‹ Ch. BaudelaireChapitre 15 sur 49 · B. — OURLIAC · texte numérisé non relu

B. — OURLIAC

Ourliac, au contraire de Lassailly, était un homme exubérant, pétillant d'entrain méridional, avec une gaieté de commis voyageur, et dont le rire sonore déchaînait le tumulte. Il marchait, à ses débuts, comme enveloppé d'un bruit de grosse caisse et de cymbales.

La première fois qu'Arsène Houssaye le vit, c'était en 1835, au bal de l'Opéra. On faisait cercle autour de lui. Il pinçait un cavalier seul échevelé.

C'était l'âme, le feu des compagnies. Il s'était lié tout de suite avec les poètes de l'impasse du Doyenné. Il fréquentait le Club des Tariares,de Pétrus Borel,où les invités n'étaient admis qu'en costume de sauvage et s'étendaient nus sur

112 CHARLES BAUDEl ArRK

des tapis de peau de bête. Il avait sa place à tous les banquets, à toutes les agapes, où il déployait une verve inépuisable.

Mystificateur enragé, il avait pris un moment Louis- Philippe pour jouet. Il se promenait, dans la rue, le drapeau tricolore à la main et, quand il se voyait suivi d'une escorte suffisante de gavroches et de badauds, il allait, sous les fenêtres des Tuileries réclamer la présence du souverain au balcon. Le débonnaire Louis-Philippe, n'osant se dérober à ce qu'il croyait une manifestation spontanée de sympathie populaire, avait la faiblesse d'y consentir. C'étaient alors, sur un signe d'Ourhac, des cris nourris exigeant la Marseillaise et le roi-citoyen de s'exécuter en déclamant, la main sur son cœur, les yeux au ciel, un couplet de l'hymne guerrier. Toutefois, Ourliac renouvela si souvent l'aventure que le personnel du château finit par ouvrir les yeux et le pria d'aller porter ses facéties ailleurs.

Ourliac était né à Carcassonne le 31 juillet 1813. Ses parents, petits artisans, s'étaient saignés aux quatre veines pour son instruction. Il avait commencé ses études chez les Lazaristes de Montdidier et les avait achevées, après sa première communion, au collège Louis-le-Grand, rue Saint- Jacques.

Ce fut un élève brillant, mais tous ses diplômes ne lui avaient servi qu'à obtenir un modeste emploi à l'Administration des hospices. Encore lui avait-il fallu, pour cela, la protection de Touchard-Lafosse, qui s'intéressait à son talent, car Ourliac était aussi un génie précoce. A dix-neuf ans, il avait publié un roman : l'Archevêque et la protestante, bientôt suivi d'un autre : Jeanne la Noire (1833). La mode était aux titres frénétiques. Tout cela d'un romantisme Louis XIII, plein de scènes d'hôtelleries, de tournebrides à toits pointus, de rôtisseries aux poulardes flambantes, d'un pittoresque un peu conventionnel à la Callot et où se mêlaient des influences de Scarron, de Lesage, de Walter Scott et de M™e Cottin. Point d'études de caractères. La grosse affaire, pour l'auteur, était d'intriguer son lecteur. Il se réclamait

l'adolescence 113

de Boileau, auquel il pardonnait d'avoir dénigré Le Tasse et Molière, pour avoir dit :

Le secret est d'abord de plaire et de toucher ; Inventez des ressorts qui puissent m'atlatiier.

Ourliac avait eu la bonne fortune de rencontrer l'éditeur Lachapelle. Je dis « la bonne fortune » encore que cet éditeur eût la fâcheuse habitude de ne payer ses auteurs qu' en monnaie de singe, parce qu'il y avait trouvé l'occasion de se produire. Ourliac était pauvre et n'avait pas de quoi subvenir aux frais d'une impression. Non seulement il ne disposait que de maigres appointements, mais il avait encore à sa charge ses parents qu'il avait fait venir à Paris et qu'il hébergeait chez lui, rue Saint-Roch, Il leur avait abandonné le logement, ne s'y réservant qu'une petite chambre, bleue, qu'il avait décorée de faux Watteau et de faux Boucher et dont la bibliothèque contenait plus de pipes que de volumes. Du reste, il n'y venait que pour coucher, retenu au dehors par son bureau et ses multiples fréquentations.

Il devait supp>léer à l'insuffisance de ses ressources par des travaux supplémentaires. Il fut un moment secrétaire de Balzac. C'est lui qui écrivit la préface de César Biroltean. On lui attribue môme le second acte de Vautrin. Il collaborait à divers journaux; au Figaro, où il donnait des nouvelles à la main, des fantaisies d'un brio étourdissant. Ami de la licence, il composait des vers d'une excessive liberté d'allures et qui prouvent que nos modernes « dadaïstes » n'ont rien inventé :

Le père de la demoiselle, Un monsieur fort bien, ,En culotte de peau, Qui voulait tout savoir...

Charles Monselet écrit de lui : « A le voir, à l'écouter, surtout, on aurait dit un neveu de Voltaire. C'était bien là le journaliste endiablé, l'homme du coup de griffe. »

Il avait la pointe, le mordant. A l'occasion, il ne ménageait personne. « Il tirait des pétards dans les jambes de tout le monde, » dit encore Monselet, qui lui trouve un coin goguenard, et, parfois, il inquiétait. On sentait sa grosse gaieté tout extérieure ; îses éclats de rire cachaient un fond d'amertume qui, dès les premiers jours, se révélait par des traces de bile sur le teint et dans les yeux. Ourliac était un malade. 11 avait les bronches fragiles.

Bientôt un changement radical s'opère en lui, et, quand on lui en demande la raison il répond comme Baudelaire : «J'ai luBonald et de Maistre.» Ce bousingot tourne à l'ultramontain. Il sent croître et se développer les germes de son éducation pieuse chez les Lazaristes. Son évolution se fait jour dans Mademoiselle de la Charnaye, la nouvelle qu'il donna à la Revue des Deux Mondes. A la surprise de ses anciens coreligionnaires, il passe dans l'autre camp, celui de l'Univers. Il a toujours la gouaille du luron, la vivacité espiègle, le coup de griffe, mais désormais au service de la bonne cause, et comme disait Balzac : « Il retourne contre Voltaire l'esprit de Candide. » Il veut se ranger, faire une fin. Il se marie. Son mariage mal assorti ne lui apporte que des tracas. Il se sépare de sa femme et sa maladie le force à s'exiler en Touraine, puis en Italie. Il passe à Pise l'hiver de 1846. Il en revient, désespérant de sa guérison, n'ayant plus la force de poursuivre ses travaux littéraires. Il avait dû abandonner l'administration des hospices. Il a toujours son père à charge et il accepte, pour sortir d'embarras, une place au ministère de la Marine. Pressentant sa fin prochaine, il s'assombrit de plus en plus et cède chaque jour davantage à ses scrupules religieux.

Son vieux père a soixante-dix ans. Fils de la Révolution, il a toujours vécu en athée. Ourliac entreprend de le cathéchiser et l'amène à se convertir. Il force ce vieux père, à l'âge de soixante-dix ans, de se confesser et lui fait faire sa première communion; et quand son père meurt, n'ayant plus aucun lien qui le retienne au monde, Ourliac se retire

l'adolescence 115

chez les frères Saint- Jean de Dieu, rue Plumet, où il meurt, à son tour, en 1848, le 31 juillet, jour anniversaire de sa naissance, à l'âge de trente-cinq ans.

L'œuvre d'Ourliac, assez importante, est restée, en partie, disséminée dans les revues, la Revue des Deux Mondes, la Revue de Paris notamment. Charles Monselet en a dressé la nomenclature complète et se porte garant de sa valeur littéraire.

Le point, dit-il, qui paraît déterminer sa supériorité réelle, c'est l'étude de la vie intime en province... Il a le caquet du faubourg, la connaissance des petites choses bourgeoises, la malice du clerc et cet espèce de comique qui s'attache à des personnes véritablement à plaindre et qui ressort d'événements fâcheux. Dans cette série les Garnaches tiennent à notre avis la place d'honneur... Il y a là des figures allongées, d'antiques maisons, de grandes armoires, des parties de campagne, des sérénades qui sont décrites d'une souveraine façon.

Monselet cite parmi ses œuvres dignes de survivre Brigitte, œuvre de sensibilité et de vraie morale, et l'Ingénieux Thibaud, « chef-d'œuvre de cinquante pages ».

Il ne s'agit ici que de sa seconde manière à laquelle il faut rapporter Hubert Talbot, roman inspiré de ses déboires conjugaux et où il peignait les misères et les souffrances d'un couple désassorti. Ce n'était plus la bonne humeur d'antan, le feu d'artifice d'esprit de son Théâtre du Seigneur Croquignolle; mais à quoi bon m'étendre sur ces choses?

Ce n'est pas pour scruter sa valeur d'écrivain que j'ai évoqué l'image d'Ourliac. J'ai voulu montrer simplement que cet homme, en compagnie de qui a vécu Baudelaire auquel l'imposaient son âge et sa réputation (bien que notre poète l'ait traité plus tard de « petit Voltaire de hameau » et qu'il lui ait reproché, dans un accès de mauvaise humeur, pour le punir d'avoir médit de Pétrus Borel, de n'avoir pas connu les derniers raffinements de l'art), ne pouvait que l'encourager dans les mauvais sentiers du puffisme et de la mystification.

Page 1