CHAPITRE II GUSTAVE LE VAVASSEUR
Gustave Le Vavasseur avait pris jour à Argentan le 9 novembre 1819. Son père était inspecteur de l'enregistrement. Sa mère, originaire de Séez, appartenait à une famille noble dont le nom, délicieusement désuet : Renaud de la Renaudière, évoque les élégances surannées d'un âge à papillotes et à rubans. Bien que sa distinction lui eût mérité, née plus tôt, de porter la houlette au hameau de Trianon, elle n'avait rien de mièvre ni d'évaporé. C'était une femme de tête, « une gaillarde», disait son fils. Enfant, elle avait entendu raconter d'étranges histoires. Sous la Terreur, la maison de bois de ses parents était devenue le lieu d'asile des proscrits. On y cachait les suspects en dépit des rigueurs administratives et des incessantes visites domiciliaires. Et, s'il arrivait que l'un d'eux se fît prendre,
La victime laissait sa place au survivant.
Elle y avait puisé une leçon d'énergie, le mépris du danger. Sa foi religieuse et légitimiste s'y était exaltée. « Elle était, dit encore son fils, cent fois plus royaliste que tous les rois ensemble. » Napoléon prenait à ses yeux figure d'Antéchrist. Pourtant, un jour où le couple impérial devait passer par la ville, elle fut choisie pour lui offrir un bouquet. C'était le l«r juin 1811. Elle avait quatorze ans. L'empereur passa
mais, pour faire sentir sa mauvaise humeur à l'évêque de Séez, dont il avait à se plaindre, négligea de s'arrêter. La fillette n'en veut pas démordre et, ruée à travers les chevaux de l'escorte, lancés au triple galop, on la voit sauter sur le marche-pied du carrosse, s'accrocher à la portière, s'y introduire et donner ses fleurs à Marie-Louise d'un geste aussi aisé que si la chose se fût passée dans un salon. Et sans doute, son office accompli, eut-elle envie de crier « vive le Roy 1 » au nez de l'usurpateur, mais elle recula, saisie de pitié, en le voyant affalé, sur les coussins, la face terreuse, bouffie de mauvaise graisse, sinistre, donnant l'impression du déclin. Le Vavasseur avait hérité de sa mère sa vigueur agile et ses qualités de décision. A neuf ans, il entre au collège de la ville que dirige son parent, le révérend père Quitton de Surosne. Ce brave ecclésiastique avait fait la campagne de Vendée sous Kléber, tant la Révolution avait troublé et mêlé les conditions sociales. Il en restait un malaise dans l'air. Des souffles contagieux du dehors venaient troubler la paix du collège, la quiétude de ce coin provincial, de cette petite ville qui n'aspirait qu'à reprendre son somme paisible au bord des eaux, dans ses vieux atours Louis XIII. La majorité des écoliers gardait la religion des fleurs de lys, mais des bousingots en herbe s'y manifestaient, conduits par le fils de l'épicier Bureau. De là, des discussions, des rixes qui, commencées à l'école, se poursuivaient en dehors sur la place des Capucins et les rues adjacentes. Est-ce que le jeune Bureau n'avait pas eu l'audace, au moment des « trois glorieuses » de paraître la boutonnière parée d'un insigne tricolore ? Par bonheur, l'insigne mal attaché tomba et son condisciple, le petit Philippe de Ghennevières, le piétina, criant : « Je foule aux pieds l'orgueil à Bureau 1 » Mais une clameur formidable s'élève. Le 8 août, la ville s'emplit de soldats. On roule des canons dans les rues. C'est le convoi de Charles X, en route pour l'exil, qui fait halte à Argentan. Le collège est fermé. Les enfants n'ont jamais été à pareille fête. Ils n'ont jamais vu tant de brillants uniformes. On se montre
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les généraux parmi lesquels se distingue le sec et maigre La Rochejaquelein. Les parents, pour la plupart, sont frappés au cœur par cette déchéance. Ils ne voient point, sans mélancolie, s'éloigner le drapeau blanc qui porte dans ses plis quinze siècles de gloire. Ils ne reçoivent point sans émotion ces adieux de l'ancienne France mais l'honneur d'héberger le dernier Bourbon détrempe un peu leur amertume et leur fait supporter patiemment la vague de famine qui s'ensuit. Il faut bien que cette multitude se nourrisse. Et Le Vavasseur, marqué du péché de gourmandise, s'épouvante de voir disparaître jusqu'au dernier jambon de la réserve du charcutier. Il n'en est plus d'intact. Celui même que l'on pose sur la table du souverain est largement entamé.
Le collège d'Argentan tardant à rouvrir ses portes. Le Vavasseur est envoj^é au collège de Juilly. Il y poursuit sa destinée de fort en thème et d'intrépide boute-en-train. Il est rempli d'aimables qualités qui le font apprécier de ses maîtres et de défauts plus aimables encore, j'entends aux yeux de ses camarades, qui lui ouvrent l'estime et la considération de tous. Il repousse le régime de faveur que lui valent son application et ses succès pour faire cause commune avec le gros du troupeau. On l'avait déjà vu, au collège d'Argentan, s'attirer volontairement une punition, en sautant par la fenêtre, pour démériter le prix de sagesse, qu'il était sur le point de recevoir, parce qu'il jugeait ce prix ridicule et digne de mépris. Il est, en même temps que l'arbitre des jeux, l'àme des petites cabales. Il est la voix des revendications contre les mesures de rigueur, les excès de la discipUne. Les bons Pères s'étonnent un jour de la prédilection des élèves pour certain cantique et de la vigueur avec laquelle jli en poussent le refrain :
Censeurs, je vous méprise I
Le mot d'ordre était parti de Le Vavasseur. C'est lui qui avait imaginé ces petites manifestations hostiles à l'égard des
surveillants trop stricts, pour servir la cause des opprimés. C'est chez lui que les mécontents se fournissent d'épigrammes vengeresses contre les pions intraitables et d'allusions malicieuses cueillies dans les auteurs latins, qui leur permettent, quand ils récitent leur leçon, de braver impunément les foudres administratives. Petites roueries innocentes, propagatrices de joie, qui servent la cause de l'ordre en donnant soupape aux bouillonnements impatients et dont les Pères désarmés ne peuvent lui tenir rigueur. Ils savent que ce bon élève, l'ornement et l'honneur du collège, ne pèche que par excès de cœur, esprit de sohdarité.
Ses études terminées, Le Vavasseur vient à Paris prendre ses inscriptions de droit avec l'ambition de s'y consacrer à la littérature. Il s'achemine vers la pension Bailly, où le suit son condisciple Philippe de Chennevières. Il s'y installe en même temps que Prarond, Jules Buisson, Dozon, Anatole du Boulet et Baudelaire.
Le "Vavasseur était, à l'époque, un gros garçon sain et jovial, court de taille, dodu comme un chanoine, mais agile aux exercices du corps et qui s'amusait à répéter le matin, dans sa chambre, les tours qu'il avait vu exécuter la veille, sur les places publiques, par les acrobates forains. Il n'était pas rare quand on pénétrait chez lui, de le trouver à demi nu, s'ingéniant à se maintenir en équilibre sur une pyramide de chaises, et cela simplement pour se prouver qu'il était capable « d'en faire autant », ce qui enthousiasmait Baudelaire, impuissant à contempler, sans une pointe de jalousie, les toreros, les comédiens et tous ceux qui « faisant de leur personne une glorieuse pâture publique, soulèvent l'enthousiasme du cirque et du théâtre ».
Le Vavasseur allait, dans la rue, le regard franc, décidé, le feutre romantique incUné sur ses longs cheveux bouclés, la barbe en broussaille, négligé dans sa mise comme «un vendeur de contremarques (1) ». On l'entendait venir de loin.
(1) L'expression est de lui-même. (Notes sur Baudelaire.)
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précédé de son rire et de sa voix comme d'une fanfare de cuivres et de tambours. Son diable au corps électrisait Baudelaire qui s'émerveillait, en outre, de son « érudition immense, de sa conversation bondissante mais solide, nourrissante, suggestive, et de sa dextérité à jongler avec les rimes ». Baudelaire avait démêlé tout de suite, sous son exubérance tapageuse et ses outrances de mousquetaire, sa « rare distinction d'esprit et de cœur •.
Le Vavasseur restait au quartier latin ce qu'il était au collège : le bon camarade, l'ami obligeant et dévoué, celui qui montre la route et marche en avant pour la déblayer des obstacles. Dès son arrivée à Paris, il n'était bruit, dans les journaux, que des exploits d'une bande de malfaiteurs terrorisant les abords du canal Saint-Martin. Le Vavasseur jure de mettre un terme à leurs exploits et d'en délivrer Paris. Il entraîne ses amis, la nuit, armés jusqu'aux dents. Il explore les berges en leur compagnie pour y faire la chasse aux malfaiteurs. Il n'y trouva pas ce "qu'il cherchait, mais faillit à son tour être pris pour un voleur et empoigné comme tel, ce qui mit provisoirement un frein à son enthousiasme chevaleresque.
Le Vavasseur, doué du génie de l'entreprise, était de ces natures d'élite, rayonnantes, qui disciplinent tout autour d'elles. Il n'avait pas plus tôt mis le pied dans la pension Bailly qu'il en avait groupé tous les hôtes sous l'étiquette de l'École normande. Son ascendant était tel qu'il avait enrôlé sous ses couleurs jusqu'au Picard Ernest Prarond, jusqu'au Languedocien Jules Buisson, jusqu'au Lorrain Auguste Doyen et jusqu'au Parisien Baudelaire, qui avait horreur des écoles. Anatole du Boulet, Dozon dit d'Argone, Léon de la Sicotière, Phihppe de Chennevières, Pointel complétaient le groupement.
Tout cela formait une petite société exubérante et pleine d'entrain. On y rimaillait à tour de bras comme Le Vavasseur le rappelait plus tard à Ernest Prarond :
Ce fut vers ce temps-là (1839) que d'une amour fervente, Nous aimâmes aussi la Muse et sa servante (1) ; Nous nous mîmes à quatre à hanter la maison. Vous et moi, mon ami Baudelaire et Dozon.
Si l'on cherche à démêler, dans leurs premiers écrits, les influences qu'ils subissaient, on se convainc que celle de Sainte-Beuve était prédominante. C'est à l'imitation des Pensées de Joseph Delorme que Prarond imagine les Pensées d'Albert, et Gustave Le Vavasseur prend pour ses débuts littéraires le pseudonyme de G. Delorme. On saisit aussi, chez Prarond, des relents macabres venus en droite ligne du Gautier de la Comédie de la Mort, des traces de pessimisme romantique et quelque chose de la verve satirique de Musset. Chez tous ces fils de bourgeois il y a un fond ancestral d'aristocratie et de religiosité. A leur contact, Baudelaire s'émeut au fond de son âme.
Des sons d'orgue mourant et de cloches lointaines.
Le Vavasseur se ressent de ses attaches légitimistes. Prarond regrette le temps des rois et des marquises poudrées, mais tous affichent l'indépendance de pensée et d'allures qui sied à la jeunesse,- ennemie du joug :
Emancipé d'hier leur esprit se déploie
Comme un enfant tout fier d'avoir quitté la main (2).
Ils sont révolutionnaires parce que la Révolution c'est la clef des champs. Le Vavasseur se moque des prescriptions du Code dont il fait son étude. A propos du transfert des cendres de Napoléon, il se dépite des acclamations populaires et que les gouvernants imposent aux foules un idéal de force et de conquête, mais ce n'est là qu'un accès passager. En
(1) La rime.
(2) Gustave Le Vavasseur, Œuvres complètes (Lemerre).
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philosophie, à cet âge, le scepticisme est assez de mode. Il n'est pas jusqu'à ce futur rigoriste PhiUppe de Chennevières qui ne proclame bornés « ceux qui n'ont qu'une opinion sur chaque chose quand il leur est loisible d'en avoir deux ». Les débats de la politique les laissent assez indiflérents. Ils pensent là-dessus, comme Prarond :
Quand Juillet fit crouler le trône des Bourbons J'avais neuf ans à peine. A ma tête picarde, Ecolier triomphant j'arborai la cocarde Et proclamai la Charte en mangeant des bonbons.
A quinze ans, dans le feu des élans vagabonds. Je tranchai du Saint-Just. Ma muse montagnarde, S'armant du bonnet rouge et du vers qui poignarde, Désenchaînait le monde en trois ou quatre bonds.
Des courtiers libéraux l'éloquence bouffie Me chassa vers la droite. Hélas I fol qui se fie A ces tâtonnements du vide et de l'orgueil !
Des erreurs du passé maintenant je profite. Pour mettre au marchepied Berryer, Thiers ou Laf fite Je ne quitterais pas ma pipe et mon fauteuil (1).
Ah! parlez-nous de la pipe, de la feuille de tabac,
Que Dieu mit sur la terre afin que l'homme enfant Attendît, résigné, le réveil triompliant !
parlez-nous des flammes du punch, des joyeuses tablées, des larges rasades ! Voilà les seules réalités qui comptent aux yeux de la vingtième année. Parlez-nous aussi de la femme! Tous chantent leurs joies sensuelles, mais chacun suivant .son humeur particulière. Le Vavasscur, sage par indolence,
(1) Mrncst I'hauond, les Pensées d'Albert.
célèbre, sans raffiner sur ses sensations, la gloire des Sybarites et les encense à la barbe des gens moroses et sérieux. Il regarde passer ses contemporaines avec complaisance et célèbre en vers légers les atours des grisettes et leur petit bonnet :
Que ne suis-je Ovide ou Catulle, Pour caresser d'un vers câlin.
Ce petit poème de tulle.
De fil, de dentelle et de lin ?
Il exalte tour à tour la blonde et la brune, mais non sans quelque détachement :
Charmantes toutes deux ; taille et pied d'Andalouse, Habits d'âmes taillés sur le même patron ; Si quelque comte prend l'une pour son épouse. L'autre fera fort bien l'affaire d'un baron.
L'aînée est blonde... blonde à rendre Eve jalouse. L'autre est brune à poser pour ' un Décaméron ; L'in-octavo rehausse et fait valoir l'in-douze; C'est un Keepsake auprès des œuvres de Piron.
Si j'étais enchanteur ou dieu d'humeur faraude. Je ferais des deux sœurs une double émeraude Et je les sertirais dans deux beaux chatons d'or.
Joyaux coquets, unis par une chaîne plate. Vous orneriez alors le col du beau Lindor, Car je vous piquerais au nœud de ma cravate (1).
Ernest Prarond, que des scrupules religieux ramèneront vite à la sagesse, ne boude pas, pour l'instant, à l'allégresse générale et prend bravement sa part de désordre. Il ne rêve que voluptés païennes et entonne la Marseillaise du plaisir :
(1) Gustave Le Vavasseiir, op. cil. (Lcmerre, édit.)
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Chassons l'ombre terrestre aux clartés des bougies ! Que les Amours païens nous servent d'cchansonsi Epuisons notre vie en splendides orgies, Aux refrains des chansons !
La pensée est un poids ; que l'opium nous verse
Le sommeil et l'oubli, doux charmes des tombeaux ;
Sur des lits de parfums, tenons à la renverse
Des corps souples et beaux 1
Hymnes, concerts, baisers, luttes de jeunes fille;
Résistant pour céder ; soupers et bals de nuit.
L'hiver dans un salon, l'été sous les charmilles ;
Mépris du temps qui fuit ;
Voilà nos rites saints 1 Pour prêtresses, des vierges. Seins nus, robe de gaze et cheveux débouclés ; Dans le temple égayé point de lugubres cierges !.. Des lustres constellés !
Et puis, lorsque la Mort, souriante ou livide. Réveillera du doigt un buveur endormi, Qu'elle vienne au festin prendre sa place vide, Comme un convive ami !
Qui sait, soit que notre âme, ou dorme ensevelie. Ou ressuscite au ciel, si la loi, sombre à tous. Ne garde pas un jour aux sages la folie. Et la sagesse aux fous (1) ?
Baudelaire, avec un parti pris de bravade et d'outrance, accentue la note réaliste et prête une auréole aux Vénus de carrefours :
Je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre, La gueuse, de mon âme emprunte tout son lustre. Insensible aux regards de l'univers moqueur. Sa beauté ne lleurit que dans mon triste cœur.
Pour avoir des souliers elle a vendu son âme ; Mais le bon Dieu rirait si, près de cette infâme. Je tranchais du Tartufe et singeais la hauteur. Moi qui vends ma pensée et qui veux être auteur.
(1) Ernest Prarond, op. cil.
Vice beaucoup plus grave, elle porte perruque ;
Tous ses beaux cheveux noirs ont fui sa blanche nuque,
Ce qui n'empêche pas les baisers amoureux
De pleuvoir sur son front plus pelé qu'un lépreux.
Elle louche et l'effet de ce regard étrange Qu'ombragent des cils noirs plus longs que ceux d'un ange Est tel, que tous les yeux pour qui l'on s'est damné, Ne valent pas pour moi son œil juif et cerné.
Voilà déjà pour que l'on dise de lui « Oh ! l'homme singulierl». Mais il n'arrive pas à déguiser complètement aux yeux attentifs la qualité de sa nature et ses rêveries éthérées. Il a des affections plus pures.
Il a des souvenirs d'un lyrisme de meilleur aloi ; ceux qu'il a rapportés notamment de son voyage aux Pyrénées :
On dirait que le ciel, en cette solitude, Se contemple dans l'onde et que les monts, là-bas, Ecoutent, recueillis, dans leur grave attitude. Un mystère divin que l'homme n'entend pas ;
Et lorsque, par hasard, une nuée errante Assombrit dans son vol le lac silencieux, On croirait voir la robe ou l'ombre transparente D'un esprit qui voyage et passe dans les cieux.
Baudelaire avait conçu pour Le Vavasseur une sincère et profonde affection. Tous deux collaboraient au Corsaire Satan, gazette littéraire assez accueillante, et qui imprimait volontiers ce qu'elle trouvait dans sa boîte à lettres. Ils ne se privaient pas d'y jeter entrefilets, épigrammes et couplets, le plus souvent anonymes. Romantiques et truculents, comme le voulait l'époque, ils avaient pris pour têtes de turc les deux Casimir : Casimir Bonjour et Casimir Delavigne. Ils s'avisèrent de chansonner ce dernier à propos de sa pièce la Popularité, jouée aux Français, sur l'air du roi d'Yvetot. La chanson avait sept couplets, dont voici l'un:
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Il fut toujours fort bien en cour.
Même en cour citoyenne, On dit, le bruit fâcheux en court,
Qu'il fit la Parisienne.
Avec l'Ecole des vieillards Il ramassa quelques milliards
De liards, Ohl ohl ohl ohl (1)
Cela sans préjudice de travaux plus sérieux. Le Vavasseur, en bon Normand, composait la Vie de Pierre Corneille et des vers à la gloire de Vire et des Virois. Baudelaire prisait fort ce dernier livre et le considérait comme
un parfait échantillon de cet esprit précieux rappelant les ruses compliquées de l'escrime, mais n'excluant pas, comme aucuns le pourraient croire, la rêverie et le balancement de la mélodie. Car, ajoutait-il, Le Vavasseur est une intelligence très étendue et, n'oubhons pas ceci, un des plus délicats et des plus exercés causeurs que nous 'ayons connus dans un temps et un pays où la causerie peut être comparée aux arts disparus. Toute bondissante qu'elle est, sa conversation n'en est pas moins solide, nourrissante, suggestive et la souplesse de son esprit, dont il peut être aussi fier que de celle de sou corps, lui permet de tout comprendre, de tout apprécier, de tout sentir, même ce qui a l'air à première vue ie plus éloigné de sa nature.
Ils ne se quittaient guère. Il n'était bonne partie qu'ils ne fissent ensemble. Le jour où l'on ramenait Napoléon aux Invalides, ils assistent à la cérémonie dans la même tribune. Ils y restent héroïquement perchés par 12 degrés de froid. C'était en décembre 1840. Ils virent le défilé; le premier Légers, le deuxième Légers... et l'abbé Cocquereau émergeant de la voiture de gala et la dépouille du grand homme dans un char mortuaire argenté sur toutes les coutures, mais ils ne purent s'empêcher de trouver que la température accentuait trop la couleur locale retraite de Russie. Et ils arrivèrent le soir, gelés jusqu'au ventre, rue Culture-Sainte-Catherine
(1) Notes de Le Vavasseur publiées daas la biographie Crépct. (Metscin édit.)
des Marais, chez Mme Aupick qui les réchauffa à son foyer et leur parut « plus aimable que jamais ».
Evidemment, Baudelaire était pour la joute lyrique solidement équipé de nature. Il n'avait pas besoin d'emprunter ses armes, mais Le Vavasseur lui apprit à les fourbir. Dans sa fureur de nouveauté, Baudelaire risquait de négUger nos vieux auteurs. Le Vavasseur les lui rappela. Il lui remit en main jusqu'à Boileau, qui reste, en dépit de toutes les préventions, un maître-ouvrier dont on ne peut négliger la leçon. Baudelaire le comprit, du reste, puisque nous savons qu'à cette époque, il allait partout en récitant des passages : Damon ce grand auteur... et il faut bien qu'il en ait retenu quelque chose, puisque ce mauvais garnement de Dussollier l'y respire dans les Fleurs du Mal et en profite pour appeler Baudelaire un «Boileau hystérique ». Le Vavasseur était d'a\'is qu'en poésie comme en toute chose la maîtrise ne s'acquiert pas sans apprentissage et que les doigts ne peuvent espérer triompher du clavier, avant de s'y être fournis de souplesse et de dextérité. Il disait :
Quel que soit le métier qu'il ait appris, l'artiste, Sous peine de laisser sa pensée en chemin. Ne doit jamais sentir son outil dans la main.
Il n'y a pas de meilleure méthode pour franchir victorieusement les hasards et les difficultés du rythme. Et c'est pour cela qu'il engageait ses amis à s'exercer aux vers latins. Il disait :
Ceux qui par obligation ou par dévotion, s'obstinent à traduire leurs pensées en vers latins, peuvent mettre, au service de l'expression moderne, un trésor inconnu aux illettrés et véritablement ciseler des vers antiques sur des pensées nouvelles.
Il enrégimenta Baudelaire parmi ce petit troupeau d'écoliers attardés, de théoriciens de persévérance, et il y
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avait enrégimenté Ernest Prarond, auteur d'un Ludus secularis.
Bien venues soient, disait-il encore, toutes les réformes universitaires, sauf la destitution d'Horace 1 On a pour patrie, sa langue. Nous avons deux patries, la latine et la française. Gardons-les toutes les deux.
Le Vavasseur avait le patriotisme littéraire. De même qu'il s'était consacré à célébrer les fastes normands, il exhortait autour de lui les poètes à se consacrer à leur province. C'est lui qui poussa Prarond à célébrer sa ville natale et à en écrire l'histoire. Ainsi le poète se doublait chez Prarond d'un archéologue. Prarond remit en lumière un vieux poème latin de 1516 de l'Abbevillois Valerand de la Varanne : De gestis Johannœ Virginis.
Et la preuve que Baudelaire s'estimait, par quelque endroit, l'obligé de Le Vavasseur, c'est qu'il lui rendit hommage public en l'inscrivant dans sa galerie des contemporains, où il n'admet que des poètes d'élite. On sent, comme le dit justement Remy de Gourmont, son hommage inspiré par tout autre chose qu'un sentiment de complaisance et de camaraderie (1).
Autre preuve plus décisive encore. Dans son journal intime et dans les notes qu'il y jetait à la hâte, pour luimême, Baudelaire n'oublie pas Le Vavasseur quand il énumère ses premières liaisons littéraires. C'est, de tous les poètes de son âge, le seul qu'il cite et il lui fait l'insigne honneur de le citer parmi les aînés, à côté de Gérard de Nerval et de Théophile Gautier.
Il avait mis à profit ses indications sages et c'est peutêtre encore à force de l'entendre répéter que les poètes doivent se consacrer à l'illustration de leur berceau que Baudelaire s'était avisé qu'il y avait dans Paris un lyrisme neuf à découvrir.
1) Voir ù l'Appendice : Un ami de liaiidelaire.
Le milieu de l'École normande, où subsistaient, en dépit des écarts passagers de la jeunesse, des vertus d'atavisme et un fond de spiritualisme chrétien, fut donc favorable à Baudelaire en cela qu'il contrebalançait les mauvaises influences venues d'ailleurs, et Dieu sait qu'il n'en manquait pas I