne parvenais pas à me recueillir. Toutes sortes de pensées découragées ou malveillantes rôdaient autour de mon esprit le plus intime et l'obsédaient. Oubliant que la souffrance est une bénédiction qui nous garde de l'orgueil et de la tiédeur, j'étais tenté de récriminer contre le rhumatisme qui menaçait de m'arrêter dans ma tâche. Je vacillais presque au point de regretter mon oblation à la patrie. Il me sembla qu'une voix amère et ricanante articulait en moi ces mots:
— Tu n'es qu'un niais et qu'une dupe. Qu'avais-tu besoin de te fourvoyer dans cette bagarre puisque ton âge t'en dispensait? Ne pouvais-tu rester dans ta petite maison au bord des vagues d'azur? Là, tu philosopherais à loisir sur la folie homicide qui ensauvage tes contemporains. Te voilà bien avancé maintenant que tu gis, endolori , sur une paillasse dont un mendiant ne voudrait pas.
Prêtant, malgré moi, l'oreille à l'acerbe raillerie, je ne pus m'empêcher de regretter mon
existence enchantée dans l'île aux palmiers où de bons moines furent mes hôtes.
Néanmoins je me ressaisis assez pour répondre :
— Si Dieu me voulut ainsi, c'est qu'il a ses desseins. Je dois m'incliner devant sa volonté.
Mais je disais cela plutôt de bouche que de cœur. Mon ennemi s'en aperçut car il reprit l'attaque :
— Si encore tu trouvais à qui parler. Mais tu n'es entouré que d'illettrés, de rustres ou d'intelligences médiocres avec qui tu ne peux échanger que des platitudes.
A ce coup, je me mis à passer mes camarades en revue. Je ne sais quelle puissance sardonique m'exagérait leurs petits travers. Mon imagination troublée me les montra dans un miroir déformant et je ressentis une sorte d'aversion pour eux.
Par grâce, mes doigts vinrent à toucher les couvertures dont il m'avaient enveloppé. En même temps, je me remémorai tant de circonstances où je les vis pleins de zèle pour les blessés, courageux dans les tribulations, empressés à me venir en aide.
Je répondis donc:
— Je ne suis pas à la guerre pour parler de littérature. Et, au surplus, ce ne sont pas des brutes ceux qui se privent de leur né-
cessaire pour que je sois moins exposé au froid.
— Mais ils te laissent seul !
— Ne faut-il pas qu'ils dorment ? Et puis je ne suis pas seul : Notre Seigneur est près de moi.
— Non, tu n'as personne près de toi. Ton Seigneur aussi t'abandonne. Essaie un peu de prier, tu verras si l'on te répondra !
Je ne pus protester. C'était trop vrai qu'un sentiment de solitude [horrible accablait mon Ame. Je la sentais aride et toute prostrée sur elle-même. Invoquant la rosée féconde de l'oraison, je tâchai de réciter le Credo. Impossible : les mots sacrés s'envolaient comme des flocons de neige et mon âme demeurait plus sèche qu'une pierre du Sahara.
Et la voix mêlait aux clameurs désolées du vent qui ululait dans les arbres, autour de la maison, des huées triomphantes à mon adresse.
J'étais écrasé d'angoisse car il semblait que Notre Seigneur se fût en allé très loin de moi et qu'il ne reviendrait jamais plus.
Et pourtant il était là puisqu'il m'inspira de chercher un remède à mon délaissement dans l'Evangile.
La lampe s'étant éteinte, j'allumai un bout de bougie, je tirai le petit volume de ma musette et je l'ouvris au hasard.
2^0 CEUX QUI SAir.NENT
Au hasard est une façon de parler : car j'ai remarqué que quand nous recourons à l'Ecriture Sainte dans nos peines, Dieu nous met souvent sous les yeux le passage dont nous avons besoin.
Je tombai sur le chapitre de saint Luc où il est rapporté que le lendemain de la Résurrection, deux disciples, ignorant la bonne nouvelle, s'en allaient, tout tristes, vers le village d'Emmaùs; ils s'entretenaient de la mort du Seigneur lorsque Jésus lui-même les joignit et fit route avec eux. o Mais quelque chose empêchait que leurs yeux le reconnussent. Et il leur dit : — De quoi parlez-vous ainsi en marchant que vous soyez si tristes ? » Ils lui confièrent que leur Maître avait été crucifié et que son corps avait disparu du sépulcre où ses fidèles l'avaient déposé. Ils ajoutèrent :
— « Certaines femmes, qui sont des nôtres, nous ont tout effrayés. Etant allées au sépulcre avant le jour, elles sont venues nous dire que des anges leur ont apparu et leur ont dit que celui quelles cherchaient était vivant. » Mais on ne les avait pas crues. Et maintenant les disciples erraient ne sachant que devenir, puisque leur Maître n'était plus avec eux. Alors Jésus leur rappela les prophéties qui annonçaient sa résurrection et sa gloire. Mais il ne l'entendaient
point, quoique sa parole les remuât étrangement.
« Lorsqu'ils se trouvèrent près du village où ils allaient, Jésus feignit d'aller plus loin. Mais ils le pressèrent : — Demeurez avec nous, car le soir arrive et le jour est déjà sur le déclin. Et il entra avec eux. Pendant qu'ils étaient à table, il prit du pain, le bénit et rayant rompu, il le leur présentait. Et leurs yeux furent ouverts et ils le reconnurent. Mais lui disparut de devant leurs yeux. Et ils se dirent l'un à l'autre : — Notre cœur n était-il pas tout brûlant au dedans de nous, lorsqu'il nous parlait sur le chemin et nous expliquait les Écritures'! »
Je posai le livre. Tout ému je me dis : — Pauvre disciple, encore bien plus aveugle que ceux d'Emmaiis, j'avais cru le Seigneur mort en moi parce que son adorable sagesse m'avait fait sentir le néant que je suis lorsqu'il lui plaît de se cacher aux regards de mon âme. Mais maintenant, ô mon Rédempteur, je sais que vous êtes près de moi, car mon cœur brûle et demande cette croix dont ma faiblesse refusait le fardeau. Pardonnez à ma lâcheté, Seigneur, et accordez-moi de le porter avec allégresse pour le salut de la France.
La voix mauvaise faisait silence. Le rhumatisme me lancinait, mais, de par Jésus, j'en souffrais patiemment les atteintes. Consolé,
je finis par m'assoupir, après avoir prié pour le pulmonique dont la toux déchirante ne cessait de résonner à travers l'ombre glacée.
Le cafard était vaincu.