L ADOLESCENCE
8, rue Thiroux. Il obtint un succès d'étonnement. Le titre était déjà bien racoleur, mais, pour amorcer davantage le public, la couverture portait en épigraphe une série d'interjections ainsi disposées :
Ah!
Ehl Ehl
Hil Hil Hil
Ohl
Hu 1 Hu 1 Hu ! Hul
L'auteur n'en affichait pas moins, dans sa préface, un masque sérieuxet de hautes ambitions. J'ai voulu, disait-il, « esquisser quelques vérités sur le cœur humain », Ses amis allaient même jusqu'à parler d'autobiographie. On peut dire alors que le portrait n'est pas flatté. Ce Trialph est un drôle assez déplaisant, mal luné, toujours grimaçant et qui ne sait quel mauvais tour jouer autour de lui. D'où vient ce nom de Trialph ? « C'est, dit l'auteur, un mot danois qui signifie : Gâchis. » Il faut avouer que le mot correspond à la chose. Trialph a lu Byron et Musset. Il fait son petit Giaour et son petit Rolla. Céhbataire endurci, il va dans le monde pour chiper les cigares et les femmes des autres, mais c'est moins par passion que pour se désennuyer. Il s'ennuie à ce point qu'il admet la distraction du crime et ne recule pas devant deux ou trois petits assassinats, simple histoire de passer le temps. Il sait savourer en dillettante le ragoût du péché et du blasphème. Il ne vibre qu'à la double inspiration du mépris et du remords. Il a pris le monde en haine moins pour ses vices que pour son indifférence à son égard. Il s'irrite d'être méconnu et criblé de dettes, tant il s'éblouit de son propre génie. Et parce que le poète est un dieu cloué en croix, il en arrive à maudire son existence. Il est hanté par l'idée du suicide. Il a toujours un pistolet chargé à la portée de la main et il ne manque jamais, quand il passe sur le pont Notre-Dame, de s'accouder longuement sur le reflet des eaux verdâtres, avec la tentation d'y faire un plongeon
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La mort l'obsède. Il en multiplie les images sous ses yeux. Il a fait son cendrier d'une tête de mort, ramassée dans un cimetière, qu'il s'est bien gardé de nettoyer et qui s'ofîre «toute jaune encore de rouille humaine ». Et quand j'aurai dit qu'il fumel'opium, j'aurai achevé le portrait d'un excellent petit jeune homme de lettres tiré, sous le règne du bon roi Louis-Philippe, à des milliers d'exemplaires.
Dans son roman, le grotesque alterne avec l'horrible. La rouerie de Trialph consiste à aimer deux femmes à la fois, l'une d'amour pur, la jeune Nanine, qu'il aborde brusquement en lui déclarant : « Mademoiselle, je vous aime comme la République!» l'autre d'un amour moins éthéré, la comtesse de Lladières, d'âge assez mûr, la taille en entonnoir, et sous puissance de mari, à qui il tient des propos incohérents qu'elle excuse parce qu'elle n'y voit qu'un hommage et l'égarement de la passion. Elle tressaille d'aise lorsqu'il lui murmure : « Je ne pense pas à vous sans m'arracher la poitrine avec les ongles. » Quand il a terminé ses tirades enflammées où il mêle la patrie, la gloire, le bois de Boulogne, la nouvelle lune et l'économie politique, il éclate d'un rire con^allsif• Tantôt il lui dit : « Femme, que tu es belle ainsi I » et tantôt, marchant sur elle les poings fermés, lui criant sa honte d'adultère, il la force à se blottir « comme un serpent en spirale », dans un coin du salon. Il se contemple alors dans la glace et murmure : « Que je suis beau ! »
Au milieu de ces expansions survient un jour le mari, vénérable vieillard, qui a le mauvais goût de s'en fâcher. Il provoque Trialph en duel. L'affaire est décidée pour le lendemain au point du jour, à la barrière Saint- Jacques. Trialph achève la soirée dans un cercle de conspirateurs qui délibèrent sur les plus sûrs moyens d'assassiner Louis- Philippe. Exact au rendez-vous il débouche à la barrière Saint-Jacques aux premières lueurs de l'aube. Il y trouve le mari qui a amené sa femme qu'il veut témoin de la mort de son amant, mais l'amant se contente de désarmer le vieillard. Précisément, ce matin-là, la barrière Saint- Jacques
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est en rumeur. On guillotine un garçon boucher. Trialph grimpe dans une maison voisine pour assister du balcon à l'exécution. O surprise 1 Nanine est là dans l'assistance, Nanine, que la comtesse de Liadières lui avait fait oublier. « Décidément c'est elle qu'il me faut, constate-t-il, et c'est elle que je consens à aimer. » Il prépare ses batteries lorsque son ami Ernest survenant lui annonce son prochain mariage avec cette même Nanine. Et Trialph voit rouge. Il est altéré de sang. L'affaire ne peut se dénouer que par un meurtre : « Ce sera le mien ! » vocifère l'énergumène et il Imagine de s'empoisonner au milieu d'un bal « parmi les femmes et les fleurs artificielles, parmi les égoïstes, les repus, les satisfaits, les orgueilleux, les ingrats, parmi les privilégiés, les accapareurs, les brevetés, les pensionnés, les distributeurs de couronnes, parmi ceux qui trichent au jeu et ceux qui ne se fatiguent pas de la valse adultère ».
Le poison n'opère pas. Il faut trouver autre chose et Trialph fait insérer dans les Petites affiches :
Un particulier, résolu au suicide, désire exploiter avantageusement sa mort pour payer la corbeille de noces d'une femme qu'un de ses amis arrache à son amour. Il offre donc le sacrifice de sa vie à la merci d'un projet quelconque, moyennant une somme dont il sera convenu entre les parties intéressées. S'adresser M. A. B. pour les renseignements.
En retour, il reçoit un billet anonyme l'invitant à se trouver au bal de l'Opéra. Un masque l'aborde et lui propose d'assassiner la comtesse de Liadières. C'est le mari. Trialph accepte et empoche la somme offerte, qu'il va jouer à Frascati. Il aperçoit Ernest installé à une table de jeu. Une idée diabolique lui traverse l'esprit. Il s'assied en face de son rival et le défie aux cartes. La chance le favorise et quand l'autre, complètement décavé, se prépare à lever le siège : « Un instant ! fait Trialph, je te joue ta maîtresse 1 » — « Soit 1 » fait l'autre, qui perd encore et s'exécute en beau joueur. Il accompagne Trialph jusque sous le balcon de la belle, où pend une échelle de corde préparée, lui prête épaule et lui
dit « Va I » O stupeur ! ce balcon est celui de la comtesse de Liadières. Ernest avoue qu'elle est sa maîtresse depuis six mois. Trialph, exaspéré de cet aveu, se rue sur lui et l'étrangle, puis il monte étrangler la comtesse, et quand le mari paraît, attiré par le bruit, il trouve deux cadavres étendus, celui de sa femme et celui d'Ernest que Trialph est allé ramasser dans la rue et qu'il a hissé jusque dans la chambre.
Trialph a rempli le pacte conclu avec le comte, mais sa vengeance n'est pas assouvie. Il court chez Nanine et la tue en lui chatouillant la plante des pieds. Il ne lui reste plus qu'à se détruire lui-même. Il appelle un fiacre et jette au cocher : « A la mer ! »
Tout cela ne nous paraît plus qu'une suite d'enfantillages, une fumisterie de rapin lugubre, mais ça prenait dans l'air du ternps, saturé de déclarations byronniennes et d'apostrophes à la Rolla, un semblant de vie et d'intérêt. Les contemporains en discutaient sérieusement. « Ce livre a la beauté du diable, «écrivait Charles IMonselet. La préface, où passaient en trombe : Napoléon, la République, Shakespeare, Malherbe, Robespierre, la Morgue et le Préfet de pohce, leur rappelait la préface célèbre du Cromwell de Victor Hugo.
Lassailly n'eut guère à se féliciter du bruit de son roman. Victime d'un éditeur rapace et d'un traité désastreux, il n'en tira aucun profit d'argent. Bien mieux, il s'y déconsidéra auprès des gens sérieux (il y en avait encore). C'est ainsi qu'ayant réussi à s'ouvrir la Revue des Deux Mondes il lui fut interdit de signer de son nom. Le pire c'est que ce ricaneur aspirait à se faire plaindre. Il allait criant dans les rues : « J'ai un aveu qui me pèse. Je suis malheureux. » Les passants en riaient ou haussaient les épaules. Alors, de plus en plus aigri, il fut pris d'une rage exterminatrice. H créa, en janvier 1840, la Revue critique dont les bureaux étaient chez lui, 41, rue Caumartin, et qu'il aurait pu appeler le Jeu de massacre tant il s'y employa à démolir les réputations
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établies. On le vit partir en guerre contre Jules Janin, le Journal des Débais, et tout ce qui portait, dans les lettres, un nom consacré. Il n'admettait personne des mieux achalandés. Il les considérait tous comme « gens épuisés, génies avortés, romanciers aux abois, novateurs usés jusqu'à la corde». Il les traitait de: copistes, plagiaires éhontés, bandits, de sorte qu'on était bien près de l'approuver quand il se mettait à dire :
Je ris de ne pas me voir pendre ou brûler vif.
Cela ne pouvait durer. Un beau matin Lassailly disparut. Il n'avait pas trente ans. Le bruit se répandit bientôt qu'il était mort en se frappant la poitrine (1842), agenouillé à l'ombre de l'église Saint-Etienne-du-Mont et qu'il avait expié par le jeûne, la prière et les macérations, les désordres d'une jeunesse impie et les scandales d'une plume égarée.