CHAPITRE III LA BOHÈME LITTÉRAIRE
Il ne faut pas oublier que la génération de Baudelaire est celle de Murger et qu'elle succédait à la génération des Jeune France de l'impasse du Doyenné, grands pourfendeurs de préjugés, grands avaleurs de bourgeois, fabricants de paradoxes, buveurs d'alcools et fumeurs d'opium. L'extravagance y était monnaie courante. Cela avait pris naissance avec les mœurs de café, que nous peint Diderot dans le Neveu de Rameau et cela va continuer jusqu'à l'époque des Zutistes, des Hirsutes et des Hydropathes, c'est-à-dire jusqu'en 1885. En 1885, on voyait encore des Sapeck, des Alphonse Allais et des Fragerolle entrer au café en lançant des feux d'artifice dans la salle. C'était plus innocent que les jeux de la bande à Pétrus Borel quittant, un soir, sa maison de la rue Rochechouart après avoir mis le feu à la loge, pous se venger du concierge qui les avait expulsés à cause du bruit qu'ils faisaient, mais c'était encore bien stupide. Et cela passait pour spirituel aux yeux de certains. Considérez les plus sages des amis de Baudelaire et vous verrez qu'ils sont aussi infectés du travers commun. Leur santé, c'est encore de la fièvre. 11 n'est pas jusqu'à ce brave et candide Le Vavasseur qui ne cède un moment à la contagion en hurlant ses vers dans la rue et qui ne se mette au diapason, par son débraillé excessif. Barbey d'Aurevilly joue au magisier,
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au guide, au directeur de conscience. 11 met ses confrères en garde contre les méfaits de l'outrance. 11 leur conseille de revenir au vrai. 11 écrit à Baudelaire ce qu'il aura l'occasion d'écrire à presque tous les littérateurs de son temps, ce qu'il écrira tout à l'heure à Huysmans, après A rebours : « Il ne vous reste plus qu'à choisir entre le suicide où les pieds de la croix ; » et pourtant quelles étranges histoires il nous raconte dans ses Diaboliques et quelle lamentable mascarade que son dandysme de clinquant I Cet homme qui se veut un modèle de sagesse et de raison, rit de s'entendre comparer à « une gueule de canon toujours prête à cracher la mitraille des injures ». Et Flaubert, avec ses perpétuels ahurissements de provincial devant le train du monde, Flaubert, avec ses aboiements jetés à toutes les ombres du Philistin qui passent, le croyez-vous d'une plus solide assiette? Et Leconte de Lisle, qui, comme Flaubert, ne décolérait pas contre les choses et les gens; Leconte de Lisle qui guillotinait ses confrères avec ses « mots » d'une ironie coupante et féroce, croyez-vous qu'il eût moins que Baudelaire le goût de la mystification et que, plus que lui, il se privât de scandaliser ses interlocuteurs? Je l'ai entendu dire un jour à un vénérable ecclésiastique qui lui demandait si vraiment il croyait aux dieux de l'Olympe : « Je crois à tous les dieux, monsieur. Il n'en est qu'un seul sur la divinité duquel j'aie quelque doute : c'est Jésus-Christ. »
Et il y a chez tous un levain monstrueux d'orgueil, l'hypertrophie du moi, cette vanité incommensurable qui fait que, depuis Rousseau, tous les écrivains semblent échappés des petites maisons, atteints, les uns de la folie des grandeurs, les autres de la manie de la persécution et qui fait que, au temps de Baudelaire encore, il n'est écrivailleur, simple avorton des Muses, qui ne se croie le centre du monde et ne s'exclame avec Hugo :
Peuples ! écoutez le poète Lui seul a le front éclairé !
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Tous ceux qui ont l'âge de Baudelaire ont clé nourris à celte école, mais ils n'ont pas seulement appris à lire chez l'apocalyptique Hugo ; ils ont pâli sur la Comédie de la Mort de Gautier, le Champavcrl de Pélrus Borcl et les Premières frénésies de Jules Lacroix. Quand, pris du besoin d'écrire, ils se cherchent autour d'eux des modèles, la vogue leur désigne un Ourliac, un Lassailly. Ceux-là faisaient autorité dans les cénacles, applaudis par une foule de Barbara en herbe. Génie est devenu synonyme de désordre. Et s'ils vont au théâtre, c'est pour acclamer les mélodrames d'un romantisme exaspéré, pleins de poignards, d'incendies, de fantômes, de poisons, où les amants eux-mêmes, sous les traits d'un Bocage ou d'une M™^ Dorval, n'apparaissent que crispés dans une étreinte convulsive :
Quel plaisir de tordre Nos bras amoureux Et puis de nous mordre, En hurlant tous deux I
C'est miracle que leur génie n'y ait pas sombré et que leur vice d'attitude ait si peu déteint dans leurs livres. Le souci du style, imprimé par Vigny et Gautier, les a sauvés et aussi (je parle pour Flaubert et Leconte de Lisle) le vœu de rester en dehors de leur œuvre et d'écrire objectivement; mais les autres, ceux qui s'abandonnaient aux caprices de l'inspiration, purent vérifier, à leur dommage, ce qu'il y avait de vérité contenue dans l'avertissement d'un Barbey d'Aurevilly.
Je viens d'en nommer trois au hasard : Ourliac, Lassailly, Barbara. Barbara s'est suicidé. Les deux autres se sont réfugiés au pied de la Croix. Tous trois étaient des familiers de Baudelaire. Tous trois sont tombés dans l'oubli. Il faut rappeler aux lecteurs d'aujourd'hui ce qu'ils étaient exactement.